Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 57 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre IV

veux en faire un usage sérieux et raisonnable. Il ne manque pas, à

Hambourg ou ailleurs, de maisons de commerce sûres, mais à ressources

limitées, qui auraient l’emploi d’une augmentation de capital et dans

lesquelles tu pourrais entrer comme associé… Réfléchissons à la chose,

chacun de notre côté et, à l’occasion, parlons-en à mère. J’ai à faire pour

l’instant et tu pourrais, en attendant, mettre à jour, je t’en prie, la

correspondance anglaise. Que penses-tu, par exemple, de

H.C.T. Burmeester et Cie, à Hambourg, lui demanda-t-il encore dans le

vestibule, exportations et importations ? Je connais l’homme. Je suis

persuadé qu’il sauterait sur l’occasion.

C’était à la fin de mai 1857. Au commencement de juin, Christian partit

pour Hambourg, par Buchen. Une grosse perte pour le cercle, le théâtre, le

Tivoli et tous les fêtards de la ville. Tous les noceurs, et parmi eux le

docteur Gieseke et Peter Döhlmann, vinrent lui faire leurs adieux à la gare

et lui apportèrent des fleurs ou des cigares, en riant à gorge déployée, en

souvenir sans doute de toutes les histoires que Christian leur avait débitées.

À la fin, le docteur Gieseke, l’avoué, au milieu d’un enthousiasme général,

épingla sur le pardessus de Christian une décoration de cotillon en papier

doré. Cette décoration provenait d’une maison dans le voisinage du port, un

hôtel qui, le soir, allumait une lanterne rouge au-dessus de la porte d’entrée,

lieu de réunion sans contrainte où régnait toujours la gaieté. Cette

décoration fut accordée à Christian Buddenbrook pour services

exceptionnels.

 

CHAPITRE IV

 

On sonna à la porte d’entrée et, suivant sa nouvelle habitude,

Mme Grünlich apparut sur le palier pour regarder par-dessus la rampe laquée

de blanc ce qui se passait en bas dans le vestibule. À peine avait-on ouvert

la porte qu’elle se pencha davantage et se rejeta d’un mouvement brusque

en arrière ; puis, appuyant d’une main son mouchoir sur la bouche et de

l’autre relevant ses jupes, elle grimpa rapidement l’escalier, penchée en

avant. Dans l’escalier du second étage, elle rencontra M lle Jungmann, à qui

elle chuchota quelque chose d’une voix mourante, et Ida, dans sa frayeur joyeuse, répondit en polonais quelque chose qui sonnait à peu près comme

« Meiboschekochhanne[28] » !

Pendant ce temps, Mme Buddenbrook, installée dans le salon aux

paysages, munie de deux grandes aiguilles en bois, tricotait un châle ou une

couverture, ou quelque objet du même genre. Il était onze heures du matin.

Tout à coup, la femme de chambre traversa la galerie à colonnes, frappa

à la porte vitrée et, de son pas traînant, vint lui remettre une carte de visite.

Mme Buddenbrook ajusta ses lunettes, car elle portait toujours des lunettes

pour travailler, et lut, puis elle leva les yeux vers le visage rouge de la

soubrette, relut encore et la regarda à nouveau. Enfin, elle dit d’un ton

aimable et décidé :

— Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’est-ce que cela signifie ?

Sur la carte était imprimé : « X. Noppe et Cie », mais « X. Noppe », ainsi

que « et » avaient été barrés au crayon bleu, de sorte qu’il ne restait plus

que le mot « C ie ».

— Hé, m’ame, dit la soubrette en patois, c’est un monsieur, mais il ne

parle pas allemand et ce qu’il est cocasse !

— Prie ce monsieur d’entrer, dit Mme Buddenbrook, comprenant que

c’était le « Cie » qui désirait entrer.

