Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 79 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre VII

 

Dans le fond de son cœur, Thomas Buddenbrook n’était satisfait ni du

caractère ni du développement du petit Johann. Jadis, narguant tous les

hochements de tête des philistins ahuris, il avait fondé son foyer avec Gerda

Arnoldsen, parce qu’il se sentait alors assez fort et assez libre pour afficher,

sans nuire à sa valeur de citoyen, un goût plus raffiné que celui du commun.

Mais l’enfant, cet héritier si longtemps désiré en vain, et dont les manières

et le physique rappelaient indéniablement maints traits de sa famille

paternelle, devait-il n’appartenir désormais qu’à sa mère ? Lui, dont il avait

espéré qu’il continuerait d’une main plus heureuse et plus libre l’œuvre de

sa vie, devait-il, en face de toute la société où il était appelé à vivre et à agir,

et même en face de son propre père, se dresser en étranger séparé d’eux

tous par sa vie intérieure ?

Le talent de violoniste de Gerda, en si complète harmonie avec ses yeux

étranges qu’il aimait, avec sa lourde chevelure d’un roux sombre, et toute sa

personne si originale, avait ajouté jusqu’ici pour Thomas un charme de plus

à cette séduisante nature. Mais, du moment qu’il voyait cette passion pour

la musique, si contraire à ses goûts, s’emparer aussi de son fils si

prématurément, si totalement, elle devenait une force ennemie dressée entre

lui et ce fils dont son espérance voulait faire à tout prix un pur

Buddenbrook, un homme fort et poussé par de vigoureux instincts vers la

réalité, la puissance, la conquête. Et, dans son présent état d’irritabilité, il

lui semblait que cette force ennemie menaçait de faire de lui un étranger

dans sa propre maison.

Il ne lui était pas donné de se rapprocher de la musique, telle du moins

que la cultivaient Gerda et ce M. Pfuhl, son ami ; et Gerda, exclusive et

intolérante comme elle l’était en matière d’art, accroissait encore, avec une

véritable cruauté, les difficultés de cette initiation. Il n’aurait jamais cru que

l’essence de la musique fût aussi étrangère à sa famille qu’il apparaissait

maintenant. Son grand-père avait joué de la flûte avec quelque plaisir, et lui-

même prêtait volontiers l’oreille à de jolies mélodies où s’exprimait tantôt

une grâce légère, tantôt une mélancolie contemplative, tantôt un entrain

vivifiant. Mais venait-il à manifester son goût pour une de ces

compositions, il pouvait être certain que Gerda, avec un haussement

d’épaules et un sourire de pitié, lui dirait :

— Est-il possible, mon ami ? Cela n’a pas la moindre valeur

musicale !…

« Valeur musicale ! » Comme il haïssait ces mots auxquels nulle autre

représentation ne s’associait pour lui que celle d’un orgueil glacé. En

présence de Hanno, il se sentait poussé à les relever. Il lui arriva maintes

fois d’éclater et de s’écrier :

— Ah ! ma bonne amie, me servir tout le temps cette « valeur musicale »

me paraît chose assez prétentieuse et inélégante.

Et elle lui répliquait :

— Thomas, une fois pour toutes, tu ne comprendras jamais rien à la

musique et, en dépit de ton intelligence, tu ne saisiras jamais qu’elle est

bien autre chose qu’un simple dessert, qu’un régal pour l’oreille. L’horreur

de la banalité, dont tu n’es point dépourvu par ailleurs, n’est pas ton fait en

matière musicale, et c’est pourtant le critère de la compréhension en art. Le

seul fait que ton goût musical ne s’accorde en rien avec tes idées, tes

besoins habituels, te prouve suffisamment à quel point la musique te reste

fermée. Qu’est-ce qui te plaît en elle ? Un certain optimisme fade que tu

rejetterais avec indignation ou avec un rire de colère, si tu le rencontrais

dans un livre. Une réalisation rapide du désir à peine éveillé… une prompte

et complaisante satisfaction de la volonté à peine aiguillonnée… En va-t-il

donc dans le monde comme dans une jolie mélodie ? Quel flasque

idéalisme !…

Il la comprenait, il comprenait ses raisons, mais il était incapable de

communier avec elle par le sentiment, de concevoir pourquoi des mélodies

qui l’entraînaient et l’émouvaient étaient vides de toute valeur, tandis que

des morceaux dont il ne ressentait que l’âpreté et la confusion devaient

posséder la plus haute valeur musicale. Il était devant un temple dont Gerda,

d’un geste sans indulgence, lui défendait le seuil… et, accablé de chagrin, il

la voyait disparaître avec l’enfant dans le sanctuaire.

