Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 85 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre IV

tombeau, ornée des armoiries de la famille, gisait à côté de la fosse noire

bordée de verdure trempée.

La place avait été préparée pour la nouvelle arrivante. Sous la

surveillance du sénateur on avait remis un peu d’ordre ces jours derniers et

les restes des anciens Buddenbrook avaient été rangés de côté. À présent,

aux accents de la musique, le cercueil retenu par les cordes des porteurs se

balançait au-dessus de la fosse en maçonnerie ; il glissa avec un léger bruit

et le pasteur Pringsheim, qui avait mis ses manchettes tricotées, se remit à

parler. Sa voix exercée s’élevait claire, souple et pieuse, au-dessus de la

tombe béante et des têtes inclinées ou mélancoliquement penchées sur

l’épaule, et allait se perdre dans l’air frais et calme de l’automne. Enfin, il

se pencha sur la tombe, appela la morte par son nom et la bénit d’un signe

de croix. Quand il se tut, tandis que les assistants tenaient de leurs mains

gantées de noir leurs chapeaux hauts devant leurs visages pour se recueillir

en silence, un peu de soleil se montra. Il ne pleuvait plus et au bruit des

gouttelettes qui tombaient une à une des arbres et des buissons se mêlait par

instants un gazouillis d’oiseaux.

Alors chacun se mit en devoir de serrer une dernière fois la main des fils

et du frère de la défunte.

Thomas Buddenbrook, dans son pardessus d’étoffe épaisse et sombre,

couvert de fines gouttes argentées, se tenait entre son frère Christian et son

oncle Justus pendant ce défilé. Il commençait depuis quelque temps à

prendre de l’embonpoint, seul signe de l’âge que laissait paraître son

apparence minutieusement soignée. Ses joues, barrées par la moustache

longue et effilée, s’arrondissaient, mais elles étaient blafardes, exsangues,

blanches et sans vie. Ses yeux légèrement rougis dévisageaient avec une

politesse lasse chacun de ceux dont il tenait momentanément la main dans

la sienne.

 

CHAPITRE IV

 

Huit jours après, un petit vieillard rasé, aux cheveux de neige ramenés

sur le front et les tempes, était assis dans le bureau privé du sénateur

Buddenbrook, dans le fauteuil de cuir, à côté de la table. Penché en avant, il

s’appuyait des deux mains sur la poignée en métal blanc de sa canne ; son menton pointu et saillant posé sur ses mains, les lèvres serrées d’un air

mauvais et les coins de la bouche abaissés, il levait sur le sénateur un regard

si atroce et d’une perfidie si venimeuse qu’il paraissait inconcevable de ne

pas fuir la compagnie d’un homme pareil. Mais Thomas Buddenbrook,

renversé dans son fauteuil, ne manifestait pas d’inquiétude apparente et

parlait à ce spectre sinistre et diabolique comme à un citoyen inoffensif…

Entre le chef de la maison Johann Buddenbrook et le courtier Sigismond

Gosch, c’est du prix de la vieille maison que l’on discutait.

Cela prit beaucoup de temps, car le prix de vingt-huit mille thalers fait

par M. Gosch paraissait trop bas au sénateur, tandis que le courtier prenait

l’enfer à témoin qu’ajouter un seul écu à cette somme serait de la démence.

Thomas Buddenbrook parlait de la situation centrale et des dimensions

inusitées de la propriété ; mais M. Gosch, d’une voix sifflante, oppressée et

opiniâtre, les lèvres contractées, avec des gestes terrifiants, discourait du

risque écrasant qu’il assumait, donnait des explications qui, par leur

véhémence, valaient un poème… Ah ! quand donc, à qui, pour quelle

somme arriverait-il à revendre cette maison ? Combien de fois dans le cours

des siècles un acheteur se présenterait-il pour une propriété de cette

étendue ? Son honorable ami et bienfaiteur pouvait-il lui promettre que

demain, par le train de Buchen, arriverait des Indes un nabab désireux de

s’installer dans la maison Buddenbrook ? À lui, Sigismond Gosch, elle lui

resterait pour compte… elle lui resterait pour compte et il serait un homme

ruiné, fini, il n’aurait plus le temps de se relever, car son heure était écoulée

et sa tombe déjà creusée… déjà creusée… Et comme cette tournure lui

plaisait, il y joignit quelques mots au sujet des « lémures exsangues » dont

parle Faust, et des mottes de terre qui s’écrasent sourdement sur le

couvercle d’un cercueil.