La bonne s’en fut. Aussitôt, la porte vitrée s’ouvrit et livra passage à un

personnage trapu, qui s’arrêta un instant dans le fond sombre de la pièce et

fit entendre un son traînant qui semblait vouloir dire : « J’ai bien

l’honneur… »

— Bonjour, fit Mme Buddenbrook. Voulez-vous vous approcher ?

Ce disant, elle appuya légèrement la main sur le coussin du canapé, se

leva un peu, ne sachant pas s’il était indiqué de se lever tout à fait.

— Je prends la liberté…, répondit le monsieur sur un ton chantant et

traînant.

Il avança de deux pas, incliné poliment, et s’arrêta de nouveau, regardant

autour de lui, comme s’il cherchait quelque chose. Cherchait-il un siège

pour s’asseoir ou un endroit pour poser son chapeau et sa canne ? Il avait

gardé les deux, et sa canne était ornée d’un pommeau de corne en forme de

griffe, qui avait bien, à lui seul, un pied et demi de long.

C’était un homme de quarante ans, corpulent, aux membres courts. Il

portait un pardessus ouvert en loden brun, un gilet clair à fleurs couvrait son

ventre en décrivant une courbe molle et sur ce gilet s’étalait une chaîne de

montre en or avec un véritable bouquet, toute une collection de breloques en corne, en os, en argent, en corail ; avec cela, un pantalon d’une couleur

imprécise, gris verdâtre, trop court et taillé dans une étoffe excessivement

raide, car les bords formaient un cercle rigide autour des tiges des bottes,

courtes et larges. Une moustache d’un blond pâle, clairsemée, en forme de

frange, donnait à cette tête ronde comme une boule, au nez enfoncé, aux

cheveux rares et mal peignés, l’air d’un phoque. La « mouche » que cet

étranger avait entre le menton et la lèvre inférieure était, à l’encontre de la

moustache, un peu hérissée. Les joues étaient extraordinairement grosses,

grasses, soufflées et remontaient jusqu’aux yeux qui n’étaient plus que deux

petites fentes bleu clair avec de petites rides aux coins. Tout ceci donnait à

ce visage bouffi une expression mêlée de courroux et de bonhomie, gauche

et touchante à la fois. Sous son petit menton tout droit, le cou goitreux, qui

n’aurait pu supporter de grand faux col raide, était serré dans une étroite

cravate blanche. Le bas du visage, la tête, la nuque, les joues et le nez, tout

s’emboîtait, boudiné et informe, l’un dans l’autre. Toute la peau du visage

était, par suite de ces bouffissures, tendue à l’excès et présentait à différents

endroits, comme à l’attache du lobe de l’oreille et des deux côtés du nez,

une rougeur écailleuse. Dans une de ses mains courtes, blanches et grasses,

ce monsieur tenait sa canne, dans l’autre un petit chapeau tyrolien vert, orné

d’une barbe de chamois.

Mme Buddenbrook avait ôté ses lunettes et s’appuyait à nouveau sur le

sofa, à demi levée.

— En quoi puis-je vous être utile ? dit-elle d’un ton poli mais ferme.

Alors le monsieur, d’un geste décidé, posa son chapeau et sa canne sur

l’harmonium, frotta avec satisfaction ses mains enfin libres, fixa sur

Mme Buddenbrook le regard de ses petits yeux clairs, tout gonflés, et dit en

patois munichois :

— Je demande bien pardon à madame pour cette carte. Je n’en avais pas

d’autre sous la main. Mon nom est Permaneder, Aloïs Permaneder, de

Munich. Peut-être madame a-t-elle déjà entendu prononcer mon nom par

madame sa fille…

Tout ceci était dit d’une voix forte, avec un accent un peu vulgaire, dans

un dialecte rude, plein de contractions brusques, accompagné d’un

clignotement familier des petites fentes des yeux et qui signifiait : « Nous

nous comprenons, n’est-ce pas ? »

Mme Buddenbrook s’était levée tout à fait et lui tendit les mains, la tête

un peu inclinée :

— Monsieur Permaneder ! C’est vous ? Certainement, ma fille nous a

parlé de vous. Je sais combien vous avez contribué à lui rendre son séjour à

Munich agréable et amusant… Et vous voilà égaré dans notre ville ?