Il ne trahissait rien de son angoisse à se sentir toujours plus éloigné de

son jeune fils, et il aurait redouté de laisser croire qu’il briguait la faveur de

l’enfant. Dans la journée, il avait, de toute façon, trop peu de loisirs pour

approcher du petit ; mais, au cours des repas, il le traitait avec une amicale

cordialité nuancée d’une sévérité encourageante :

— Hé ! camarade ! lui disait-il en lui donnant deux ou trois tapes sur la

nuque, tandis qu’il s’asseyait à table près de lui, en face de sa femme.

« Comment ça va ? Qu’avons-nous fait aujourd’hui ? Étudié ?… Joué du

piano, naturellement. Voilà qui est bien ! mais pas trop n’en faut, sans quoi

il ne nous restera plus de goût pour autre chose et nous nous ferons recaler à

Pâques[39] !

Pas un muscle de son visage ne trahissait la tension anxieuse avec

laquelle il se demandait comment Hanno accueillerait ses avances et y

répondrait. Rien ne laissait deviner la contraction douloureuse de son être

intime quand l’enfant se bornait à couler vers lui, sans même atteindre son

visage, le regard craintif de ses yeux mordorés cernés d’ombre, en se

penchant sans mot dire sur son assiette.

S’inquiéter de cette gaucherie enfantine eût été extravagant. Quand ils se

trouvaient réunis, son devoir lui dictait, dans les intervalles du service, le

changement de vaisselle, par exemple, de s’occuper un peu du garçonnet, de

le sonder, d’éveiller en lui le sens pratique des réalités…

— Quelle est la population de la ville ? Par quelles rues remonte-t-on de

la Trave jusqu’aux quartiers hauts ? Comment s’appellent les docks de la

maison ? Allons, récite-moi ça vivement, et sans bafouiller !

Mais Hanno se taisait, non pour braver son père, non pour le blesser,

mais la population, les rues et même les docks, toutes choses qui, à

l’ordinaire, lui étaient indifférentes, lui inspiraient, promues au rang de

matières d’interrogation, une répulsion désespérée. Si grand que fût son

entrain une minute auparavant, si confiant son bavardage avec son père, il

suffisait que la conversation prît, même de loin, le caractère du plus bénin

des examens, pour que sa gaieté tombât et que s’écroulât totalement sa

force de résistance. Ses yeux se voilaient, sa bouche prenait une expression

découragée et ce qui le dominait, c’était un regret profond, douloureux, de

l’imprudence avec laquelle papa, qui devait bien prévoir pourtant l’échec de

pareilles tentatives, venait de gâter le repas pour lui-même et pour les

autres.

Il baissait sur son assiette des yeux noyés de larmes. Ida le poussait du

coude et lui soufflait :

— … les rues, les docks…

Mais tout cela était inutile, parfaitement inutile ! Elle se méprenait sur

son compte. Ces noms, en partie du moins, il les savait fort bien, et il lui eût

été facile de satisfaire jusqu’à un certain degré le désir paternel, si

seulement il l’avait pu, si précisément quelque chose d’invinciblement triste

ne l’en eût empêché. Une parole sévère, le heurt de la fourchette paternelle sur le porte-couteau le réveillaient brutalement. Il jetait un regard sur sa

mère, sur Ida, essayait de parler. Mais, dès les premières syllabes, les

sanglots l’étouffaient. Rien ne venait.

— Assez ! criait le sénateur pris de colère. Tais-toi ! Je ne veux plus rien

entendre ! Je te dispense de répondre ! Tu peux bien rêvasser tout à ton aise,

stupide et muet, ta vie durant.

Et le repas s’achevait dans une contrainte silencieuse.

C’était sur cette impuissance de rêveur, sur ces pleurs, sur ce manque

total de vivacité et d’énergie que se fondait le sénateur pour critiquer la

passion avec laquelle Hanno s’adonnait à la musique.

