Les Buddenbrook
Chapitre V
Fut-ce inadvertance ou intention ? Le sénateur laissa passer presque
inaperçu un événement que Mme Permaneder, dans sa fidélité et sa dévotion
aux papiers de famille, annonçait maintenant à tout venant : le 7 juillet de
l’année 1768 était consigné dans les archives comme date de la fondation de
la raison sociale, et le centième anniversaire de ce jour était imminent.
Il parut même que Thomas se sentit désagréablement affecté, quand
Tony, d’une voix émue, lui remit l’événement en mémoire. Son exaltation
n’avait pas été de longue durée. Trop vite il était redevenu taciturne, plus
taciturne même que jamais. Il lui arrivait, en plein travail, de quitter le
bureau et, pris d’inquiétude, d’errer, solitaire, dans le jardin, s’arrêtant de
temps à autre, comme cloué par un sortilège, et se cachant les yeux dans sa
main. Il ne disait rien, il ne se confiait pas… À qui d’ailleurs se serait-il
confié ? M. Marcus, oh ! l’étrange spectacle ! s’était emporté pour la
première fois de sa vie, lorsque son associé l’avait mis, sans ambages, au
courant des pourparlers engagés avec Pöppenrade, et il avait décliné toute
responsabilité comme toute participation. Mais vis-à-vis de sa sœur,
Mme Permaneder, Thomas se trahit un jeudi soir, dans la rue, alors qu’elle
prenait congé de lui, sur une allusion à la récolte de Pöppenrade ; il se trahit
par une simple et brève poignée de main accompagnée de ces paroles
hâtives et étouffées : « Ah ! Tony, je voudrais déjà l’avoir revendue ! » Puis,
coupant court, il se détourna et partit brusquement, laissant M me Antonie
stupéfaite et bouleversée. Dans cette soudaine poignée de main, quelle
explosion de désespoir, dans ce balbutiement, quelle angoisse longtemps
contenue !… Mais lorsque Tony, à la première occasion, avait essayé de
revenir sur ce sujet, il s’était enveloppé dans un silence plus évasif encore,
telle était sa honte de s’être laissé aller un instant à cette faiblesse, telle
aussi son irritation de se sentir incapable de répondre, vis-à-vis de lui-
même, pour une pareille entreprise.
Il disait à présent, abattu et agacé :
— Ah ! ma chère, que ne pouvons-nous simplement passer tout cela sous
silence !
— Passer tout cela sous silence, Tom ! Impossible ! inconcevable !
Penses-tu pouvoir étouffer un tel événement ? Penses-tu que toute la ville va oublier l’importance de ce jour ?
— Je ne dis pas que ce soit possible, je dis qu’il serait préférable de
pouvoir le célébrer sans éclat. Il est beau de fêter le passé quand on se sent
certain du présent et de l’avenir. Il est agréable d’évoquer ses ancêtres
quand on se sait en communion avec eux et qu’on a le sentiment d’avoir
toujours agi dans leur esprit. Ce jubilé, que n’arrive-t-il à un moment plus
opportun… Bref, je n’ai pas le cœur aux réjouissances.
— Il ne faut pas parler ainsi, Tom. D’ailleurs, ce n’est pas là ta pensée, et
ce serait une honte, tu le sais bien, oui, une honte, que de laisser passer sans
tambour ni trompette le centenaire de la maison Johann Buddenbrook. Tu es
un peu nerveux, voilà tout, et je sais pourquoi, bien que tu n’aies, à vrai
dire, aucune raison de l’être ; mais lorsque le jour viendra, tu éprouveras la
même joie que nous tous…
Elle avait raison, il n’était pas possible de passer ce jour sous silence.
Incontinent, l’on vit surgir dans la Gazette une note préliminaire annonçant,
pour le jour du jubilé, un historique circonstancié de l’ancienne et fameuse
maison. Et certes, elle était à peine nécessaire pour éveiller l’attention de
l’honorable classe des négociants. Quant à la famille elle-même, ce fut
Justus Kröger qui, le jeudi, aiguilla le premier la conversation sur la
cérémonie imminente, et M me Permaneder eut soin, sitôt le dessert enlevé,
de déposer solennellement sur la table la vénérable serviette de cuir, pour
que l’on passât sérieusement en revue, comme prélude à la fête, les dates
connues dans la vie de feu Johann Buddenbrook, trisaïeul de Hanno et
fondateur de la maison. Elle lut, avec une gravité religieuse, le récit de sa
varicelle et de sa variole, ceux de sa chute du troisième étage des docks sur
l’étuve, de l’accès de démence qui le saisit au cours d’une fièvre chaude.
Elle ne pouvait s’en rassasier, elle remonta jusqu’au XVIe siècle, et au plus
ancien des Buddenbrook connus, à l’échevin de Grabau, au tailleur d’habits
de Rostock, qui « était déjà à son aise », c’était souligné – et avait eu un
nombre si invraisemblable d’enfants, vivants et morts…
— Quel homme magnifique ! s’écria-t-elle.
