Les Buddenbrook
Chapitre V
Quelque Krischan Snut ou quelque Heine Voss l’avait lancé sans
méchanceté, en l’honneur de la révolution, sans même prendre la voiture
pour but. La pierre entra sans bruit par la portière, rebondit sans bruit contre
la poitrine de Lebrecht Kröger, couverte d’une épaisse fourrure, et tomba à
terre.
— Quelle balourdise, quelle grossièreté ! dit le consul contrarié. Est-ce
qu’ils ont perdu toute retenue, ce soir ?… Mais vous n’êtes pas blessé,
n’est-ce pas, père ?
Le vieux Kröger gardait le silence, un silence inquiétant. Il faisait trop
sombre dans la voiture pour distinguer l’expression de son visage. Il évitait
de s’adosser au siège de la voiture, plus droit, plus grand, plus raide
qu’auparavant. Alors, comme du fond de lui-même, très lentement, ce seul
mot froid et lourd lui monta aux lèvres :
— La canaille !
De crainte de l’irriter davantage, le consul ne répondit pas. La voiture
roulait avec fracas sous le Burgtor et trois minutes plus tard elle arriva dans
la grande allée fermée par une grille aux pointes dorées qui clôturait la
propriété Kröger. Des deux côtés de la porte monumentale du jardin, à
l’entrée d’une allée plantée de marronniers, deux lanternes aux pommeaux
dorés brûlaient sur leur socle. Le consul eut peur en apercevant alors le
visage de son beau-père. Il était jaune et plissé de rides molles. L’expression
de froideur dédaigneuse que la bouche avait gardée jusqu’ici était devenue
une grimace…
La voiture s’arrêta au pied de la terrasse.
— Aidez-moi, dit Lebrecht Kröger, bien que le consul, descendu le
premier, eût rejeté la couverture et lui offrît son bras et son épaule comme
appui.
Il le soutint sur le gravier et lentement ils firent les quelques pas jusqu’au
perron blanc qui conduisait à la salle à manger.
Au pied des marches, le vieillard s’affaissa sur les genoux. Sa tête
retomba lourdement sur sa poitrine, le maxillaire inférieur vint heurter en
claquant la mâchoire supérieure. Ses yeux se révulsèrent et se fermèrent.
Lebrecht Kröger, le cavalier à la mode, avait rejoint ses pères.
CHAPITRE V
Un an et deux mois plus tard, par une matinée neigeuse et brumeuse de
janvier 1850, M. et M me Grünlich et leur petite fille, âgée de trois ans,
prenaient le petit déjeuner dans la salle à manger aux lambris brun clair, sur
des chaises dont chacune avait coûté 25 marks.
Les vitres des deux fenêtres étaient presque opaques à cause du
brouillard ; derrière, on distinguait confusément des arbres et des buissons
dépouillés. Dans un coin, à côté de la porte ouverte donnant dans le petit
salon pensée, où on apercevait des plantes vertes, le feu crépitait dans le
poêle bas en faïence verte et remplissait la pièce d’une douce chaleur un
peu entêtante. Du côté opposé, des portières en drap vert, à demi relevées,
permettaient d’entrevoir le salon, tendu de soie brune, et une haute porte
vitrée dont les fentes avaient été garnies de bourrelets ouatés et derrière
laquelle une petite terrasse se perdait dans le brouillard gris et dense.
Une troisième porte latérale donnait sur le corridor. Sur la table ronde, la
nappe damassée d’un blanc immaculé était traversée par un chemin de table
brodé en vert et couverte de porcelaine transparente à filets or qui, çà et là,
brillait d’un éclat nacré. Une bouilloire chantait. Une corbeille à pain plate,
faite d’une mince lame d’argent recourbée en forme de feuille dentelée,
contenait des tranches et des rondelles de pain au lait. Sous une cloche de
cristal s’amoncelaient de petites boules de beurre quadrillées, sous une autre
on voyait différentes sortes de fromages, jaunes, striés de vert ou blancs. On
n’avait pas oublié la bouteille de vin rouge devant le maître de la maison
qui faisait le matin un véritable repas.
Les favoris bien peignés, le visage particulièrement rose à cette heure
matinale, il était assis le dos tourné au salon, tout prêt à sortir, en jaquette
noire avec des pantalons clairs à grands carreaux, et mangeait à la mode
anglaise une côtelette saignante. Son épouse trouvait cela distingué, mais
répugnant, au point qu’elle n’avait jamais pu se décider à échanger son
déjeuner habituel, du pain et un œuf, contre celui de son mari.
Tony était en robe de chambre ; elle raffolait des robes de chambre. Rien
ne lui paraissait plus distingué qu’un élégant déshabillé ; comme on ne lui
permettait pas, à la maison paternelle, de satisfaire cette passion, à présent,
étant mariée, elle se dédommageait. Elle possédait trois de ces vêtements
souples et délicats, dont la façon permettait de déployer plus de goût, de
raffinement et de fantaisie qu’une toilette de bal. Aujourd’hui, elle portait
son peignoir grenat, dont la couleur s’harmonisait bien avec le ton de la
tapisserie et les boiseries et dont l’étoffe à grosses fleurs, plus moelleuse que de la ouate, était comme saupoudrée d’une pluie fine de minuscules
perles de verre de la même couleur. Une rangée droite et serrée de nœuds de
velours rouge courait de l’échancrure du cou à l’ourlet du bas…
Ses cheveux épais, d’un blond cendré, ornés d’un ruban de velours
grenat, étaient ondulés sur le front.