Hanno avait toujours été de santé délicate. Ses dents, en particulier,

étaient une cause perpétuelle de troubles douloureux et de misères

multiples. La poussée des dents de lait, avec ses inévitables accès de fièvre,

ses convulsions, avait failli lui coûter la vie. Puis ses gencives s’étaient

montrées sujettes à des inflammations, à des abcès que Mlle Jungmann avait

coutume de percer, une fois mûrs, avec une aiguille. La période de la

seconde dentition était venue, et les souffrances se faisaient plus intenses. Il

connut des douleurs qui dépassaient presque ses forces et il eut des nuits

d’insomnie totale, de gémissements, de sanglots étouffés, de fièvre sourde,

sans autre cause que la douleur elle-même. Ses dents, en apparence aussi

belles et aussi blanches que celles de sa mère, n’en étaient pas moins

extrêmement délicates et fragiles ; elles poussaient de travers, se gênaient

mutuellement et, pour qu’il fût remédié à ces misères, le petit Johann dut

accepter l’intrusion dans sa jeune vie d’un homme terrible, M. Brecht, le

dentiste Brecht, de la rue des Moulins…

Le seul nom de cet homme évoquait de façon affreuse ce craquement de

la mâchoire au moment où, à force de traction, de torsion, de pesées, les

racines d’une dent s’arrachent ; alors, le cœur de Hanno se contractait de

l’angoisse déjà ressentie lorsque, blotti dans un fauteuil dans la salle

d’attente de M. Brecht, en face de la fidèle Ida Jungmann, il feuilletait des

journaux illustrés en respirant les âcres effluves de cette atmosphère,

jusqu’à ce que le dentiste apparût sur la porte de son cabinet avec un « S’il

vous plaît ?… » aussi plein de menace que de courtoisie…

Un attrait, un charme étrange s’attachaient à cette salle d’attente. Ils

émanaient d’un majestueux perroquet au plumage bigarré, aux petits yeux

venimeux, perché dans un angle, au milieu d’une cage de laiton, et qui, pour

des raisons mystérieuses, répondait au nom de Josephus. Il avait coutume de glapir avec la voix furieuse d’une vieille mégère : « Prenez place… un

momang… » Et, bien que, dans les circonstances présentes, cette invitation

résonnât comme une exécrable dérision, Hanno Buddenbrook éprouvait, à

l’endroit de l’animal, un attachement mêlé d’affection et de terreur. Un

perroquet… Un grand oiseau de toutes les couleurs qui s’appelait Josephus

et avait le don de la parole ! Ne s’était-il pas enfui de quelque forêt

enchantée, d’un de ces contes de Grimm qu’Ida lui lisait à la maison ?

Josephus répétait aussi, avec la plus grande insistance, le « S’il vous

plaît ?… » de M. Brecht quand il ouvrait la porte, et il se produisait une

chose étrange : c’était en riant que l’on pénétrait dans le cabinet, que l’on

s’asseyait dans le grand fauteuil de forme inquiétante se dressant près de la

fenêtre, à côté de la machine à pédale.

Quant à son physique, M. Brecht présentait avec Josephus la plus

absolue des ressemblances : son nez, au-dessus de sa moustache poivre et

sel, ne se busquait-il pas, aussi dur, aussi crochu que le bec de l’oiseau ?

Mais le plus terrible en lui, la véritable cause d’épouvante, était sa

nervosité, sa faiblesse devant les tortures que sa profession le contraignait

d’infliger.

— Mademoiselle, il faudra en venir à l’extraction, disait-il, pâlissant, à

Ida.

Puis, lorsque Hanno, secoué d’un frisson glacé, les yeux exorbités,

incapable de protester, incapable de fuir et dans un état d’âme absolument

semblable à celui d’un condamné au moment de l’exécution, sentait

s’avancer vers lui M. Brecht, le davier dans sa manche, il voyait perler, sur

le front chauve du dentiste, de petites gouttes de sueur, et sa bouche se

crisper, elle aussi, d’angoisse… Puis, l’horrible événement une fois

accompli, tandis que Hanno, blême, tremblant, les yeux ruisselants, le

visage convulsé, crachait son sang dans la cuvette bleue placée à son côté,

alors M. Brecht s’écroulait à son tour dans quelque coin, épongeait son

front et avalait une gorgée d’eau…

On affirmait au petit Johann que cet homme lui faisait le plus grand bien,

et qu’il lui épargnait des souffrances beaucoup plus terribles encore. Mais

lorsque Hanno comparait la torture infligée par M. Brecht à l’avantage

positif et tangible qu’il lui devait, la première l’emportait trop nettement

pour qu’il ne comptât point toutes ces visites à la rue des Moulins parmi les

pires des tourments inutiles. En vue de la poussée ultérieure des dents de

sagesse, il fut nécessaire de supprimer quatre molaires qui venaient d’achever leur poussée, blanches, belles et parfaitement saines, opération

que la préoccupation de ne point trop surmener l’enfant fit durer quatre

semaines. Quelles heures ! Ce supplice prolongé, où s’éveillait déjà

l’angoisse du martyr futur, alors que la douleur récente vous épuisait

encore, allait vraiment trop loin. Après l’extraction de la dernière dent,

Hanno fut malade huit jours par le simple effet de la dépression nerveuse.