Cependant, le sénateur ne capitulait pas. Il parlait des excellentes

facilités de lotissement qu’offrait le terrain, insistait sur la responsabilité qui

lui incombait vis-à-vis de ses frères et sœur et s’en tenait au prix de trente

mille thalers, pour écouter encore avec un mélange de nervosité et de

condescendance une réplique acérée de M. Gosch. Cela dura deux bonnes

heures, au cours desquelles M. Gosch eut l’occasion de tirer successivement

tous les registres de ses rôles de caractère. Il jouait en quelque sorte un

double jeu, il imitait un malfaiteur hypocrite :

— Topez là, monsieur le sénateur, mon jeune bienfaiteur, quatre-vingt

mille marks, c’est l’offre d’un vieil honnête homme, disait-il d’une voix suave en penchant la tête de côté, et son visage grimaçant se contraignait à

un sourire de loyauté ingénue, et il tendait sa main, une grande main

blanche aux doigts longs et tremblants.

Mais ce n’était que mensonge et traîtrise. Un enfant aurait percé à jour ce

masque hypocrite sous lequel grimaçait sinistrement la vilenie foncière du

personnage.

Enfin, Thomas Buddenbrook déclara qu’il lui fallait le temps de la

réflexion et qu’il devait en tout état de cause se concerter avec ses frères et

sa sœur avant d’accepter ces vingt-huit mille thalers, ce qui lui paraissait

impossible. Il fit passer provisoirement la conversation sur un terrain neutre,

s’informa des succès commerciaux de M. Gosch et de sa santé.

Tout allait mal pour M. Gosch. Il repoussa d’un large et beau geste du

bras l’idée d’appartenir à la classe des heureux. La vieillesse approchait,

avec ses maux, sa fosse était déjà creusée. À peine si, le soir, il pouvait

encore porter à ses lèvres son verre de grog sans en répandre la moitié, tant

le diable lui faisait trembler le bras. Il avait beau jurer, c’était en vain. La

volonté ne prévalait plus. Qu’importe ! Il avait sa vie derrière lui, et elle

n’avait pas été absolument négligeable. Il avait promené sur le monde un

regard averti. Les révolutions et les guerres s’étaient déchaînées et leur flux

avait aussi traversé son cœur, si l’on peut dire… Ah ! sapristi, c’étaient

d’autres temps, lors de cette séance historique du conseil où il avait bravé

l’assaut de la populace en furie, aux côtés du père du sénateur, le consul

Johann Buddenbrook ! Terreur terrible entre toutes ! Non, sa vie n’avait pas

été misérable et sa vie intérieure non plus. Sapristi, il avait senti des forces

bouillonner en lui. « Telle est ta force, tel est ton idéal », a dit Feuerbach[47].

Et encore à présent… son âme n’était pas appauvrie, son cœur était resté

jeune, il n’avait pas cessé et ne cesserait jamais d’être capable de grandes

choses et de servir son idéal avec fidélité et ferveur. Sans doute il

l’emporterait avec lui dans la tombe. Mais l’idéal est-il fait pour être atteint

et réalisé ? Nullement. « Les étoiles, on ne les convoite pas ! » L’espérance

est la meilleure part de la vie… oh ! l’espérance, non pas la réalisation.

« L’espérance, toute trompeuse qu’elle est, sert du moins à nous mener à la

fin de la vie par un chemin agréable. » C’est La Rochefoucauld qui l’a dit,

et n’est-ce pas que c’est beau ? Certes, c’étaient des choses que son digne

ami et bienfaiteur n’avait nul besoin de savoir. Celui que les flots de la vie

matérielle soulèvent sur leurs crêtes de sorte que le bonheur vienne illuminer son front n’a aucun besoin d’avoir de pareilles pensées. Mais elles

sont nécessaires à celui qui rêve seul dans l’ombre profonde.

— Vous êtes heureux, dit-il brusquement en posant une main sur le

genou du sénateur et en levant sur lui un regard noyé. Oh ! si ! ne

blasphémez pas en le niant. Vous êtes heureux. Vous tenez le bonheur entre

vos bras. Vous n’avez eu qu’à entrer en campagne pour conquérir le

bonheur, d’un bras robuste – il se corrigea : d’une main vigoureuse, parce

qu’il n’admettait pas la répétition trop proche du mot bras.

Puis il se tut et, sans écouter un mot de la protestation résignée du

sénateur, il continua à le dévisager d’un air sombre et rêveur. Soudain il se

redressa :

— Mais nous sommes là à bavarder, dit-il, et cependant nous nous

sommes rencontrés pour affaire. Le temps est précieux, ne le perdons pas en

tergiversations. Écoutez-moi, parce que c’est vous, vous me comprenez,

parce que…

Il semblait que M. Gosch allait de nouveau se plonger dans quelque belle

méditation, mais il se ressaisit et s’écria, avec un geste ample, plein d’élan

et d’enthousiasme :

— Vingt-neuf mille thalers, quatre-vingt-sept mille marks pour la maison

de votre mère. Topez là.

Et le sénateur topa.