— Hein ! voyez un peu, dit M. Permaneder en se laissant choir près de

Mme Buddenbrook, dans le fauteuil qu’elle lui avait indiqué d’un geste

élégant, et il se mit à frotter tout à son aise ses cuisses courtes et rondes.

— Plaît-il ? demanda Mme Buddenbrook.

— S’pas ? vous en êtes ébaubie ! reprit M. Permaneder en cessant de se

frotter les genoux.

— C’est gentil ! fit Mme Buddenbrook sans comprendre, et avec une

satisfaction feinte, les mains sur les genoux, elle se renfonça dans son

canapé.

Mais M. Permaneder s’en aperçut, il se pencha en avant, décrivit, Dieu

sait pourquoi, des cercles en l’air et dit de toute sa force :

— Et madame en est… toute chose ?

— Oui, oui, mon cher monsieur Permaneder, c’est ça ! reprit

Mme Buddenbrook joyeusement, et après ces mots il y eut un moment de

silence.

Pour le combler, M. Permaneder dit en gémissant et avec un soupir :

— C’est une croix !

— Hein ? plaît-il ? demanda Mme Buddenbrook en glissant ses yeux

clairs un peu de côté.

— C’est une croix ! répéta M. Permaneder très haut et avec un accent

vulgaire.

— Très gentil ! dit Mme Buddenbrook conciliante, et ainsi ce point fut

liquidé.

« Peut-on vous demander, ajouta-t-elle, quel motif vous a conduit si loin,

cher monsieur ? De Munich jusqu’à chez nous, c’est un long voyage !…

— Une petite affaire, dit M. Permaneder en tournant sa petite main en

l’air, une petite affaire avec la brasserie Walkmühle !

— Ah ! c’est juste, vous êtes marchand de houblon, cher monsieur

Permaneder. Noppe et Cie, n’est-ce pas ? Soyez assuré que j’ai entendu mon

fils parler à différentes reprises de votre maison de commerce, et je n’en ai

entendu dire que du bien, dit Mme Buddenbrook poliment.

Mais M. Permaneder fit un geste pour arrêter ce compliment :

— C’est bon ! Il n’est pas question de cela ! Ah ! non ! La principale

raison, c’est que j’ai toujours eu le désir de présenter mes hommages à madame et de revoir Mme Grünlich. C’est un motif suffisant pour ne pas

craindre ce voyage !

— Je vous remercie de tout cœur, dit Mme Buddenbrook en lui tendant

encore une fois la main, la paume en l’air. Mais à présent il faut avertir ma

fille, ajouta-t-elle.

Elle se leva et alla tirer le cordon de sonnette brodé, à côté de la porte

vitrée.

— Oui, sacré tonnerre du ciel, j’en aurai une joie ! s’écria

M. Permaneder, et il se tourna avec son fauteuil vers la porte.

Mme Buddenbrook dit à la soubrette :

— Prie Mme Grünlich de descendre, ma petite !

Puis elle revint s’asseoir sur le canapé, et M. Permaneder se retourna

alors avec son fauteuil.

— J’en aurai une joie… répétait-il d’un air absent en contemplant les

tentures, les meubles et le grand encrier de Sèvres sur le secrétaire.

Ensuite, il dit plusieurs fois :

— Quelle croix c’est ! C’est une vraie croix ! en se frottant le genou et

en soupirant profondément sans cause apparente.

Cela remplit le temps jusqu’à l’arrivée de Mme Grünlich.

Elle avait sans aucun doute fait un brin de toilette, mis un corsage clair et

arrangé sa coiffure. Son visage était plus frais et plus joli que jamais. La

pointe de sa langue jouait malicieusement dans un coin de sa bouche.