D’ailleurs, ces accidents de la dentition influençaient non seulement son

humeur, mais encore les fonctions de certains organes. L’insuffisance de la

mastication avait pour conséquence de perpétuels troubles digestifs, voire

des accès de fièvre gastrique, et ces malaises stomacaux se trouvaient

toujours en connexion avec des phénomènes passagers d’irrégularité

cardiaque plus ou moins accusée et des sensations de vertige. Par surcroît

persistait, sans amélioration, aggravé même, cet étrange mal que le docteur

Grabow nommait pavor nocturnus. Il ne se passait pas de nuit que le petit

Johann ne se dressât une fois ou deux en sursaut, et, se tordant les mains

avec toutes les marques de la plus intolérable angoisse, n’implorât aide ou

pitié, comme s’il se trouvait environné de flammes, comme si on voulait

l’étrangler, comme s’il était en proie à une épouvante indicible. Au matin, il

avait tout oublié. Le docteur Grabow tâchait de traiter ce malaise par du

sirop de myrtilles administré le soir ; toutefois, cette médication s’avéra

complètement inopérante…

Les crises qui compromettaient le développement de Hanno, les

souffrances qu’il endurait, ne pouvaient manquer d’éveiller en lui ce grave

sentiment d’expérience prématurée que l’on appelle sagesse précoce, et qui,

bien qu’elle ne transparût que rarement, discrètement, comme réprimée

avec une élégance réticente des sentiments, ne s’en manifestait pas moins çà

et là sous la forme d’une supériorité mélancolique.

— Comment vas-tu, Hanno ? lui demandait parfois quelqu’un des siens,

sa grand-mère ou l’une des dames Buddenbrook de la Grand-Rue.

Pour toute réponse, il avait une petite moue résignée, un haussement

d’épaules sous le col marin bleu.

— Aimes-tu aller à l’école ?

— Non, répliquait Hanno placidement, avec une franchise qui, à l’égard

de choses aussi graves, juge inutile de mentir.

— Non ? Oh ! C’est qu’il faut apprendre à écrire, à compter, à lire…

— Et cætera… ajoutait le petit Johann.

Non, il ne fréquentait pas volontiers la vieille école, cet ancien couvent,

avec ses cloîtres et ses classes aux voûtes gothiques. Ses absences pour

maladie, son inattention totale lorsque ses pensées s’attardaient à quelque

combinaison harmonique ou au miracle encore indéchiffré d’un morceau de

musique exécuté par sa mère et M. Pfuhl, ne favorisaient pas précisément

ses progrès dans les sciences. D’autre part, les maîtres suppléants et les

stagiaires qui enseignaient dans les classes élémentaires et dont l’infériorité

sociale, l’étroitesse d’esprit et le débraillé extérieur lui étaient très sensibles,

lui inspiraient, avec la crainte des punitions, un mépris secret. Le professeur

de calcul, M. Tietge, petit vieillard en jaquette noire et crasseuse, déjà au

service de l’établissement à l’époque de feu Marcellus Stengel, et affligé

d’un inimaginable strabisme convergent qu’il cherchait à corriger par des

verres ronds et épais comme des hublots, M. Tietge rappelait à chaque leçon

au petit Johann l’application et l’ingéniosité constantes que son père

apportait au calcul… De violentes quintes de toux contraignaient

perpétuellement M. Tietge à étoiler de ses expectorations le plancher de

l’estrade. Les rapports de Hanno avec ses petits camarades étaient, en

général, tout à fait froids et superficiels. Il n’était lié intimement, et cela

depuis le premier jour de classe, qu’avec un seul d’entre eux, enfant de

bonne famille mais d’une tenue absolument négligée. Il portait le titre de

comte de Mölln et répondait au prénom de Caïus.

