Les Buddenbrook
Chapitre VIII
Quand le dîner du jeudi réunissait la famille parmi les divinités au
sourire olympien des tentures, un nouveau sujet des plus sérieux défrayait
depuis peu la conversation, sujet qui amenait sur le visage des dames
Buddenbrook de la Grand-Rue une expression de froide réserve ; dans les
mines et les gestes de M me Permaneder, par contre, une extraordinaire
agitation. Elle parlait, la tête rejetée en arrière, les deux bras étendus ou
dressés vers le ciel, avec colère, avec indignation, avec un sincère et
profond sentiment de révolte. Du cas particulier dont il était question, elle
passait au général, s’attaquait à l’universelle méchanceté et, interrompue
par une petite toux sèche et nerveuse, conséquence de sa maladie
d’estomac, elle proclamait son dégoût, d’une voix gutturale particulière à
ses moments d’exaspération. Et c’étaient comme de petits appels de clairon
qui lançaient avec horreur :
— Trieschke le larmoyant !… Grünlich !… Permaneder !…
Mais, chose étrange, une nouvelle interjection s’ajoutait maintenant aux
précédentes, et elle la proférait avec un mépris et une exécration
indescriptibles :
— Le procureur général !
Puis, lorsque M. le directeur Hugo Weinschenk, en retard comme à son
habitude – n’était-il pas accablé de besogne ? – venait à entrer, balançant les
poings, se dandinant avec plus de vivacité qu’à l’ordinaire dans sa redingote
pincée à la taille, et s’en allait prendre sa place, la lèvre inférieure pendant
avec une expression de défi au-dessous de la courte moustache, la
conversation s’arrêtait, un silence pénible et étouffant s’abattait sur la table,
jusqu’à ce que le sénateur tirât tout le monde d’embarras en interrogeant le
directeur sur la situation, d’un air indifférent et comme s’il s’agissait d’une
affaire quelconque. Hugo Weinschenk répondait que les choses allaient pour
le mieux, qu’elles allaient – pouvait-il en être autrement ? – parfaitement
bien. Sur quoi il parlait d’autre chose sur un ton de léger badinage. Il
s’épanchait plus facilement qu’autrefois, promenait à la ronde des regards
empreints d’une certaine vivacité impétueuse et s’informait à diverses
reprises, sans obtenir de réponse, du violon de Gerda Buddenbrook. D’une
manière générale, il parlait beaucoup et avec entrain ; malheureusement,
dans son abandon, il ne veillait pas toujours suffisamment à ses paroles et, par excès de bonne humeur, il racontait çà et là des histoires qui n’étaient
pas tout à fait à leur place. Dans une de ses anecdotes, il était question, par
exemple, d’une nourrice qui avait compromis la santé de l’enfant confié à
ses soins parce qu’elle était affligée de fermentation intestinale. Il imitait,
d’une façon qu’il croyait sans doute humoristique, le médecin de la famille
s’exclamant : « Qui est-ce qui empeste ici de la sorte ? Qui est-ce qui pue
comme ça ? » Et il remarquait trop tard, ou jamais, que sa femme devenait
écarlate, que Mme Elisabeth, Thomas et Gerda ne bronchaient pas, que les
dames Buddenbrook échangeaient des regards acérés, que Riquette Severin,
elle-même, au bas bout de la table, gardait l’œil fixe et offensé et que seul le
vieux consul Kröger pouffait dans sa barbe…
Que dire du directeur Weinschenk ? Cet homme sérieux, actif et solide,
cet homme peu sociable et fruste, qui ne se dévouait qu’à sa tâche avec un
irréductible amour du devoir, cet homme passait pour s’être rendu coupable,
non pas une fois, mais à diverses reprises, de manquements graves. Il était
même accusé, accusé en justice d’agissements louches et réitérés dans
l’exercice de ses fonctions, agissements qu’on pouvait qualifier, non pas de
douteux, mais de malpropres, voire de criminels, et un procès lui avait été
intenté dont il était impossible de prévoir l’issue ! Quelles étaient donc les
charges qui pesaient sur lui ?… Des sinistres s’étaient produits sur divers
points, des incendies d’une certaine importance, qui auraient coûté à la
société, liée par contrat avec les victimes, des sommes élevées. Mais le
directeur Weinschenk aurait, sitôt après avoir reçu de ses agents
communication, prompte et confidentielle, de ces catastrophes, et donc avec
une fourberie délibérée, contracté une contre-assurance dans une autre
compagnie qui supportait ainsi les dommages. L’affaire était maintenant
entre les mains du procureur général Moritz Hagenström.
— Thomas, avait dit un jour M me Elisabeth en tête-à-tête avec son fils, je
t’en prie, je n’y entends goutte, que faut-il que j’en pense ?
Et il avait répondu :
— Oui, ma chère maman, que dire de tout cela ? On peut
malheureusement douter que ce soit bien régulier. Mais que Weinschenk
soit coupable dans la mesure où d’aucuns le prétendent me paraît tout aussi
improbable. Il y a, dans la vie moderne des affaires, des choses qu’on est
convenu d’appeler des tolérances… Une tolérance, comprends-tu, c’est une
manœuvre qui n’est pas tout à fait irréprochable, qui ne se conforme pas
tout à fait à la loi écrite et qu’un esprit profane juge déloyale, mais qui cependant, par un accord tacite, est admise couramment dans le monde des
affaires. La ligne de démarcation entre tolérance et délit est très difficile à
tracer… N’importe… Si Weinschenk a fauté, il n’est pas allé, fort
vraisemblablement, plus loin que beaucoup de ses collègues qui s’en sont
tirés sans une égratignure… Toutefois, je ne crois pas pour cela à une issue
heureuse du procès, absolument pas. Peut-être, dans une grande ville, serait-
il acquitté, mais ici, où prédominent l’esprit de clique et les motifs
personnels, n’aurait-il pas dû se montrer plus perspicace dans le choix de
son défenseur ? Nous ne possédons pas dans nos murs d’avocat distingué,
de cerveau éminent doué d’un talent oratoire supérieur et persuasif, qui
connaisse toutes les ficelles et soit à son aise dans les affaires les plus
épineuses. En revanche, messieurs nos juristes ne font qu’un seul et même
corps ; ils sont liés par des intérêts communs, par des dîners corporatifs,
voire des attaches familiales, et ils ont à observer des égards réciproques. À
mon avis, Weinschenk eût agi plus sagement en prenant un avocat du pays.
