Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 59 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre VI

 

Le brouillard s’étendait sur la ville ; cependant, M. Longuet, le loueur de

voitures de la Johannisstrasse, qui à huit heures amena en personne un

break dans la Mengstrasse, avait dit en patois : « Dans une petite heure, le

soleil va percer », et on s’était rassuré.

Mme Buddenbrook, Antonie, M. Permaneder, Erika et Ida Jungmann

avaient pris ensemble le petit déjeuner et l’un après l’autre descendirent

dans le vestibule, prêts à partir, attendant Gerda et Tom. Mme Grünlich avait

une robe crème, ornée d’une cravate en satin nouée sous le menton, et,

malgré le sommeil écourté de la nuit, elle avait une mine superbe. Ses

hésitations et ses perplexités paraissaient avoir pris fin. Elle avait un air

calme, assuré, presque solennel, tandis qu’elle s’entretenait avec leur invité

tout en boutonnant lentement ses gants fins. Elle avait retrouvé son humeur

d’autrefois. Le sentiment de son importance, de la gravité de la décision

qu’on lui laissait prendre, la conscience que, cette fois encore, un jour était

venu qui lui ferait jouer un rôle dans l’histoire de la famille en prenant une

résolution ferme, tout cela la remplissait de fierté et faisait battre son cœur

plus fort. Cette nuit, en rêve, elle avait vu dans les papiers de famille la

place où elle pensait inscrire ses deuxièmes fiançailles… après quoi la tache

noire sur les feuillets serait effacée et n’aurait plus nulle importance… et

maintenant, elle se réjouissait dans l’attente du moment où Tom apparaîtrait

et la saluerait d’un grave signe de tête.

La jeune Mme Buddenbrook n’avait pas coutume d’achever sa toilette si

tôt, et le consul et elle arrivèrent un peu en retard. Thomas avait bonne mine

et l’air joyeux dans son habit brun clair à petits carreaux, dont les larges

revers laissaient voir le bord d’un gilet d’été ; ses yeux souriaient en

observant l’air d’incomparable dignité de Tony. Gerda, dont la beauté un

peu morbide et énigmatique formait un contraste singulier avec la riche

santé de sa belle-sœur, semblait d’une humeur répondant peu à un jour de

dimanche et d’excursion. Sans doute n’avait-elle pas assez dormi. Sa robe,

d’un mauve saturé, s’harmonisait d’une façon très originale avec la teinte

acajou de ses cheveux épais et faisait paraître son teint encore plus blanc,

encore plus pâle. Les cernes bleus de ses yeux bruns très rapprochés étaient

encore plus profonds et plus sombres que d’ordinaire. Froidement, elle

offrit son front à baiser à sa belle-mère, tendit la main à M. Permaneder avec une expression assez ironique, et lorsque Mme Grünlich, à sa vue, battit

des mains et s’écria : « Gerda, ô mon Dieu, comme tu es belle », elle

répondit par un sourire désabusé.

Elle avait une aversion profonde pour des distractions comme celle

d’aujourd’hui, surtout en été et, pour comble, un dimanche. Les pièces

qu’elle habitait demeuraient la plupart du temps plongées dans une demi-

obscurité, les rideaux tirés ; elle sortait rarement, craignant le soleil, la

poussière, les bourgeois endimanchés, l’odeur du café, de la bière, du

tabac… et par-dessus tout au monde, elle avait horreur de se hâter et de se

déranger.

— Mon cher ami, avait-elle dit négligemment à Thomas quand on décida

de faire cette promenade en voiture à Schwartau et au Riesenbusch, afin de

faire voir un peu les environs de la vieille ville à l’invité de Munich, tu sais

comment Dieu m’a faite ; il me faut le calme de la vie ordinaire. Dans ce

cas, on n’est pas créé pour l’agitation et les distractions. N’est-ce pas, vous

m’en dispenserez…

Elle ne l’aurait pas épousé si elle n’avait pas été sûre de son approbation

dans ce genre de choses.