Et elle se mit à lire de vieilles lettres, des poèmes de circonstance jaunis
et usés…
M. Wenzel fut, comme de juste, ce matin du 6 juillet, le premier à
présenter ses félicitations.
— Eh ! oui, monsieur le sénateur, déjà cent ans !… dit-il tandis que ses
mains rouges jouaient prestement du rasoir et du cuir, et voilà bien la moitié ou presque, j’ai le droit de le dire, que je rase dans votre honorée famille…
Et l’on est témoin de bien des choses, quand on est toujours le premier à
recevoir audience du patron… C’est le matin aussi que feu M. le consul
parlait le plus volontiers. Alors, il lui arrivait de me consulter : « Wenzel,
qu’il me faisait, que dites-vous du seigle ? Faut-il vendre ou pensez-vous
qu’il va monter ? »
— Et moi non plus, Wenzel, je ne saurais me passer de vous. Votre
profession, je vous l’ai dit maintes fois, a vraiment beaucoup d’attrait. Le
matin, après votre tournée, vous en savez plus long que nous tous, car alors
vous avez quasiment tenu sous votre lame les chefs des plus grandes
maisons, vous connaissez l’humeur d’un chacun ; c’est intéressant et tout le
monde peut vous porter envie.
— Il y a du vrai là-dedans, monsieur le sénateur, mais quant à l’humeur
personnelle de monsieur le sénateur, si je puis parler ainsi… Monsieur le
sénateur est de nouveau un peu pâle ce matin.
— Tiens !… Oui, j’ai des maux de tête, et qui, selon toute prévision
humaine, ne sont pas près de disparaître, car, ou je me trompe fort, ou il me
faudra plus d’une fois être sur la brèche aujourd’hui.
— Je le crois aussi, monsieur le sénateur. La sympathie est grande, la
sympathie est très grande ! Que monsieur le sénateur, tout à l’heure, regarde
un peu par la fenêtre : une multitude de drapeaux ! Et là-bas, au bout de la
Fischergrube, le Wullenwewer et le Friederike Œverdieck ont hissé tous
leurs pavois…
— Vraiment ! Alors, faites vite, Wenzel, je n’ai pas de temps à perdre.
Le sénateur ne mit pas, ce jour-là, son veston de bureau ; il revêtit tout de
suite, avec un pantalon clair, une redingote noire ouverte sur un gilet de
piqué blanc. Il y aurait certainement des visites ce matin. Il jeta un dernier
regard dans le miroir de la toilette, fit glisser encore une fois les longues
pointes de ses moustaches dans le fer à friser, puis, avec un léger soupir, il
se dirigea vers la porte. La danse commençait… Oh ! que ce jour n’était-il
déjà passé ! Aurait-il un moment de solitude ? Pourrait-il un moment
détendre les muscles de son visage ? Recevoir toute la journée, accueillir
avec tact et dignité des congratulations par centaines, trouver pour tous,
avec circonspection et avec un sens exact des nuances, des paroles
appropriées, respectueuses, graves, affables, ironiques, plaisantes,
indulgentes, cordiales… et, par surcroît, depuis l’après-midi jusque bien avant dans la nuit, il aurait à subir un banquet d’hommes à la Taverne de
l’Hôtel-de-Ville…
Pure invention que ses maux de tête ! Il n’était que fatigué et sentait
derechef, après la détente nerveuse du matin, l’accablement de cette vague
tristesse… Pourquoi avait-il menti ? N’en était-il pas toujours ainsi ? Ne se
sentait-il pas perpétuellement la conscience troublée au sujet de ce
malaise ? Pourquoi, pourquoi ? Mais ce n’était pas le moment d’y réfléchir.
Lorsqu’il entra dans la salle à manger, Gerda courut vivement à sa
rencontre. Elle aussi était déjà en toilette de réception ; elle portait une jupe
droite en lainage écossais, une blouse blanche et, par-dessus, un léger
boléro dont la soie avait la teinte fauve de ses lourds cheveux. Elle souriait,
découvrant ses dents larges et régulières, plus blanches encore que son beau
visage, et ses yeux aussi souriaient aujourd’hui, ses yeux bruns,
énigmatiques, rapprochés et cernés d’ombre bleue.
— Voilà des heures que je suis sur pied, juge de mon ardeur à te
féliciter !
— Voyez-moi ça ! ces cent ans-là t’impressionneraient-ils ?
— Mais il est bien possible que ce soit uniquement cette atmosphère de
fête… Quelle journée ! Ceci, par exemple (et elle désigna la table du
déjeuner qu’enguirlandaient les fleurs du jardin), c’est l’œuvre de
Mlle Jungmann… Tu t’abuserais d’ailleurs, si tu t’imaginais pouvoir
maintenant prendre ton thé. Les membres les plus importants de la famille
t’attendent déjà au salon et, qui plus est, avec un présent auquel je ne suis
pas, moi non plus, tout à fait étrangère. Écoute, Thomas, naturellement, la
ronde des visites ne fait que commencer, et elle va se dérouler de plus belle.
