Les Buddenbrook
Chapitre V
comme s’il y avait feu et massacre ; elle crie à la servante qui lui ouvre :
— Les voici, Kathrin ! Les voici !
Elle prend l’escalier, se précipite dans le petit salon, où son frère, un peu
pâle, à vrai dire, pose son journal et esquisse vers elle, de la main, un léger
mouvement de défense… elle l’embrasse et répète :
— Les voici, Tom ! Les voici ! C’est toi ! Et Hermann Hagenström est
battu à plate couture !
C’était un vendredi. Dès le lendemain, le sénateur Buddenbrook se tenait
dans la salle du Conseil, devant le siège du défunt James Möllendorpf, pour
prêter, en présence des Pères conscrits et des notables assemblés, le serment
que voici :
« Je jure de remplir mon mandat en conscience, de contribuer de toutes
mes forces au bien de l’État, d’obéir fidèlement à sa Constitution,
d’administrer en toute intégrité les deniers publics et de ne tenir compte
dans l’exercice de mes fonctions, notamment au cours des diverses
élections, ni de mes intérêts privés, ni de mes alliances, ni de mes relations
amicales. Je jure de maintenir les lois de l’État et d’agir avec équité envers
tous, riches ou pauvres. Je jure aussi d’être discret en tout ce qui exige de la
discrétion, mais surtout de tenir secret ce qu’il m’est commandé de tenir
secret. Que Dieu m’assiste ! »
CHAPITRE V
Nos désirs et nos entreprises sont déterminés par certains besoins de nos
nerfs que les mots peuvent malaisément définir. Ce que l’on appelait la
« fatuité » de Thomas Buddenbrook, le soin qu’il apportait à sa mise, le
luxe de sa toilette, était en réalité quelque chose de foncièrement différent.
Ce n’avait été à l’origine que l’effort d’un homme d’action pour se sentir
toujours, de la tête aux pieds, conforme à cette correction impeccable qui
vous donne de la tenue. Mais les exigences que lui-même et les autres
imposaient à ses talents et à ses forces, allaient croissant. Il était écrasé par
des obligations privées et publiques. Lors de la répartition des charges entre
les membres du Sénat, le département des impôts lui avait été assigné en
premier lieu, mais les chemins de fer, les douanes et autres affaires
publiques le sollicitaient aussi ; de plus, dans maints conseils d’administration et de contrôle dont il assumait la présidence depuis son
élection, il lui avait fallu toute sa circonspection, toute son amabilité et toute
sa souplesse pour ménager constamment la susceptibilité de personnes
beaucoup plus âgées, feindre de se soumettre à leur expérience plus vaste
sans rien abdiquer, cependant, de son pouvoir. Si on pouvait observer en
même temps que sa « fatuité », c’est-à-dire ce besoin de se remonter
physiquement, de se renouveler, de changer de vêtements plusieurs fois par
jour, de se régénérer et de faire peau neuve, croissait à vue d’œil, cela
signifiait tout simplement, bien que Thomas Buddenbrook comptât trente-
sept ans à peine, un relâchement de son ressort, une accélération de
l’usure…
Le bon docteur Grabow le priait-il de s’accorder un peu plus de repos, il
répondait :
— Oh ! mon cher docteur ! Je n’en suis pas encore là !
Il voulait dire, par là, qu’il lui faudrait encore infiniment travailler avant
d’avoir conquis de haute lutte une situation dont il jouirait en toute sérénité,
la tâche une fois remplie et le but atteint. En vérité, il ne croyait guère à une
telle situation. Il se sentait poussé en avant, sans trêve. Même lorsqu’il
semblait prendre quelque repos, par exemple en lisant les journaux après les
repas, sa tête était travaillée de mille projets confus, et il tordait avec une
sorte de fièvre morne les pointes effilées de sa moustache, et les veines de
ses tempes diaphanes saillaient. Il s’acharnait avec le même sérieux à
méditer une manœuvre commerciale, un discours en public ou le
renouvellement instantané et total de son linge de corps, afin d’être, au
moins sur ce point et pour un temps, paré et en règle.
Si pareils achats et pareils changements lui apportaient quelque
satisfaction, quelque apaisement provisoire, il pouvait, sans scrupule, s’en
permettre la dépense, car ses affaires étaient excellentes, comme elles ne
l’avaient été jadis que du vivant de son grand-père. Le renom de la maison
grandissait, non seulement dans la ville, mais à l’extérieur, et la
considération dont jouissait le sénateur ne faisait que s’accroître au sein de
la république. Chacun reconnaissait avec envie ou avec une joie mêlée de
sympathie sa valeur et son habileté, cependant que lui-même se contraignait
en vain à agir dans le calme avec ordre et méthode, se sentant
perpétuellement et désespérément en retard sur son imagination toujours en
mal de projets.