— Oui, mon Dieu, tu as raison naturellement, Gerda. La plupart du

temps, on ne jouit de ces choses qu’en imagination. On y prend part parce

qu’on ne veut pas passer auprès des autres et de soi-même pour un original.

Cette vanité, tout le monde l’a, pas toi ?… Autrement, on tombe dans une

sorte d’isolement malheureux et on perd en considération. Et puis une chose

encore, chère Gerda… Nous avons tous des raisons de faire un peu la cour à

M. Permaneder. Je ne doute pas que tu n’aies jugé la situation. Il se prépare

là quelque chose et ce serait dommage, vraiment dommage, que cela

n’aboutît pas.

— Je ne vois pas, mon cher ami, jusqu’à quel point ma présence… mais

n’importe. Puisque tu le désires, qu’il en soit ainsi. Subissons ce plaisir.

— Je t’en serai sincèrement obligé…

On sortit. À la vérité, le soleil commençait déjà à percer la brume du

matin ; le carillon dominical des cloches de Sainte-Marie sonnait

joyeusement ; des gazouillements d’oiseaux emplissaient l’air. Le cocher

ôta son chapeau, et, avec cette bienveillance patriarcale qui parfois gênait

Tom, Mme Buddenbrook lui fit signe de la tête et dit un « bonjour, mon

brave » des plus cordiaux.

— Allons, montez, mes amis. Ce serait le moment d’aller au sermon du

matin, mais aujourd’hui, nous louerons Dieu avec nos cœurs, en plein air,

n’est-ce pas, monsieur Permaneder ?

— C’est tout à fait ça, madame.

Et, les uns derrière les autres, escaladant le marchepied de tôle, on se

hissa, par l’étroite portière, dans la voiture, qui aurait facilement contenu

dix personnes, et l’on s’assit sur les coussins rayés bleu et blanc, sans doute

en l’honneur de M. Permaneder[29]. Puis la portière se referma bruyamment,

M. Longuet fit claquer sa langue, poussa des « Ho ! » et des « Hue ! ». Ses

chevaux bai-brun tirèrent et l’attelage descendit la Mengstrasse, le long de

la Trave, dépassa le Holstentor et prit ensuite, à droite, la route de

Schwartau.

Des champs, des prairies, des bouquets d’arbres, des fermes et, dans la

brume toujours plus haute, plus légère et plus bleue, on cherchait les

alouettes dont on entendait le chant joyeux. Tout en fumant des cigarettes,

Thomas regardait attentivement autour de lui quand on passait près d’un

champ de blé et montrait à M. Permaneder où en était la récolte. Le

marchand de houblon était d’une humeur toute juvénile ; son chapeau vert à

barbe de chamois posé un peu de côté, il tenait sa canne à l’énorme manche

de corne en équilibre sur sa main blanche et large, et même sur sa lèvre

inférieure, tour de force qui ne réussissait jamais, ce qui, chaque fois, faisait

rire la petite Erika.

— Ce ne sera pas la Zugspitze, mais nous grimperons un peu tout de

même et nous aurons chaud, et on s’amusera, sacrebleu, pas, madame

Grünlich ?

Ensuite il se mit à parler, avec beaucoup d’allant, de ses excursions en

montagne, sac au dos, et le piolet en main, et à diverses reprises la jeune

Mme Buddenbrook l’en récompensa par plusieurs « Qui l’aurait cru ? »

admiratifs ; par on ne sait quelle association d’idées, il déplorait en termes

émus l’absence de Christian, ayant entendu dire qu’il était un bien joyeux

compagnon.

— C’est selon, dit le consul. Mais il est vrai que, dans de telles

occasions, il est incomparable. Nous allons manger des écrevisses et des

crevettes de la Baltique ! Vous en avez déjà goûté quelquefois chez ma

mère, mais mon ami Dieckmann, le propriétaire du restaurant « Au Buisson

géant », en a toujours d’une qualité excellente. Et des pains d’épice au poivre, les célèbres « Pfeffernüsse » de la région ? Est-ce que leur

réputation n’a pas atteint les rives de l’Isar ! Eh bien ! vous allez voir.