Mais qu’a-t-il fait ? Il a jugé nécessaire – je dis « jugé nécessaire », et cela
donne à penser qu’après tout il n’a pas la conscience tranquille – de s’en
remettre à un défenseur de Berlin, Me Breslauer, un dur à cuire, orateur
retors, virtuose de la chicane, que précède la réputation d’avoir épargné la
prison à nombre de banqueroutiers frauduleux. En voilà un qui, sans aucun
doute, va mener l’affaire avec une rouerie proportionnelle à ses
honoraires… Mais cela sera-t-il efficace ? Je le vois venir ; nos braves
légistes vont faire des pieds et des mains pour ne point s’en laisser imposer
par un étranger, et la cour prêtera au réquisitoire de Me Hagenström une
oreille beaucoup plus bienveillante. Quant aux témoins !… Je ne pense pas
que son propre personnel lui apporte des appuis très empressés. Ce que
nous appelons avec bienveillance – et qu’il appelle, je crois, lui aussi – ses
dehors bourrus, ne lui a pas fait beaucoup d’amis. Bref, mère, je pressens le
pire. Ce serait certes terrible pour Erika, s’il arrivait un malheur, mais c’est
pour Tony que j’en souffrirais le plus. Vois-tu, elle a raison de prétendre que
Hagenström a pris l’affaire en main avec plaisir. Elle nous touche de près et
un verdict déshonorant nous atteindrait tous, tant que nous sommes, car, en
fait, Weinschenk est de la famille et il a sa place à notre table. Pour ma part,
je me mets au-dessus de tout cela. Je me suis tracé ma ligne de conduite.
Aux yeux du public, il me faut rester totalement étranger à l’affaire,
m’abstenir d’assister aux séances – quelle que soit la curiosité que
m’inspire Breslauer – ni même m’en occuper d’aucune manière, pour ne point encourir le reproche d’user de mon influence. Mais Tony ? Je n’ai pas
le courage d’imaginer la tristesse que lui causerait une condamnation. Il
n’est que d’entendre l’angoisse qui perce dans ses bruyantes protestations
contre les calomnies et les intrigues de l’envie…, l’angoisse de perdre,
après tous les malheurs subis, ce dernier retranchement de son honneur, la
situation morale de sa fille. Ah ! remarquons-le bien, elle proclamera
d’autant plus haut l’innocence de Weinschenk qu’elle se verra forcée d’en
douter… Mais il se peut aussi qu’il soit innocent, certainement, tout à fait
innocent… Il faut attendre, mère, et les traiter avec beaucoup de tact, lui,
Tony et Erika… Quant à moi, je ne pressens rien de bon…
C’est au cours de ces événements qu’approcha, cette année, la fête de
Noël ; et le petit Johann suivait, le cœur battant, avec l’aide de
l’éphéméride, œuvre d’Ida qui en avait orné d’un brin de sapin le dernier
feuillet, la venue de cette époque incomparable.
Les signes précurseurs se multipliaient. Depuis le premier dimanche de
l’Avent, un portrait en couleur, et aussi grand que nature, du valet Ruprecht
était accroché dans la salle à manger de grand-mère[42]. Un matin, Hanno
trouva sa courtepointe, sa descente de lit et ses vêtements parsemés d’une
crissante poudre d’or. Puis, quelques jours après, un après-midi, alors que
papa, dans le petit salon, parcourait son journal sur la chaise longue et que
Hanno était en train de lire dans les Feuilles de Palmier, de Gerok[43],
l’histoire de la sorcière d’Endor, on annonça comme tous les ans, et
cependant avec le même effet de surprise, un « vieil homme » qui
« demandait le petit ». On le pria d’entrer, et le vieil homme s’avança à pas
traînants, dans une longue houppelande de fourrure dont le poil retourné
était poudré d’or et de neige, un bonnet à l’avenant, le visage strié de noir et
une immense barbe blanche saupoudrée, de même que les sourcils
prodigieusement touffus, de mille paillettes scintillantes. Comme chaque
année, il déclara d’une voix d’airain que ce sac sur son épaule gauche
contenait des pommes et des noix dorées pour les enfants sages qui savent
leur prière, tandis que cette verge sur son épaule droite était destinée aux
enfants méchants… C’était le valet Ruprecht, c’est-à-dire pas lui-même,
bien entendu, peut-être simplement le barbier Wenzel dans la pelisse
retournée de papa. En somme, dans la mesure où un valet Ruprecht pouvait
exister, celui-ci lui était parfaitement pareil ; et, secoué d’une émotion
sincère, Hanno, cette année encore, récita son pater, à peine interrompu
deux ou trois fois par un sanglot nerveux, à demi inconscient ; sur quoi, il lui fut permis de plonger la main dans le sac des enfants sages que le vieil
homme oublia, d’ailleurs, d’emporter avec lui…
Les vacances arrivèrent et le moment où il fallut présenter à papa
l’inévitable bulletin de Noël se passa assez heureusement… Déjà la grande
salle était mystérieusement fermée, déjà pâtes d’amandes et pains d’épice
avaient fait leur apparition sur la table, déjà tout en ville respirait la Noël.
La neige tomba, le gel se fit sentir et par les rues retentirent, dans l’air
piquant et clair, les mélodies entraînantes ou mélancoliques des joueurs
d’orgue italiens, aux jaquettes de velours et aux noires moustaches, qui
étaient venus pour la fête. Dans les vitrines resplendissaient les expositions
de Noël. Sur la place du Marché, autour de la haute fontaine gothique,
s’étalaient les chatoyantes attractions de la foire. Où que l’on tournât ses
pas, on respirait, avec le parfum des sapins exposés pour la vente, l’arôme
même de la solennité. Enfin, le soir du 23 décembre arriva et, avec lui, la
distribution des présents à la maison de la Fischergrube, dans le hall, une
distribution tout intime. Simple début, inauguration, prélude, la sainte
veillée appartenant de droit à Mme Elisabeth, qui en faisait une cérémonie
familiale. C’est ainsi que, vers la fin de l’après-midi du 24, la tablée du
jeudi au grand complet, augmentée de Jürgen Kröger, de Wismar, de
Thérèse Weichbrodt et de M me Kethelsen, se trouvait réunie dans le salon
des paysages. Vêtue de lourde soie rayée de gris et de noir, les joues
rougies, les yeux fiévreux, la vieille dame, environnée d’un délicat parfum
de patchouli, accueillait à tour de rôle ses invités et les embrassait en
silence, tandis que ses bracelets d’or tintaient avec un bruit léger. Elle était
ce soir-là prise d’une agitation indicible, muette et tremblante.
— Mon Dieu, mère, mais tu as la fièvre, dit le sénateur, entrant avec
Gerda et Hanno… les choses marcheront bien toutes seules…
Mais elle murmura en les embrassant tous les trois :
— Pour l’amour de Jésus… Et puis, mon cher, mon pauvre Jean…
Le programme solennel que le défunt consul avait établi pour la fête
devait en effet être maintenu à tout prix. Et le sentiment qu’elle était
responsable de la solennité de cette soirée qui devait baigner dans une
atmosphère de joie profonde, grave et fervente, la poussait partout,
inlassablement, de la colonnade où la maîtrise de Sainte-Marie se
rassemblait déjà, à la salle à manger, où Riquette Severin mettait la dernière
main à l’arbre et à la table des cadeaux, et jusque dans le corridor où,
craintifs et gênés, se tenaient çà et là quelques bons petits vieux, étrangers à la famille, les pauvres attitrés qui devaient avoir, eux aussi, leur part de ces
largesses. Elle s’en revenait enfin dans le salon des paysages, condamnant,
d’un muet regard de côté, la moindre parole superflue, le bruit le plus léger.
