Les Buddenbrook
Chapitre II
Klaassen s’est montré parfaitement satisfait de la manière dont la chose
s’est passée. La sage-femme aussi, Mme Grossgeorgis, dit que cela n’a rien
été du tout. L’émotion me force à poser la plume. Je salue mes dignes
parents avec une tendresse respectueuse.
B. GRÜNLICH
N.B. – Si c’était un garçon, j’aurais eu un joli nom à lui donner. Je
voudrais l’appeler Meta, mais Grünlich préfère Erika. – T.
CHAPITRE II
— Qu’as-tu donc, Bethsy ? dit le consul en se mettant à table et en ôtant
l’assiette dont on avait recouvert son potage. Est-ce que tu ne te sens pas
bien ? Qu’as-tu ? Tu parais souffrante ?
Dans la vaste salle à manger, la table ronde était devenue bien petite. En
dehors des parents, il n’y avait d’ordinaire que Mlle Jungmann, la petite
Clara, âgée de dix ans, et Clothilde qui mangeait toujours en silence. Le
consul jeta les yeux autour de lui… tous les visages étaient allongés et
inquiets. Que s’était-il passé ? Lui-même était énervé et soucieux, car la
Bourse était agitée à cause de cette histoire compliquée du Schleswig-
Holstein[24]… Et il y avait encore une autre raison d’agitation dans l’air :
plus tard, seulement quand Antoine sortit pour aller chercher le rôti, le
consul apprit ce qui s’était passé à la maison. Trina la cuisinière, une fille
qui jusqu’alors avait toujours fait preuve de dévouement et d’honnêteté,
était tout à coup passée à un état de révolte ouverte. Depuis quelque temps,
Mme Buddenbrook, à sa grande contrariété, voyait Trina cultiver une amitié,
une sorte d’affinité spirituelle avec un garçon boucher, et cet homme
toujours couvert de sang avait dû avoir une influence désastreuse sur
l’évolution de ses idées politiques. Lorsque Mme Buddenbrook lui avait fait
une réprimande à propos d’une sauce aux échalotes manquée, elle avait mis
ses bras nus sur ses hanches et s’était exprimée ainsi :
— Attendez voir, m’ame, ça durera pus ben longtemps, alors viendra un
autre régime, c’est moi que je serai assise dans une robe de soie sur un riche
canapé, et c’est vous qui me servirez.
Naturellement, on lui avait signifié son congé. Le consul hocha la tête.
Lui-même avait eu ces derniers temps toute sorte de raisons d’inquiétude. Il
est vrai que les anciens débardeurs, les ouvriers des docks étaient assez
honnêtes pour ne pas se laisser bourrer le crâne ; mais, parmi les jeunes,
l’un ou l’autre avait démontré, par son attitude, que l’esprit de révolte avait
sournoisement fait son œuvre. Au printemps, l’émeute avait éclaté dans la
rue, bien que l’on eût mis à l’étude un projet de Constitution conforme aux
exigences des temps nouveaux, projet un peu plus tard adopté et érigé en
charte par le Sénat malgré l’opposition de Lebrecht Kröger et de quelques
autres vieux entêtés. On élut des représentants du peuple, on convoqua une
assemblée de notables, mais le calme ne revenait pas. Le monde était à
l’envers. Chacun voulait modifier à sa guise la Constitution et le droit de
suffrage, et les citoyens se querellaient. Les uns – et Johann Buddenbrook
était de ceux-là – réclamaient le vote par état, les autres (comme Hinrich
Hagenström) voulaient le suffrage universel, d’autres encore le suffrage
universel par état – et peut-être savaient-ils ce qu’il fallait entendre par là.
D’autres idées étaient dans l’air : la suppression de toute distinction entre
citoyens et habitants, l’accès au droit de cité même pour les Juifs. Quoi
d’étonnant si la Trina des Buddenbrook en était venue à s’exprimer ainsi, au
sujet d’un canapé et d’une robe de soie ! Tout allait empirer encore. Les
choses menaçaient de prendre une tournure effroyable.