Deux ou trois fois, Mme Grünlich fit arrêter la voiture pour cueillir des

coquelicots et des bleuets sur le bord de la route, et, chaque fois,

M. Permaneder affirmait, avec une fougue réelle, vouloir l’aider ; mais,

comme il craignait un peu de descendre de voiture et d’y remonter, il s’en

abstint pourtant.

Erika poussait des cris de joie à chaque corneille qui s’envolait, et Ida

Jungmann, qui, même par le plus beau temps du monde, portait un long

imperméable et un parapluie, en faisait autant, en vraie gouvernante qui non

seulement fait mine de prendre part aux sentiments des enfants, mais les

éprouve comme un enfant ; elle riait d’un bon rire sans contrainte, un peu

hennissant, de sorte que Gerda, qui ne l’avait pas vue blanchir dans la

famille, la regardait d’un air froid et étonné. On était dans le duché

d’Oldenbourg. On apercevait des bois de hêtres, la voiture traversa la

localité par la petite place du marché avec son puits à poulie, et on

déboucha de nouveau dans la campagne, la voiture roula sur un pont jeté

au-dessus de la petite rivière Au et, enfin, s’arrêta devant une auberge à un

étage, « Au Buisson géant ». Elle se trouvait sur le côté d’une place avec

des pelouses, des allées sablées et des plates-bandes champêtres ; et, de

l’autre côté de cette place, la forêt s’élevait en amphithéâtre. Les divers

paliers étaient reliés par des escaliers rustiques faits de racines et de pierres,

et sur les gradins, entre les arbres, étaient placés des tables, des bancs, des

chaises, peints en blanc.

Les Buddenbrook n’étaient pas les premiers clients. Quelques servantes

bien nourries et même un garçon à l’habit crasseux traversaient en hâte la

place, montant des plats froids, de la limonade, du lait, de la bière, à des

tables assez espacées où déjà plusieurs familles, avec des enfants, avaient

pris place. M. Dieckmann, l’hôtelier – en manches de chemise, une calotte

brodée de jaune sur la tête – s’approcha en personne de la portière, pour

aider ces messieurs et dames à descendre, et pendant que M. Longuet

s’écartait pour dételer, la jeune Mme Buddenbrook dit :

— Nous allons commencer par nous promener un peu, mon brave, et

nous voudrions déjeuner ensuite, dans une heure ou une heure et demie.

Faites-nous servir, je vous prie, là-haut… mais pas trop haut ; au deuxième

palier, il me semble.

— Faites de votre mieux, Dieckmann, ajouta le consul. Nous avons

aujourd’hui un invité difficile.

M. Permaneder protesta :

— Pas le moins du monde. Un coup de bière et du fromage…

Mais M. Dieckmann ne l’entendait pas ainsi, et il se mit à dire avec une

grande vélocité, en patois :

— Tout ce que nous avons ici, monsieur le consul… des écrevisses, des

crevettes, du saucisson varié, du fromage varié, de l’anguille fumée, du

saumon fumé, de l’esturgeon fumé.

— Bien, Dieckmann, vous ferez pour le mieux. Et puis, donnez-nous six

verres de lait et une chope de bière, si je ne me trompe, n’est-ce pas,

monsieur Permaneder ?

— Une bière, six laits ; du lait frais, du petit-lait, du lait caillé, du

babeurre, monsieur le consul ?

— Moitié de l’un, moitié de l’autre, du babeurre et du lait frais. Alors,

dans une heure ?

Et ils traversèrent la place.