Le silence était tel que l’on percevait les sons d’un lointain orgue de
Barbarie, qui, délicats et limpides comme ceux d’une boîte à musique,
montaient jusqu’ici, de quelque rue couverte de neige. En dépit des vingt
personnes assises ou debout dans la pièce, le silence était plus profond que
dans une église et, comme le sénateur le souffla fort discrètement à son
oncle Justus, il régnait une vague atmosphère de funérailles.
Nul danger d’ailleurs que le charme fût rompu par une explosion
d’exubérance juvénile. Il suffisait d’un regard pour constater que les
membres de la famille ici présents étaient, pour la plupart, d’un âge où les
manifestations de la vie ont pris depuis longtemps un caractère placide. Le
sénateur Thomas Buddenbrook, dont la pâleur démentait l’expression
vivace, énergique et même narquoise ; Gerda, son épouse, qui, renversée,
immobile, dans un fauteuil, et son beau visage blanc levé vers le plafond,
laissait fasciner par les prismes scintillants du lustre de cristal le regard de
ses yeux rapprochés, cernés d’ombres bleues et d’un si étrange éclat ; sa
sœur, M me Permaneder ; Jürgen Kröger, son cousin, fonctionnaire effacé, de
mise modeste ; ses cousines, Frédérique, Henriette et Pfiffi, dont les deux
premières étaient devenues encore plus maigres et plus longues, tandis que
la troisième paraissait plus petite et plus rebondie que jamais, mais qui
conservaient toutes trois la même expression, un sourire pointu et
malveillant braqué sur les êtres et les choses avec un scepticisme universel
et médisant, comme si elles ne cessaient de répéter : « En vérité ? souffrez
que nous commencions par en douter » ; enfin la pauvre Clothilde, grise
comme la cendre, dont les pensées s’en allaient sans doute tout droit vers le
souper ; tous avaient dépassé la quarantaine, tandis que la maîtresse de
maison, son frère Justus, la femme de ce dernier et la petite Thérèse
Weichbrodt, comptaient déjà soixante ans bien sonnés, et que la vieille
Mme Buddenbrook, née Stüwing, et Mme Kethelsen, atteinte de surdité
totale, étaient déjà septuagénaires…
À dire vrai, Erika Weinschenk seule s’épanouissait dans la fleur de sa
jeunesse ; mais, lorsque son regard bleu clair – le regard de M. Grünlich –
glissait vers son mari, le directeur, dont la tête aux cheveux ras, aux tempes
grisonnantes, à l’étroite moustache implantée jusque dans les commissures
des lèvres, se détachait là-bas, près du sofa, sur les paysages idylliques de la tapisserie, il était visible que sa gorge luxuriante se gonflait de soupirs
silencieux mais lourds… Sans doute, tolérance, comptabilité, témoins,
procureur général, défenseur et juges roulaient-ils pêle-mêle dans sa pensée
inquiète. Certes, il n’était personne dans la pièce dont la pensée fût vraiment
en harmonie avec l’esprit de Noël. L’inculpation du gendre de
Mme Permaneder, le sentiment, dans cette famille rassemblée, qu’un de ses
membres présents était accusé d’un crime contre les lois, l’ordre public et
l’honneur professionnel, qu’il était peut-être même voué à la honte et à la
prison, imprimaient à la réunion un caractère absolument étrange, voire
monstrueux. Une veillée de Noël chez les Buddenbrook, avec un inculpé
parmi eux ! M me Permaneder se renversait dans son fauteuil avec une
majesté plus sévère, le sourire des dames Buddenbrook de la Grand-Rue se
faisait plus aigu…
Et les enfants ? Cette postérité un peu clairsemée encore ? Était-elle
sensible, elle aussi, au tragique latent d’une situation si nouvelle, si
surprenante ? En ce qui concerne la petite Elisabeth, il était impossible de
préjuger de ses sentiments. Dans une petite robe dont l’abondante garniture
de nœuds de satin révélait le goût de M me Permaneder, l’enfant, sur le bras
de sa bonne, les pouces enfoncés dans ses poings minuscules, suçait sa
langue, fixant devant elle le regard de ses yeux un peu saillants et faisait
entendre par intervalles un bref « crrr » ; sur quoi, sa bonne la berçait un
instant. Quant à Hanno, il était assis, immobile, sur un pouf aux pieds de sa
mère, les yeux levés exactement comme les siens vers un prisme du
lustre…
Et Christian ? Où donc était Christian ? Juste au dernier moment on
venait de remarquer son absence. Les mouvements de Mme Elisabeth, le
geste particulier dont elle avait coutume de ramener du coin de sa bouche
vers sa coiffure un cheveu rebelle se firent plus fiévreux encore. En hâte,
elle donna ses instructions à M lle Severin, et la gouvernante, passant devant
les choristes, traversa la colonnade, puis le corridor, parmi les pauvres de la
maison, et frappa à la porte de M. Buddenbrook.
Immédiatement Christian fit son apparition. Sur ses jambes maigres et
torses qui depuis son rhumatisme articulaire s’ankylosaient un peu, il entra
avec la plus parfaite tranquillité dans le salon des paysages, frottant de la
main son front dégarni.
— Tonnerre ! mes enfants… s’exclama-t-il, eh bien ! pour un peu,
j’aurais oublié !
— Tu l’aurais oublié ! répéta sa mère comme figée.
— Oui, presque oublié que c’est aujourd’hui Noël… J’étais en train de
lire un livre, un livre de voyages sur l’Amérique du Sud… Bon Dieu ! c’est
que j’en ai vécu déjà pas mal, de Noëls !… Oui ! ajouta-t-il, et il allait se
lancer dans le récit d’un « Christmas » à Londres dans une boîte de nuit de
cinquième ordre, lorsque soudain le silence religieux qui régnait dans la
pièce le frappa et, fronçant le nez, il se hâta de gagner sa place, sur la pointe
des pieds…
« Fille de Sion, réjouis-toi », chantaient les petits choristes, et eux qui,
une minute auparavant, menaient encore un tel vacarme que le sénateur
avait dû se montrer un instant sur la porte pour les rappeler au respect,
c’était merveille à présent de les entendre chanter. Ces voix limpides, qui,
portées par les basses, s’élançaient, pures, exultant d’allégresse, emportaient
tous les cœurs dans leur essor, mettaient plus de douceur dans le sourire des
vieilles filles, faisaient méditer les vieillards sur leur vie, tandis que, l’éclair
d’un instant, elles faisaient oublier leurs soucis aux gens d’âge mûr.