À peine était-elle entrée que M. Permaneder se leva d’un bond et alla au-

devant d’elle, débordant d’enthousiasme. Tout en lui s’agitait. Il s’empara

de ses deux mains, les secoua en s’écriant :

— Enfin, voilà Mme Grünlich, que Dieu vous garde ! Et comment vous

êtes-vous portée ? Qu’est-ce que vous avez fait tout ce temps là-haut dans le

Nord ? Jésus-Marie ! Je suis fou de joie ! Bon Dieu, ce qu’on s’est bien

amusé, hein ? mille tonnerres ! et voilà qu’on se retrouve ! Maintenant,

dites-moi, qui l’aurait cru…

Tony de son côté aussi le salua avec une grande vivacité ; elle approcha

une chaise et se mit à parler des semaines passées à Munich. La

conversation se poursuivait sans entraves, et Mme Buddenbrook la suivait en

encourageant M. Permaneder d’un signe de tête indulgent, traduisant telle

ou telle expression en bon allemand et, chaque fois, satisfaite, se renfonçant

dans son canapé.

M. Permaneder dut expliquer de nouveau à Mme Antonie la raison de sa

présence, mais il attacha si peu d’importance à cette « petite affaire » avec

la brasserie qu’il parut, au fond, n’avoir rien à faire en ville. Par contre, il

s’enquit avec intérêt de la seconde fille, ainsi que des fils de

Mme Buddenbrook et regretta bien haut l’absence de Clara et de Christian,

ayant toujours eu le désir de faire la connaissance de « toute la famille ».

Il s’exprima d’une façon très vague sur la durée de son séjour, et lorsque

Mme Buddenbrook fit cette remarque :

— J’attends à tout instant mon fils pour le déjeuner ; monsieur

Permaneder, faites-nous le plaisir de manger un morceau avec nous…

Il accepta cette invitation avant même qu’elle fût complètement formulée

et avec un empressement tel qu’il semblait l’avoir attendue.

Le consul entra. Il avait trouvé la salle du déjeuner déserte et venait en

hâte, dans sa tenue de bureau, un peu fatigué et accablé de travail, casser la

croûte. À peine avait-il aperçu la silhouette étrangère de l’invité, ses

énormes breloques et sa jaquette de loden, ainsi que la barbe de chamois sur

l’harmonium qu’il leva la tête, attentif, et à peine le nom qu’il avait entendu

si souvent de la bouche de M me Antonie eût-il été prononcé qu’il jeta un

rapide coup d’œil sur sa sœur et salua M. Permaneder avec l’amabilité la

plus séduisante. Il ne s’assit pas tout de suite. On descendit tout d’abord à

l’entresol, où M lle Jungmann avait mis le couvert et fait chanter le samovar,

un véritable samovar, cadeau du pasteur Tiburtius et de sa femme.

— On ne se prive de rien ! dit M. Permaneder en s’asseyant et en

regardant le choix des plats froids sur la table.

De temps à autre, il usait de ces formules familières.

— Ce n’est pas précisément de la bière du Hofbräu, monsieur

Permaneder, mais malgré tout cela se boit mieux que la bière d’ici.

Et le consul lui versa du porter noir et mousseux qu’il buvait d’ordinaire

à ce petit repas.

— En vous remerciant bien, compère, dit M. Permaneder, tout en

mâchant, et sans apercevoir le regard épouvanté que lui jeta Mlle Jungmann.

Il buvait le porter avec tant de réticence que Mme Buddenbrook fit

monter une bouteille de vin rouge ; visiblement rasséréné, il se remit à

causer avec Mme Grünlich. À cause de son gros ventre, il se carrait à

quelque distance de la table, les jambes très écartées, et souvent il laissait

pendre sur le dossier de sa chaise un de ses bras courts à la main blanche et

potelée, tandis qu’il écoutait les discours et les réponses de Tony, sa grosse tête à la moustache de phoque un peu inclinée, avec une expression mi-

béate, mi-contrariée et un clignotement naïf de ses petits yeux à peine

fendus.