— Tout d’abord, il est de notre devoir de nous rendre à la source,

monsieur Permaneder, dit Thomas. La source, c’est-à-dire la source de l’Au,

et l’Au est la petite rivière au bord de laquelle est situé Schwartau ; à

l’origine et au commencement du Moyen Âge, notre ville elle-même était

sur la rive de l’Au, jusqu’à l’époque où elle fut détruite par l’incendie, – elle

ne devait pas être très solidement bâtie, vous savez, et on la reconstruisit au

bord de la Trave. D’ailleurs, des souvenirs pénibles se rattachent au nom de

cette petite rivière. Lorsque nous étions gamins, nous trouvions très spirituel

de nous pincer les bras mutuellement et de demander : « Comment s’appelle

la rivière de Schwartau ? » Naturellement, parce que cela faisait mal, on

criait son nom sans le vouloir[30]. Là ! s’interrompit-il tout à coup, à dix pas

de la montée, on nous a devancés : voici les Möllendorpf et les Hagenström.

En effet, là-haut, au troisième étage de la terrasse boisée, les principaux

membres de ces deux familles, liées pour leur commun avantage, étaient

réunis à des tables qu’on avait rapprochées, et mangeaient en causant avec

animation.

Le vieux sénateur Möllendorpf présidait ; c’était un homme pâle, aux

favoris blancs, pointus et minces ; il était diabétique. Sa femme, née

Langhals, maniait un face-à-main à long manche, ses cheveux gris, comme

toujours, en broussaille autour de sa tête. Son fils Auguste était là, un homme jeune, blond, bien bâti, le mari de Julie, née Hagenström, qui,

petite, vive, avec ses grands yeux noirs brillants et des diamants presque

aussi gros aux oreilles, était assise entre ses frères Hermann et Moritz. Le

consul Hermann Hagenström commençait à prendre un embonpoint

excessif ; il faisait bonne chère et l’on racontait que de bon matin déjà il

commençait par manger du pâté de foie gras. Il avait une barbe courte, d’un

blond roux, et son nez (le nez de sa mère) était aplati sur la lèvre supérieure.

Le docteur Moritz, à la poitrine rentrée, au teint jaune, montrait avec

animation ses dents pointues et défectueuses. Les deux frères avaient leur

femme auprès d’eux, car le docteur en droit était marié depuis plusieurs

années avec une demoiselle Puttfarken de Hambourg, une dame aux

cheveux couleur de beurre, aux traits extrêmement beaux et réguliers et

d’une impassibilité tout anglaise. Le docteur Hagenström aurait estimé

inconciliable avec sa réputation de bel esprit, d’épouser une jeune fille

laide. Enfin, il y avait la petite fille de Hermann Hagenström et le petit

garçon de Moritz Hagenström, deux enfants vêtus de blanc, déjà presque

fiancés l’un à l’autre, la fortune des Huneus-Hagenström ne devant pas

s’éparpiller. Tous mangeaient des œufs brouillés au jambon.

Lorsque les Buddenbrook passèrent assez près de la société, on se borna

de part et d’autre à des saluts. Mme Buddenbrook inclina la tête d’un air un

peu distrait et étonné, Thomas souleva son chapeau en remuant les lèvres

comme pour prononcer quelque formule de politesse un peu froide. Gerda

s’inclina, cérémonieuse et glaciale. Seul, M. Permaneder, excité par la

montée, agita naïvement son chapeau, et tout joyeux s’écria, d’une voix

forte :

— Je vous souhaite bien le bonjour !

Sur quoi, la femme du sénateur Möllendorpf prit son face-à-main. Tony,

de son côté, leva un peu les épaules, rejeta la tête en arrière, chercha à

appuyer son menton sur sa poitrine et salua avec hauteur en regardant par-

dessus le vaste chapeau élégant de Julie Möllendorpf. À cette minute, sa

décision fut prise irrévocablement.

— Dieu soit loué mille fois, Tom, nous ne déjeunons que dans une heure.

Je ne voudrais pas être regardée, pendant que je mange, par cette Julie, tu

sais. As-tu remarqué la façon dont elle nous saluait à peine. Et, à mon

humble avis, son chapeau est extravagant et sans goût.

— Là ! pour ce qui est du chapeau… Quant aux salutations, tu n’as pas

été beaucoup plus aimable qu’elle, ma chère. D’ailleurs, ne t’énerve pas ; cela te donne des rides.