Ce n’était donc point par orgueil que le sénateur Buddenbrook, pendant
ce même été de l’année 63, s’en allait méditant la construction d’une
nouvelle et vaste demeure. Quiconque est heureux ne songe pas au
changement. Mais lui était talonné par son inquiétude, et ses concitoyens
eussent été en droit de mettre cette entreprise sur le compte de sa « fatuité ».
Maison neuve, transformation radicale de la vie extérieure, déménagement,
emménagement, réinstallation avec mise au rebut de toutes les vieilleries et
tout le superflu, de tout le déchet des années révolues ; ces images
éveillaient en lui une impression de propreté, de nouveauté, de
rafraîchissement, le sentiment de l’intact, du vivifiant… Et il fallait qu’il en
eût un véritable besoin, car sa décision fut rapide, et le choix d’un
emplacement était aussitôt fait.
C’était un terrain assez vaste au bas de la Fischergrube. Il y avait là, à
vendre, une maison vétuste, grise et mal entretenue, dont la propriétaire,
vieille fille chargée d’années, seule survivante d’une famille oubliée, après
l’avoir habitée toute seule, venait justement de mourir. C’est sur cet
emplacement que le sénateur voulait édifier sa maison, et, dans ses courses
au port, il l’examinait souvent au passage, d’un regard investigateur. Le
voisinage était sympathique : de bonnes maisons bourgeoises à pignons. La
plus modeste entre toutes était celle d’en face : une petite bâtisse étroite
avec une humble boutique de fleuriste au rez-de-chaussée.
Il s’attela avec passion à cette entreprise. Il fit un devis approximatif et,
bien que la somme provisoirement fixée ne fût pas minime, il s’estima en
mesure de la réaliser sans effort excessif. Cependant il pâlissait à la pensée
que tout cela pourrait bien être une folie inutile, et il s’avouait que sa
demeure était en réalité plus que suffisante pour lui, sa femme, son enfant et
son personnel. Mais ses besoins à demi inconscients l’emportèrent, et, dans
son désir de recevoir de l’extérieur un encouragement, une justification, il
s’ouvrit tout d’abord à sa sœur de ses projets de construction.
— Bref, Tony, que penses-tu de la chose ? L’escalier en colimaçon de la
salle de bains est, ma foi, tout à fait amusant. Mais au fond, tout cela n’est
qu’une bonbonnière et manque un peu de décorum, n’est-ce pas ?
Maintenant que tu as réussi à faire de moi un sénateur… En deux mots : je
crois que je peux m’offrir cela…
Ah ! grand Dieu ! que ne se pouvait-il offrir, aux yeux de
Mme Permaneder ! Elle débordait d’un enthousiasme solennel. Croisant les bras sur sa poitrine, elle se mit à arpenter la chambre, les épaules
légèrement relevées, la tête rejetée en arrière.
— Tu as bien raison, Tom ! Oh ! Dieu, comme tu as raison ! Aucune
objection possible, car l’homme qui, de surcroît, a le bonheur de posséder
une Arnoldsen et les cent mille thalers qu’elle a apportés… D’ailleurs, je
suis fière d’avoir été mise la première dans la confidence. C’est bien de ta
part !… Et si tu t’y décides, Tom, alors il faut faire quelque chose de
distingué, j’y tiens…
— Mais oui, j’y tiens aussi. Je ferai bien les choses. C’est Voigt qui s’en
chargera, et je me réjouis d’avance d’examiner le plan avec toi. Voigt a un
goût très sûr…
Le deuxième assentiment dont s’assura Thomas fut celui de Gerda. Elle
approuva le projet sans réserve. Le branle-bas du déménagement ne lui
apporterait rien d’agréable, mais la perspective d’un grand salon de
musique pourvu d’une bonne acoustique la mettait dans d’heureuses
dispositions.
Et quant à la vieille Mme Elisabeth, elle fut prête tout aussitôt à
considérer l’entreprise comme une conséquence logique des événements
heureux qu’elle traversait avec satisfaction et dont elle rendait grâce à Dieu.