Ainsi que l’on pouvait s’y attendre, Mme Permaneder trouva ce prix

ridiculement bas. Si, en considération des souvenirs qu’elle y attachait, on

lui avait compté sur la table un million pour la maison et ses dépendances,

elle l’eût trouvé convenable et rien de plus. Cependant, elle s’accoutuma

vite au chiffre que son frère lui avait dit, surtout parce que ses pensées et ses

efforts étaient tendus vers des plans d’avenir.

Elle était sincèrement heureuse de tous les beaux meubles qui lui étaient

échus, et bien que personne ne songeât pour l’heure à la chasser de sa

demeure paternelle, elle déploya un grand zèle pour découvrir et louer une

nouvelle maison pour elle et les siens. Le départ serait dur, sans doute ; rien

que d’y penser lui faisait venir les larmes aux yeux. Mais, d’autre part, la

perspective de la nouveauté et du changement avait son charme… N’était-

ce pas comme un nouvel et quatrième établissement ? De nouveau elle

visita des appartements, de nouveau elle conféra avec le tapissier Jacobs, de

nouveau elle marchanda dans les magasins des tentures et des tapis… Et le cœur lui battait, oui, en vérité, le cœur de cette vieille femme trempée par la

vie en battait plus fort.

Ainsi passèrent des semaines, quatre, cinq ou six semaines. Vint la

première neige ; l’hiver était là, les poêles crépitaient et les Buddenbrook se

mirent à réfléchir tristement à la façon dont la Noël se passerait cette fois…

Alors se produisit soudain un événement dramatique, les choses prirent un

cours qui méritait de fixer l’attention générale et qui la fixa, en effet… La

foudre tomba et arrêta net Mme Permaneder au beau milieu de ses affaires.

— Thomas, dit-elle, est-ce que je perds la tête ? Est-ce Gosch qui a le

délire ? Ce n’est pas possible. C’est trop absurde, trop inimaginable, trop…

Elle se tut, se tenant les tempes à deux mains. Mais le sénateur haussa les

épaules.

— Chère enfant, rien n’est encore décidé, mais l’idée, la possibilité en

est apparue, et si tu y réfléchis posément, tu trouveras qu’il n’y a là rien

d’inimaginable. C’est un peu choquant, je l’avoue. Moi aussi, j’ai reculé

d’un pas quand Gosch me l’a dit. Mais inimaginable ? Qu’est-ce donc qui

s’y oppose ?

— Je n’y survivrai pas, dit-elle en se laissant tomber sur une chaise où

elle demeura immobile.

Que se passait-il ? Il s’était déjà trouvé un acheteur pour la maison, ou du

moins une personne qui paraissait s’y intéresser et qui avait exprimé le vœu

de visiter en détail la propriété à vendre, avant de poursuivre les

négociations. Et cette personne, c’était M. Hermann Hagenström, négociant

en gros et consul royal de Portugal.

Quand la première rumeur atteignit Mme Permaneder, elle en demeura

paralysée, ahurie, assommée, incrédule, incapable de saisir complètement

cette idée. Mais quand la question prit forme et consistance, quand la visite

du consul Hagenström fut imminente, elle se ressaisit et revint à la vie. Elle

ne protestait pas, elle se cabrait. Elle trouva des paroles, des paroles

brûlantes et tranchantes, et les brandit comme des torches incendiaires ou

des haches de combat.

— Cela ne se fera pas, Thomas. Moi vivante, cela ne se fera pas. Quand

on vend son chien, on se préoccupe du maître qu’il aura. Et la maison de

notre mère ! Notre maison ! Le salon des paysages !

— Mais je te le demande, qu’est-ce qui s’y oppose ?

— Qu’est-ce qui s’y oppose ? Dieu bon, qu’est-ce qui s’y oppose ! Des

montagnes devraient surgir sur son chemin, à ce gros homme, Thomas. Des montagnes ! mais il ne les voit pas. Il ne s’en préoccupe pas. Il ne les

