Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 43 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre X

— Ah ! Bien ! Bon ! cria-t-il. Va donc… Crois-tu que je te pleurerai, par

hasard, petite oie ! Ah ! non, vous vous trompez, ma très chère ! Je ne t’ai

épousée que pour ton argent. Mais puisqu’il n’y en avait pas assez, fais en

sorte de rentrer chez toi. J’en ai assez de toi, assez, assez.

Johann Buddenbrook emmena sa fille en silence. Lui-même se retourna

encore une fois, fit quelques pas vers M. Grünlich qui, les mains derrière le

dos, debout près de la fenêtre, regardait fixement au-dehors la pluie

tomber ; il lui toucha doucement l’épaule et dit tout bas, sur un ton

d’exhortation :

— Calmez-vous et priez !

 

CHAPITRE X

 

Une atmosphère lourde emplit longtemps la grande maison de la

Mengstrasse après le retour de Mme Grünlich et de son enfant. On marchait

avec précaution et on évitait de parler de « l’affaire », excepté la principale

intéressée qui, au contraire, en parlait avec passion et se sentait vraiment

dans son élément.

Tony s’installa avec Erika au second étage, dans les chambres occupées

autrefois par ses parents, à l’époque des vieux Buddenbrook.

Elle fut un peu déçue que son papa n’eût pas l’idée d’engager une bonne

pour son service et passa une demi-heure songeuse, lorsqu’il lui fit

comprendre, en termes pleins de douceur, que, pour le moment, il valait

mieux pour elle vivre dans la retraite et renoncer à la vie mondaine, car si

elle était innocente, d’après les conceptions humaines, de cette épreuve que

Dieu lui avait envoyée, sa situation de femme divorcée lui imposait la plus

grande réserve. Mais Tony possédait cette belle faculté de s’adapter avec

talent, adresse et joie à la nouveauté de toutes les situations. Elle se complut

bientôt dans son rôle de femme innocente, frappée par la fatalité ; elle

s’habilla de couleurs sombres, porta ses jolis cheveux blond cendré en

bandeaux, comme quand elle était jeune fille ; pour se dédommager de son

manque de relations, elle prit un plaisir inlassable à se répandre chez elle

d’un air important en considérations sur son mariage, sur M. Grünlich, sur

la vie et la destinée en général.

Tout le monde ne s’y prêtait pas. Sa mère était persuadée que son mari

avait agi d’une façon correcte et conforme à son devoir ; aussi, quand Tony se mettait à parler, elle levait sa belle main blanche et disait :

— Assez, mon enfant. Je n’aime pas à entendre parler de cette affaire.

Clara, à peine âgée de douze ans, ne comprenait rien à la chose et la

cousine Thilda était par trop sotte.

« Ô Tony, comme c’est triste ! » C’est tout ce qu’elle savait dire d’une

voix traînante et étonnée.

Par contre, la jeune femme avait une auditrice attentive en

Mlle Jungmann, qui avait déjà trente-cinq ans et pouvait se vanter d’avoir

grisonné au service des premières familles de la ville.

— Tu n’as rien à craindre, Tonyette, ma fillette, disait-elle, tu es encore

si jeune, tu te remarieras.

D’ailleurs, elle se consacrait avec amour et fidélité à l’éducation de la

petite Erika et lui contait les mêmes récits et les mêmes souvenirs que les

enfants du consul avaient écoutés, quinze ans auparavant, en particulier

l’histoire d’un oncle de Marienwerder, mort du hoquet, parce qu’il s’était

décroché le cœur.

Mais c’était avec son père, après le dîner, que Tony causait le plus

longtemps et avec le plus de plaisir. Ses rapports avec lui étaient devenus

d’un seul coup bien plus tendres qu’autrefois. Jusqu’ici, elle avait éprouvé

pour lui, à cause de sa haute situation sur la place, de sa valeur, de son

activité, de son honnêteté, de son austérité et de sa piété, plus de respect

craintif que de tendresse ; pendant cette explication, dans son salon, il

semblait s’être rapproché d’elle, et elle s’était sentie pleine de fierté et

d’émotion parce qu’il avait daigné lui accorder un entretien sérieux et

confidentiel sur cette affaire, l’avait laissée libre de sa décision, et lui,

l’homme sans reproche, lui avait avoué presque humblement qu’il ne se

sentait pas sans reproche vis-à-vis d’elle. Il est certain que jamais Tony

n’aurait eu cette pensée ; mais comme il le disait, elle le croyait et ses

sentiments pour lui étaient devenus plus tendres, plus affectueux. Quant au

consul, il ne modifia pas sa manière de voir et croyait être obligé de

dédommager sa fille de son triste sort en redoublant d’affection pour elle.

