Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 69 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre V

comme s’il y avait feu et massacre ; elle crie à la servante qui lui ouvre :

— Les voici, Kathrin ! Les voici !

Elle prend l’escalier, se précipite dans le petit salon, où son frère, un peu

pâle, à vrai dire, pose son journal et esquisse vers elle, de la main, un léger

mouvement de défense… elle l’embrasse et répète :

— Les voici, Tom ! Les voici ! C’est toi ! Et Hermann Hagenström est

battu à plate couture !

C’était un vendredi. Dès le lendemain, le sénateur Buddenbrook se tenait

dans la salle du Conseil, devant le siège du défunt James Möllendorpf, pour

prêter, en présence des Pères conscrits et des notables assemblés, le serment

que voici :

« Je jure de remplir mon mandat en conscience, de contribuer de toutes

mes forces au bien de l’État, d’obéir fidèlement à sa Constitution,

d’administrer en toute intégrité les deniers publics et de ne tenir compte

dans l’exercice de mes fonctions, notamment au cours des diverses

élections, ni de mes intérêts privés, ni de mes alliances, ni de mes relations

amicales. Je jure de maintenir les lois de l’État et d’agir avec équité envers

tous, riches ou pauvres. Je jure aussi d’être discret en tout ce qui exige de la

discrétion, mais surtout de tenir secret ce qu’il m’est commandé de tenir

secret. Que Dieu m’assiste ! »

 

CHAPITRE V

 

Nos désirs et nos entreprises sont déterminés par certains besoins de nos

nerfs que les mots peuvent malaisément définir. Ce que l’on appelait la

« fatuité » de Thomas Buddenbrook, le soin qu’il apportait à sa mise, le

luxe de sa toilette, était en réalité quelque chose de foncièrement différent.

Ce n’avait été à l’origine que l’effort d’un homme d’action pour se sentir

toujours, de la tête aux pieds, conforme à cette correction impeccable qui

vous donne de la tenue. Mais les exigences que lui-même et les autres

imposaient à ses talents et à ses forces, allaient croissant. Il était écrasé par

des obligations privées et publiques. Lors de la répartition des charges entre

les membres du Sénat, le département des impôts lui avait été assigné en

premier lieu, mais les chemins de fer, les douanes et autres affaires

publiques le sollicitaient aussi ; de plus, dans maints conseils d’administration et de contrôle dont il assumait la présidence depuis son

élection, il lui avait fallu toute sa circonspection, toute son amabilité et toute

sa souplesse pour ménager constamment la susceptibilité de personnes

beaucoup plus âgées, feindre de se soumettre à leur expérience plus vaste

sans rien abdiquer, cependant, de son pouvoir. Si on pouvait observer en

même temps que sa « fatuité », c’est-à-dire ce besoin de se remonter

physiquement, de se renouveler, de changer de vêtements plusieurs fois par

jour, de se régénérer et de faire peau neuve, croissait à vue d’œil, cela

signifiait tout simplement, bien que Thomas Buddenbrook comptât trente-

sept ans à peine, un relâchement de son ressort, une accélération de

l’usure…

Le bon docteur Grabow le priait-il de s’accorder un peu plus de repos, il

répondait :

— Oh ! mon cher docteur ! Je n’en suis pas encore là !

Il voulait dire, par là, qu’il lui faudrait encore infiniment travailler avant

d’avoir conquis de haute lutte une situation dont il jouirait en toute sérénité,

la tâche une fois remplie et le but atteint. En vérité, il ne croyait guère à une

telle situation. Il se sentait poussé en avant, sans trêve. Même lorsqu’il

semblait prendre quelque repos, par exemple en lisant les journaux après les

repas, sa tête était travaillée de mille projets confus, et il tordait avec une

sorte de fièvre morne les pointes effilées de sa moustache, et les veines de

ses tempes diaphanes saillaient. Il s’acharnait avec le même sérieux à

méditer une manœuvre commerciale, un discours en public ou le

renouvellement instantané et total de son linge de corps, afin d’être, au

moins sur ce point et pour un temps, paré et en règle.

Si pareils achats et pareils changements lui apportaient quelque

satisfaction, quelque apaisement provisoire, il pouvait, sans scrupule, s’en

permettre la dépense, car ses affaires étaient excellentes, comme elles ne

l’avaient été jadis que du vivant de son grand-père. Le renom de la maison

grandissait, non seulement dans la ville, mais à l’extérieur, et la

considération dont jouissait le sénateur ne faisait que s’accroître au sein de

la république. Chacun reconnaissait avec envie ou avec une joie mêlée de

sympathie sa valeur et son habileté, cependant que lui-même se contraignait

en vain à agir dans le calme avec ordre et méthode, se sentant

perpétuellement et désespérément en retard sur son imagination toujours en

mal de projets.