C’était un gamin à peu près de même stature que Hanno ; toutefois, il

n’était pas vêtu comme lui d’un costume de matelot danois, mais d’un

misérable complet de couleur indéfinissable, veuf par endroits de ses

boutons et dont le fond de culotte était copieusement rapiécé. Ses mains, qui

sortaient des manches trop courtes, paraissaient immuablement grises de

poussière et de terre, mais elles étaient étroites et d’une extraordinaire

finesse de forme, avec des doigts fuselés aux longs ongles effilés en

amande. En complète harmonie avec ses mains, la tête négligée,

embroussaillée et assez malpropre, paraissait dotée par la nature de tous les

caractères d’une race pure et noble. Les cheveux d’un jaune roux, partagés

au milieu par une raie tracée à la diable, découvraient un front d’albâtre

sous lequel étincelaient, profonds et aigus tout à la fois, les yeux bleu clair.

Les pommettes saillaient quelque peu et le nez aux ailes délicates, à l’arête

étroite, très légèrement arquée, la bouche dont la lèvre supérieure se

retroussait un tantinet, montraient déjà un modelé caractéristique. Dès avant

la rentrée des classes, Hanno Buddenbrook avait eu avec le jeune comte deux ou trois rencontres fugitives au cours de promenades faites avec Ida au

nord du Burgtor. Quelque part par là se trouvait effectivement, à une

certaine distance et aux abords du premier village, une petite ferme, une

propriété minuscule, presque sans valeur, et sans aucune espèce de nom. Le

regard qui s’y portait gardait l’impression d’un tas de fumier, de quelques

poules, d’une niche de chien et d’une misérable bâtisse, véritable cahute,

coiffée d’un toit rouge et très bas. C’était la maison seigneuriale et c’était là

qu’habitait le père de Caïus, le comte Eberhardt de Mölln.

Cet original, qui se montrait rarement, s’adonnait à l’élevage des

volailles et des chiens, à la culture des légumes, se terrait à l’écart du

monde, dans sa petite ferme ; de taille gigantesque, il portait des bottes à

revers et une vareuse de bure verte ; il avait la tête chauve et une énorme

barbe grisonnante comme le sorcier Rübezahl[40] ; il avait toujours sa

cravache en main, bien qu’il ne possédât pas le moindre cheval, et un

monocle s’incrustait au-dessous de son sourcil broussailleux. Son fils et lui

exceptés, il n’existait plus d’autre comte de Mölln dans toute l’étendue du

pays. Les divers rameaux de cette famille jadis riche, puissante et

orgueilleuse s’étaient peu à peu desséchés, puis avaient fini par mourir et se

désagréger. Seule une tante du petit Caïus était encore de ce monde, mais

son père n’entretenait pas de correspondance avec elle. Sous un

pseudonyme extravagant, elle publiait des romans dans des revues de

famille.

Quant au comte Eberhardt, on se rappelait que, pour écarter toute

demande, offre ou sollicitation importune, il avait placé à la porte basse de

son logis, quelque temps après s’être installé dans la ferme au-delà du

Burgtor, un écriteau sur lequel on pouvait lire : « Ici habite le comte de

Mölln, il n’a besoin de rien, n’achète rien et n’a rien à donner. » Lorsque

l’enseigne eut produit son effet et que personne ne vint plus l’importuner, il

la décrocha. Sans mère, car la comtesse était morte en le mettant au monde

et la direction du ménage était assurée par une vieille gouvernante, le petit

Caïus avait grandi là, comme un animal sauvage, parmi les poules et les

chiens, et c’est là que Hanno Buddenbrook l’avait vu de loin, et avec une

appréhension extrême, bondir, tel un lapin, parmi les choux, lutter avec de

jeunes chiens ou effrayer les poules par ses cabrioles.

Il l’avait retrouvé en classe, et la crainte que lui inspirait ce petit comte à

l’aspect si sauvage avait, certes, persisté au début. Mais il ne fallut pas

grand temps pour qu’un sûr instinct lui apprît à percer cette enveloppe négligée, le rendît attentif à ce front blanc, à cette bouche étroite, à ces

longs yeux bleu clair qui vous fixaient avec une sorte d’étonnement irrité, et

une grande sympathie l’avait envahi pour ce camarade-là à l’exclusion de

tous les autres. Il était toutefois beaucoup trop réservé pour trouver le

courage de faire les premières avances et, sans l’initiative indiscrète du

jeune Caïus, ils eussent certainement continué tous deux à s’ignorer. L’élan

passionné qui précipitait Caïus vers lui avait même, au début, effrayé le

petit Johann. Ce gamin abandonné avait brigué les faveurs du taciturne, de

l’élégant Hanno avec une ardeur, une virilité si fougueusement agressives

qu’il lui fut impossible d’y résister. Il ne pouvait, il est vrai, l’aider dans ses