Johann Buddenbrook n’avait introduit aucune action en son nom contre

son imposteur de gendre. Il est vrai que Tony et sa mère avaient appris au

cours de quelques conversations quels moyens malhonnêtes M. Grünlich

avait employés pour extorquer les 80 000 marks. Mais le consul se garda

bien de rendre l’affaire publique ou de la déférer à la justice. Il se sentait profondément blessé dans sa fierté d’homme d’affaires et se consola en

silence d’avoir reçu un pareil affront.

En tout cas, dès que fut déclarée la faillite de la maison B. Grünlich, qui,

d’ailleurs, causa des pertes importantes à diverses maisons de Hambourg, il

entama résolument le procès en séparation… et c’est ce procès surtout,

l’idée d’être le centre d’un véritable procès, qui remplit Tony d’une fierté

indescriptible.

— Père, disait-elle, car lors de tels entretiens elle n’appelait jamais le

consul « papa ». Père, comment va notre affaire ?… Tu penses, n’est-ce pas,

que tout ira bien ? L’article est parfaitement clair ; je l’ai étudié de très près.

« Incapacité du mari de nourrir sa famille… » Il faut que ces messieurs le

reconnaissent. S’il y avait un fils, Grünlich le garderait.

Une autre fois, elle disait :

— J’ai encore beaucoup réfléchi à mes années de mariage, père. Ah !

voilà donc pourquoi cet individu-là ne voulait pas que nous habitions en

ville, comme je le désirais tant. Voilà pourquoi il ne voyait pas d’un bon œil

que j’aie des relations en ville et que j’aille en soirée. Le danger y était plus

grand qu’à Eimsbüttel que j’apprenne d’une façon quelconque dans quels

beaux draps il s’était mis !… Quel filou !

— Il ne faut pas juger, mon enfant, répliqua le consul.

Lorsque le divorce fut prononcé, elle dit à son père, d’un air important :

— Tu l’as déjà inscrit dans les papiers de famille, père ? Non ? Oh !

alors, tu me permets de le faire… S’il te plaît, donne-moi la clef du

secrétaire.

Et, fière et empressée, elle écrivit sous les lignes qu’elle avait inscrites

quatre ans auparavant à la suite de son nom : « Cette union a été légalement

dissoute en février de l’an 1850. »

Puis elle posa la plume et réfléchit un instant.

— Père, dit-elle, je sais bien que cet événement est une tache pour notre

famille. Oui, j’y ai déjà beaucoup réfléchi… C’est exactement comme s’il y

avait là, dans ce livre, une tache d’encre. Mais, rassure-toi… c’est mon

affaire de l’effacer ! Je suis encore jeune… ne trouves-tu pas que je suis

encore assez jolie ? Bien que Mme Stuht m’ait dit, à mon retour : « Ô mon

Dieu, madame Grünlich, comme vous avez vieilli ! » On ne peut pourtant

pas rester toute sa vie une petite oie, comme je l’étais, il y a quatre ans…

Naturellement la vie vous éprouve… Bref, je me remarierai ! Tu verras, tout

sera réparé par un nouveau parti avantageux ! Ne penses-tu pas ?

— Cela repose entre les mains de Dieu, mon enfant. Mais il ne convient

pas de parler maintenant de telles choses.

Du reste, à cette époque, Tony se mit à employer cette expression :

« Ainsi va la vie… » et au mot « vie » elle levait les paupières avec un air

de gravité charmante, destinée à suggérer les expériences qu’elle avait pu

avoir de la vie et de la destinée humaines.

La table de la salle à manger s’agrandit encore, et Tony eut une nouvelle

occasion de s’épancher, lorsque Thomas rentra de Pau, au mois d’août de la

même année.

Elle chérissait et respectait de tout son cœur ce frère qui, autrefois, en

quittant Travemünde, avait connu et respecté sa douleur, et en qui elle

voyait le chef futur de la maison, le chef de famille.