— M’énerver, Tom ? Ah ! non. Si ces gens pensent qu’ils sont toujours

les premiers partout, on a le droit d’en rire, voilà tout. Quelle différence y a-

t-il entre Julie et moi, s’il te plaît ? Qu’elle n’a pas décroché comme mari un

filou, mais tout simplement un benêt, comme dirait Ida, et si elle avait été

dans ma situation, on aurait vu si elle aurait pu en trouver un second…

— Ce qui veut dire que toi tu en trouveras un ?

— Un benêt, Thomas ?

— C’est beaucoup mieux qu’un filou.

— Ce n’est pas nécessairement l’un ou l’autre. Il n’est pas question de

cela.

— C’est juste. Nous restons en arrière. M. Permaneder grimpe avec un

entrain…

Le sentier ombragé devenait moins escarpé, et on ne tarda pas à arriver à

la source, un endroit charmant, romantique, avec un pont en bois au-dessus

d’un petit précipice, de pentes crevassées et d’arbres aux branches

pendantes, aux racines dénudées. À l’aide d’une petite timbale de voyage en

argent que Mme Buddenbrook avait apportée, ils puisèrent dans le petit

bassin de pierre sous la fontaine et se rafraîchirent avec cette eau

ferrugineuse et glacée. M. Permaneder se mit en frais de galanterie en

insistant pour que M me Grünlich lui présentât la timbale. Il était plein de

reconnaissance et répéta plusieurs fois : « Ça, c’est rudement gentil », puis

il s’entretint avec prudence et attention, tantôt avec Mme Buddenbrook et

Thomas, tantôt avec Gerda et Tony, voire même avec la petite Erika. Gerda,

qui jusque-là souffrait de la chaleur et marchait nerveusement, muette et

raide, commença à revivre, et lorsqu’on arriva devant le restaurant, après

une marche rapide, et que l’on s’assit au deuxième étage de la terrasse, à

une table abondamment servie, ce fut elle qui regretta en termes aimables le

prochain départ de M. Permaneder, maintenant que l’on se connaissait

mieux et que, des deux côtés, il arrivait bien plus rarement de ne pas se

comprendre ou de se comprendre mal à cause du dialecte. Elle pouvait

certifier que son amie et belle-sœur Tony avait dit deux ou trois fois, avec

un parfait accent munichois :

— À Dieu ne plaise ! « Acht Gott ! »

Au mot de départ, M. Permaneder omit de donner une confirmation,

mais se consacra tout d’abord aux bonnes choses dont la table regorgeait et

qu’on ne trouvait pas tous les jours, là-bas, au-delà du Danube. Ils dégustèrent ces bonnes choses lentement, tandis qu’Erika s’amusait mieux

que tous avec les serviettes en papier de soie qui lui semblaient infiniment

plus belles que les grandes serviettes en toile de la maison ; avec la

permission du garçon, elle en mit quelques-unes dans sa poche comme

souvenir ; ensuite, pendant que M. Permaneder, tout en buvant sa bière,

fumait quelques cigares noirs, et le consul, ses cigarettes, la famille resta

encore longtemps assise à bavarder. Personne ne songeait plus au départ de

M. Permaneder, et l’on ne parlait plus de l’avenir. Plutôt, on échangeait des

souvenirs, on parlait des événements politiques de ces dernières années et,

après avoir ri à s’en tenir les côtes de quelques anecdotes de 1848, que

Mme Buddenbrook tenait de son défunt mari, M. Permaneder se mit à parler

de la révolution à Munich, de Lola Montez à laquelle Mme Grünlich

s’intéressait excessivement.

Puis, quand on fut arrivé tout doucement à une heure de l’après-midi, et

qu’Erika, toute rouge, chargée de marguerites, de reines-des-prés et

d’herbes, revint avec Ida d’une course à travers champs et rappela les

« Pfeffernüsse » qu’on devait encore acheter, on se leva pour faire un petit

tour dans le village, mais pas avant que M me Buddenbrook, dont ils étaient

tous aujourd’hui les invités, n’eût réglé l’addition avec une pièce d’or d’une

valeur assez considérable.