remarque pas. C’est donc une brute ?… Depuis des siècles que les

Hagenström sont nos ennemis… Le vieil Hinrich a cherché de mauvaises

chicanes à notre grand-père et à notre père, et si Hermann n’a rien encore

pu te faire de grave, s’il ne t’a pas jeté de bâton dans les jambes, c’est parce

qu’il n’en a pas eu l’occasion jusqu’à présent. Quand nous étions enfants, je

l’ai giflé en pleine rue, et j’avais mes raisons, et sa gracieuse sœur Julie

m’a, ou peu s’en faut, déchiré le visage en revanche. Ce sont là des

enfantillages… Soit ! Mais ils ont assisté à nos malheurs d’un air de

sarcasme et de satisfaction. Et c’est moi, le plus souvent, qui leur ai procuré

cette joie… Telle a été la volonté de Dieu… Mais tout le mal que t’a fait le

consul et avec quelle impudence il t’a distancé, tu le sais mieux que

personne, Tom, je n’ai rien à t’apprendre sur ce point. Et quand Erika a

malgré tout fait un bon mariage, ils se sont démenés jusqu’au jour où ils

sont parvenus à évincer le directeur, à le faire interner, par les bons offices

de leur frère, ce chat fourré, ce Satan sous sa robe d’avoué… Et maintenant

ils oseraient… Ils n’ont pas honte de…

— Écoute, Tony, d’abord nous n’avons rien à dire, car c’est avec Gosch

que nous avons traité et c’est à lui de conclure l’affaire avec qui bon lui

semble. Je t’accorde qu’il y aurait une certaine ironie du sort…

— Ironie du sort ? Oui, Tom, voilà bien ta façon de t’exprimer. Mais

moi, j’appelle ça une honte, un coup de poing en pleine figure… Tu ne

songes donc pas à ce que cela signifierait ? Cela signifierait : les

Buddenbrook sont finis, ils sont évincés à jamais, ils battent en retraite et

les Hagenström prennent leur place au son des fanfares… Jamais je ne

prêterai la main à cette infamie. Jamais, Thomas, jamais je ne jouerai mon

rôle dans ce spectacle. Qu’il y vienne seulement, qu’il ait l’aplomb de se

présenter pour visiter la maison ! Je ne le recevrai pas, tu peux m’en croire.

Je m’enfermerai dans une pièce avec ma fille et ma petite-fille. Je tournerai

la clef et lui refuserai l’entrée. Voilà ce que je ferai !

— Tu feras ce que tu jugeras raisonnable, ma chère, et tu réfléchiras s’il

ne serait pas à propos d’observer strictement les convenances mondaines.

Tu crois peut-être que le consul Hagenström se sentirait profondément

blessé par ta conduite ? Non, tu te trompes fort, mon enfant. Il n’en serait ni

content ni irrité, mais surpris, froidement surpris et indifférent. Tu lui prêtes

envers toi et envers nous les mêmes sentiments que tu nourris envers lui.

Erreur, Tony ! Il ne te hait nullement. Pourquoi te haïrait-il ? Il ne hait personne. Il se carre dans son succès, dans son bonheur, il est la sérénité, la

bienveillance même, tu peux m’en croire. Je te l’ai assuré plus de dix fois, il

te saluerait dans la rue le plus aimablement du monde si tu pouvais une fois

seulement prendre sur toi de ne pas lever le nez d’un air agressif et hautain.

Il s’en étonne, il éprouve pendant deux minutes une surprise calme et un

peu moqueuse qui n’a jamais pu désarçonner un homme à qui personne n’a

rien à reprocher… Et toi, que lui reproches-tu ? S’il m’a de beaucoup

dépassé en affaires et s’il me fait pièce, avec succès, dans les affaires

publiques, de temps à autre, c’est qu’il est sans doute meilleur commerçant

et meilleur politique que moi… Il n’y a aucune raison de te mettre à rire de

cet air bizarre et furieux. Mais, pour en revenir à la maison, il y a longtemps

qu’elle ne signifie plus rien pour la famille, c’est ma maison qui a hérité

d’elle peu à peu… je dis cela pour te consoler à tout hasard. D’autre part, on

voit bien pourquoi le consul Hagenström en est venu à songer à cet achat.

Ces gens-là se sont élevés, leur famille s’accroît, ils sont alliés aux

Möllendorpf, ils occupent le tout premier rang pour la fortune et la

situation. Mais il leur manque quelque chose, un signe extérieur auquel

jusqu’à présent ils ont eu la sagesse et la liberté d’esprit de renoncer… la

consécration historique, la légitimation en quelque sorte… L’appétit semble

leur en être venu maintenant, ils s’en assurent une part en acquérant une

maison comme celle-ci… Tu verras, le consul conservera tout tel quel, dans

la mesure du possible, il ne touchera pas aux bâtiments, il laissera au-dessus

de la porte le Dominus providebit, bien qu’il faille lui rendre cette justice

que ce n’est pas au Seigneur, mais à lui seul que la firme Strunck et

Hagenström doit un essor aussi satisfaisant.

— Bravo, Tom ! Ah ! cela fait du bien de t’entendre dire une méchanceté

contre lui, pour une fois. Au fond, c’est tout ce que je veux. Mon Dieu, si

j’avais ton cerveau, c’est moi qui le ferais marcher… Mais tu es là qui…

— Tu le vois, mon cerveau ne me sert pas à grand-chose, en effet.

— Mais tu restes là, comme je te le dis, à parler de la chose avec ce

flegme incompréhensible, et tu m’expliques la conduite d’Hagenström !