— Oui, oui, disait-il, nous avons connu tous deux bien des épreuves,

Tony…

Puis il haussait l’un de ses sourcils, faisait passer sa cigarette russe dans

l’autre coin de sa bouche et pensait, sans doute, à la petite fleuriste au type

malais, qui venait d’épouser le fils de sa patronne et qui tenait maintenant

pour son compte le magasin de fleurs de la Fischergrube.

Thomas Buddenbrook, un peu pâle encore, avait une silhouette des plus

élégantes. Ces dernières années avaient, semble-t-il, complété son

éducation. Avec ses cheveux massés à droite et à gauche au-dessus des

oreilles, sa moustache à la française, aux pointes aiguës et horizontales, sa

taille trapue, ses larges épaules, il avait une allure presque militaire. Mais

les veines bleuâtres et trop visibles de ses tempes étroites, où les cheveux

dessinaient deux crans, de même qu’une légère disposition fébrile que le

bon docteur Grabow combattait sans succès, indiquaient que sa constitution

n’était pas des plus robustes. Diverses particularités de sa structure

physique, le menton, le nez et surtout les mains, de vraies mains de

Buddenbrook, accusaient plus que jamais sa ressemblance avec son grand-

père. Il parlait le français avec l’accent espagnol et étonnait tout le monde

par son goût particulier pour certains écrivains modernes, satiriques et

polémiques. Seul, le sombre courtier Gosch comprenait son penchant. Son

père le réprouvait très sévèrement.

Cela n’empêchait pas que l’on vît briller dans les yeux du consul le

bonheur et la fierté que lui donnait ce fils aîné. Avec une joyeuse émotion il

l’accueillit peu après son retour comme collaborateur dans ses bureaux, où

lui-même eut désormais plus de plaisir à travailler ; ce, après la mort de la vieille Mme Kröger, survenue à la fin de l’année. On supporta avec

résignation la perte de la vieille dame. Elle avait atteint un grand âge et

avait vécu très solitaire, les dernières années. Elle retourna vers Dieu et les

Buddenbrook recueillirent beaucoup d’argent, la somme rondelette de

100 000 thalers, qui renforcèrent de la manière la plus désirable le fonds de

roulement de la maison de commerce.

Une autre conséquence de cette mort fut que le beau-frère du consul,

Justus, dès qu’il eut entre les mains le reste de son héritage, las de ses

insuccès continuels en affaires, liquida son commerce et se retira. Justus

Kröger, le viveur, le joyeux fils du cavalier à la mode, n’était pas un homme

très heureux. Avec sa générosité et sa joyeuse insouciance, il n’avait jamais

pu arriver à se créer une position solide et incontestée dans le monde des

négociants ; il avait entamé à l’avance une part importante de son héritage

et, par surcroît, tout dernièrement, Jakob, son fils aîné, lui avait donné de

graves soucis.

Ce jeune homme paraissait avoir choisi dans cette grande ville de

Hambourg une société dissolue et avait coûté à son père, avec le temps, un

nombre exagéré de marks. Or, quand le consul Kröger refusait de lui fournir

de nouveaux subsides, son épouse, femme faible et tendre, faisait parvenir

de l’argent en secret à son fils dissolu, ce qui suscitait entre les deux époux

de pénibles différends. Pour comble, à peu près vers la même époque où

B. Grünlich suspendait ses paiements à Hambourg et où Jakob Kröger

travaillait chez Dalbeck et Cie, survint une affaire assez louche. Il y eut abus

de confiance, indélicatesse… On n’en parlait pas, on ne posait jamais de

questions à ce sujet à Justus Kröger ; mais on disait que Jakob avait trouvé

une place de voyageur de commerce à New York, qu’il prendrait

prochainement le bateau. Une fois, avant la traversée, on l’aperçut en ville,

où sans doute il était venu pour obtenir de sa mère plus que l’argent du

voyage envoyé par son père ; il était vêtu comme un fat et avait un air

malsain.

Bref, les choses en étaient arrivées au point que le consul Justus, comme

s’il n’avait plus qu’un héritier, parlait uniquement de son fils, voulant

désigner Jürgen, qui jamais n’avait été pris en faute, mais dont l’esprit

semblait terriblement borné. Il avait eu grand-peine à terminer ses études au

lycée et se trouvait depuis quelque temps à Iéna pour faire ses études de

droit, mais, semblait-il, sans plaisir ni succès. C’est avec une vive douleur

que Johann Buddenbrook considérait les destinées peu honorables de la famille de sa femme, aussi observait-il ses propres enfants avec d’autant

plus d’anxieuse attente. Il se sentait en droit de mettre la plus entière

confiance dans la valeur et le sérieux de son fils aîné ; quant à Christian,

M. Richardson avait écrit que le jeune homme faisait preuve d’aptitudes

réelles pour l’anglais, mais que, dans les affaires, il ne montrait pas toujours

un intérêt suffisant et manifestait un trop grand faible pour les distractions

de la capitale, par exemple pour le théâtre. Christian lui-même montrait

dans ses lettres un vif désir de voyager et demandait ardemment la

permission de passer de l’autre côté de l’eau, c’est-à-dire dans l’Amérique

du Sud, d’accepter une place, peut-être au Chili.