En passant devant le restaurant, on donna l’ordre d’avancer la voiture

dans une heure ; on voulait pouvoir se reposer un peu en ville avant le

dîner ; et puis, à pas lents, car le soleil brûlait sur la poussière, ils se

dirigèrent vers les maisons basses du hameau.

Aussitôt après le pont de l’Au, tout naturellement on s’égrena en file, et

l’on conserva cet ordre pendant toute la route.

En avant, Mlle Jungmann, grâce à ses grandes enjambées, emboîtait le

pas à la petite Erika infatigable, gambadant et poursuivant des papillons

blancs ; ensuite, venaient M me Buddenbrook, Thomas et Gerda, et, en

queue, à quelque distance, M me Grünlich avec M. Permaneder. L’avant-

garde de la colonne était bruyante, la petite fille poussait des cris de joie, et

Ida lui répondait de son étrange voix de basse et de son bon rire hennissant.

Au milieu, tous les trois se taisaient : Gerda, à cause de la poussière, était

retombée dans son état de dépression nerveuse ; Mme Buddenbrook et son

fils étaient plongés dans leurs propres pensées. Derrière eux aussi, tout était

silencieux, mais en apparence seulement, car Tony et l’invité de Munich

poursuivaient à voix basse une conversation confidentielle. De quoi parlaient-ils ? De M. Grünlich. M. Permaneder avait fait cette remarque très

juste qu’Erika était une jolie et gentille enfant, mais qu’elle ne ressemblait

pas du tout à madame sa mère, à quoi Tony avait répondu :

— C’est tout à fait son père, et on peut dire que ce n’est pas à son

désavantage ; extérieurement, Grünlich était un gentleman, c’est vrai. Il

avait des favoris d’un blond doré, tout à fait particuliers ; je n’en ai jamais

vu de semblables.

Et puis, bien que chez les Niederpaur, à Munich, Tony eût déjà conté tout

au long l’histoire de son mariage, il s’enquit encore, avec un clignement

d’yeux compatissant, de tous les détails de la faillite.

— C’était un méchant homme, monsieur Permaneder, sans quoi père ne

m’aurait jamais reprise, vous pouvez m’en croire. Tous les hommes sur

Terre n’ont pas bon cœur, la vie me l’a appris, voyez-vous, si jeune que je

sois, pour une personne veuve ou à peu près depuis dix ans. Il était

méchant, et Kesselmeyer, son banquier, qui de plus n’avait pas plus de

cervelle qu’un jeune chien, était encore plus méchant. Mais cela ne veut pas

dire que je me considère moi-même comme un ange n’ayant aucun tort…

Comprenez-moi bien ; Grünlich me négligeait, et quand parfois il s’asseyait

auprès de moi, il lisait son journal ; il me mystifiait et me laissait toujours à

Eimsbüttel parce que j’aurais pu apprendre en ville dans quel bourbier il se

trouvait. Je ne suis qu’une faible femme, j’ai mes défauts et je suis bien sûre

de ne pas m’y être prise comme il fallait. Par exemple, j’ai donné à mon

mari des motifs de soucis et de plaintes par ma frivolité, mon besoin de

gaspiller et d’avoir de nouvelles robes de chambre… Mais je puis ajouter

que j’ai une excuse ; quand je me suis mariée, j’étais une enfant, une oie,

une petite sotte. Croiriez-vous, par exemple, que je n’ai appris que peu de

temps avant mes fiançailles que les lois fédérales sur l’Université et la

presse avaient été modifiées quatre ans auparavant ?… De jolies lois,

d’ailleurs… Ah ! oui, c’est vraiment triste de ne pouvoir recommencer sa

vie, on s’y prendrait plus adroitement.

Elle se tut et fixa impatiemment le chemin à ses pieds ; elle venait de lui

fournir, non sans adresse, un moyen de faire sa demande, car elle était bien

loin de considérer comme impossible de recommencer une nouvelle vie, et

n’excluait pas l’espoir d’un second mariage. Mais M. Permaneder laissa

passer l’occasion et se contenta de taper sur M. Grünlich en termes très

violents, tandis que la mouche se hérissait sur son petit menton rond.