études, la table de multiplication inspirant à son esprit indompté,

vagabondant sans contrainte, la même répugnance qu’au jeune

Buddenbrook, toujours abîmé dans un rêve ; mais il l’avait comblé de tout

ce dont il pouvait disposer : billes de verre, toupies de bois ; il lui avait

même donné un petit pistolet de fer-blanc tout tordu, bien que ce fût ce qu’il

possédait de plus beau. Pendant les récréations, la main dans sa main, il lui

avait décrit sa maison, ses jeunes chiens, ses poulets, et à midi, bien qu’Ida

Jungmann, portant un paquet de tartines à la main, attendît toujours son

élève pour la promenade devant la porte de l’école, il l’accompagnait aussi

loin que possible. Il avait appris à cette occasion que, chez lui, le petit

Buddenbrook était appelé Hanno, et, s’emparant tout aussitôt de ce

diminutif affectueux, il ne lui avait plus désormais donné d’autre nom.

Un jour, il exprima le vif désir de voir Hanno renoncer à sa promenade

au rempart du Moulin pour le suivre jusqu’au domaine de son père et

admirer des cochons d’Inde nouveau-nés, prière à laquelle Mlle Jungmann

avait fini par accéder. Ils s’étaient donc acheminés vers la propriété du

comte, avaient passé en revue le tas de fumier, les légumes, les chiens, la

volaille, les cochons d’Inde et avaient en dernier lieu franchi le seuil de la

maison où, dans une salle basse et longue du rez-de-chaussée, le comte

Eberhardt, image de l’isolement obstiné, lisait à une lourde table rustique et

il s’enquit d’un air bourru de ce qu’on lui voulait.

Rien ne put décider Ida Jungmann à renouveler cette visite ; bien plus,

elle avait déclaré péremptoirement que, si les deux enfants voulaient se

fréquenter, il était préférable que ce fût Caïus qui se rendît chez Hanno, et

c’est ainsi que le petit comte pénétra pour la première fois, avec une

admiration sincère mais sans aucune crainte, dans la fastueuse maison

paternelle de son ami. Dès ce moment, ses visites s’étaient multipliées, et seule une épaisse couche de neige pouvait l’empêcher de refaire, l’après-

midi, ce long chemin pour l’unique plaisir de passer quelques heures avec

Hanno Buddenbrook.

On restait assis côte à côte dans la vaste chambre d’enfants, au deuxième

étage, pour expédier les devoirs de classe. Il y avait à résoudre de longs

exercices de calcul qui, une fois les deux faces de l’ardoise couvertes

d’additions, de soustractions, de multiplications et de divisions, devaient

tout simplement aboutir à zéro, sinon il y avait quelque part une erreur qu’il

fallait chercher, chercher jusqu’à ce que la méchante petite bête fût

découverte et anéantie – pourvu qu’elle ne se cachât pas trop haut et que

tout ne fût pas à refaire ! Ensuite, c’était de la grammaire allemande qu’il

fallait s’occuper, apprendre l’art des degrés de comparaison et disposer en

colonnes et en lignes parfaitement droites des considérations de cet ordre :

« La corne est transparente, le verre est plus transparent, c’est l’air qui est le

plus transparent. » Sur quoi on prenait en main son cahier de dictées pour

étudier des phrases comme celle-ci : « Unsere Hedwig ist zwar sehr willig,

aber den Kehricht auf dem Estrich fegt sie niemals ordentlich zusammen. »

Le but de cet exercice semé de tentations et d’embûches était d’induire à

écrire « Hedwig », « willig » et « fegt » avec un « ch », « Estrich » et

même, si possible, « Kehricht » avec un « g » et les pièges avaient été si

bien tendus qu’il fallait maintenant s’atteler à la correction.

Mais, tout cela terminé, on pliait bagage et on s’asseyait dans

l’embrasure de la fenêtre pour écouter la lecture d’Ida. La bonne âme lisait

l’histoire de La petite Lise et son chat, de Celui qui voulait apprendre à

trembler, de Rumpelstilzchen, de Raiponce et du Roi des grenouilles[41]. Elle

parlait d’une voix basse et patiente, les yeux mi-clos, car elle récitait

presque par cœur ces contes trop souvent lus, tandis que d’un index mouillé

elle tournait machinalement les pages.