C’était au 1er octobre de l’année 1848 ; le ciel bleu était semé de légers
nuages argentés par un soleil dont l’ardeur, à vrai dire, n’était plus bien
grande, puisque le feu pétillait déjà dans le salon des paysages, derrière la
grille étincelante du poêle. La petite Clara, enfant aux cheveux châtains, aux
yeux pensifs, était assise, une broderie à la main, devant la table à ouvrage
près de la fenêtre, tandis que Clothilde, occupée de la même manière, avait
pris place sur le canapé à côté de sa tante. Bien que Clothilde ne fût pas
beaucoup plus âgée que sa cousine Tony, à vingt et un ans, les traits de son
long visage commençaient déjà à s’accuser ; ses cheveux coiffés en
bandeaux plats n’avaient jamais été blonds, mais grisâtres, et tout cet
ensemble contribuait à lui donner déjà l’air d’une vieille fille. Elle en était
contente et ne faisait rien pour y remédier. Peut-être était-ce pour elle un
besoin de vieillir vite pour ne plus nourrir ni doutes ni espérances. Comme
elle ne possédait pas le moindre argent, elle savait qu’elle ne trouverait
personne au monde pour l’épouser et, humblement, elle regardait son avenir
en face : dans une petite chambre quelconque, vivre d’une petite rente que son oncle influent pourrait lui procurer sur la caisse de quelque fondation
destinée à secourir les jeunes filles pauvres et de bonne famille.
Mme Buddenbrook, de son côté, était en train de lire deux lettres. Tony
parlait de sa petite Erika qui se développait à merveille, et Christian
décrivait avec verve la vie et le mouvement de Londres, sans parler
toutefois de ses occupations chez M. Richardson. Mme Buddenbrook
approchait du milieu de la quarantaine et se plaignait amèrement du sort des
blondes, qui vieillissent si vite. Son teint délicat, qui s’harmonisait avec ses
cheveux un peu roux, s’était fané au cours des dernières années, en dépit de
toutes les crèmes de beauté, et ses cheveux eux-mêmes auraient commencé
à grisonner impitoyablement si, grâce à Dieu, l’on n’avait eu une recette de
teinture parisienne qui, pour le moment, y remédiait. Mme Buddenbrook
était résolue à ne jamais blanchir. Le jour où sa teinture ne se montrerait
plus efficace, elle porterait une perruque de la couleur qu’avaient eue ses
cheveux dans sa jeunesse. Sur le sommet de sa coiffure, toujours très
compliquée, elle avait posé un nœud de soie entouré de dentelles blanches ;
c’était un commencement, un premier soupçon de bonnet. Son ample jupe
de soie bouffait autour d’elle ; les manches cloche étaient doublées de
mousseline raide. Comme autrefois, quelques cercles d’or cliquetaient à son
poignet.
Il était trois heures de l’après-midi.
Tout à coup, on entendit dans la rue des appels, des cris, une sorte de
huée insolente, des sifflets et le piétinement de pas nombreux, un bruit qui
se rapprochait et allait croissant.
— Maman, qu’est-ce que c’est ? dit Clara qui regardait par l’espion de la
fenêtre. Tous ces gens ! Qu’ont-ils donc ? Pourquoi sont-ils si gais ?
— Mon Dieu, s’écria Mme Buddenbrook en rejetant les lettres et en se
levant d’un bond, anxieuse, pour courir à la fenêtre. Serait-ce… ô mon
Dieu, oui, la Révolution… C’est le peuple…
Il faut dire que pendant toute la journée il y avait eu des désordres en
ville. Le matin, dans la Grand-Rue, la glace de la devanture du marchand de
drap Benthien avait été brisée par une pierre, et Dieu seul sait ce que la vitre
de M. Benthien avait à voir avec la haute politique.
— Antoine ? appela Mme Buddenbrook d’une voix tremblante.
Le domestique rangeait l’argenterie dans la salle à manger.
— Antoine, descends. Ferme à clef la porte d’entrée. Ferme tout ! C’est
le peuple…