Depuis la naissance de l’héritier et l’élection du consul au Sénat, sa fierté de
mère se manifestait avec moins de contrainte encore que par le passé. Elle
vous avait une façon de dire : « Mon fils le sénateur… » qui irritait au plus
haut point les dames Buddenbrook de la Grand-Rue. Le spectacle de l’essor
éclatant que prenait la vie publique de Thomas s’imposait, certes, par trop
impérieusement à ces demoiselles trop mûres. Se gausser, le jeudi, de la
pauvre Clothilde ne procurait qu’un maigre plaisir. Quant à Christian,
tombé exactement au niveau de Jakob Kröger, on n’en soufflait plus mot :
de Londres où, par l’entremise de M. Richardson, son ancien patron, il avait
obtenu une place, il venait d’exprimer en faisant jouer le télégraphe
l’absurde désir de convoler avec Mlle Puvogel, ce qui lui avait valu de sa
mère la plus catégorique fin de non-recevoir. Alors, on se dédommageait
tant soit peu aux dépens des petites faiblesses de Mme Elisabeth et de
Mme Permaneder, en portant, par exemple, la conversation sur le chapitre
des coiffures. Car Mme Buddenbrook mère était capable de dire, avec l’air le
plus innocent du monde, qu’elle n’ondulait pas ses cheveux… toutes les
personnes dotées par Dieu de bon sens, et particulièrement les dames
Buddenbrook, pouvaient-elles ignorer que la vieille dame avait perdu, depuis des lustres, le droit d’appeler « siens » les immuables bandeaux
fauves qui dépassaient sous sa coiffe ? Mais on était bien mieux payé de sa
peine quand on fournissait à la cousine Tony l’occasion de s’épancher sur
ceux qui avaient odieusement influencé sa vie. Trieschke le larmoyant !
Grünlich ! Permaneder ! Les Hagenström !… Ces noms que Tony exaspérée
lançait, les épaules relevées, comme autant de coups de clairon méprisants,
sonnaient agréablement aux oreilles des filles de l’oncle Gotthold.
Elles ne se dissimulaient point, d’ailleurs – et ne se croyaient pas le droit
de le taire –, que le petit Johann n’apprenait à marcher et à parler qu’avec
une terrifiante lenteur… Elles avaient raison sur ce point, et il faut
reconnaître que Hanno – tel était le diminutif choisi pour son fils par Mme la
sénatrice Buddenbrook –, capable déjà d’appeler par leurs noms, avec une
correction approximative, tous les membres de sa famille, défigurait encore
ceux de Frédérique, Henriette et Pfiffi. Pour ce qui est de marcher, il n’avait
pas réussi, à l’âge de quinze mois, à faire un pas de lui-même, et c’est à
cette époque que les dames Buddenbrook décrétèrent avec un hochement de
tête désespéré :
— Cet enfant restera muet et paralysé toute sa vie.
Plus tard, il leur fallut bien reconnaître que cette lugubre prophétie était
entachée d’erreur ; mais il était clair pour tous que Hanno se trouvait un peu
retardé dans son développement. Dès les premiers moments de sa vie, il
avait eu à livrer de rudes combats qui laissaient son entourage dans des
transes perpétuelles. Il était venu au monde inerte et sans vigueur, et, sitôt
après le baptême, une crise de cholérine avait failli, en trois jours, arrêter à
tout jamais le petit cœur qu’on avait eu tant de mal à mettre en mouvement.
Il vécut, et le bon docteur Grabow tenta alors, par une alimentation très
surveillée et des soins minutieux, de prévenir les dangers de la dentition.
Mais, dès que la première pointe blanche parut percer la mâchoire, les
convulsions se manifestèrent soudain, pour se répéter ensuite avec une
violence croissante, terrifiante parfois. Et l’on revit ces moments où le
vieux médecin, dans son impuissance, serrait sans mot dire les mains des
parents… L’enfant était en proie à l’épuisement le plus profond, et des
symptômes de méningite se lisaient dans le regard oblique et fixe de ses
yeux cernés de larges ombres. La fin semblait presque désirable.
Cependant Hanno parvint à reprendre quelques forces ; son regard put
discerner les choses et, bien que tant de secousses eussent ralenti ses progrès dans la marche et l’élocution, nul danger immédiat ne paraissait
plus, désormais, à craindre.
Hanno était frêle de membres, mais assez grand pour son âge. Ses
cheveux très soyeux, d’un brun clair, poussèrent, à cette époque, avec une
extraordinaire rapidité et retombèrent bientôt en ondulations très légères sur
les épaulettes de sa petite robe plissée. Déjà les ressemblances de famille
commençaient à s’accuser en lui avec une netteté parfaite. Dès sa naissance,
il avait eu, indiscutablement, les mains des Buddenbrook : larges, un peu
courtes, mais de proportions élégantes, et son nez était sans contredit celui
de son père et de son bisaïeul, bien que les ailes en parussent devoir rester
plus délicates encore. Néanmoins, tout le bas de son visage allongé et étroit
ne lui venait ni des Buddenbrook ni des Kröger, mais de sa famille
maternelle, les lèvres surtout, déjà serrées – combien prématurément – et
dont l’expression de mélancolique anxiété allait s’harmoniser toujours plus
étroitement par la suite avec le regard d’un brun doré si étrange et les
ombres bleues des paupières.