Ce n’était donc point par orgueil que le sénateur Buddenbrook, pendant

ce même été de l’année 63, s’en allait méditant la construction d’une

nouvelle et vaste demeure. Quiconque est heureux ne songe pas au

changement. Mais lui était talonné par son inquiétude, et ses concitoyens

eussent été en droit de mettre cette entreprise sur le compte de sa « fatuité ».

Maison neuve, transformation radicale de la vie extérieure, déménagement,

emménagement, réinstallation avec mise au rebut de toutes les vieilleries et

tout le superflu, de tout le déchet des années révolues ; ces images

éveillaient en lui une impression de propreté, de nouveauté, de

rafraîchissement, le sentiment de l’intact, du vivifiant… Et il fallait qu’il en

eût un véritable besoin, car sa décision fut rapide, et le choix d’un

emplacement était aussitôt fait.

C’était un terrain assez vaste au bas de la Fischergrube. Il y avait là, à

vendre, une maison vétuste, grise et mal entretenue, dont la propriétaire,

vieille fille chargée d’années, seule survivante d’une famille oubliée, après

l’avoir habitée toute seule, venait justement de mourir. C’est sur cet

emplacement que le sénateur voulait édifier sa maison, et, dans ses courses

au port, il l’examinait souvent au passage, d’un regard investigateur. Le

voisinage était sympathique : de bonnes maisons bourgeoises à pignons. La

plus modeste entre toutes était celle d’en face : une petite bâtisse étroite

avec une humble boutique de fleuriste au rez-de-chaussée.

Il s’attela avec passion à cette entreprise. Il fit un devis approximatif et,

bien que la somme provisoirement fixée ne fût pas minime, il s’estima en

mesure de la réaliser sans effort excessif. Cependant il pâlissait à la pensée

que tout cela pourrait bien être une folie inutile, et il s’avouait que sa

demeure était en réalité plus que suffisante pour lui, sa femme, son enfant et

son personnel. Mais ses besoins à demi inconscients l’emportèrent, et, dans

son désir de recevoir de l’extérieur un encouragement, une justification, il

s’ouvrit tout d’abord à sa sœur de ses projets de construction.

— Bref, Tony, que penses-tu de la chose ? L’escalier en colimaçon de la

salle de bains est, ma foi, tout à fait amusant. Mais au fond, tout cela n’est

qu’une bonbonnière et manque un peu de décorum, n’est-ce pas ?

Maintenant que tu as réussi à faire de moi un sénateur… En deux mots : je

crois que je peux m’offrir cela…

Ah ! grand Dieu ! que ne se pouvait-il offrir, aux yeux de

Mme Permaneder ! Elle débordait d’un enthousiasme solennel. Croisant les bras sur sa poitrine, elle se mit à arpenter la chambre, les épaules

légèrement relevées, la tête rejetée en arrière.

— Tu as bien raison, Tom ! Oh ! Dieu, comme tu as raison ! Aucune

objection possible, car l’homme qui, de surcroît, a le bonheur de posséder

une Arnoldsen et les cent mille thalers qu’elle a apportés… D’ailleurs, je

suis fière d’avoir été mise la première dans la confidence. C’est bien de ta

part !… Et si tu t’y décides, Tom, alors il faut faire quelque chose de

distingué, j’y tiens…

— Mais oui, j’y tiens aussi. Je ferai bien les choses. C’est Voigt qui s’en

chargera, et je me réjouis d’avance d’examiner le plan avec toi. Voigt a un

goût très sûr…

Le deuxième assentiment dont s’assura Thomas fut celui de Gerda. Elle

approuva le projet sans réserve. Le branle-bas du déménagement ne lui

apporterait rien d’agréable, mais la perspective d’un grand salon de

musique pourvu d’une bonne acoustique la mettait dans d’heureuses

dispositions.

Et quant à la vieille Mme Elisabeth, elle fut prête tout aussitôt à

considérer l’entreprise comme une conséquence logique des événements

heureux qu’elle traversait avec satisfaction et dont elle rendait grâce à Dieu.