Ah ! tu as beau dire, tu as un cœur tout comme moi, et je me refuse à croire

que ça te laisse aussi indifférent que tu t’en donnes l’air. Tu trouves réponse

à mes doléances, c’est peut-être que tu cherches à te consoler toi-même.

— Voilà que tu deviens insolente, Tony. Ce dont je me donne l’air, c’est

la vérité. Je te prie de te taire. Tout le reste ne regarde personne.

— Dis-moi une chose seulement, Tom, je t’en supplie. Est-ce que ce ne

serait pas le rêve d’un fiévreux ?

— Parfaitement.

— Un cauchemar ?

— Pourquoi pas ?

— Une comédie à faire hurler ?

— Assez ! Assez !

Et le consul Hagenström se présenta à la Mengstrasse, et derrière lui

M. Gosch, son chapeau de jésuite à la main, l’échine basse, jetant alentour

des regards sinistres, passa devant la femme de chambre qui avait transmis

les cartes et tenait ouverte la porte à vitres, puis il entra à la suite du consul

dans le salon des paysages.

Hermann Hagenström portait une épaisse et lourde pelisse qui tombait

jusqu’aux pieds et s’ouvrait sur un costume d’hiver en tissu anglais

verdâtre, bourru et solide ; c’était une notabilité de la ville, un personnage

important à la Bourse. Il était si extrêmement gras que, non seulement son

menton, mais tout le bas de son visage était double, sous la barbe blonde

arrondie et assez courte qui ne suffisait pas à le dissimuler, et la peau rasée

de son crâne formait à certains mouvements du front et des sourcils des plis

épais. Son nez tombait plus aplati que jamais sur la lèvre supérieure et

soufflait péniblement dans sa moustache ; mais de temps à autre la bouche

venait à la rescousse et béait pour une forte aspiration. Il s’y joignait un

bruit de mastication adouci, produit par le détachement progressif de la

langue quittant la mâchoire supérieure et le palais.

Mme Permaneder blêmit en entendant ce bruit bien connu. Une vision de

petits pains au citron, fourrés de saucisse truffée et de foie gras de

Strasbourg se présenta à elle et faillit ébranler un moment la dignité de

statue de son attitude. Coiffée d’un petit bonnet de deuil sur ses bandeaux

lisses, vêtue d’une robe noire très seyante, dont la jupe était couverte de

volants jusqu’en haut, elle demeura assise sur le sofa, les bras croisés et les

épaules un peu remontées ; au moment où les deux messieurs entrèrent, elle

adressa encore une remarque indifférente et paisible à son frère le sénateur,

qui eût été incapable de l’abandonner en un pareil moment. Elle demeura

encore assise, tandis que le sénateur s’avançait au milieu de la pièce pour

échanger des salutations, cordiales avec le courtier Gosch, correctes et

courtoises avec le consul, puis elle se leva à son tour, s’inclina légèrement

devant les deux hommes à la fois et se joignit ensuite, sans beaucoup d’insistance, à son frère quand il invita les visiteurs à prendre place. À force

d’indifférence distante, elle tenait les yeux presque complètement fermés.

Tandis que l’on s’asseyait, et dans le cours des minutes suivantes, le

consul et le courtier parlèrent tour à tour. M. Gosch, avec une humilité

repoussante à force de fausseté, qui dissimulait mal une perfidie visible à

tous, pria que l’on voulût bien excuser le dérangement, si le consul

Hagenström exprimait le désir de faire le tour des appartements, puisque,

éventuellement, il songeait à s’en rendre acquéreur… Puis le consul répéta

la même chose en d’autres termes, d’une voix qui rappela de nouveau à

Mme Permaneder les petits pains fourrés au citron. Oui, en effet, cette idée

lui était venue et s’était muée en un désir qu’il espérait réaliser pour lui et

les siens, à supposer que M. Gosch ne voulût pas faire une trop bonne

affaire sur leur dos à tous, ah ! ah !… Bref, il ne doutait pas que la chose pût

s’arranger à la satisfaction réciproque.

Il avait des façons libres, insouciantes et mondaines qui ne manquèrent

pas d’impressionner Mme Permaneder, d’autant plus que, par courtoisie, il

s’adressait presque toujours à elle. Il daigna même donner, en s’excusant

presque, les raisons de ce désir.

— De la place, de la place ! dit-il. Ma maison de la Sandstrasse…

Imaginez-vous, madame, et vous, monsieur le sénateur, elle nous devient

littéralement trop étroite. Parfois nous n’avons plus la place de nous y

mouvoir. Je ne parle pas de la place pour recevoir, Dieu m’en garde ! Il

suffit littéralement de la famille, les Huneus, les Möllendorpf, la famille de

mon frère Moritz… Et nous sommes là comme des harengs. Alors,

pourquoi pas, n’est-ce pas ?