Hanno laissa aller son genou qu’il avait tenu enlacé jusqu’alors. Il était
tout pâle, jouait avec les franges de son pouf, et, de sa langue, tourmentait
une dent, la bouche à demi ouverte, l’air transi. De temps à autre, il
éprouvait le besoin de soupirer profondément, car à cet instant où le chant a
capella, pur comme une cloche, emplissait l’air, son cœur se contractait
d’un bonheur presque douloureux.
Noël !… Par les joints de la porte aux deux vantaux laqués de blanc
toujours hermétiquement close, le parfum du sapin se frayait un passage,
éveillant par ses doux arômes l’image des merveilles préparées là-bas, dans
la salle et que, chaque année, on se reprenait à attendre, les artères battantes,
comme une splendeur inimaginable et supraterrestre… Qu’allait-il y avoir
pour lui ? Ce qu’il avait demandé, naturellement, n’était-ce pas chose
entendue ? À supposer toutefois qu’on ne vous en eût point démontré
d’avance l’impossibilité. Le théâtre, tout de suite, lui sauterait aux yeux et
lui marquerait immanquablement sa place, ce théâtre de marionnettes désiré
avec tant d’ardeur, qui, souligné avec soin, ouvrait la liste des vœux
adressés à grand-mère et qui, depuis Fidelio, avait été à peu près l’unique
objet de ses pensées.
Eh oui, en guise de dédommagement et de récompense pour une visite
récente à M. Brecht, on avait pour la première fois conduit Hanno au
théâtre, au théâtre municipal, où, assis au premier rang, à côté de sa mère, il avait pu suivre, haletant, les harmonies et les péripéties de Fidelio. Depuis
lors, il ne rêvait plus que scènes d’opéras et il fut pris d’une passion pour le
théâtre qui le laissait à peine dormir. Dans la rue, il jetait des regards
d’inexprimable envie sur ceux qui, tels son oncle Christian, le consul
Döhlmann, le courtier Gosch, passaient pour des habitués du théâtre…
Comment supporter le bonheur d’assister comme eux tous les soirs au
spectacle ? Que ne pouvait-il, lui, une fois par semaine seulement, avant
l’ouverture de la représentation, jeter un regard dans la salle, écouter les
instruments qu’on accorde, et contempler un peu le rideau baissé ! Car, du
théâtre, il aimait tout : l’odeur du gaz, les sièges, les musiciens, le rideau…
Son théâtre de marionnettes sera-t-il grand ? Grand et large ? Et le
rideau ? Il faudra, le plus promptement possible, y découper une petite
ouverture – il y avait un trou rond au rideau du théâtre municipal… Qui sait
si grand-mère ou Mlle Severin – grand-mère ne pouvant s’occuper de tout
cela elle-même – avait trouvé les décors de Fidelio ?
Demain, sans plus tarder, il allait s’enfermer n’importe où pour se donner
sans témoins une représentation… Et déjà, par l’esprit, il faisait chanter ses
personnages, car, pour lui, théâtre et musique s’étaient tout de suite
étroitement confondus…
« Exulte à pleine voix, ô Jérusalem ! » acheva la maîtrise. Et les voix qui,
dans un mouvement de fugue, avaient cheminé côte à côte, se confondirent,
paisibles et heureuses, à la dernière syllabe. Avec les dernières vibrations de
l’accord limpide, un profond silence descendit sur la colonnade et le salon
des paysages… Dans l’appesantissement de cette pause, les membres de la
famille restèrent les yeux baissés ; seuls, les regards du directeur
Weinschenk continuèrent à errer, hardis et désinvoltes, et Mme Permaneder
fit entendre son incoercible et sec toussotement. Mme Elisabeth, cependant,
se dirigea avec lenteur vers la table et s’assit dans le cercle des siens sur le
sofa qui n’était plus, comme jadis, indépendant et séparé de la table. Elle
mit la lampe à sa portée, approcha la grosse bible dont la tranche dorée,
pâlie par le temps, était d’une épaisseur prodigieuse. Puis elle posa ses
lunettes sur son nez, défit les deux lanières de cuir qui servaient de fermoir
au livre colossal, l’ouvrit à la page marquée d’un signet, découvrant ainsi le
papier épais, rude et jaunâtre, aux caractères démesurés, prit une gorgée
d’eau sucrée et commença à lire l’Évangile de Noël.
Elle lisait les paroles antiques et familières, lentement, avec une
simplicité d’expression qui allait droit au cœur ; sa voix se détachait, claire, émue et sereine, sur un fond de silence recueilli. « Et pour le peuple une
grande joie ! » disait-elle. Mais à peine s’était-elle tue que, tout auprès, sous
la colonnade, monta, chanté à trois voix, le chant Douce nuit, sainte nuit,
repris en chœur par la famille dans le salon des paysages. Les assistants ne
s’y risquaient pas sans prudence, car ils étaient pour la plupart dépourvus de
sens musical et l’on percevait çà et là, dans l’ensemble, une note grave et
discordante… Mais l’effet de ce cantique ne s’en trouvait aucunement
compromis… Mme Permaneder le chantait les lèvres tremblantes, car s’il est
un cœur qu’il touche doucement, douloureusement, c’est celui qui, ayant
vécu une existence agitée, la passe en revue durant la courte trêve de cette
heure solennelle. M me Kethelsen versait des larmes silencieuses et amères,
bien qu’elle n’entendît presque rien…
Puis Mme Buddenbrook mère se leva et, prenant par la main son petit-fils
Johann et sa petite-fille Elisabeth, traversa la salle ; les plus âgés de la
compagnie se joignirent à elle, les plus jeunes suivirent ; dans la galerie, les
domestiques et les pauvres fermèrent le cortège. Alors, tandis que tous,
d’une seule voix, entonnaient : « Ô Tannenbaum[44] » et qu’en tête l’oncle
Christian, pour faire rire les enfants, disloquait ses jambes comme un pantin
et chantait stupidement : « Ô Tantebaum », l’on franchit la haute porte
ouverte à deux battants, les yeux éblouis, le visage souriant, et l’on se
trouva soudain transporté en plein paradis.
La salle tout entière, qu’emplissait l’arôme des branches de sapin
surchauffées, rayonnait et scintillait d’innombrables petites flammes, et le
bleu céleste des tapisseries aux blanches divinités rendait plus claire encore
la vaste pièce. Les lumières minuscules des bougies dont s’embrasait, au
fond, entre les deux fenêtres tendues de rouge, l’arbre gigantesque,
étincelaient dans un ruissellement de clarté comme de lointaines étoiles.
Décoré de paillettes argentées et de grands lis blancs, un ange
resplendissant à sa pointe, et une crèche de cire à ses pieds, il montait
presque jusqu’au plafond. Et sur la nappe blanche de la table qui, chargée
de cadeaux, s’étendait, longue et large, des fenêtres à la porte, s’alignait une
file d’arbres plus petits, garnis de friandises, rayonnant eux aussi de cires
allumées. Et les girandoles à gaz se détachant des murs, et les cierges des
candélabres dorés dans les quatre angles brûlaient également. Des objets
volumineux, des cadeaux qui n’avaient pu trouver place sur la table, étaient
rangés les uns à côté des autres sur le parquet. Des tables de moindre
dimension, tendues de blanc elles aussi, supportant des présents et de petits sapins illuminés, se dressaient de part et d’autre des deux portes, pour les
domestiques et les pauvres.