Avec des gestes délicats, elle lui découpa les poissons frits auxquels il

n’était pas accoutumé et ne se priva pas de faire telle ou telle considération

sur la vie :

— Mon Dieu ! comme c’est triste, monsieur Permaneder, que tout ce

qu’il y a de beau et de bon dans la vie passe si vite ! dit-elle à propos de son

séjour à Munich.

Elle posa un instant sa fourchette et son couteau en levant les yeux au

ciel. D’ailleurs, elle faisait, par-ci par-là, des tentatives aussi comiques

qu’infructueuses de parler le dialecte munichois. Pendant le repas, on

frappa, et le commis du bureau remit un télégramme. Le consul le lut tout

en faisant glisser lentement entre ses doigts la longue pointe de sa

moustache, et bien qu’on vît qu’il était très occupé du contenu de sa

dépêche, il demanda d’un ton léger :

— Comment vont les affaires, monsieur Permaneder ? C’est bien, dit-il

aussitôt au commis, et le jeune homme disparut.

— Mon Dieu, compère, répliqua M. Permaneder, et il se tourna vers le

consul avec toute la gaucherie d’un homme dont le cou est gros et raide, en

laissant pendre un bras au dossier de la chaise. Que peut-on dire ? c’est une

vraie misère ! Munich, voyez-vous…

Il prononçait le nom de sa ville natale toujours d’une telle façon qu’il

fallait deviner ce qu’il voulait dire.

— Munich n’est pas une ville commerçante. Chacun veut sa tranquillité

et sa chope de bière. Et on ne lit pas une dépêche à table, ça ne se fait pas.

Ici, dans le Nord, on a autrement de cran, sacredieu ! Je vous remercie bien,

je boirai volontiers encore un petit verre… Quelle croix ! Mon associé

Noppe a toujours voulu s’installer à Nuremberg, à cause de la Bourse et de

l’esprit d’entreprise… mais moi je ne quitterai pas mon Munich. Je ne le

ferai pas. Quelle croix ! Voyez, nous avons cette satanée concurrence ; et

l’exportation, il y a de quoi rire ! Même en Russie, ils vont commencer

prochainement à planter du houblon.

Soudain, il jeta au consul un regard d’une vivacité extraordinaire et dit :

— D’ailleurs… je ne veux pas dire, compère, que ce n’est pas une bonne

petite affaire ! Nous faisons de l’argent avec la brasserie par actions dont

Niederpaur est le directeur, vous savez. C’était une toute petite société, mais nous leur avons accordé un crédit et fourni de l’argent liquide à 4 % sur

hypothèque, pour agrandir leurs bâtiments… Et maintenant nous faisons

pour le mieux et nous avons un chiffre d’affaires et un bénéfice annuels qui

peuvent aller ! conclut M. Permaneder.

Il refusa en remerciant cigarette et cigare, sortit de sa poche, avec la

permission de la société, sa pipe à longue tête en corne et, enveloppé d’une

fumée épaisse, il engagea avec le consul une conversation d’affaires qui

glissa ensuite sur le terrain politique, sur les rapports entre la Prusse et la

Bavière, sur le roi Maximilien et l’empereur Napoléon, une conversation

que M. Permaneder émaillait çà et là d’expressions tout à fait

incompréhensibles et dont il remplissait les vides par des exclamations sans

rapports apparents avec le sujet, comme : « C’en est une misère ! » ou bien

« En voilà des histoires ! »

Mlle Jungmann, même quand elle avait un morceau dans la bouche, en

oubliait de manger, tant elle était étonnée et interdite, regardait l’invité de

ses yeux bruns et brillants, tenant, à son habitude, son couteau et sa

fourchette la pointe en l’air en les agitant tous deux. Jamais ces murs

n’avaient encore entendu proférer de tels sons et jamais ils n’avaient été

remplis d’une fumée de pipe semblable ; un tel sans-gêne, allié à tant

d’agréable laisser-aller, leur était inconnu.