La première fournée, passe encore, mais vers midi je me retirerai, je t’en
préviens. Bien que le baromètre soit légèrement descendu, le ciel est
toujours d’un bleu insolent, ce qui, en vérité, fait très bien avec les
drapeaux, car la ville entière est pavoisée… Mais il fera terriblement
chaud… Maintenant, passons de l’autre côté ; ton déjeuner attendra ! Tu
aurais dû te lever plus tôt, il te faudra à présent recevoir, l’estomac vide, le
choc de la première émotion…
Mme Buddenbrook mère, Christian, Clothilde, Ida Jungmann,
Mme Permaneder et Hanno se trouvaient déjà au salon. Les deux derniers
tenaient dressée, non sans effort, l’offrande de la famille : une grande
plaque commémorative… Mme Elisabeth embrassa son fils aîné avec un
attendrissement profond.
— Mon cher enfant, quel beau jour ! répéta-t-elle. Pourrons-nous jamais
cesser de louer Dieu en nos cœurs, de toutes les grâces… de toutes les
grâces…
Elle pleurait.
Le sénateur, pendant cette étreinte, sentit une faiblesse l’envahir. C’était
comme si, au fond de son être, quelque chose se détachait et l’abandonnait.
Un tremblement agitait ses lèvres. Il fut pris d’un besoin maladif de rester
blotti dans les bras de sa mère, contre sa poitrine, dans le doux parfum
qu’exhalait la molle soie de sa robe, les yeux clos, sans être contraint de
voir ni de parler… Il l’embrassa et se redressa pour tendre la main à son
frère, qui la serra avec cette expression mi-distraite, mi-embarrassée, dont il
était coutumier aux jours de cérémonie, Clothilde prononça de sa voix
traînante quelques mots aimables. Quant à Mlle Jungmann, elle se borna à
s’incliner très profondément, tandis que sa main jouait avec le sautoir
d’argent qui descendait sur sa poitrine plate…
— Viens par ici, Tom, dit Mme Permaneder d’une voix défaillante, nous
ne pouvons plus la tenir, Hanno et moi.
Elle portait la plaque presque à elle seule, car les bras de Hanno
manquaient de vigueur, et, dans son effort enthousiaste, elle offrait vraiment
l’image d’une martyre en extase. Ses yeux étaient humides, ses joues,
empourprées, et la pointe de sa langue taquinait sa lèvre supérieure, avec
une expression à la fois friponne et désespérée.
— Eh bien ! à votre tour maintenant ! dit le sénateur. Qu’est-ce donc ?
Venez, lâchez-la, nous allons l’appuyer !
Il dressa la plaque contre le mur, à côté du piano à queue et, environné
des siens, il s’attarda devant elle.
Le lourd cadre de noyer sculpté entourait les portraits, sous verre, des
quatre propriétaires de la maison Johann Buddenbrook. Au-dessous de
chacun, en caractères dorés, étaient gravés le nom et le millésime. Il y avait
là, peint d’après un antique tableau à l’huile, Johann Buddenbrook le
fondateur, vieux monsieur, long et grave, qui, les lèvres serrées, regardait,
d’un air sévère et têtu, par-dessus son jabot. Puis c’était le rond et jovial
visage de Johann Buddenbrook, l’ami de Jean-Jacques Hoffstede. Ici, le
consul, avec sa bouche large et plissée, son grand nez fortement busqué, le
menton perdu dans son faux col, fixant sur le spectateur ses yeux débordant
de spiritualité et d’exaltation religieuse. Et, pour finir, c’était Thomas
Buddenbrook lui-même, peint quelques années plus tôt… Un épi d’or stylisé serpentait entre les portraits, au-dessous desquels resplendissaient,
dorées elles aussi, et dans un rapprochement symbolique, les deux dates,
1768-1868. Au fronton, on pouvait lire, en hauts caractères gothiques et
avec l’orthographe de celui qui l’avait transmise à ses descendants, cette
sentence : « Mon fils, consacre avec joye le jour aux affaires, mais non
point à celles qui, la nuit, troubleroient ton sommeil. »
Les mains dans le dos, le sénateur contempla assez longuement le
tableau.
— Oui, oui, dit-il soudain, d’un ton quelque peu ironique, c’est une
bonne chose qu’une nuit de sommeil que rien ne trouble…
Puis, tourné vers les assistants, il ajouta avec gravité, bien qu’un peu
rapidement :
— Je vous remercie du fond du cœur, mes amis ! C’est là un beau
présent et plein de signification… Où pensez-vous que nous devions le
suspendre ? Dans mon bureau particulier ?
— Oui, Tom, au-dessus de ta table, dans ton bureau particulier, répondit
Mme Permaneder.
Puis elle embrassa son frère et, l’attirant vers la baie, elle lui désigna
d’un geste la rue.
Dans le bleu profond du ciel d’été, les drapeaux aux deux couleurs
flottaient à toutes les maisons, le long de la Fischergrube, depuis la Grand-
Rue jusqu’au port, où le Wullenwewer et le Friederike Œverdieck, en
l’honneur de leurs armateurs, étaient pavoisés de haut en bas.