Son ton était celui d’une indignation légère, avec une expression de

visage et des gestes qui signifiaient : « Vous comprenez ?… je n’ai pas de

raisons de supporter cela… je serais bien sot… puisque, Dieu merci, je ne

manque pas de ce qui est nécessaire pour y remédier… »

— J’ai voulu attendre, poursuivit-il, que Zerline et Bob eussent besoin

d’une maison, pour leur céder la mienne et chercher quelque chose de plus

grand, mais… (Il s’interrompit.) Vous savez que ma fille Zerline et Bob,

l’aîné de mon frère le procureur, sont depuis longtemps fiancés… Le

mariage ne peut plus être ajourné trop longtemps… deux ans au plus… Ils

sont jeunes… tant mieux ! Mais, pour faire bref, pourquoi devrais-je les

attendre et laisser échapper l’occasion favorable qui s’offre à moi en ce

moment ? Ce ne serait pas raisonnable, assurément…

La bonne entente régnait dans la pièce, et la conversation roula un

moment sur ces événements de famille, sur ce mariage projeté, les mariages

avantageux entre cousins germains étant chose coutumière dans la ville,

personne n’y faisait objection. On s’informa des plans des jeunes gens

relativement à leur voyage de noces. Ils pensaient aller sur la Riviera, à

Nice, etc. Il fut aussi question des enfants plus jeunes et le consul parla

d’eux avec plaisir et satisfaction, d’un ton léger, en haussant les épaules. Il

avait pour sa part cinq enfants, et son frère Moritz en avait quatre, garçons

et filles… oui, merci beaucoup, ils étaient tous en bonne santé. Pourquoi ne

le seraient-ils pas ? Bref, ils allaient tous bien. Puis il revint à

l’accroissement de sa famille, à l’exiguïté de sa demeure…

— Ici, c’est tout autre chose, fit-il. Je m’en suis aperçu en venant. Cette

maison est une perle, une perle, sans contestation possible, à supposer que

l’on admette une comparaison aussi disproportionnée, ah ! ah… Rien que

ces tapisseries que voilà… je vous avoue, madame, que tout en parlant je ne

cesse pas d’admirer vos tapisseries. Une pièce charmante, effectivement…

Quand je pense… c’est ici que vous avez vécu jusqu’à présent ?…

— Sauf quelques interruptions, oui, dit Mme Permaneder, avec cette voix

blanche qu’elle prenait quelquefois.

— Interruptions, oui, répéta le consul avec un sourire obligeant.

Puis il coula un regard du côté du sénateur et de M. Gosch et comme ils

étaient très engagés dans leur conversation, il approcha son siège du sofa de

Mme Permaneder et se pencha vers elle au point que le souffle pesant de son

nez haletait juste au-dessus d’elle. Trop polie pour se détourner ou pour se

dérober à cette haleine, elle demeurait raide, aussi droite que possible, et le

regardait sous ses paupières baissées. Mais il ne remarqua pas la position

contrainte et désagréable où elle se trouvait.

— Qu’en dites-vous, madame ? dit-il. Il me semble qu’une fois déjà nous

avons fait des affaires ensemble ? Il est vrai qu’alors il ne s’agissait que…

de quoi donc déjà ? De friandises, de sucreries, hein ?… Et à présent c’est

de toute une maison…

— Il ne m’en souvient pas, dit Mme Permaneder, raidissant encore le cou,

car il rapprochait son visage d’une façon inconvenante et intolérable.

— Il ne vous en souvient pas ?

— Non, sincèrement, je ne me souviens pas de sucreries. J’ai plutôt

comme une vague idée de petits pains au citron, fourrés de saucisse grasse… un sandwich répugnant au possible… Nous étions enfants alors…

Mais la maison, c’est autre chose, cela ne regarde que M. Gosch…

Elle jeta à son frère un rapide regard de reconnaissance, car, la voyant

dans l’embarras, il vint à son aide en prenant la liberté de demander s’il

serait agréable à ces messieurs de faire d’abord le tour de la maison. Ils y

étaient prêts. On prit provisoirement congé de M me Permaneder, car on

espérait encore avoir le plaisir… Puis le sénateur fit passer ses hôtes par la

salle à manger.

Il leur fit monter et descendre des escaliers, leur montra les chambres du

second étage, ainsi que les pièces situées le long du corridor au premier, et

les pièces du rez-de-chaussée, et même la cuisine et la cave. Quant aux

bureaux, on s’abstint d’y pénétrer, car cette ronde tombait dans les heures

de travail de la société d’assurances. On échangea quelques remarques au

sujet du nouveau directeur, que le consul Hagenström affirma par deux fois

être un homme foncièrement honnête, à quoi le sénateur ne répondit rien.

