Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 35 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre II

Klaassen s’est montré parfaitement satisfait de la manière dont la chose

s’est passée. La sage-femme aussi, Mme Grossgeorgis, dit que cela n’a rien

été du tout. L’émotion me force à poser la plume. Je salue mes dignes

parents avec une tendresse respectueuse.

 

B. GRÜNLICH

 

N.B. – Si c’était un garçon, j’aurais eu un joli nom à lui donner. Je

voudrais l’appeler Meta, mais Grünlich préfère Erika. – T.

 

CHAPITRE II

 

— Qu’as-tu donc, Bethsy ? dit le consul en se mettant à table et en ôtant

l’assiette dont on avait recouvert son potage. Est-ce que tu ne te sens pas

bien ? Qu’as-tu ? Tu parais souffrante ?

Dans la vaste salle à manger, la table ronde était devenue bien petite. En

dehors des parents, il n’y avait d’ordinaire que Mlle Jungmann, la petite

Clara, âgée de dix ans, et Clothilde qui mangeait toujours en silence. Le

consul jeta les yeux autour de lui… tous les visages étaient allongés et

inquiets. Que s’était-il passé ? Lui-même était énervé et soucieux, car la

Bourse était agitée à cause de cette histoire compliquée du Schleswig-

Holstein[24]… Et il y avait encore une autre raison d’agitation dans l’air :

plus tard, seulement quand Antoine sortit pour aller chercher le rôti, le

consul apprit ce qui s’était passé à la maison. Trina la cuisinière, une fille

qui jusqu’alors avait toujours fait preuve de dévouement et d’honnêteté,

était tout à coup passée à un état de révolte ouverte. Depuis quelque temps,

Mme Buddenbrook, à sa grande contrariété, voyait Trina cultiver une amitié,

une sorte d’affinité spirituelle avec un garçon boucher, et cet homme

toujours couvert de sang avait dû avoir une influence désastreuse sur

l’évolution de ses idées politiques. Lorsque Mme Buddenbrook lui avait fait

une réprimande à propos d’une sauce aux échalotes manquée, elle avait mis

ses bras nus sur ses hanches et s’était exprimée ainsi :

— Attendez voir, m’ame, ça durera pus ben longtemps, alors viendra un

autre régime, c’est moi que je serai assise dans une robe de soie sur un riche

canapé, et c’est vous qui me servirez.

Naturellement, on lui avait signifié son congé. Le consul hocha la tête.

Lui-même avait eu ces derniers temps toute sorte de raisons d’inquiétude. Il

est vrai que les anciens débardeurs, les ouvriers des docks étaient assez

honnêtes pour ne pas se laisser bourrer le crâne ; mais, parmi les jeunes,

l’un ou l’autre avait démontré, par son attitude, que l’esprit de révolte avait

sournoisement fait son œuvre. Au printemps, l’émeute avait éclaté dans la

rue, bien que l’on eût mis à l’étude un projet de Constitution conforme aux

exigences des temps nouveaux, projet un peu plus tard adopté et érigé en

charte par le Sénat malgré l’opposition de Lebrecht Kröger et de quelques

autres vieux entêtés. On élut des représentants du peuple, on convoqua une

assemblée de notables, mais le calme ne revenait pas. Le monde était à

l’envers. Chacun voulait modifier à sa guise la Constitution et le droit de

suffrage, et les citoyens se querellaient. Les uns – et Johann Buddenbrook

était de ceux-là – réclamaient le vote par état, les autres (comme Hinrich

Hagenström) voulaient le suffrage universel, d’autres encore le suffrage

universel par état – et peut-être savaient-ils ce qu’il fallait entendre par là.

D’autres idées étaient dans l’air : la suppression de toute distinction entre

citoyens et habitants, l’accès au droit de cité même pour les Juifs. Quoi

d’étonnant si la Trina des Buddenbrook en était venue à s’exprimer ainsi, au

sujet d’un canapé et d’une robe de soie ! Tout allait empirer encore. Les

choses menaçaient de prendre une tournure effroyable.