— Il en est ainsi dans la ville entière, dit Mme Permaneder dont la voix
tremblait. J’ai déjà fait mon tour, Tom. Les Hagenström aussi ont mis des
drapeaux ! Ah ! ils ne pouvaient faire autrement !… Je leur aurais jeté des
pierres par la fenêtre !…
Il sourit et elle le reconduisit dans la pièce, devant la table.
— Et voici des télégrammes, Tom, les premiers seulement, les
personnels, ceux des membres de la famille qui sont au loin, comme de
juste. Ceux des relations d’affaires sont déposés au bureau.
Ils ouvrirent quelques dépêches : c’étaient les parents de Hambourg, de
Francfort, M. Arnoldsen d’Amsterdam, Jürgen Kröger de Wismar…
Soudain, Mme Permaneder rougit vivement :
— C’est tout de même un brave homme, dans son genre, dit-elle, passant
à son frère un télégramme qu’elle venait de décacheter ; il était signé :
« Permaneder. »
— Mais le temps passe, remarqua le sénateur en faisant sauter le
couvercle de sa montre. Je voudrais prendre mon thé, me tiendriez-vous
compagnie ? Dans un moment, la maison va être une fourmilière.
Sa femme le retint, sur un signe d’Ida Jungmann.
— Un instant, Thomas… Hanno, tu le sais, va prendre sa leçon… Mais
auparavant, il voudrait te réciter une poésie… Approche, Hanno ! Et
maintenant, fais comme s’il n’y avait personne, ne t’énerve pas.
Même pendant les vacances, en juillet, le petit Johann devait prendre des
leçons particulières de calcul pour se mettre, dans cette matière, au niveau
de sa classe. Quelque part au fond du faubourg Sainte-Gertrude, dans une
pièce surchauffée et passablement malodorante, l’attendait, pour rabâcher
avec lui cette maudite table de multiplication, un homme à barbe rouge, aux
ongles sales… Mais auparavant, il s’agissait de réciter à papa la poésie qu’il
avait si soigneusement apprise avec Ida sur le balcon du deuxième étage.
Il était adossé au piano, dans son costume de marin danois, grand col de
toile, plastron blanc, épaisse régate débordant du col ; il croisait ses jambes
graciles, détournait légèrement la tête et le buste, dans une attitude pleine de
grâce ombrageuse et qui s’ignore. Depuis deux ou trois semaines on avait
coupé sa longue chevelure, devenue à l’école la risée de ses camarades et
même de ses maîtres. Mais, du sommet de la tête, une profusion de boucles
soyeuses descendait encore très bas sur les tempes et sur le front délicat. Il
tenait les paupières baissées, si bien que ses longs cils bruns retombaient sur
les cernes bleus de ses yeux, et ses lèvres fermées se crispaient un peu. Il
savait bien ce qui allait se passer. Il pleurerait et les larmes l’empêcheraient
de réciter jusqu’au bout ce poème qui vous contractait le cœur, comme à
l’église Sainte-Marie, le dimanche, quand M. Pfuhl jouait de l’orgue d’une
certaine manière solennelle et pénétrante. Il pleurerait, ce qui arrivait
toujours quand on le contraignait à se produire, quand on l’examinait, qu’on
mettait à l’épreuve ses capacités ou sa présence d’esprit, comme papa
aimait à le faire. Que maman n’avait-elle gardé pour elle son exhortation !
C’était un encouragement, certes, mais qui avait manqué son but, il le
sentait. Et ils étaient tous là à le regarder. Ils redoutaient et attendaient qu’il
pleurât… Était-il possible, alors, de ne point pleurer ? Son regard, entre ses
cils, chercha les yeux d’Ida qui jouait avec la chaîne de sa montre et
l’encourageait de la tête avec son air habituel plein de bienveillance
bourrue. Un besoin immense le saisit de se blottir contre elle, de se laisser emporter par elle, de ne plus entendre que sa voix grave et apaisante qui lui
dirait : « Calme-toi, Hanno, mon tout petit, on ne te fera pas réciter. »
— Eh bien ! mon fils, nous t’écoutons, dit le sénateur d’un ton bref.
Il s’était laissé tomber dans un fauteuil près de la table et attendait.
Le sénateur ne souriait pas le moins du monde, aujourd’hui pas plus qu’à
l’ordinaire, en pareilles circonstances. Grave, le sourcil haut, il toisait le
petit Johann d’un œil scrutateur, presque froid. Hanno se redressa ; il
caressa de la main le bois poli du piano, laissa glisser sur le cercle des
assistants un regard effarouché, puis, un peu encouragé par la douceur qui
lui souriait dans les yeux de grand-mère et de tante Tony, il commença
d’une voix basse, un peu dure :
— Chant dominical du berger… de Uhland…
— Mais, mon cher, ça ne va pas du tout ! jeta le sénateur. Voyez-vous
cette façon de se coller au piano et de croiser les mains sur son ventre…
Tiens-toi ferme et parle ferme ! Voilà pour commencer ! Place-toi ici, entre
les deux draperies ! Et maintenant, tête haute… bras au corps, là, sans
raideur…
Hanno se plaça sur le seuil du petit salon et laissa pendre les bras.