Bien qu’elle fût, comme elle le savait fort bien, à l’apogée de sa beauté,
elle avait gardé l’expression enfantine, naïve et mutine de sa lèvre
supérieure. Les paupières de ses yeux bleu-gris étaient rougies par l’eau
froide. Sous le large revers de velours des manches, ses mains blanches, aux
poignets délicats, les mains un peu courtes mais fines des Buddenbrook,
maniaient le couteau, la cuiller et la tasse avec des gestes qui, aujourd’hui,
pour une raison inconnue, paraissaient un peu vifs et brusques.
À côté d’elle, la petite Erika était assise sur une haute chaise d’enfant,
vêtue d’une curieuse petite robe bleu ciel, informe, en grosse laine tricotée.
C’était une enfant bien nourrie, aux cheveux blond clair coupés court et
bouclés. Elle serrait bien fort dans ses deux petites mains une grande tasse
dans laquelle son visage disparaissait tout entier, et buvait son lait en
poussant de temps en temps de petits soupirs. Puis, Mme Grünlich sonna, et
Thinka, la soubrette, entra par le corridor pour ôter l’enfant de sa chaise et
la porter en haut, dans la salle de jeux.
— Tu peux l’emmener promener dehors une demi-heure, dit Tony, mais
pas plus longtemps, et mets-lui son manteau chaud, tu m’entends ?… Il y a
du brouillard.
Elle resta seule avec son mari.
— Tu te rends ridicule, dit-elle au bout de quelques minutes de silence,
et reprenant, semblait-il, une conversation interrompue. Quels arguments
as-tu à m’opposer ? Donne-m’en donc. Je ne peux pas passer tout mon
temps à m’occuper de la petite.
— Tu n’aimes pas les enfants, Antonie.
— Je n’aime pas les enfants… les enfants… Le temps me manque ! Le
ménage m’accapare. Je me réveille avec vingt idées qu’il me faut réaliser
pendant la journée et je me couche avec quarante autres qui ne sont pas
mises à exécution.
— Il y a deux bonnes ici. Une jeune femme comme toi…
— Deux bonnes, bien. Thinka est là pour faire la vaisselle, nettoyer,
frotter, servir à table. La cuisinière a du travail plus qu’elle n’en peut faire. Dès le matin, il te faut des côtelettes. Réfléchis un peu, Grünlich. De toute
façon, tôt ou tard, il faudra donner à Erika une bonne, une gouvernante.
— Nous ne sommes pas en situation de lui donner dès maintenant une
bonne pour elle seule.
— Pas en situation !… Ô mon Dieu, que tu es ridicule ! Sommes-nous
donc des mendiants ? Sommes-nous forcés de nous priver des choses
élémentaires ? Je t’ai apporté en mariage 80 000 marks, si je ne me
trompe…
— Oh ! avec tes 80 000 marks !
— Certainement, tu en parles d’un air méprisant… Ce n’est pas cela qui
t’importait… Tu m’as épousée par amour… Bon. Mais, au fond, m’aimes-
tu encore ? Tu passes outre à mes vœux les plus légitimes. L’enfant n’aura
pas de bonne. La voiture qui nous est nécessaire comme le pain quotidien, il
n’en est plus question. Pourquoi nous fais-tu habiter toujours à la
campagne, si nous n’avons pas les moyens d’avoir une voiture dans laquelle
nous puissions aller en soirée d’une façon convenable ? Pourquoi n’aimes-
tu pas à me voir aller en ville ? Tu voudrais que nous nous enterrions ici une
fois pour toutes et que je ne voie jamais âme qui vive. Tu es un vieux
grincheux.
M. Grünlich se versa du vin rouge, souleva la cloche de cristal et passa
au fromage. Il ne répondit pas un mot.
— M’aimes-tu encore ? répétait Tony. Ton silence est si grossier que je
puis fort bien me permettre de te rappeler une certaine scène, chez nous,
dans le salon des paysages. À cette époque-là, tu faisais une autre tête !…
Dès le premier jour, tu ne m’as tenu compagnie que le soir, et uniquement
pour lire le journal. Au commencement, tu tenais compte de mes désirs.
Mais c’est fini depuis longtemps… Tu me négliges…
— Et toi, tu me ruines…
— Moi ?… Je te ruine…
— Oui. Tu me ruines avec ta paresse, ta manie de te faire servir et ton
luxe…
— Oh ! Surtout ne me reproche pas mon éducation ! Chez mes parents,
je n’avais pas besoin de lever seulement le petit doigt. Maintenant, il a fallu
m’habituer péniblement au ménage, mais je suis en droit d’exiger que tu ne
me refuses pas les secours les plus indispensables. Mon père est un homme
riche, il ne pouvait pas s’attendre à ce que je manque un jour de personnel.