En continuant toujours de chanter, ébloui, ne se retrouvant plus dans la
vieille salle familière et pourtant méconnaissable, le cortège en fit le tour,
défila devant la crèche où un Enfant Jésus de cire paraissait faire le signe de
la croix ; et, après avoir jeté un regard sur chaque objet, tous s’arrêtèrent
silencieux à leur place.
Hanno était complètement transporté. Dès l’entrée, ses yeux,
fiévreusement investigateurs, avaient découvert le théâtre… un théâtre
magnifiquement dressé tout en haut de la table, et d’une hauteur, d’une
largeur telles qu’il n’eût jamais osé se les représenter. Mais la place de ses
cadeaux n’était plus la même, elle se trouvait à l’opposé de celle qu’ils
occupaient l’année auparavant, et, dans sa stupéfaction, Hanno douta
sincèrement que ce théâtre fabuleux lui fût destiné. Ajoutez à cela la
présence, au pied de la scène, sur le sol, d’un objet de grandes dimensions,
inconnu, qu’il n’avait pas mentionné sur la liste de ses vœux, un meuble,
une sorte de commode… Était-ce pour lui ?
— Approche-toi, petit, et regarde-moi ça, dit M me Elisabeth en soulevant
le couvercle. Tu aimes jouer des cantiques, je le sais. M. Pfuhl te donnera
les indications nécessaires… Il faut toujours actionner les pédales, avec plus
ou moins de force… et puis ne pas lever les mains, mais déplacer les doigts,
comme cela, peu à peu…
C’était un harmonium, un joli petit harmonium de bois brun poli, avec
des poignées de métal aux deux côtés, des soufflets polychromes et un
mignon tabouret tournant. Hanno plaqua un accord… Une douce voix,
pareille à celle de l’orgue, s’exhala, détournant des cadeaux tous les
regards… Hanno embrassa sa grand-mère qui le serra tendrement contre
elle, puis le quitta pour recevoir les remerciements des autres invités.
Il revint à son théâtre. L’harmonium était un rêve étourdissant mais, pour
l’instant, il n’avait pas le loisir de s’en occuper davantage. Il éprouvait ce
trop-plein de bonheur où, négligeant le détail, l’on se borne à effleurer toute
chose d’un regard fugitif, pour apprendre d’abord à embrasser l’ensemble…
Oh ! il y avait jusqu’à la boîte du souffleur, une boîte de souffleur en forme
de coquille derrière laquelle, large, majestueux, rouge et or, montait le
rideau. Sur la scène étaient disposés les décors du dernier acte de Fidelio.
Les pauvres prisonniers joignaient les mains. Don Pizarre, avec des
manches démesurément bouffantes, conservait une attitude terrible, tandis que, du fond, s’avançait à pas précipités et de velours noir vêtu, le ministre
qui va tout arranger. C’était vraiment comme au théâtre, peut-être plus beau
encore ; Hanno entendait toujours retentir à ses oreilles le chœur
d’allégresse du finale, et il s’assit à l’harmonium pour faire entendre un
court fragment qu’il avait retenu. Mais il se releva, prit un livre, le livre de
mythologie grecque si impatiemment attendu, de rouge relié, et qui portait
sur sa couverture une Pallas Athéné d’or. Il goûta aux bonbons, au
massepain, aux pains d’épice de son assiette, passa en revue les choses de
moindre importance, trousse d’écolier, cahiers, et, un moment, oublia tout le
reste pour un porte-plume pourvu d’un minuscule grain de verre qu’il
suffisait de tenir devant son œil pour voir se dérouler, comme par
enchantement, un vaste paysage suisse…
Alors, Mlle Severin et la femme de chambre servirent à la ronde le thé et
les biscuits, et Hanno, tout en trempant son biscuit dans sa tasse, trouva le
loisir de regarder autour de lui. Les uns se tenaient debout près de la table,
d’autres circulaient, causant, riant, se montrant leurs cadeaux qu’on
admirait réciproquement. Il y avait là des objets faits des matières les plus
diverses : porcelaine, nickel, argent, or, bois, soie et drap. De grands pains
d’épice garnis symétriquement d’amandes et de fruits confits alternaient en
longues files sur la table avec des pains massifs de pâte d’amandes encore
humide. Les présents confectionnés ou décorés par M me Permaneder : sacs
à ouvrage, dessous de jardinière, coussins de pieds, étaient ornés de grands
nœuds de satin.
De temps à autre, on rendait visite au petit Johann, on passait le bras
autour de son col marin pour examiner ses étrennes avec cette admiration
ironiquement exagérée que l’on a coutume d’accorder aux trésors des
enfants. L’oncle Christian seul ignorait cette superbe des grandes personnes,
et lorsque, le doigt paré d’un brillant, cadeau de sa mère, il passa en traînant
la jambe devant la place de son neveu, le plaisir qu’il prit au théâtre de
marionnettes ne le cédait en rien à celui de Hanno.
— Tonnerre ! voilà qui est amusant ! s’exclama-t-il, en faisant monter et
descendre le rideau et reculant d’un pas pour contempler le tableau ; puis,
soudain, après avoir, plein d’une gravité étrange et de pensées inquiètes,
promené un instant ses yeux à la ronde : C’est toi qui as demandé cela ?
Ah ! vraiment, c’est toi qui as demandé cela ? Pourquoi ? Comment cette
idée t’est-elle venue ? Es-tu déjà allé au théâtre ?… À Fidelio ? Ce n’est pas
mal joué, en effet ! Et maintenant, tu veux en faire autant, pas ? imiter, donner toi-même des opéras ?… Ça t’a impressionné à ce point ? Écoute,
mon enfant, suis mon conseil : n’attache pas tes pensées à des choses de ce
genre… théâtre… et tout ce qui s’ensuit… Voilà qui ne vaut absolument
rien, crois-en ton oncle… Moi aussi, j’y ai toujours pris beaucoup trop
d’intérêt, et c’est pourquoi je ne suis jamais arrivé à grand-chose. J’ai
commis de grosses fautes, tu sais…
Grave et pressant, il faisait à son neveu ces recommandations, cependant
que Hanno levait vers lui des yeux curieux. Puis, après un silence où la
contemplation du théâtre ramena une clarté sur son visage osseux et ravagé,
il fit soudain s’avancer un des personnages sur la scène et chanta, avec un
trémolo dans sa voix creuse et glapissante : « Oh ! quel crime
monstrueux ! » Sur quoi, il poussa le tabouret de l’harmonium devant le
théâtre, s’assit et se lança dans la représentation d’un opéra. Il chantait et
gesticulait, exécutant alternativement les gestes du chef d’orchestre et des
personnages en action. Derrière son dos, plusieurs membres de la famille
s’étaient groupés qui riaient, secouaient la tête et s’amusaient. Hanno le
regardait avec un plaisir sincère. Mais, au bout d’un instant, Christian
s’interrompit, à la stupeur générale. Il se tut, une gravité inquiète effleura
son visage, il passa la main sur son crâne et le long de son côté gauche et se
tourna ensuite vers le public, le nez froncé, la mine soucieuse.