Sous le regard de son père, qui l’enveloppait de sa tendresse contenue,
entouré par sa mère d’une sollicitude qui veillait rigoureusement sur son
hygiène et sa toilette, adoré par sa tante Antonie, comblé de cavaliers de
plomb et de toupies par M me Elisabeth et l’oncle Justus, l’enfant s’éveilla à
la vie, et dès que sa jolie petite voiture apparaissait dans la rue, les passants
la suivaient d’un regard chargé d’intérêt et d’attente.
Quant à la majestueuse nounou, Mme Decho, qui pour l’instant avait
conservé sa charge, il était décidé que ce ne serait point elle, mais Ida
Jungmann, qui s’installerait dans la nouvelle maison, tandis que
Mme Buddenbrook mère se procurerait une autre assistante.
Le sénateur Buddenbrook mit ses projets à exécution. L’achat du terrain
de la Fischergrube ne rencontra aucune difficulté. Pour ce qui est de la
maison de la Grand-Rue, le courtier Gosch s’était incontinent et
rageusement déclaré prêt à s’en charger, et M. Stéphane Kistenmaker, dont
la famille avait grandi et qui réalisait avec son frère de jolis bénéfices sur
les vins rouges, s’en rendit immédiatement acquéreur. M. Voigt entreprit la
construction, et bientôt l’on put, le jeudi, dans le cercle de famille, en
dérouler le plan méticuleusement tracé et examiner d’avance la façade :
c’était un splendide édifice de briques, avec un encorbellement supporté par
des cariatides de grès, un toit en terrasse « où il ferait bon, l’après-midi, prendre le café », remarqua Clothilde, étirant de sa voix aimable chaque
syllabe…
En ce qui concernait les pièces du rez-de-chaussée, qui seraient libres
désormais dans la maison de la Mengstrasse – le sénateur pensant transférer
ses bureaux dans la Fischergrube –, tout s’arrangea au plus vite et pour le
mieux, car l’Office municipal d’assurances contre l’incendie se montra
disposé à en devenir locataire.
L’automne vint. Des murailles grises s’écroulèrent, réduites en
décombres, et, au-dessus de caves spacieuses, monta, tandis que l’hiver
s’écoulait, la maison neuve de Thomas Buddenbrook. Il n’y avait pas en
ville de sujet de conversation plus attrayant ! C’était le fin du fin, la plus
belle demeure à la ronde ! Même à Hambourg, en existait-il de plus
belles ?… Mais aussi elle devait coûter les yeux de la tête, et certes le vieux
consul n’aurait pas visé aussi haut… Les voisins, les bourgeois, installés
aux fenêtres de leurs maisons à pignons, suivaient les travaux des ouvriers
sur leurs échafaudages, prenant plaisir à voir monter la bâtisse, supputant le
jour où l’on planterait solennellement le bouquet.
Ce jour vint et fut célébré selon le rite. Au faîte du toit en terrasse, un
vieux maître maçon prononça un discours, et, en guise de péroraison, lança
par-dessus son épaule une bouteille de champagne, tandis que, parmi les
drapeaux, l’énorme guirlande de roses, de verdure et de feuillages aux tons
variés se balançait lourdement au vent.
Puis, dans une auberge voisine, tous les ouvriers sans exception furent
conviés à des agapes autour de longues tables chargées de bière, de
sandwiches et de cigares, cependant que, accompagné de sa femme et de
son jeune fils, porté dans les bras de M me Decho, le sénateur Buddenbrook
passait dans la pièce basse entre les rangs des invités, acceptant avec
gratitude les vivats dont on l’acclamait.
Dehors, Hanno fut placé dans sa voiture, et Thomas traversa avec Gerda
la chaussée, pour laisser son regard descendre encore une fois le long de la
façade rouge aux blanches cariatides.
En face, devant la petite boutique de fleuriste à la porte étroite et à
l’humble vitrine où paradait sur un carreau verdâtre une file de plantes
bulbeuses en pots, se tenaient le propriétaire du magasin, Iwersen, colosse
blond en tricot de laine, et sa femme, une brune au visage hâlé de
Méridionale, beaucoup plus frêle que lui. Tenant d’une main un bambin de
quatre ou cinq ans et, de l’autre, faisant aller et venir doucement une petite voiture où sommeillait un enfant plus jeune, elle était visiblement enceinte à