Docile, il redressa la tête, mais il baissait à tel point les cils qu’on ne
pouvait plus rien voir de ses yeux. Vraisemblablement ils étaient déjà noyés
de larmes.
— « C’est le jour du Seigneur », dit-il tout bas.
D’autant plus éclatante retentit, pour l’interrompre, la voix de son père :
— Quand on se produit en public, mon fils, on commence par saluer, et
puis, plus haut, beaucoup plus haut ! Encore une fois, je te prie : « Chant
dominical du berger !… »
C’était cruel, et le sénateur savait, certes, qu’il anéantissait par là, chez
l’enfant, le dernier reste de tenue et d’énergie ; mais c’était au gamin de se
défendre, de ne pas se laisser déconcerter ! Il lui fallait acquérir de la
fermeté, de la virilité…
— « Chant dominical du berger », reprit-il, inexorable et encourageant.
Mais c’en était fait de Hanno. Sa tête était retombée sur sa poitrine et sa
petite main droite qui sortait, pâle et striée au poignet de veines bleuâtres,
de l’étroite manche brodée d’une ancre, tiraillait convulsivement le brocart
de la portière.
— « Je suis seul dans l’infini des champs… », dit-il encore.
Et puis, ce fut fini, irrémédiablement. Sous l’effet de ce premier vers il
perdit contenance. Une immense pitié pour lui-même lui coupa
radicalement la voix et fit jaillir entre ses paupières des larmes irrésistibles.
Il se sentait envahir soudain par la nostalgie de certaines nuits : il était
couché, un peu dolent, avec un mal de gorge et une fièvre légère ; alors Ida
lui donnait encore à boire et posait tendrement sur son front la fraîcheur
d’une compresse… Il se laissa aller de côté, appuya sa tête sur la main qui
se retenait à la portière et sanglota.
— Eh bien ! voilà qui est charmant ! jeta durement le sénateur en se
levant avec irritation. Pourquoi donc pleures-tu ? C’est nous qui devrions
pleurer en te voyant, un jour pareil, manquer de l’énergie nécessaire pour
me faire plaisir. Ne serais-tu qu’une petite fille ? Que fera-t-on de toi, si tu
continues ainsi ? Et penses-tu, plus tard, fondre toujours en larmes, quand il
s’agira de parler aux gens ?
« Jamais, se disait Hanno dans son désespoir, jamais je ne parlerai aux
gens !… »
— Je te donne jusqu’à cet après-midi pour réfléchir, conclut le sénateur.
Et, tandis qu’Ida Jungmann, agenouillée devant son protégé, lui essuyait
les yeux, l’exhortait mi-grondeuse, mi-tendre, Thomas passa dans la salle à
manger. Pendant qu’il déjeunait hâtivement, Mme Elisabeth, Tony, Clothilde
et Christian prirent congé de lui. Ils devaient se réunir ici pour dîner avec
Gerda, les Kröger, les Weinschenk et les dames Buddenbrook ; quant au
sénateur, contraint d’assister bon gré mal gré au banquet de l’hôtel de ville,
il n’en espérait pas moins pouvoir se libérer assez tôt pour retrouver, ce soir
encore, sa famille chez lui.
Sur la table enguirlandée, il but son thé brûlant dans sa soucoupe, avala
un œuf en toute hâte et, dans l’escalier, tira quelques bouffées de sa
cigarette.
Grobleben, son cache-nez de laine autour du cou, malgré la saison,
l’avant-bras gauche enfilé dans une botte, la brosse à cirage dans sa dextre,
une longue goutte au bout de son nez, déboucha par le corridor du jardin
dans le vestibule et s’avança à la rencontre de son maître, au pied du grand
escalier où se dressait maintenant l’ours brun présentant son plateau à cartes
de visite…
— Ben oui, monsieur le sénateur, cent ans, et y en a des riches, et y en a
des pauvres…
— Bien, Grobleben, ça va !
Et le sénateur glissa une pièce dans la main armée de la brosse ; sur quoi,
il traversa le vestibule, puis l’antichambre voisine. Il fut accueilli dans le
bureau principal par le caissier, long personnage aux yeux fidèles qui, en
des termes châtiés, lui transmit les félicitations du personnel. Le sénateur
remercia en deux mots et gagna sa place près de la fenêtre. Mais à peine
avait-il jeté un coup d’œil sur les journaux qui l’attendaient et ouvert son
courrier, que l’on frappa à la porte ouvrant sur le vestibule d’entrée et que
des visiteurs apparurent.
C’était une délégation des débardeurs des entrepôts : six hommes pesants
qui firent leur entrée, les jambes écartées comme des ours, les coins de leur
bouche retombant avec une expression prodigieusement bonasse, et
tournant leurs casquettes entre leurs doigts. Leur porte-parole cracha sur le
parquet le jus brunâtre de sa chique, remonta son pantalon et, d’une voix
furieusement secouée par l’émotion, parla du centenaire et de ceux qui
viendraient encore… Le sénateur leur laissa entrevoir, pour la semaine, une
notable augmentation de salaire et les congédia.