Depuis la naissance de l’héritier et l’élection du consul au Sénat, sa fierté de

mère se manifestait avec moins de contrainte encore que par le passé. Elle

vous avait une façon de dire : « Mon fils le sénateur… » qui irritait au plus

haut point les dames Buddenbrook de la Grand-Rue. Le spectacle de l’essor

éclatant que prenait la vie publique de Thomas s’imposait, certes, par trop

impérieusement à ces demoiselles trop mûres. Se gausser, le jeudi, de la

pauvre Clothilde ne procurait qu’un maigre plaisir. Quant à Christian,

tombé exactement au niveau de Jakob Kröger, on n’en soufflait plus mot :

de Londres où, par l’entremise de M. Richardson, son ancien patron, il avait

obtenu une place, il venait d’exprimer en faisant jouer le télégraphe

l’absurde désir de convoler avec Mlle Puvogel, ce qui lui avait valu de sa

mère la plus catégorique fin de non-recevoir. Alors, on se dédommageait

tant soit peu aux dépens des petites faiblesses de Mme Elisabeth et de

Mme Permaneder, en portant, par exemple, la conversation sur le chapitre

des coiffures. Car Mme Buddenbrook mère était capable de dire, avec l’air le

plus innocent du monde, qu’elle n’ondulait pas ses cheveux… toutes les

personnes dotées par Dieu de bon sens, et particulièrement les dames

Buddenbrook, pouvaient-elles ignorer que la vieille dame avait perdu, depuis des lustres, le droit d’appeler « siens » les immuables bandeaux

fauves qui dépassaient sous sa coiffe ? Mais on était bien mieux payé de sa

peine quand on fournissait à la cousine Tony l’occasion de s’épancher sur

ceux qui avaient odieusement influencé sa vie. Trieschke le larmoyant !

Grünlich ! Permaneder ! Les Hagenström !… Ces noms que Tony exaspérée

lançait, les épaules relevées, comme autant de coups de clairon méprisants,

sonnaient agréablement aux oreilles des filles de l’oncle Gotthold.

Elles ne se dissimulaient point, d’ailleurs – et ne se croyaient pas le droit

de le taire –, que le petit Johann n’apprenait à marcher et à parler qu’avec

une terrifiante lenteur… Elles avaient raison sur ce point, et il faut

reconnaître que Hanno – tel était le diminutif choisi pour son fils par Mme la

sénatrice Buddenbrook –, capable déjà d’appeler par leurs noms, avec une

correction approximative, tous les membres de sa famille, défigurait encore

ceux de Frédérique, Henriette et Pfiffi. Pour ce qui est de marcher, il n’avait

pas réussi, à l’âge de quinze mois, à faire un pas de lui-même, et c’est à

cette époque que les dames Buddenbrook décrétèrent avec un hochement de

tête désespéré :

— Cet enfant restera muet et paralysé toute sa vie.

Plus tard, il leur fallut bien reconnaître que cette lugubre prophétie était

entachée d’erreur ; mais il était clair pour tous que Hanno se trouvait un peu

retardé dans son développement. Dès les premiers moments de sa vie, il

avait eu à livrer de rudes combats qui laissaient son entourage dans des

transes perpétuelles. Il était venu au monde inerte et sans vigueur, et, sitôt

après le baptême, une crise de cholérine avait failli, en trois jours, arrêter à

tout jamais le petit cœur qu’on avait eu tant de mal à mettre en mouvement.

Il vécut, et le bon docteur Grabow tenta alors, par une alimentation très

surveillée et des soins minutieux, de prévenir les dangers de la dentition.

Mais, dès que la première pointe blanche parut percer la mâchoire, les

convulsions se manifestèrent soudain, pour se répéter ensuite avec une

violence croissante, terrifiante parfois. Et l’on revit ces moments où le

vieux médecin, dans son impuissance, serrait sans mot dire les mains des

parents… L’enfant était en proie à l’épuisement le plus profond, et des

symptômes de méningite se lisaient dans le regard oblique et fixe de ses

yeux cernés de larges ombres. La fin semblait presque désirable.

Cependant Hanno parvint à reprendre quelques forces ; son regard put

discerner les choses et, bien que tant de secousses eussent ralenti ses progrès dans la marche et l’élocution, nul danger immédiat ne paraissait

plus, désormais, à craindre.

Hanno était frêle de membres, mais assez grand pour son âge. Ses

cheveux très soyeux, d’un brun clair, poussèrent, à cette époque, avec une

extraordinaire rapidité et retombèrent bientôt en ondulations très légères sur

les épaulettes de sa petite robe plissée. Déjà les ressemblances de famille

commençaient à s’accuser en lui avec une netteté parfaite. Dès sa naissance,

il avait eu, indiscutablement, les mains des Buddenbrook : larges, un peu

courtes, mais de proportions élégantes, et son nez était sans contredit celui

de son père et de son bisaïeul, bien que les ailes en parussent devoir rester

plus délicates encore. Néanmoins, tout le bas de son visage allongé et étroit

ne lui venait ni des Buddenbrook ni des Kröger, mais de sa famille

maternelle, les lèvres surtout, déjà serrées – combien prématurément – et

dont l’expression de mélancolique anxiété allait s’harmoniser toujours plus

étroitement par la suite avec le regard d’un brun doré si étrange et les

ombres bleues des paupières.