— Mais ce n’est là que le goût des aventures, dit le consul, et il lui

ordonna, en attendant, de rester encore un trimestre chez M. Richardson

pour y terminer ses études commerciales.

On échangea encore quelques lettres sur ses projets et, dans l’été de

l’année 1851, Christian fit voile, en effet, vers Valparaiso, où il s’était

procuré une situation. Il partit directement d’Angleterre, sans revenir

auparavant dans son pays.

En dehors de ses deux fils, le consul constatait, à sa grande satisfaction,

avec quelle fermeté et quelle fierté Tony, en véritable Buddenbrook,

défendait sa situation dans la ville. On avait prévu que son état de femme

divorcée l’exposerait de la part des autres familles à toutes sortes de

préventions et de malignité.

— Ah ! disait-elle, au retour d’une promenade, le visage rouge, et en

jetant son chapeau sur le canapé du salon aux paysages. Cette Möllendorpf,

née Hagenström, cette Semlinger, cette Julie, cette créature… qu’est-ce que

tu en penses, maman ? Elle ne me salue pas… Non, elle ne me salue pas !

Elle attend que je la salue la première ! Qu’est-ce que tu en dis ? Je suis

passée à côté d’elle dans la Mengstrasse, la tête haute, et je l’ai regardée

dans les yeux…

— Tu vas trop loin, Tony… Non, tout a des limites. Pourquoi ne

pouvais-tu pas saluer Mme Möllendorpf la première ? Vous êtes du même

âge et elle est mariée comme tu l’étais !

— Jamais, maman ! Ô mon Dieu, cette ordure…

— Assez, ma chère ! des mots si grossiers…

— Oh ! on n’y tient plus !

Sa haine contre « cette famille sortie d’on ne sait où » s’exaspérait à la

simple pensée que ces Hagenström pouvaient peut-être se croire autorisés à la considérer de haut, et par la chance manifeste qui favorisait cette famille.

Le vieil Hinrich mourut au commencement de l’année 1851 et son fils

Hermann – celui des petits pains au citron et de la gifle – dirigeait

maintenant, aux côtés de l’associé, M. Strunck, le brillant commerce

d’exportation. Un an après, il épousait la fille du consul Huneus, l’homme

le plus riche de la ville qui, avec son commerce de bois, était arrivé à laisser

deux millions à chacun de ses trois enfants. Son frère Moritz, malgré la

faiblesse de ses poumons, avait fait des études tout à fait brillantes ; il

s’était établi dans la ville comme jurisconsulte. Il passait pour un esprit

clair, retors, ayant le don de l’humour, voire pour un bel esprit, et s’attira

vite une clientèle considérable. Physiquement, il n’avait rien des Semlinger,

son visage était jaune, ses dents pointues et défectueuses.

Même dans la famille, il fallait savoir tenir son rang. Vivant maintenant

retiré des affaires, sans souci, dans son modeste appartement, l’oncle

Gotthold, aux jambes courtes, aux larges pantalons, suçait des bonbons

pectoraux qu’il tirait d’une boîte en fer-blanc, car il aimait les sucreries…

Son attitude vis-à-vis de son frère privilégié s’était faite plus douce, plus

résignée avec le temps, ce qui n’excluait pas chez lui, il est vrai, une secrète

satisfaction de l’union manquée de Tony, quand il songeait à ses filles non

mariées. Quant à sa femme, née Stüwing, et surtout à ses trois filles déjà

âgées de vingt-six, vingt-sept et vingt-huit ans, elles manifestèrent pour le

malheur de leur cousine et pour le procès un intérêt presque exagéré et plus

vif que celui qu’elles avaient témoigné à l’occasion des fiançailles et du

mariage. Au repas de famille qui, depuis la mort de la vieille Mme Kröger,

avait lieu, à nouveau, le jeudi, à la Mengstrasse, la position de Tony n’était

pas facile.