Puis les douaniers se présentèrent pour féliciter leur chef au nom de
l’administration. En sortant, ils se heurtèrent à la porte à un groupe de
matelots conduits par deux timoniers, délégués par l’équipage des deux
navires de la société ancrés au port, le Wullenwewer et la Friederike
Œverdieck. Puis arriva une députation de porteurs de blé en blouses noires,
culottes courtes et gibus. Entretemps, quelques personnes de la ville se
firent annoncer. Le maître tailleur Stuht de la Glockengiesserstrasse
apparut, une redingote noire passée sur son gilet de laine. Ensuite, à tour de
rôle, quelques voisins, le fleuriste Iwersen, par exemple, vinrent offrir leurs
vœux. Un vieux facteur à barbe blanche, des anneaux aux oreilles et les
yeux chassieux, un drôle d’oiseau que le sénateur, à ses beaux jours, avait
coutume d’interpeller dans la rue en lui donnant du « monsieur le maître des
postes », cria dès la porte :
— Ce n’est pas pour ça, monsieur le sénateur, je ne viens pas pour ça…
Il n’en accepta pas moins son obole avec reconnaissance… Et le défilé
continuait sans fin. À dix heures et demie, la soubrette vint annoncer que
Madame recevait au salon les premières visites.
Thomas Buddenbrook quitta les bureaux et gravit en hâte l’escalier
principal. Il s’attarda une demi-minute à la porte du salon devant le miroir,
arrangea sa cravate et aspira un moment le parfum d’eau de Cologne de son
mouchoir. Il était pâle, bien que son corps fût en nage, et il se sentait les mains et les pieds glacés. Les réceptions au bureau l’avaient déjà presque
anéanti… Il reprit haleine et entra pour recevoir, dans la pièce baignée de
lumière, le consul Huneus, marchand de bois en gros et cinq fois
millionnaire, sa femme, sa fille et son gendre, le sénateur Gieseke.
Ces messieurs et ces dames étaient revenus ensemble de Travemünde, où
ils passaient le mois de juillet, comme la plupart des meilleures familles, et
ils n’avaient interrompu leur « saison » que pour honorer le jubilé
commercial des Buddenbrook.
On n’était pas assis depuis trois minutes dans les fauteuils clairs et
cintrés, que le consul Œverdieck, fils du défunt bourgmestre, fit son entrée,
suivi de sa femme, née Kistenmaker ; et comme le consul Huneus se
retirait, il croisa son frère, qui possédait un million de moins mais était en
revanche sénateur.
Maintenant, la danse était ouverte : la grande porte blanche, surmontée
d’amours musiciens en relief, ne restait pas un moment fermée et découvrait
sans arrêt la perspective de l’escalier inondé par les flots de clarté tombant
de la verrière, et où se poursuivait le va-et-vient des visiteurs.
Mais comme le salon était spacieux et que des conversations
s’engageaient dans les groupes à peine formés, les arrivées étaient beaucoup
plus nombreuses que les départs. Bientôt, d’ailleurs, la pièce ne suffisant
plus, l’on dispensa la servante du soin d’ouvrir et de fermer la porte qui fut
laissée béante, et l’on se réunit également dans le vestibule parqueté.
Bourdonnements de voix féminines répondant à la basse profonde des
hommes, poignées de main, révérences, plaisanteries, rires sonores et larges
fusant entre les colonnes de la cage d’escalier et dont le plafond vitré fait
résonner l’écho. Le sénateur Buddenbrook accueille tantôt au sommet de
l’escalier, tantôt à l’intérieur, près de la baie, les félicitations graves et
discrètement murmurées ou lancées d’un ton cordial. Le bourgmestre
Langhals, distingué, trapu, aux courtes côtelettes grises, au regard fatigué de
diplomate, et qui cache son menton rasé dans une cravate blanche, est reçu
avec un respect marqué. Le consul Édouard Kistenmaker, négociant en vins,
accompagné de sa femme, une Möllendorpf, est déjà là, de même que son
frère et associé Stéphane, le plus fidèle ami et partisan du sénateur
Buddenbrook, et son épouse, une fille de propriétaire terrien, débordante de
santé. La veuve de feu le sénateur Möllendorpf trône au salon, au centre du
sofa, tandis que ses enfants, le consul Auguste Möllendorpf et son épouse
Julie, née Hagenström, font justement leur entrée, s’acquittent de leurs félicitations, et, saluant de droite et de gauche, circulent parmi les groupes.