Or, il arriva que ce divertissement eut un merveilleux effet : le petit

Caïus sentit germer, puis s’épanouir en lui le besoin d’imiter le livre et de

raconter quelque chose de son cru, désir d’autant mieux accueilli que l’on

avait épuisé peu à peu tous les contes imprimés et qu’il fallait bien, de

temps à autre, laisser à Ida un moment de répit. Les histoires de Caïus,

d’abord courtes et simples, devinrent plus hardies, se compliquèrent

sensiblement, et leur intérêt s’accrut de ce qu’elles n’appartenaient point au

domaine exclusif de la fantaisie, mais avaient pour point de départ un fait

réel qu’elles faisaient apparaître sous une lumière étrange et mystérieuse…

Hanno écoutait avec un plaisir particulier l’histoire de cet enchanteur

pervers, doué d’un génie extraordinaire, mais qui retenait captif,

métamorphosé en oiseau bigarré, un prince des plus beaux et des mieux

doués, du nom de Josephus, et qui tourmentait tout le monde de ses perfides

artifices. Mais déjà grandissait au loin le héros prédestiné, qui, un jour, à la

tête d’une invincible armée de chiens, de poules et de cochons d’Inde, se

mettrait intrépidement en campagne contre l’enchanteur, et délivrerait le

prince, le monde entier, et en premier lieu Johann Buddenbrook, d’un seul

coup du revers de son épée. Alors, libéré de l’enchantement, Josephus

retournerait dans ses domaines, serait couronné roi, puis élèverait Hanno et

Caïus à de très hautes dignités…

Le sénateur Buddenbrook, à qui il arrivait, en traversant la chambre des

enfants, de trouver les deux amis ensemble, ne voyait aucun inconvénient à

leur amitié, car il était facile d’observer qu’ils exerçaient l’un sur l’autre

une influence favorable. Celle de Hanno adoucissait, apprivoisait et, pour

tout dire, affinait Caïus qui le chérissait tendrement, admirait la blancheur

de ses mains, et qui, pour l’amour de lui, laissait Mlle Jungmann attaquer les

siennes à la brosse et au savon. Si, d’autre part, un peu de la spontanéité et

de l’exubérance du petit comte passait en Hanno, il n’y avait qu’à s’en

réjouir ; le sénateur ne se dissimulait point, en effet, que l’invariable tutelle

féminine exercée sur le bambin n’était pas précisément apte à stimuler et à

développer en lui les qualités viriles.

Certes, la fidélité et le dévouement de la bonne Ida Jungmann qui, depuis

plus de trois décennies déjà, servait chez les Buddenbrook, n’auraient pu

être payés à leur juste prix. Elle avait couvé et soigné avec abnégation la

génération précédente, mais Hanno, elle le choyait littéralement, elle

l’enveloppait tout entier de tendresse et de sollicitude, elle l’aimait jusqu’à

l’idolâtrie et poussait parfois à l’absurde une foi naïve et inébranlable en sa

situation absolument exceptionnelle et privilégiée dans le monde.

S’agissait-il de lui, son intérêt était-il en jeu, elle se montrait d’une

effronterie étonnante, quelquefois même insupportable. À l’occasion d’un

achat chez le confiseur, par exemple, elle ne manquait jamais de plonger la

main, avec le plus grand sans-gêne, dans les plateaux exposés, pour lui

octroyer, sans bourse délier, telle ou telle sucrerie – cet homme pouvait-il en

être autrement qu’honoré ? Devant une vitrine assiégée, elle n’hésitait pas

une minute à prier les gens, aimablement, mais avec décision, dans son

dialecte de Prussienne occidentale, de faire place à son protégé. Mieux que cela, il était à ses yeux un être si unique que jamais aucun autre enfant ne

lui avait paru digne de le fréquenter. En ce qui concernait Caïus, leur

commune affection avait été plus forte que sa méfiance : elle s’était bien,

d’ailleurs, laissé un peu séduire par le prestige du nom… Mais si, sur le

rempart, alors qu’elle était assise sur un banc avec Hanno, d’autres enfants

avec leurs chaperons venaient à s’approcher d’eux, Mlle Jungmann se levait

presque instantanément et s’en allait, prétextant un retard ou un courant

d’air. Les explications qu’elle donnait ensuite à Hanno étaient bien propres

à éveiller en lui l’idée que tous les gamins de son âge, lui excepté, étaient

atteints de scrofules et d’« humeurs malignes ». Et cela ne contribuait pas

précisément à fortifier en lui la confiance et une spontanéité déjà

insuffisantes par ailleurs.

