Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 66 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre II

— Merci beaucoup, Grobleben ! C’est bien trop beau ! Elles ont dû vous

coûter cher, vieux ! Et un pareil discours, il y a longtemps que je n’en ai

plus entendu !… Voilà ! Amusez-vous bien avec ceci !

Et le consul, lui mettant la main sur l’épaule, lui présente un écu.

— Eh bien ! mon brave homme, dit la vieille Mme Elisabeth, aimez-vous

votre Sauveur, vous aussi ?

— Je l’aime de tout mon cœur, madame, bien vrai !…

Et Grobleben reçoit d’elle un nouvel écu, puis un troisième de

Mme Permaneder, sur quoi il se retire avec force plongeons, remportant en

pensée les roses – si tant est qu’elles ne gisent point effeuillées sur le

tapis…

… Maintenant, le bourgmestre a pris congé – le consul l’a reconduit

jusqu’à sa voiture – et c’est le signal du départ pour les autres hôtes, car

Gerda Buddenbrook a besoin de ménagements. Le silence se fait dans

l’appartement. Mme Elisabeth, Tony, Erika et Mlle Jungmann restent les

dernières.

— Écoutez, Ida, dit le consul, voici à quoi j’ai pensé, d’accord avec ma

mère : vous nous avez tous soignés autrefois, et lorsque le petit Johann aura

quelques années de plus… – pour le moment il a encore sa nourrice, après il

lui faudra sans doute une bonne d’enfant – consentirez-vous à vous installer

chez nous ?

— Oui, oui, monsieur le consul, et si madame n’y voit pas

d’inconvénient…

Gerda, elle aussi, est satisfaite de ce projet, et la proposition est dès

maintenant chose acceptée. Mais sur le point de franchir la porte,

Mme Permaneder se retourne encore. Elle revient vers son frère, le baise sur

les deux joues et dit :

— C’est un beau jour, Tom ! Je suis heureuse comme je ne l’ai été depuis

des années ! Nous autres, Buddenbrook, nous n’avons pas encore dit notre

dernier mot, grâce à Dieu ! Si quelqu’un le croit, il se trompe lourdement !

Maintenant que le petit Johann est là – oh ! la bonne inspiration de l’avoir

appelé Johann, lui aussi ! – il me semble qu’une ère nouvelle commence

pour nous tous.

 

CHAPITRE II

Christian Buddenbrook, copropriétaire de la maison H.C.T. Burmeester

et Cie, de Hambourg, tenant à la main son chapeau gris, dernier genre, et sa

canne jaune à buste de nonne, entra dans le petit salon de son frère qui lisait

auprès de Gerda. C’était le soir du baptême, à neuf heures et demie.

— Bonsoir, dit Christian. Écoute, Thomas, je viens te demander une

entrevue pressante… Excusez-moi, Gerda… C’est urgent, Thomas.

Ils passèrent dans la salle à manger pleine d’ombre. Le consul alluma

l’une des appliques à gaz, puis se prit à examiner son frère. Il ne pressentait

rien de bon. Depuis les premières salutations, il n’avait pas encore eu

l’occasion de parler à Christian ; mais il l’avait observé avec attention au

cours de la cérémonie et s’était rendu compte qu’il manifestait une gravité,

une inquiétude inaccoutumées et qu’il avait même, pendant l’allocution du

pasteur Pringsheim, quitté le hall quelques minutes pour des motifs

inconnus…

Thomas ne lui avait plus adressé une ligne depuis ce jour où, à

Hambourg, Christian avait reçu de ses mains, pour couvrir certaines dettes,

dix mille marks à valoir sur son héritage.

— Tu n’as qu’à continuer, avait dit le consul, et tu auras bientôt vu ton

dernier sou. Quant à moi, j’espère ne pas te rencontrer de sitôt sur mon

chemin. Durant toutes ces années, tu as soumis mon affection à de rudes

épreuves…

Pourquoi venait-il à présent ? Il fallait qu’il fût poussé par un mobile

impérieux…

— Eh bien ? demanda le consul.

— Voilà, je suis à bout, répondit Christian, se laissant tomber de guingois

sur une des chaises à haut dossier rangées autour de la table, et plaçant entre

ses maigres genoux son chapeau et sa canne.

— M’est-il permis de demander de quoi tu es à bout, maintenant, et ce

qui t’amène ici ? dit le consul qui était resté debout.

— Je suis à bout… répéta Christian, tournant sa tête de droite et de

gauche, d’un air terriblement grave et inquiet, tandis que ses petits yeux

ronds et enfoncés roulaient sans discontinuer.