Le consul Hermann Hagenström a trouvé sur la rampe de l’escalier un appui
pour son corps pesant et, cependant que son nez aplati sur la lèvre
supérieure souffle avec effort dans sa barbe rousse, il s’entretient avec le
sénateur Cremer, chef de la police, dont le visage doux et malicieux sourit
entre des favoris poivre et sel. Le procureur général, Moritz Hagenström,
dont la très jolie femme, une Puttfarken de Hambourg, est également
présente, découvre, dans un vague sourire, ses dents aiguës et rares. Un
instant, on entrevoit le vieux docteur Grabow qui prend dans ses deux
mains la dextre du sénateur Buddenbrook puis disparaît, aussitôt remplacé
par l’architecte Voigt. Le pasteur Pringsheim, qui ne trahit sa dignité que
par la longueur de sa redingote, monte l’escalier, bras ouverts et face
transfigurée, Frédéric-Guillaume Marcus est là, lui aussi. Tous les
représentants des corps constitués : Sénat, Conseil des notables, Chambre
de commerce, sont venus en habit. Onze heures et demie. La chaleur est
devenue excessive. La maîtresse de céans s’est retirée depuis un quart
d’heure…
Soudain retentit au rez-de-chaussée, près du tambour, un piétinement, un
bruit de pas traînants, comme d’une foule envahissant le vestibule, tandis
qu’une voix tonitruante emplit de sa clameur toute la maison… C’est une
poussée générale vers la rampe ; on s’immobilise devant les portes du salon,
de la salle à manger, du fumoir, et toutes les têtes se penchent. En bas, une
troupe de quinze à vingt hommes armés d’instruments de musique
s’ordonne au commandement d’un monsieur à perruque brune, à barbe grise
de loup de mer et qui vocifère en exhibant un râtelier aux dents larges et
jaunes… Que se passe-t-il ? C’est le consul Peter Döhlmann qui fait son
entrée avec l’orchestre du théâtre municipal ! Déjà il gravit l’escalier en
triomphe, brandissant dans sa main un paquet de programmes !
Alors, dans cette acoustique impossible et extravagante où les sons se
confondent, où les accords s’enchevêtrent à vous rendre fou, et où s’élève,
rauque, dominateur, le grognement du grand basson dans lequel
s’époumone un gros homme à visage désespéré, commence le concert offert
à la maison Buddenbrook pour son jubilé. Il s’ouvre par le choral
« Rendons grâces au Seigneur », que suit immédiatement une paraphrase de
La Belle Hélène d’Offenbach, après quoi viendra un pot-pourri de chansons
populaires… C’est un programme passablement copieux !
Une charmante idée de Döhlmann !… On en félicite le consul, et
personne ne songe plus à prendre congé avant la fin. On reste là, assis ou
debout, soit dans le salon, soit dans le corridor ; on écoute, on cause…
Thomas Buddenbrook se tenait en compagnie de Stéphane Kistenmaker,
du sénateur Gieseke et de l’architecte Voigt, de l’autre côté du grand
escalier, près de la porte extérieure du fumoir et non loin de l’escalier
montant au deuxième étage… Il s’adossait au mur, jetait par-ci, par-là, un
mot dans la conversation, mais, plutôt taciturne, il laissait errer ses regards
par-dessus la rampe, dans le vide… La chaleur croissait, plus accablante
encore, mais tout espoir de pluie n’était pas perdu, car, à en juger par les
ombres qui couraient au-dessus de la verrière, il y avait des nuages dans le
ciel. Ces ombres revenaient si fréquemment, elles se succédaient avec tant
de rapidité que les changements perpétuels et les vibrations de la lumière
dans la cage de l’escalier finissaient par meurtrir les yeux. À tout instant,
s’éteignait l’éclat du stuc doré, du lustre de cuivre jaune, des instruments de
métal dans le vestibule, pour se rallumer aussitôt. Une fois seulement,
l’ombre s’attarda un peu plus que de coutume, et l’on entendit entre-temps,
à cinq, six ou sept reprises, coupées d’assez longs intervalles, quelque chose
de dur rebondir avec un crépitement léger sur les carreaux de la verrière.
Quelques grêlons, sans doute. Puis la maison, de haut en bas, s’emplit à
nouveau de soleil.
Il est un état de dépression où tout ce qui, dans des circonstances
normales nous irriterait passagèrement et provoquerait un simple
mouvement de dépit, nous accable d’un abattement douloureux, morne et
sourd… Ainsi Thomas était tourmenté à la fois par le sentiment qu’éveillait
en lui toute cette solennité et par celui qu’il n’arrivait pas à éprouver malgré
ses efforts. Plusieurs fois, il essaya de se ressaisir, d’éclaircir son regard, de
se dire que ce jour était un beau jour qui devait nécessairement le remplir
d’exaltation et d’allégresse. Mais, en dépit du vacarme des instruments, de
la rumeur des voix et du spectacle de la foule qui secouaient ses nerfs et qui,
s’ajoutant au souvenir du passé, de son père, faisaient sourdre en lui une
sorte d’attendrissement, ce qui dominait, c’était cette impression de ridicule,
de gêne attachée à tout cela : à ce concert improvisé, dont l’acoustique
faisait une caricature musicale, à cette société banale bavardant de cours et
de dîners… C’était précisément ce mélange d’émotion et d’agacement qui
le plongeait dans un morne désespoir… À midi un quart, comme le
programme de l’orchestre municipal touchait à sa fin, se produisit un incident qui n’affecta ni n’interrompit en rien le cours de la cérémonie mais
qui, cependant à cause de sa portée commerciale, contraignit le maître du
logis à délaisser ses hôtes quelques minutes. Pendant un arrêt de la musique,
surgit dans l’escalier le plus jeune apprenti du bureau, complètement affolé
par une société aussi imposante. C’était une espèce d’avorton contrefait qui,
de surcroît, rentrait dans ses épaules, plus qu’il n’était nécessaire, sa tête
rouge de confusion, balançant avec exagération un bras démesurément long
et mince, pour se donner une allure de nonchalante assurance et brandissant
de l’autre un papier plié, un télégramme. Il montait, et ses regards erraient
craintivement dans toutes les directions à la recherche du chef. Puis, l’ayant
découvert, il se glissa à travers la foule des invités qui lui barrait le chemin,
avec des excuses hâtivement bredouillées.