Le sénateur ne savait rien de tous ces détails, mais il se rendait compte

que le développement de son fils, soit pour des causes naturelles, soit par

l’effet d’influences extérieures, ne prenait nullement, pour l’instant, la

direction qu’il souhaitait lui imprimer. Que ne pouvait-il prendre son

éducation en main, agir tous les jours, voire à toute heure, sur son esprit !

Mais le temps lui faisait défaut et c’est avec douleur qu’il voyait l’échec

lamentable de ses tentatives occasionnelles, échec qui rendait toujours plus

froids et plus distants les rapports entre père et fils. Devant lui flottait une

image d’après laquelle il brûlait de modeler son enfant : celle du bisaïeul de

Hanno, tel que, petit garçon, il l’avait connu lui-même, esprit clair, nature

joviale, simple, facétieuse et robuste… Parviendrait-il à lui ressembler ? En

était-il incapable ? Et pourquoi ? S’il avait pu du moins refouler et bannir la

musique, elle qui détournait le gamin de la vie pratique, nuisait

certainement à sa santé et absorbait ses forces intellectuelles ! Son penchant

à la rêverie ne confinait-il pas souvent, ou peu s’en faut, à l’hébétude ?

Un après-midi, Hanno était descendu seul au premier étage, trois quarts

d’heure avant le dîner qui était servi à quatre heures. Il avait étudié un

moment son piano et maintenant musait dans le petit salon. À demi étendu

sur la chaise longue, il jouait avec la régate de son col quand ses regards,

glissant à l’aventure, découvrirent, sur le mignon bureau de noyer de sa

mère, un portefeuille de cuir ouvert, le portefeuille aux papiers de famille. Il

appuya son coude sur les coussins du dossier et, de sa place, le menton dans

sa main, examina un instant l’objet. Sans aucun doute, papa s’en était servi

après le second déjeuner et l’avait laissé là pour en continuer la lecture.

Certains documents se trouvaient encore dans la serviette ; des feuilles détachées, restées dehors, étaient provisoirement maintenues par une règle

de métal ; le grand cahier à tranches dorées et à papier disparate était

ouvert.

Hanno se laissa glisser négligemment de l’ottomane et se dirigea vers la

table. Le livre était ouvert à la page où la main de plusieurs ancêtres et, en

dernier lieu, celle de son père avaient dressé au complet, en tableau

synoptique, avec des accolades et des rubriques, l’arbre généalogique des

Buddenbrook. Un genou sur le fauteuil de bureau, sa chevelure châtaine aux

molles ondulations retombant sur sa main, Hanno examinait le manuscrit,

de biais, avec la gravité nonchalamment critique et un tantinet méprisante

de la parfaite indifférence, tandis que, de sa main libre, il jouait avec le

porte-plume de maman, qui était d’or et d’ébène. Ses yeux parcouraient

tous ces noms d’hommes et de femmes consignés ici en colonnes ou à côté

les uns des autres, dans une écriture parfois désuète et chargée de fioritures,

aux parafes hardis, avec une encre tantôt jaunâtre et pâlie, tantôt noire et

comme épaissie, où adhéraient encore des grains de sable d’or… Il lut aussi

tout à la fin, tracé par l’écriture menue et rapide de son père, sous les noms

de ses parents, son propre nom : Justus, Johann, Kaspar, né le

15 avril 1861… ce qui ne laissa pas de l’amuser. Puis il se redressa

légèrement, prit avec nonchalance la règle et la plume, posa la règle sous

son nom, laissa encore une fois glisser son regard du bas en haut du

grouillement généalogique ; et là-dessus, avec une physionomie placide et

une application vide de toute pensée, automatiquement et comme en rêve, il

traça, de la plume d’or, un beau trait double, bien net, d’un bout à l’autre de

la feuille, la ligne supérieure un peu plus appuyée que l’autre, et tout pareil

à ceux dont il lui fallait orner chaque page de son cahier de calcul…

Ensuite, il pencha la tête de côté, avec un regard critique, et s’en alla. Après

le dîner, le sénateur le fit venir près de lui, et l’apostropha violemment, les

sourcils froncés :

— Qu’est cela ? D’où vient cela ? Est-ce toi qui l’as fait ?

Il lui fallut un moment de réflexion avant de se rappeler ; il dit enfin,

timide et craintif :

— Oui…

— Que signifie ? De quoi t’avises-tu ? Réponds ! Qu’est-ce qui t’a

poussé à cette stupidité ? cria le sénateur, frappant du cahier légèrement

enroulé la joue de l’enfant.

— Je croyais, je croyais… qu’il ne viendrait plus rien…