— Ce lâche individu, ce dégoûtant personnage ! Si je le tenais, ce chien

insolent, il recevrait une bonne raclée, je ne vous dis que cela…

— Fi donc, monsieur Permaneder, cessez. Nous devons pardonner et

oublier ; le Seigneur a dit : « La vengeance m’appartient… » Demandez à

mère. Dieu me garde ! je ne sais où Grünlich se trouve et ce qu’il est

advenu de lui ; mais je lui souhaite tout le bien possible, même s’il ne l’a

pas mérité.

Ils étaient arrivés au village et se trouvaient devant une petite maison

basse, celle du boulanger. Presque sans le savoir, ils s’étaient arrêtés et, sans

s’en rendre compte, le regard absent, ils avaient vu disparaître, en se

courbant sous la porte basse de la boutique, Erika, Ida, Mme Buddenbrook,

Thomas et Gerda, tant ils étaient plongés dans leur conversation, bien qu’ils

n’eussent tenu jusque-là que des propos vains et superflus.

À côté d’eux courait une haie au-delà de laquelle s’étendait une étroite

plate-bande où poussaient quelques pieds de réséda ; Mme Grünlich, la tête

penchée et un peu rouge, labourait la terre meuble et noire de la pointe de

son ombrelle.

M. Permaneder, dont le petit chapeau à barbe de chamois était descendu

sur le front, se tenait tout près d’elle et bêchait également le parterre avec la

pointe de sa canne. Lui aussi penchait la tête, mais ses petits yeux bleu clair

envahis par la graisse étaient devenus tout brillants et même un peu rouges

et la regardaient de bas en haut avec un mélange de résignation, de tristesse

et d’attente ; sa moustache effrangée sur sa bouche avait la même

expression.

— Et maintenant, nous avons une sacrée peur du mariage et nous ne

voulons pas recommencer, hein, s’pas, madame Grünlich ?

Comme c’est maladroit ! pensa-t-elle. Faut-il répondre par l’affirmative ?

Elle répondit :

— Oui, cher monsieur Permaneder, je l’avoue franchement, ce sera dur

pour moi de donner encore à quelqu’un ma parole pour la vie ; je suis

renseignée, vous savez, je sais que c’est une décision terriblement grave…

et j’aurais besoin pour cela de la ferme conviction d’avoir affaire à un

homme vraiment honnête, à un homme noble, à un homme de cœur.

Là-dessus, il se permit de lui demander si elle le considérait comme tel, à

quoi elle répondit :

— Oui, monsieur Permaneder, je vous considère comme tel.

Ensuite, quelques mots brefs furent prononcés à voix basse ; ils

contenaient la promesse de mariage ainsi que la permission pour

M. Permaneder de s’adresser, une fois de retour, à M me Buddenbrook et à

Thomas.

Quand les autres membres de la société reparurent, chargés de gros

cornets de « Pfeffernüsse », le consul évita, par discrétion, de regarder le

couple, qui était visiblement très embarrassé. M. Permaneder n’essayait pas

de le cacher, et Tony avait pris le masque d’une dignité presque

majestueuse. On se hâta de regagner la voiture, le ciel s’était couvert et des

gouttes commençaient à tomber.

Comme Tony l’avait supposé, après la venue de M. Permaneder, son

frère avait pris des renseignements précis sur sa situation, et il avait été

informé que X. Noppe et Cie était une maison à moyens un peu limités,

mais tout à fait sérieuse, obtenant, en collaboration avec la brasserie dirigée

par M. Niederpaur, de jolis bénéfices qui, ajoutés aux 17 000 thalers de

Tony et à la part de M. Permaneder, suffiraient pour défrayer une bonne vie

bourgeoise et sans luxe. Mme Buddenbrook en fut informée et dans un long

conciliabule entre elle, M. Permaneder, Antonie et Thomas, qui eut lieu le

soir même des fiançailles dans le salon aux paysages, toutes les questions

furent réglées sans aucune difficulté ; de même en ce qui concernait la petite

Erika qui, sur le désir de Tony et avec l’approbation touchante de son

fiancé, devait également venir habiter avec eux à Munich.