C’était au 1er octobre de l’année 1848 ; le ciel bleu était semé de légers

nuages argentés par un soleil dont l’ardeur, à vrai dire, n’était plus bien

grande, puisque le feu pétillait déjà dans le salon des paysages, derrière la

grille étincelante du poêle. La petite Clara, enfant aux cheveux châtains, aux

yeux pensifs, était assise, une broderie à la main, devant la table à ouvrage

près de la fenêtre, tandis que Clothilde, occupée de la même manière, avait

pris place sur le canapé à côté de sa tante. Bien que Clothilde ne fût pas

beaucoup plus âgée que sa cousine Tony, à vingt et un ans, les traits de son

long visage commençaient déjà à s’accuser ; ses cheveux coiffés en

bandeaux plats n’avaient jamais été blonds, mais grisâtres, et tout cet

ensemble contribuait à lui donner déjà l’air d’une vieille fille. Elle en était

contente et ne faisait rien pour y remédier. Peut-être était-ce pour elle un

besoin de vieillir vite pour ne plus nourrir ni doutes ni espérances. Comme

elle ne possédait pas le moindre argent, elle savait qu’elle ne trouverait

personne au monde pour l’épouser et, humblement, elle regardait son avenir

en face : dans une petite chambre quelconque, vivre d’une petite rente que son oncle influent pourrait lui procurer sur la caisse de quelque fondation

destinée à secourir les jeunes filles pauvres et de bonne famille.

Mme Buddenbrook, de son côté, était en train de lire deux lettres. Tony

parlait de sa petite Erika qui se développait à merveille, et Christian

décrivait avec verve la vie et le mouvement de Londres, sans parler

toutefois de ses occupations chez M. Richardson. Mme Buddenbrook

approchait du milieu de la quarantaine et se plaignait amèrement du sort des

blondes, qui vieillissent si vite. Son teint délicat, qui s’harmonisait avec ses

cheveux un peu roux, s’était fané au cours des dernières années, en dépit de

toutes les crèmes de beauté, et ses cheveux eux-mêmes auraient commencé

à grisonner impitoyablement si, grâce à Dieu, l’on n’avait eu une recette de

teinture parisienne qui, pour le moment, y remédiait. Mme Buddenbrook

était résolue à ne jamais blanchir. Le jour où sa teinture ne se montrerait

plus efficace, elle porterait une perruque de la couleur qu’avaient eue ses

cheveux dans sa jeunesse. Sur le sommet de sa coiffure, toujours très

compliquée, elle avait posé un nœud de soie entouré de dentelles blanches ;

c’était un commencement, un premier soupçon de bonnet. Son ample jupe

de soie bouffait autour d’elle ; les manches cloche étaient doublées de

mousseline raide. Comme autrefois, quelques cercles d’or cliquetaient à son

poignet.

Il était trois heures de l’après-midi.

Tout à coup, on entendit dans la rue des appels, des cris, une sorte de

huée insolente, des sifflets et le piétinement de pas nombreux, un bruit qui

se rapprochait et allait croissant.

— Maman, qu’est-ce que c’est ? dit Clara qui regardait par l’espion de la

fenêtre. Tous ces gens ! Qu’ont-ils donc ? Pourquoi sont-ils si gais ?

— Mon Dieu, s’écria Mme Buddenbrook en rejetant les lettres et en se

levant d’un bond, anxieuse, pour courir à la fenêtre. Serait-ce… ô mon

Dieu, oui, la Révolution… C’est le peuple…

Il faut dire que pendant toute la journée il y avait eu des désordres en

ville. Le matin, dans la Grand-Rue, la glace de la devanture du marchand de

drap Benthien avait été brisée par une pierre, et Dieu seul sait ce que la vitre

de M. Benthien avait à voir avec la haute politique.

— Antoine ? appela Mme Buddenbrook d’une voix tremblante.

Le domestique rangeait l’argenterie dans la salle à manger.

— Antoine, descends. Ferme à clef la porte d’entrée. Ferme tout ! C’est

le peuple…