Ils traversèrent le jardin nu en marchant dans la neige à demi fondue ; ils

donnèrent un coup d’œil au pavillon et revinrent à la cour d’entrée, près de

la buanderie, pour traverser ensuite par l’étroit chemin dallé la cour du fond

où croissait le chêne et gagner le bâtiment du fond. Ici, tout était vétuste :

l’herbe et la mousse foisonnaient entre les pavés de la cour, les escaliers de

la maison étaient délabrés et l’on ne réussit qu’à troubler passagèrement la

famille de chats sauvages établie dans le billard dont on ouvrit la porte sans

y pénétrer, car le parquet n’était pas sûr.

Le consul Hagenström se taisait, visiblement occupé de ses calculs et de

ses plans.

— Mon Dieu, oui, disait-il sans cesse d’un air indifférent et évasif, et il

voulait dire par là que, s’il devenait le maître de ces lieux, tout cela devrait

changer, naturellement.

Il s’arrêta un instant sur le sol d’argile durcie du rez-de-chaussée et

contempla la vaste voûte.

— Mon Dieu, oui, répéta-t-il en faisant osciller un peu le gros câble

détérioré qui soutenait un crochet de fer rouillé et pendait là, immobile, au

centre de la pièce, depuis de longues années.

Puis il pivota sur ses talons.

— Oui, je vous remercie beaucoup de toutes vos peines, monsieur le

sénateur ; je pense que nous en avons fini, dit-il, puis il demeura à peu près muet, tandis que l’on revenait rapidement en arrière jusqu’au bâtiment de

devant.

Il ne dit rien non plus quand les deux visiteurs prirent congé de

Mme Permaneder dans le salon des paysages et que Thomas Buddenbrook

les reconduisit dans l’escalier et à travers l’antichambre du rez-de-chaussée.

Mais à peine les dernières salutations échangées, à peine le consul

Hagenström, au sortir de la rue, se fut-il tourné vers son compagnon, l’agent

d’affaires, que l’on put remarquer qu’une conversation très animée reprenait

entre eux…

Le sénateur rentra dans le salon des paysages, où Mme Permaneder se

tenait droite sur son siège, la mine sévère, tricotant sur deux longues

aiguilles de bois un jupon de laine noire pour sa petite-fille, la petite

Elisabeth, jetant de temps à autre un regard sur l’espion placé devant la

fenêtre. Thomas arpenta un moment la pièce sans rien dire, les mains dans

les poches du pantalon.

— Oui, dit-il enfin, je l’ai abandonné au courtier. Nous n’avons plus qu’à

attendre les événements. Je pense qu’il achètera le tout, qu’il habitera ici sur

le devant et fera valoir d’une autre manière les bâtiments sur la cour.

Elle ne le regarda pas, ne modifia pas la position roide de son buste, et ne

cessa pas de tricoter ; au contraire, elle imprima au mouvement de ses

aiguilles une rapidité croissante.

— Oh ! bien sûr, il l’achètera, il achètera tout, dit-elle de sa voix blanche.

Pourquoi ne l’achèterait-il pas, en effet ? Bien sûr, ce serait stupide de sa

part.

Et, les sourcils levés, elle fixait à travers le binocle qu’il lui fallait porter

à présent pour travailler, mais qu’elle ne savait pas ajuster, un regard raide

et ferme sur ses aiguilles qui tourbillonnaient avec une rapidité vertigineuse

et un cliquetis subtil.

*

Vint Noël, la première fête de Noël sans la vieille Mme Buddenbrook. On

passa la veillée du 24 décembre chez le sénateur, sans les dames

Buddenbrook de la Grand-Rue et sans les vieux Kröger ; car, depuis que les

repas de famille avaient cessé, Thomas n’était plus disposé à réunir chez lui

tous les habitués des soirées de Noël de sa mère, ni à leur faire des cadeaux.

On n’avait invité que Mme Permaneder, Erika Weinschenk et la petite

Elisabeth, Clothilde, Christian, la chanoinesse et Mlle Weichbrodt, ce qui n’empêcha pas cette dernière, le 25 décembre, dans sa petite chambre

surchauffée, de faire sa distribution coutumière de cadeaux, agrémentée

d’accidents.

Il manquait le chœur des pauvres qui, dans la maison de la Mengstrasse,

recevaient des chaussures et des lainages, et les petits chanteurs de la

maîtrise n’avaient pas été convoqués. On chanta tout simplement au salon

Douce nuit, sainte nuit, sur quoi Thérèse Weichbrodt lut avec une ferveur

extrême l’Évangile de Noël, à la place de Gerda qui ne se souciait pas de le

faire ; puis, en fredonnant la première strophe de Mon beau sapin, on

traversa l’enfilade des pièces qui menaient au grand salon.