Sous le regard de son père, qui l’enveloppait de sa tendresse contenue,

entouré par sa mère d’une sollicitude qui veillait rigoureusement sur son

hygiène et sa toilette, adoré par sa tante Antonie, comblé de cavaliers de

plomb et de toupies par M me Elisabeth et l’oncle Justus, l’enfant s’éveilla à

la vie, et dès que sa jolie petite voiture apparaissait dans la rue, les passants

la suivaient d’un regard chargé d’intérêt et d’attente.

Quant à la majestueuse nounou, Mme Decho, qui pour l’instant avait

conservé sa charge, il était décidé que ce ne serait point elle, mais Ida

Jungmann, qui s’installerait dans la nouvelle maison, tandis que

Mme Buddenbrook mère se procurerait une autre assistante.

Le sénateur Buddenbrook mit ses projets à exécution. L’achat du terrain

de la Fischergrube ne rencontra aucune difficulté. Pour ce qui est de la

maison de la Grand-Rue, le courtier Gosch s’était incontinent et

rageusement déclaré prêt à s’en charger, et M. Stéphane Kistenmaker, dont

la famille avait grandi et qui réalisait avec son frère de jolis bénéfices sur

les vins rouges, s’en rendit immédiatement acquéreur. M. Voigt entreprit la

construction, et bientôt l’on put, le jeudi, dans le cercle de famille, en

dérouler le plan méticuleusement tracé et examiner d’avance la façade :

c’était un splendide édifice de briques, avec un encorbellement supporté par

des cariatides de grès, un toit en terrasse « où il ferait bon, l’après-midi, prendre le café », remarqua Clothilde, étirant de sa voix aimable chaque

syllabe…

En ce qui concernait les pièces du rez-de-chaussée, qui seraient libres

désormais dans la maison de la Mengstrasse – le sénateur pensant transférer

ses bureaux dans la Fischergrube –, tout s’arrangea au plus vite et pour le

mieux, car l’Office municipal d’assurances contre l’incendie se montra

disposé à en devenir locataire.

L’automne vint. Des murailles grises s’écroulèrent, réduites en

décombres, et, au-dessus de caves spacieuses, monta, tandis que l’hiver

s’écoulait, la maison neuve de Thomas Buddenbrook. Il n’y avait pas en

ville de sujet de conversation plus attrayant ! C’était le fin du fin, la plus

belle demeure à la ronde ! Même à Hambourg, en existait-il de plus

belles ?… Mais aussi elle devait coûter les yeux de la tête, et certes le vieux

consul n’aurait pas visé aussi haut… Les voisins, les bourgeois, installés

aux fenêtres de leurs maisons à pignons, suivaient les travaux des ouvriers

sur leurs échafaudages, prenant plaisir à voir monter la bâtisse, supputant le

jour où l’on planterait solennellement le bouquet.

Ce jour vint et fut célébré selon le rite. Au faîte du toit en terrasse, un

vieux maître maçon prononça un discours, et, en guise de péroraison, lança

par-dessus son épaule une bouteille de champagne, tandis que, parmi les

drapeaux, l’énorme guirlande de roses, de verdure et de feuillages aux tons

variés se balançait lourdement au vent.

Puis, dans une auberge voisine, tous les ouvriers sans exception furent

conviés à des agapes autour de longues tables chargées de bière, de

sandwiches et de cigares, cependant que, accompagné de sa femme et de

son jeune fils, porté dans les bras de M me Decho, le sénateur Buddenbrook

passait dans la pièce basse entre les rangs des invités, acceptant avec

gratitude les vivats dont on l’acclamait.

Dehors, Hanno fut placé dans sa voiture, et Thomas traversa avec Gerda

la chaussée, pour laisser son regard descendre encore une fois le long de la

façade rouge aux blanches cariatides.

En face, devant la petite boutique de fleuriste à la porte étroite et à

l’humble vitrine où paradait sur un carreau verdâtre une file de plantes

bulbeuses en pots, se tenaient le propriétaire du magasin, Iwersen, colosse

blond en tricot de laine, et sa femme, une brune au visage hâlé de

Méridionale, beaucoup plus frêle que lui. Tenant d’une main un bambin de

quatre ou cinq ans et, de l’autre, faisant aller et venir doucement une petite voiture où sommeillait un enfant plus jeune, elle était visiblement enceinte à