Deux jours après, le marchand de houblon partit parce que, autrement,

« Noppe allait l’engueuler », mais dès le mois de juillet Mme Grünlich se

rencontra avec lui dans sa ville natale, en compagnie de Tom et de Gerda,

avec qui elle allait passer à Kreuth quatre ou cinq semaines pendant que

Mme Buddenbrook, Erika et Ida Jungmann resteraient au bord de la

Baltique. D’ailleurs, les deux couples eurent l’occasion de visiter à Munich

la maison que M. Permaneder allait acheter dans la Kaufingerstrasse, tout

près de Niederpaur, et dont il pensait louer la plus grande partie : une vieille

maison, très bizarre, avec un étroit escalier montant tout droit au premier

étage comme une échelle de Jacob, aussitôt derrière la porte d’entrée, sans

palier, sans tournant. En traversant un corridor au premier, on accédait aux

chambres du devant.

À la mi-août, Tony revint pour se consacrer pendant les semaines

suivantes à la confection de son trousseau. Il restait encore, il est vrai, bien

des choses de l’époque de son premier mariage, mais il fallait les compléter par de nouveaux achats, et un beau jour, de Hambourg, d’où l’on faisait

venir beaucoup de choses, on vit arriver même une robe de chambre…

garnie non pas de velours, cette fois, mais de nœuds de laine.

Vers la fin de l’automne, M. Permaneder débarqua dans la Mengstrasse :

on ne voulait pas faire traîner plus longtemps les choses. Les cérémonies du

mariage se passèrent exactement comme Tony s’y attendait et elle n’avait

pas souhaité qu’il en fût autrement. On ne se mit pas en frais.

— Laissons la pompe de côté, dit le consul, tu es de nouveau mariée,

c’est tout simplement comme si tu n’avais jamais cessé de l’être.

On envoya seulement quelques faire-part… mais Mme Grünlich avait

veillé à ce que Julie Möllendorpf, née Hagenström, en reçût un. Il ne fut pas

question d’un voyage de noces, car, sans compter que M. Permaneder

redoutait « tout ce tracas » et que Tony revenait d’une villégiature d’été, le

voyage de Lubeck à Munich était assez long par lui-même.

Le mariage fut célébré, cette fois-ci, non pas dans la galerie à colonnes,

mais à l’église Sainte-Marie. Il eut lieu dans la plus stricte intimité. Tony

portait avec dignité des fleurs d’oranger, au lieu de myrte, et le pasteur

Kölling fit une petite allocution d’une voix plus faible qu’autrefois, mais

toujours en termes énergiques, sur la tempérance.

Christian vint de Hambourg, vêtu avec élégance, l’air un peu fatigué,

mais joyeux ; il raconta que ses affaires avec Burmeester étaient

« épatantes », déclara que Clothilde et lui ne se marieraient sans doute que

« là-haut », bien entendu, « chacun pour soi » et arriva en retard à l’église,

ayant rendu auparavant une petite visite au cercle. L’oncle Justus, très ému,

se montra comme toujours généreux et grand seigneur en gratifiant les

nouveaux époux d’un surtout de table en argent massif et de toute beauté.

Sa femme et lui se privaient de manger à la maison, la faible mère payait

avec l’argent du ménage les dettes de Jakob, le fils répudié et déshérité, qui,

d’après les on-dit, se trouvait pour l’instant à Paris. Les dames

Buddenbrook de la Grand-Rue firent cette remarque :

— Là, espérons que cela tiendra, cette fois-ci.

Le plus désagréable était de devoir mettre en doute si réellement elles le

souhaitaient. Cependant, Sesemi Weichbrodt se dressa sur la pointe de ses

pieds, baisa sur le front la nouvelle M me Permaneder et dit très

cordialement :

— Sois huruse, ma bonne onfont.