On manquait de toute raison spéciale de se sentir heureux. Les visages

étaient loin de rayonner, et la conversation traînait. De quoi aurait-on

causé ? Il n’y avait rien de très réconfortant en perspective. On rappela le

souvenir de la mère disparue, on parla de la vente de la maison, de

l’appartement si ensoleillé que Mme Permaneder avait loué dans une

agréable maison, au-delà du Holstentor, en face des bosquets du

Lindenplatz, et de ce qui arriverait quand Hugo Weinschenk serait libéré…

De temps à autre, le petit Johann jouait au piano quelque morceau qu’il

avait étudié avec M. Pfuhl ; il accompagna sa mère dans une sonate de

Mozart, avec une jolie sonorité malgré quelques fautes. On le complimenta,

on l’embrassa, puis Ida Jungmann l’emmena coucher, car il était encore tout

pâle et très las, ce soir-là, relevant à peine d’une crise intestinale toute

récente.

Christian lui-même, qui depuis certaine scène violente dans la petite salle

à manger, n’avait plus parlé de projets matrimoniaux et restait dans les

mêmes termes, plutôt humiliants pour lui, avec son frère, se montrait

taciturne et peu enclin à plaisanter. Il essaya un moment de quêter du regard

un peu de sympathie chez les personnes présentes pour le « tourment » de

son côté gauche, puis se rendit de bonne heure à son cercle et ne revint qu’à

l’instant du souper traditionnel… Alors, les Buddenbrook, débarrassés de

cette soirée de Noël, se sentirent soulagés.

Au début de l’année 1872, on licencia le personnel de la veuve du

consul. Les domestiques furent congédiés et Mme Permaneder rendit grâces

à Dieu le jour où Mlle Severin, après l’avoir bravée d’odieuse façon, se

retira, emportant les robes de sa mère et le linge dont elle avait réussi à

s’emparer. Puis on vit des tapissières dans la Mengstrasse et l’on commença

à vider la vieille maison. Le grand bahut sculpté, les candélabres dorés et les autres objets qui avaient échu au sénateur furent emportés dans la

Fischergrube. Christian s’installa avec sa part d’héritage dans une

garçonnière de trois pièces près de son cercle, et la petite famille

Permaneder-Weinschenk fit son entrée dans l’appartement assez élégant du

Lindenplatz. C’était un joli petit logement, et sur la porte une plaque de

cuivre étincelante portait en caractères contournés ces noms : « M me veuve

Antonie Permaneder-Buddenbrook ».

Mais à peine la maison de la Mengstrasse fut-elle vide qu’une équipe

d’ouvriers parut sur les lieux et se mit à abattre le bâtiment du fond, et la

poussière du mortier assombrissait l’air. Tout l’immeuble était passé

définitivement en la possession du consul Hagenström. Il avait semblé

mettre son point d’honneur à l’acquérir, car il avait aussitôt mis une enchère

sur l’offre venue de M. Sigismond Gosch, de Brême, et il entreprenait sans

tarder de mettre sa propriété en valeur, avec cette ingéniosité qu’on lui

connaissait depuis longtemps. Dès le printemps, il s’installa avec sa famille

dans le principal corps de logis, laissant tout en l’état dans la mesure du

possible, sauf quelques menues restaurations et transformations conformes

au confort de l’époque. C’est ainsi que les cordons de sonnettes furent

partout supprimés et remplacés par des sonnettes électriques. Mais déjà le

bâtiment du fond avait cédé la place à une construction aérée et élégante

dont la façade regardait vers la Bäckergrube et qui offrait aux magasins et

aux entrepôts de hautes et vastes salles.

Mme Permaneder avait affirmé à plusieurs reprises à son frère Thomas,

sous la foi du serment, que désormais rien au monde ne la déciderait à jeter

ne fût-ce qu’un regard sur sa maison paternelle. Mais c’était un serment

impossible à tenir, et le hasard l’amenait parfois à passer devant les

magasins et les vitrages du bâtiment du fond que l’on avait trouvé très vite à

louer avantageusement, ou devant la vénérable façade à pignons où on lisait

à présent au-dessous du Dominus providebit le nom du consul Hermann

Hagenström. Il arrivait alors que M me Permaneder, en pleine rue et en

public, se mettait à pleurer tout haut. Elle rejetait la tête en arrière comme

un oiseau qui va se mettre à chanter, se passait le mouchoir sur les yeux et

poussait un gémissement répété qui exprimait à la fois une protestation et

une plainte ; sur quoi, indifférente aux passants quels qu’ils fussent et aux

exhortations de sa fille, elle s’abandonnait aux larmes.

C’étaient toujours ces sanglots d’enfant, spontanés, bienfaisants, qui lui

étaient demeurés fidèles à travers les tempêtes et les naufrages de sa vie.

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