— Oui, voyez-vous, ça y est encore une fois, dit-il. Voici le châtiment
qui revient. Toujours d’immédiates représailles dès que je me permets le
moindre divertissement. Ce n’est pas une douleur, voyez-vous, c’est un
tourment… un tourment diffus, ici, où tous les nerfs sont trop courts. Ils
sont trop courts, tout simplement…
Toutefois, les parents ne prenaient pas plus au sérieux ses plaintes que
ses plaisanteries et y répondaient à peine. Ils se dispersèrent, indifférents, et
Christian resta devant le théâtre un instant de plus, sans mot dire, le
considérant avec un clignotement rapide et préoccupé, puis il se leva.
— Allons, petit, amuse-toi bien avec ça, dit-il à Hanno en lui caressant
les cheveux. Mais pas trop, et que cela ne te fasse pas oublier les travaux
plus sérieux, entends-tu ? J’ai fait beaucoup de sottises… À présent, je m’en
vais au cercle… Je m’en vais un moment au cercle ! cria-t-il aux grandes
personnes. On y fête aussi la Noël, ce soir. Au revoir !
Et, sur ses jambes torses et raides, il s’éloigna par la galerie à colonnes.
Ce jour-là, chacun avait dîné plus tôt que de coutume et, pour cette
raison, avait fait largement honneur au thé et aux biscuits ; mais à peine avait-on terminé que l’on fit circuler de grands compotiers de cristal emplis
d’une substance jaune et granuleuse. C’était une crème à l’amande, mélange
d’œufs, d’amandes râpées et d’eau de rose, d’un goût absolument délicieux,
mais dont la moindre cuillerée en trop provoquait les plus terribles crampes
d’estomac. Néanmoins, et bien que la maîtresse de maison insistât pour
qu’« un petit coin libre » fût réservé au souper, on ne s’imposa point de
contrainte. Quant à Clothilde, elle faisait des merveilles ! Silencieuse et
débordante de gratitude, elle avalait à pleines cuillers la crème d’amandes
comme une vulgaire bouillie de sarrasin. En guise de rafraîchissements, on
servit dans des verres une gelée au vin accompagnée de plum-cakes. Peu à
peu l’on se retira, chacun avec son assiette, dans le salon des paysages, pour
se grouper autour de la table.
Hanno resta seul dans la salle à manger – la petite Elisabeth Weinschenk
avait été emportée à la maison, tandis que, cette année, il lui était permis, à
lui, pour la première fois, de rester à souper à la Mengstrasse. Les servantes
et les pauvres s’étaient retirés avec leurs présents ; Ida Jungmann bavardait
avec Riquette Severin dans la galerie, bien que d’ordinaire sa qualité de
gouvernante lui fît garder rigoureusement ses distances vis-à-vis de la
demoiselle de compagnie.
Les bougies du grand arbre s’étaient peu à peu consumées et éteintes, si
bien que la crèche, maintenant, se trouvait plongée dans l’ombre ; toutefois,
une bougie brûlait encore çà et là sur les petits sapins de la table ; parfois,
un rameau arrivait dans le domaine de la flamme menue, s’allumait avec un
crépitement et rendait plus intense l’arôme qui emplissait la pièce. Le
moindre souffle d’air qui effleurait les arbres faisait frémir, avec un doux
tintement métallique, les pendeloques de clinquant accrochées à leurs
branches. Dans le silence qui s’était fait, on pouvait entendre à nouveau les
sons légers d’un orgue de Barbarie qui montaient d’une rue lointaine, par le
soir glacé.
Hanno s’abandonnait avec délices à ces parfums, à ces voix de Noël. La
tête dans sa main, il lisait son livre de mythologie, mangeait,
machinalement et parce que c’était dans l’ordre, petits fours, massepain,
crème à l’amande, plum-cake, et une sorte d’angoisse, résultat d’un estomac
trop chargé, se mêlait à la douce émotion du soir en une béatitude pleine de
mélancolie. Il lisait les combats que Zeus eut à livrer pour conquérir la
suprématie et, de temps à autre, il tendait un instant l’oreille vers le petit
salon où l’on discutait sérieusement de l’avenir de tante Clothilde.
Clothilde, ce soir-là, était de beaucoup la plus heureuse. Elle acceptait les
congratulations et les taquineries affluant de toutes parts vers elle, avec un
sourire qui transfigurait son visage gris de cendre. Sa voix se brisait
d’émotion et de joie. Elle venait d’être admise au béguinage de Saint-Jean.
Le sénateur, en sous-main, avait obtenu cette faveur du conseil
d’administration, bien que certains membres eussent secrètement murmuré
contre cet acte de népotisme. La conversation roulait sur cette louable
institution, de même ordre que les maisons de retraite pour dames nobles à
Mecklembourg, Dobberthien, Ribnitz, et qui avait pour objet d’assister
décemment dans leur vieillesse les filles sans fortune de familles méritantes
et de souche ancienne. La pauvre Clothilde était assurée désormais d’une
rente minime, mais régulière, qui s’élèverait avec les années et même, après
un certain temps, d’un logement calme et propret dans les murs mêmes de
la fondation…
Le petit Johann resta un moment dans la compagnie des grandes
personnes, mais il revint bientôt vers la salle à manger, qui, moins
resplendissante de lumière et n’inspirant plus, par ses magnificences, cette
stupeur effarouchée de la première heure, exerçait à présent un attrait d’un
genre nouveau. Quel étrange plaisir que d’errer, comme dans le clair-obscur
d’une scène après la représentation, et de regarder un peu derrière les
coulisses, de considérer de près les lis du grand sapin, avec leurs étamines
d’or, de prendre dans sa main les animaux et les personnages de la crèche,
de découvrir la bougie qui a illuminé l’étoile transparente au-dessus de
l’étable de Bethléem, de soulever la nappe aux larges plis et de découvrir le
monceau de cartons et de papiers d’emballage empilé sous la table !
C’est qu’aussi l’entretien au salon des paysages prenait une tournure de
moins en moins attrayante. Selon une nécessité inéluctable, la conversation
avait insensiblement glissé vers cette sombre affaire, sur laquelle on avait
jusqu’à présent fait le silence, par respect pour la solennité du soir, mais qui
n’avait presque pas cessé d’occuper tous les cœurs : le procès du directeur
Weinschenk. Hugo Weinschenk lui-même s’expliquait là-dessus avec une
certaine impétuosité de la mine et du geste. Il rapportait les détails de
l’audition des témoins, interrompue par la fête, blâmait vivement la
partialité par trop évidente du président, le docteur Philander, et critiquait
avec une ironie souveraine le ton sarcastique dont le procureur général
Hagenström jugeait bon d’user envers lui et les témoins à décharge.