Sa confusion était totalement superflue, personne ne faisait attention à
lui. Sans le regarder, et tout en continuant la conversation, on s’effaçait d’un
petit mouvement, et c’est à peine si l’on remarqua distraitement qu’il
présentait, avec un profond salut, le télégramme au sénateur Buddenbrook
et que ce dernier, abandonnant aussitôt Kistenmaker, Gieseke et Voigt,
s’écartait pour en prendre connaissance. Même en ce jour, où la grande
majorité des nouvelles par fil n’avaient trait qu’aux félicitations, ordre avait
été donné de communiquer toutes les dépêches reçues pendant les heures de
bureau, immédiatement et dans tous les cas…
Sur le palier du premier étage, le corridor formait un coude, puis se
prolongeait sur toute la longueur du hall où l’on accédait encore par une
porte de secours près de l’escalier de service. En face de cet escalier du
deuxième étage, une ouverture était pratiquée dans la cage du monte-charge
qui amenait les plats de la cuisine, et à côté, contre le mur, se trouvait une
assez grande table sur laquelle la femme de chambre avait l’habitude de
fourbir l’argenterie. C’est ici que s’arrêta le sénateur et que, tournant le dos
à l’apprenti bossu, il ouvrit le télégramme. Soudain, ses yeux se dilatèrent si
étrangement que quiconque l’eût regardé eût reculé d’épouvante ; puis, d’un
seul mouvement brusque et convulsif, il aspira l’air avec tant de violence
qu’il en eut la gorge instantanément desséchée et se prit à tousser.
Il eut la force de dire :
— C’est bien.
Mais le bruit des voix, derrière lui, rendit ses paroles incompréhensibles.
— C’est bien, répéta-t-il.
Le premier mot seul résonna distinctement ; le dernier n’était plus qu’un
souffle.
Comme le sénateur ne bougeait pas, ne se retournait pas, n’esquissait
même pas un mouvement en arrière, l’apprenti bossu, hésitant et incertain,
se balança un moment encore d’un pied sur l’autre, et après avoir exécuté
derechef son plongeon bizarre, descendit par l’escalier de service.
Le sénateur Buddenbrook était resté debout près de la table. Ses mains
qui tenaient encore la dépêche dépliée étaient retombées inertes et, la
bouche mi-close, il continuait à respirer d’un souffle bref, pénible et rapide,
tandis que son buste était secoué d’un spasme douloureux. Il branlait la tête
obstinément, sans comprendre, et comme frappé de la foudre…
— Ces quelques grêlons… Ces quelques grêlons…, répétait-il, hébété.
Alors, sa respiration se fit plus profonde, plus paisible, les mouvements
de son corps devinrent plus lents, ses yeux à demi fermés se voilèrent d’une
expression accablée, s’éteignirent presque, puis, hochant pesamment la tête,
il se détourna.
Il ouvrit la porte du hall, entra. Lentement, tête baissée, il traversa la
vaste pièce au parquet miroitant et se laissa tomber tout au fond, près de la
fenêtre, sur un des sofas d’angle, d’un rouge foncé. Ici tout n’était que
silence et fraîcheur. On percevait dans le jardin le clapotis du jet d’eau ; une
mouche bourdonnante se cognait aux carreaux, et le bruit du palier
n’arrivait qu’étouffé.
Il laissa aller sa tête épuisée contre les coussins et ferma les yeux.
— C’est bien ainsi… c’est bien ainsi…, murmura-t-il à demi-voix, puis,
avec un soupir de soulagement, il répéta encore une fois, apaisé, libéré :
C’est tout à fait bien ainsi.
Les membres détendus, le visage rasséréné, il se reposa cinq minutes.
Alors il se redressa, plia le télégramme, le glissa dans la poche intérieure de
sa redingote et se leva pour rejoindre ses hôtes.
Mais au même moment il retomba, gémissant de dégoût, sur les coussins.
La musique… la musique reprenait avec un bruit stupide qui avait
l’ambition d’être un galop et où la grosse caisse et les cymbales marquaient
un rythme que n’arrivaient point à rompre les autres masses sonores,
confuses, trop pressées ou retardataires, tohu-bohu importun et, dans sa
naïve spontanéité, insupportable et irritant, de grincements, d’explosions, de
ding… ding… ding… déchiré par les stridences absurdes de la petite flûte.