— Ô mon Dieu ! ma pauvre Tony, disait Pfiffi, la plus jeune.

Elle était petite et grasse et avait une façon bizarre de se secouer à

chaque mot et d’avoir de la salive aux coins de la bouche.

— Alors, c’est vraiment chose faite ? Maintenant, tu en es enfin où tu en

étais auparavant ?

— Ah ! au contraire, disait Henriette, sèche et longue comme sa sœur

aînée, c’est encore plus triste, en somme, que si tu ne t’étais pas mariée.

— Je le trouve aussi, confirmait Frédérique. Alors, c’est infiniment

préférable de ne jamais se marier.

— Oh ! non, ma chère Frédérique, dit Tony, en rejetant la tête en arrière

et en méditant une réplique habile et bien appliquée, tu es dans la plus grande erreur ! On a malgré tout appris à connaître la vie, tu sais. On n’est

plus une oie ! Et puis, tu sais, j’ai toujours plus de chances de me remarier

qu’une autre qui n’a jamais été mariée.

— Fraiment ? disaient les cousines en chœur (elles prononçaient

« vraiment » avec un f, ce qui avait l’air plus pointu encore et plus

incrédule).

Sesemi Weichbrodt, elle, avait bien trop de bonté et de délicatesse pour

faire même allusion à la chose. Tony allait voir parfois son ancienne

éducatrice dans la petite maison rouge, au no 7 du Mühlenbrink, toujours

animée par un certain nombre de jeunes filles, bien que la pension

commençât à passer de mode ; la vieille fille était invitée de temps en temps

chez ses amis de la Mengstrasse à manger un filet de chevreuil ou une oie

truffée. Alors, elle se dressait sur la pointe des pieds et, tout émue, baisait

Tony sur le front avec un petit claquement des lèvres. Quant à sa sœur,

l’ingénue Mme Kethelsen, depuis quelque temps, elle devenait rapidement

sourde, et la pauvre femme n’avait presque rien compris à l’histoire de

Tony. Naïvement, elle éclatait de rire, de son rire ingénu, et toujours aux

moments inopportuns, de sorte que Sesemi se voyait obligée de frapper à

chaque instant sur la table et de lui crier : « Nally !… »

Les années s’enfuyaient. L’effet produit en ville et dans la famille par

l’événement survenu chez la fille du consul Buddenbrook s’effaçait de plus

en plus. Tony elle-même se rappelait de temps en temps son mariage en

regardant la petite Erika, qui grandissait et chez qui elle remarquait tel ou

tel trait de ressemblance avec Bendix Grünlich. Mais elle portait de

nouveau des robes claires, ondulait ses cheveux sur le front et prenait part

comme autrefois aux réunions et aux soirées chez des amis.

Malgré tout, elle était très contente, chaque année, en été, d’avoir

l’occasion de quitter la ville pour quelque temps, car malheureusement la

santé du consul exigeait maintenant des séjours plus longs dans les villes

d’eaux.

— On ne se doute pas de ce que c’est que de devenir vieux, disait-il. Si

j’ai une tache de café sur mon pantalon, je ne peux pas mettre un peu d’eau

froide dessus sans ressentir aussitôt un violent rhumatisme… Quand on

songe à tout ce qu’on pouvait se permettre autrefois !

Il souffrait parfois aussi de vertiges. On allait à Obersalzbrunnen, à Ems,

à Baden-Baden, à Kissingen, de là on fit même un voyage intéressant à

Munich, en passant par Nuremberg, et à Vienne, par Salzbourg et Ischl, et on revint par Prague, Dresde et Berlin. Et, bien que Mme Grünlich fût

obligée, à cause d’une gastralgie nerveuse dont elle souffrait depuis quelque

temps, de s’astreindre à une diète très sévère, ces voyages lui apportaient un

changement de vie très opportun, car elle ne cachait pas qu’elle s’ennuyait

un peu à la maison.