Breslauer avait, d’ailleurs, dégonflé fort spirituellement quelques témoins accablants et lui avait assuré, de la façon la plus catégorique, que, dans
l’état actuel des choses, une condamnation ne saurait être envisagée. Le
sénateur, par politesse, plaçait là et là une question, et Mme Permaneder,
assise sur le divan, les épaules relevées, marmottait de temps à autre une
terrible imprécation à l’adresse de Moritz Hagenström. Mais les autres se
taisaient tous ; ils se taisaient si profondément que le directeur finit, lui
aussi, par se taire. Et, tandis que de l’autre côté, dans la salle à manger, le
temps, pour le petit Hanno, s’écoulait rapide comme au Paradis, un silence
lourd, écrasant, angoissé, planait ici, et il régnait encore lorsque, vers huit
heures et demie, Christian s’en revint du cercle où célibataires et noceurs
avaient fêté leur Noël.
Un bout de cigare refroidi aux lèvres, ses joues maigres empourprées, il
traversa la salle, entra au salon en criant :
— Mes enfants ! cette salle est ravissante ! Weinschenk, nous aurions
bien dû aujourd’hui inviter Breslauer. Pour sûr, il n’a jamais rien vu de
pareil !…
Sans mot dire, sa mère lui lança, de biais, un regard réprobateur auquel il
répondit par un jeu de physionomie plein d’innocence et d’ahurissement
interrogateur.
À neuf heures, on se mit à table.
Comme tous les ans, à pareille date, le couvert avait été dressé dans la
galerie… M me Elisabeth prononça avec ferveur le bénédicité traditionnel :
« Viens, Seigneur Jésus, sois notre hôte,
Et bénis ce que tu nous as accordé. »
À quoi elle ajouta, également selon la coutume, une petite exhortation à
ne point oublier tous ceux qui, en ce soir de fête, étaient moins bien
partagés que la famille Buddenbrook… Ce rite une fois accompli, on
s’assit, la conscience en repos, devant un solide repas qui débuta aussitôt
par une carpe à la maître d’hôtel, arrosée d’un vieux vin du Rhin. Le
sénateur glissa quelques écailles dans son porte-monnaie, afin que son
contenu ne tarît point dans l’année ; sur quoi, Christian remarqua avec
mélancolie que c’était là peine perdue, et le consul Kröger se dispensa de
cette précaution, étant désormais, assurait-il, à l’abri des fluctuations des
cours et depuis longtemps parvenu au port avec ses quatre sous. Le vieux
monsieur était assis le plus loin possible de sa femme, avec qui – il y avait
beau temps – il échangeait à peine une parole, parce qu’elle persistait à envoyer des subsides à Jakob, le fils déshérité, qui menait à Londres, à Paris
ou en Amérique – elle seule était fixée là-dessus – son existence
d’aventurier déraciné. Son front se plissa et s’obscurcit lorsque, au second
service, la conversation se porta sur les membres absents de la famille et
qu’il vit la trop faible mère s’essuyer les yeux. On mentionna ceux de
Francfort et ceux de Hambourg, on accorda aussi, sans malveillance, une
pensée au pasteur Tiburtius de Riga, et le sénateur, à la dérobée, but avec sa
sœur Tony à la santé de MM. Grünlich et Permaneder qui, en un certain
sens, étaient également des leurs…
La dinde farcie de marrons, de raisins et de pommes recueillit
l’approbation unanime. On établit des comparaisons avec celles des années
précédentes, et il apparut qu’on n’en avait vu d’aussi grosse depuis
longtemps. On servit des pommes de terre sautées, deux sortes de légumes
et de compotes, et les plats présentés à la ronde étaient si copieux, qu’ils
semblaient être, non pas une garniture, un supplément, mais la pièce de
résistance capable de rassasier tous les convives. On but du vieux vin rouge
de la maison Möllendorpf.
Le petit Johann, assis entre ses parents, s’efforçait péniblement de caler
dans son estomac un morceau de blanc accompagné de farce ; il ne pouvait
plus tenir tête à tante Thilda et se sentait plutôt fatigué et assez mal à l’aise.
Il éprouvait seulement quelque fierté à festoyer ainsi avec les grandes
personnes, à trouver, lui aussi, sur sa serviette pliée avec art, un de ces
délicieux petits pains au lait parsemés de graines de pavot, et à voir trois
verres devant son assiette, lui qui buvait d’ordinaire dans la petite timbale
d’or, cadeau de baptême de l’oncle Kröger… Mais plus tard, quand l’oncle
Justus se mit à verser, dans le plus petit des verres, un vin de Grèce doré
comme de l’huile, et que les meringues glacées firent leur apparition,
blanches, rouges et brunes, son appétit se réveilla, lui aussi. Bien que ce fût
pour ses dents une douleur presque intolérable, il absorba une meringue
rouge, puis la moitié d’une blanche, ne put ensuite s’empêcher de goûter un
tout petit peu aux brunes, fourrées de glace au chocolat, tout en grignotant
des gaufrettes, trempa ses lèvres dans le vin doux et se prit à écouter l’oncle
Christian qui recommençait à discourir.
Il décrivait la fête du cercle, dont il vantait l’entrain :
— Ah ! bon Dieu, disait-il avec le ton qui lui était familier quand il
parlait de Johnny Thunderstorm. Ces gaillards-là vous buvaient du punch
suédois comme de l’eau.
— Fi donc ! trancha Mme Elisabeth, sur un ton péremptoire et en baissant
les yeux.
Mais lui continuait sans y prendre garde. Ses regards commencèrent leur
ronde, et ses pensées, ses souvenirs devinrent si vivants, qu’ils glissaient,
pareils à des ombres, sur son visage décharné.
— Quelqu’un de vous sait-il ce que l’on éprouve, quand on a trop bu de
punch suédois ? demanda-t-il. Ce n’est pas l’ivresse que je veux dire, mais
ce qui se produit le lendemain, les suites… elles sont bizarres et
répugnantes… Oui, bizarres et répugnantes en même temps.
— Raison de plus pour les décrire exactement, dit le sénateur.
— Assez, Christian, cela n’a pour nous aucune espèce d’intérêt,
interrompit sa mère.
Mais il ne l’entendit point… En pareille circonstance, il avait ceci de
particulier qu’aucune objurgation ne le touchait. Il se tut un moment, puis,
soudain, ce qui l’agitait lui parut assez au point pour être communiqué.