Il avait maintenant trente-trois ans, mais en accusait beaucoup plus. Sa

chevelure rousse était si clairsemée que déjà la boîte crânienne apparaissait

complètement à nu. Au-dessus de ses joues profondément creusées, les

pommettes saillaient, proéminentes, et, dans leur intervalle, s’arquait, nue,

décharnée, vaste, l’énorme gibbosité de son nez…

— … Si ce n’était que cela… poursuivit-il – et sa main descendait le

long de son côté gauche sans le toucher – … ce n’est pas une douleur, c’est

un tourment, vois-tu, un tourment éternel, indéfinissable. Le docteur

Drögemuller, de Hambourg, m’a déclaré que, de ce côté-là, tous mes nerfs

étaient trop courts… Imagine : chez moi, tous les nerfs du côté gauche sont

trop courts ! C’est si étrange ! Il me semble parfois que là, à cet endroit, une

crampe, une paralysie va immanquablement se produire, une paralysie

inguérissable… Tu ne peux t’en faire une idée… Pas un soir je ne m’endors

tranquille. Je sursaute parce que, soudain, mon cœur s’arrête de battre et

que je suis pris d’une terreur absolument épouvantable… Et ça ne m’arrive

pas une fois, mais bien dix, avant que je m’endorme. Je ne sais pas si tu

connais cette sensation… Je vais te la décrire dans toute son exactitude…

c’est…

— Laisse donc, jeta froidement le consul, je ne présume pas que tu sois

venu ici pour me raconter des histoires de ce genre ?

— Non, Thomas, s’il n’y avait que cela… Mais il n’y a pas que cela ! Il

y a mon commerce… Maintenant, je suis à bout…

— Tu as encore fait de mauvaises affaires ?

Le consul ne tressaillit même pas, il ne souffla plus mot. Il posa sa

question avec le plus grand calme, regardant son frère de biais avec une

froideur pleine de lassitude.

— Oui, Thomas. Et, à parler franc – cela n’a d’ailleurs aucune espèce

d’importance – jamais mes affaires n’ont été en ordre, pas même après ton

avance de dix mille marks, tu le sais bien… Ils n’ont servi qu’à m’épargner

une faillite imminente. Voici la chose : peu de temps après, j’ai encore

perdu de l’argent sur le café… puis dans la banqueroute d’Anvers… C’est

la vérité. Mais ensuite, j’ai arrêté les frais et me suis tenu tranquille.

Pourtant, il faut bien vivre… et maintenant il y a des traites, d’autres

dettes… cinq mille thalers… Ah ! tu ne sais pas jusqu’où je suis tombé ! Et

avec tout cela, ce tourment…

— C’est ce que tu appelles te tenir tranquille ? cria le consul hors de lui.

En ce moment, il était sur le point de perdre la maîtrise de lui-même.

— Tu as laissé le chariot embourbé et tu es allé te divertir ailleurs !

Penses-tu que je ne vois pas d’ici la vie que tu as menée au théâtre, au

cirque, dans les cercles avec des femmes de rien ?

— C’est à Aline que tu fais allusion ? Ce sont des choses que tu ne

comprends pas, Thomas, et c’est peut-être mon malheur de les comprendre trop. Sur ce point, tu as raison : il m’en a coûté trop cher, et il m’en coûtera

encore pas mal, car laisse-moi te le dire… nous sommes ici entre frères : le

troisième enfant, cette petite fille qui est là depuis six mois… eh bien ! elle

est de moi.

— Imbécile !

— Ne dis pas cela, Thomas. Il te faut être juste, même dans ton

ressentiment, envers elle et envers… Pourquoi ne serait-elle pas de moi ? Et

Aline n’est pas du tout une femme de rien ; tu n’as pas le droit d’avancer

une chose pareille. Il ne lui est aucunement indifférent de vivre avec le

premier venu. Elle a de si bonnes intentions qu’elle a rompu à cause de moi

avec le consul Holm qui a beaucoup plus d’argent que moi… Quelle

créature magnifique, Thomas ! Tu ne saurais t’en faire une idée ! Et quelle

santé ! quelle belle santé !… répéta Christian, rapprochant de son visage la

paume de sa main aux doigts crispés, par un geste qui lui était habituel

quand il parlait de « That’s Maria » et du vice à Londres.

« Si tu voyais ses dents quand elle rit ! Je n’en ai pas rencontré de

pareilles dans le monde entier, à Valparaiso pas plus qu’à Londres… Jamais

je n’oublierai le soir où je l’ai connue… chez Uhlich, dans le cabinet où

l’on déguste les huîtres… Elle était alors la maîtresse du consul Holm. Moi,

j’ai un peu causé avec elle, je lui ai fait quelques amabilités… Et après,

lorsqu’elle a été à moi… Voui, Thomas ! Voilà qui vous bouleverse

autrement que de réussir une affaire… Mais tu n’aimes pas ces histoires-

là… Va, je le vois bien sur ton visage. Et d’ailleurs, c’est fini. Maintenant je

vais lui dire adieu, bien qu’il me faille rester en relation avec elle à cause de

l’enfant… Je vais régler toutes mes dettes à Hambourg et puis boucler.

Maintenant, je suis à bout… J’ai parlé à mère et elle veut bien m’avancer

les quinze mille thalers qui me permettront d’arranger mes affaires. Tu es

d’accord sur ce point, n’est-ce pas ? Car il vaut mieux entendre dire tout

simplement : “Christian Buddenbrook liquide et part pour l’étranger”, que

de me voir faire banqueroute ; tu es bien de mon avis ? De fait, je veux

retourner à Londres, Thomas, je veux trouver une place à Londres.

Travailler à mon compte ne me vaut rien, c’est de plus en plus évident.

Cette responsabilité… Un employé rentre sans souci, le soir, au logis… Et

je me suis plu à Londres… As-tu quelque chose à objecter ?

Pendant toutes ces explications, le consul tournait le dos à son frère, et

les mains dans les poches de son pantalon, traçait du pied des figures sur le

parquet.