— Oh ! mon Dieu, tu sais, père, ainsi va la vie ! disait-elle en

contemplant le plafond d’un air pensif. Certainement, j’ai appris à connaître

la vie, mais c’est justement pourquoi c’est une triste perspective pour moi

de rester toujours ici à la maison, comme une sotte. Tu ne crois pas,

j’espère, que je ne me trouve pas bien chez vous, papa… je mériterais d’être

fouettée, ce serait l’ingratitude la plus noire. Mais tu sais ce que c’est que la

vie, n’est-ce pas…

Surtout, elle s’irritait de l’esprit de plus en plus religieux qui emplissait

la vaste maison, car les aspirations pieuses du consul se manifestaient

d’autant plus fort à mesure qu’il avançait en âge et devenait malade, et

depuis que Mme Buddenbrook vieillissait, elle se mettait aussi à prendre

goût à cette tendance.

Le bénédicité avait toujours été d’usage dans la maison Buddenbrook :

mais, depuis quelque temps, c’était devenu une loi que le matin et le soir la

famille se réunît avec les domestiques dans la petite salle du déjeuner pour

entendre lire par le maître de la maison un chapitre de la Bible. En outre, les

visites de pasteurs et de missionnaires se multipliaient d’année en année, car

la digne maison patricienne de la Mengstrasse où, soit dit en passant, on

mangeait si bien, était connue depuis longtemps comme très hospitalière,

dans le monde du clergé luthérien et réformé, des missions intérieures et

étrangères. De tous les coins du pays, des hommes accouraient, vêtus de

noir, aux longs cheveux, pour y demeurer quelques jours, assurés d’y

trouver une conversation agréable à Dieu, quelques bons repas copieux et

un secours en espèces sonnantes destiné à des fins pieuses. Les pasteurs de

la ville, amis de la maison, avaient aussi leurs grandes et leurs petites

entrées.

Tom était trop discret et trop raisonnable pour laisser paraître un sourire ;

mais Tony se moquait d’eux sans ambages et s’efforçait malheureusement

de tourner en ridicule messieurs les ecclésiastiques dès que l’occasion s’en

présentait.

Parfois, quand Mme Buddenbrook avait sa migraine, c’était à

Mme Grünlich de s’occuper de la maison et de décider du menu. Un jour où justement l’on attendait un pasteur étranger dont l’appétit faisait la joie

générale, elle eut la perfidie de commander de la soupe au lard, la spécialité

de la ville ; c’était un potage fait avec des choux aigres dans lequel on

mélangeait tout le menu : du jambon, des pommes de terre, des pruneaux

aigres, des poires cuites, du chou-fleur, des petits pois, des haricots, des

carottes et d’autres choses encore, avec une sauce aux fruits. Personne n’en

pouvait manger, à moins d’y avoir été habitué dès l’enfance.

— Est-ce que cela vous plaît ? Cela vous plaît-il, monsieur le pasteur ?

demandait tout le temps Tony… Non ? Oh ! mon Dieu, si j’avais su !

Et, ce disant, elle prenait un air polisson et passait le petit bout de sa

langue sur sa lèvre supérieure, comme elle en avait coutume quand elle

méditait ou faisait une malice. Le gros homme posa avec résignation sa

cuiller et dit naïvement :

— Je m’en tiendrai au plat suivant.

— Oui, il y a encore un petit quelque chose, dit Mme Buddenbrook en

hâte, car après cette soupe on ne pouvait pas songer à un autre plat, et,

malgré quelques tranches de pain perdu avec de la gelée de pomme, servies

au dessert, l’ecclésiastique déçu dut quitter la table avec sa faim, tandis que

Tony riait sous cape et que Tom, très maître de lui, se contentait de lever un

de ses sourcils.

Une autre fois, Tony causait dans le vestibule avec la cuisinière Stina,

quand le pasteur Mathias de Kannstadt, qui demeurait à la maison depuis

quelques jours, sonna au tambour de la porte d’entrée. En se dandinant, de

son pas de paysanne, Stina alla ouvrir et le pasteur, voulant lui adresser une

parole affable et l’éprouver un peu, lui demanda aimablement :

— Aimes-tu ton Maître ?

Peut-être voulait-il lui donner quelque chose si elle confessait fidèlement

sa foi dans le Seigneur.

— Hé ! monsieur le pasteur, dit Stina hésitante, toute rouge, et ouvrant

de grands yeux, lequel voulez-vous dire, le vieux ou le jeune ?

Mme Grünlich ne manquait jamais de raconter cette histoire tout haut à

table, de sorte que Mme Buddenbrook éclatait de rire, de ce rire des Kröger,

accompagné d’un bruit des lèvres.

Le consul, grave et indigné, baissait les yeux sur son assiette.

— C’est un malentendu, disait le pasteur Mathias, tout confus.