— On ne tient pas en place, on a des nausées, poursuivit-il en s’adressant
à son frère, le nez froncé…, maux de tête et spasmes dans les entrailles…
Oui, certes ! ce sont des choses qu’on éprouve aussi en d’autres occasions,
mais on se sent malpropre (et Christian, le visage complètement convulsé,
se prit à frotter ses mains l’une contre l’autre), on se sent malpropre par tout
le corps, comme si on ne s’était pas lavé. On se lave les mains, mais rien
n’y fait : elles restent moites et sales au toucher, et vos ongles ont quelque
chose de graisseux… On prend un bain… Peine perdue : le corps entier
vous paraît poisseux et répugnant, le corps entier vous rebute, vous irrite.
On est à soi-même un objet de dégoût… Connais-tu cela, Thomas ?
Connais-tu cela ?
— Oui, oui, répondit le sénateur.
Et il eut un geste de défense. Mais avec cette étrange absence de tact que
les années aggravaient chez lui et qui l’empêchait de voir combien ces
commentaires étaient pénibles à toute la table, combien ils étaient déplacés
dans ce milieu et en ce jour, Christian continua de décrire les malaises
consécutifs à une absorption excessive de punch suédois jusqu’au moment
où, croyant en avoir épuisé les caractéristiques, il finit par se taire.
Avant qu’on passât au beurre et au fromage, la maîtresse de maison prit à
nouveau la parole :
— Quand bien même, disait-elle aux siens, tout n’aurait pas pris, au
cours des années, la tournure que souhaitaient notre courte vue et notre peu de raison, notre prospérité visible n’en est pas moins plus que suffisante
pour combler notre cœur de gratitude. Précisément par cette alternance de
bonheur et d’épreuves sévères, Dieu nous montre qu’il n’a jamais détourné
sa main de notre famille, mais qu’il a guidé et guide encore ses destins
selon des vues profondes et sages que l’on doit se garder de vouloir scruter
avec une téméraire impatience. Et maintenant, buvons, l’espoir au cœur, à la
prospérité de la famille, à son avenir, cet avenir qui sera une réalité lorsque
nous autres, les aînés et les cadets, reposerons depuis longtemps dans la
terre glacée… Buvons aux enfants à qui la fête de ce jour est tout
spécialement consacrée…
Et, en l’absence de la petite fille du directeur Weinschenk, Hanno,
pendant que les grandes personnes se portaient elles aussi des toasts, dut
faire seul le tour de la table et choquer son verre contre tous les autres,
depuis celui de grand-mère jusqu’à celui de Mlle Severin. Lorsqu’il arriva
près de son père, le sénateur, en approchant son verre, souleva doucement le
menton de l’enfant pour le regarder dans les yeux… il ne trouva pas son
regard, car les longs cils mordorés étaient descendus très bas sur les cernes
délicatement bleutés de ses yeux.
Thérèse Weichbrodt, elle, lui prit la tête dans ses deux mains, fit claquer
doucement un baiser sur ses deux joues et lui dit avec une expression si
tendre, que Dieu lui-même n’aurait pu y résister :
— Sois hurus, mon bon onfont.
Une heure plus tard, Hanno se trouvait dans son lit, qui occupait
maintenant une chambre de la façade où l’on accédait par le corridor du
second étage et qui attenait à gauche au cabinet de toilette du sénateur. Il
était couché sur le dos, pour ménager son estomac, encore en rébellion
contre tout ce qu’il lui avait fallu absorber au cours de la soirée. Et, l’œil
fiévreux, il regardait la bonne Ida, déjà en camisole de nuit, sortant de sa
chambre et décrivant dans l’espace, avec un verre d’eau, des mouvements
giratoires pour activer quelque dissolution. Il avala d’un trait le bicarbonate
de soude, fit une grimace et se laissa retomber :
— Ida, je crois bien qu’il me faudra finir par vomir une bonne fois.
— Allons donc, Hanno, mon petit !… Il n’y a qu’à rester gentiment sur
le dos… Mais, tu vois, qui est-ce qui t’a fait signe à plusieurs reprises ? Et
qui est-ce qui n’a pas obéi ? Le petit…
— Oui, oui, ça va peut-être mieux aller… Quand mes affaires arriveront-
elles, Ida ?
— Demain matin, mon petit.
— Qu’on les porte ici ! Que je les aie tout de suite !
— Bien, bien, Hanno, mon petit, mais d’abord un bon sommeil !…
Elle l’embrassa, éteignit la lumière et s’en alla.
Il était seul et, tandis que, immobile sur le dos, il s’abandonnait à l’action
salutaire de la soude, se ralluma, devant ses yeux fermés, la splendeur de la
salle des présents. Il voyait son théâtre, son harmonium, son livre de
mythologie ; il entendait quelque part, dans le lointain, le « Exulte à pleine
voix, ô Jérusalem ! » chanté par la maîtrise. Ce n’étaient que scintillements.
Une fièvre sourde bourdonnait dans sa tête, et son cœur, quelque peu
comprimé et angoissé par les révoltes de l’estomac, battait à coups lents,
forts et irréguliers. Il demeura longtemps, sans pouvoir trouver le sommeil,
dans cet état de malaise, de nervosité, d’oppression, de fatigue et de
bonheur.
Demain, ce serait le troisième jour de fête, l’arbre de Noël chez Thérèse
Weichbrodt, et il s’en réjouissait comme d’un petit divertissement
burlesque. Thérèse Weichbrodt avait, l’année précédente, fermé son
pensionnat, de sorte que Mme Kethelsen à l’étage et elle-même au rez-de-
chaussée occupaient seules la petite maison du Mühlenbrink. C’est que les
incommodités dont l’affligeait son corps chétif, contrefait et fragile avaient
empiré avec les années, et Sesemi acceptait avec une parfaite douceur et
une résignation toute chrétienne l’idée de son rappel imminent dans l’autre
monde. C’est aussi pourquoi, considérant chaque année la fête de Noël
comme la dernière de sa vie, elle cherchait à la célébrer, dans sa chambre
exiguë et terriblement surchauffée, avec tout l’éclat que lui permettaient ses
faibles moyens. Contrainte de limiter ses achats, elle distribuait chaque
année une nouvelle partie de ses modestes trésors et étalait sous l’arbre tout
ce qui ne lui était pas indispensable : bibelots, presse-papiers, pelotes, vases
de verre et épaves de sa bibliothèque, vieux livres bizarres de format et de
reliure, le Journal intime d’un observateur de soi-même, les Poésies
alémaniques de Hebel et les Paraboles de Krummacher[45]. Hanno tenait
déjà d’elle un exemplaire des Pensées de Blaise Pascal, si minuscule qu’on
ne pouvait le lire sans verre grossissant.
Le « bischof » coulait à flots et les pains d’épice au gingembre de Sesemi
étaient prodigieusement savoureux. Jamais toutefois (et cela à cause de la
ferveur tremblante avec laquelle Mlle Weichbrodt célébrait son dernier
Noël), jamais cette soirée ne se passait sans que se produisît une surprise, un malheur, quelque petite catastrophe provoquant le rire parmi les invités