Après s’être informée des luttes auxquelles une si petite paroisse

protestante était exposée parmi tant de papistes, Mme Buddenbrook

persistait dans son aimable incompréhension et pendant le repas Tony parut

un peu songeuse et inquiète. Quant au consul, il s’amusait on ne peut mieux

et même il poussa sa mère à faire monter une seconde bouteille de vin

rouge ; il engagea vivement M. Permaneder à lui rendre visite à la Grand-

Rue : ce serait un immense plaisir pour sa femme…

Trois bonnes heures après son arrivée, le marchand de houblon s’apprêta

à partir, fit tomber les cendres de sa pipe, vida son verre, dit : « Quelle

croix ! » et se leva :

— J’ai bien l’honneur, madame… Que Dieu vous garde, madame

Grünlich. Que Dieu vous garde, monsieur Buddenbrook !

À cette appellation, Ida Jungmann sursauta et pâlit.

— Bonjour, mam’selle !

Il disait en s’en allant : « Bonjour ! »

Mme Buddenbrook et son fils échangèrent un regard. M. Permaneder

avait manifesté l’intention de retourner dans le modeste hôtel sur la Trave, où il était descendu.

— L’amie munichoise de ma fille et son mari sont loin, dit la vieille

dame en s’avançant vers M. Permaneder, et nous n’aurons pas de sitôt

l’occasion de leur témoigner notre gratitude pour leur hospitalité. Mais

vous, cher monsieur, si vous vouliez nous faire le plaisir, aussi longtemps

que vous demeurerez dans notre ville, de vous contenter de notre toit, vous

seriez le bienvenu.

Elle lui tendit la main et M. Permaneder la saisit sans hésitation, accepta

aussi vite et avec autant d’empressement cette nouvelle invitation, baisa la

main des deux dames, ce qui paraissait assez singulier chez lui, alla

chercher son chapeau et sa canne dans le salon aux paysages, promit encore

une fois de faire venir sa malle aussitôt, d’être là à quatre heures, après

avoir réglé ses affaires, et se laissa accompagner dans l’escalier par le

consul. Près du tambour de la porte, il se retourna encore et dit en hochant

la tête, enthousiasmé :

— Ne vous fâchez pas, compère, mais madame votre sœur, c’est un bien

chic type… Que Dieu vous garde !

Et il partit en hochant la tête.

Le consul éprouva le besoin pressant de remonter voir les dames. Ida

Jungmann courait déjà affairée dans la maison avec une paire de draps pour

préparer la chambre donnant sur le corridor. M me Buddenbrook était encore

assise à la table du déjeuner, les yeux levés vers une tache du plafond, et

pianotait de ses doigts blancs sur la nappe. Tony, assise à la fenêtre, les bras

croisés, ne regardait ni à droite, ni à gauche, mais fixement devant elle, l’air

digne, même sévère. Le silence régnait.

— Eh bien ? demanda Thomas en s’arrêtant sur le seuil de la porte et en

prenant une cigarette dans la boîte ornée d’une troïka.

Ses épaules se levaient et s’abaissaient tant il riait.

— C’est un homme agréable, dit Mme Buddenbrook avec calme.

— C’est tout à fait mon avis !

Le consul fit cette rapide et galante remarque en se tournant vers Tony,

comme s’il lui demandait respectueusement son opinion. Elle se taisait. Elle

regardait sévèrement, droit devant elle.

— Mais il me semble, Tony, qu’il devrait bien renoncer à tous ces jurons,

reprit M me Buddenbrook un peu soucieuse. Si j’ai bien compris, il ne parlait

que de sacrement et de croix !