Les Buddenbrook
Chapitre VII
trouble et agitée.
— Ces grandes vagues, dit Thomas Buddenbrook… Regarde-les
approcher et se briser, revenir et se briser, l’une après l’autre, sans but,
désolées, folles. Et cependant, c’est un spectacle calmant et consolant,
comme tout ce qui est simple et nécessaire. J’ai appris à aimer la mer de
plus en plus. Si j’ai autrefois préféré la montagne, c’est peut-être tout
simplement parce qu’elle est plus éloignée. À présent, je n’ai plus envie d’y
aller. Elle me ferait peur et honte. Les montagnes sont trop fantastiques,
trop irrégulières, trop diverses ; je me sentirais trop humilié devant elles.
Mais de quelle trempe sont les hommes qui préfèrent la mer à la montagne ?
Il me semble que ce sont ceux qui ont trop longtemps observé la
complication des choses intérieures pour ne pas exiger des choses
extérieures une qualité à tout le moins : la simplicité. Peu importe que l’on
gravisse vaillamment les montagnes ou que l’on demeure tranquillement
couché sur la grève, au bord de la mer. Mais je connais le regard dont on
admire les unes et celui que l’on accorde à l’autre. Les yeux assurés,
présomptueux, heureux, pleins d’esprit d’entreprise, de fermeté, du courage
de vivre, errent de cime en cime ; mais pour rêver devant la vaste étendue
marine qui roule ses flots avec un fatalisme mystique et gourd, il faut le
regard d’un homme désillusionné et averti qui a au moins une fois plongé
dans la tristesse des complications inextricables ; c’est toute la différence
entre la santé et la maladie. On grimpe hardiment parmi la merveilleuse
diversité des formes accidentées, hérissées, ravinées, pour mettre à
l’épreuve sa force vitale encore intacte. Mais on aime à se reposer devant la
vaste uniformité du monde extérieur quand on est las de toutes les
complications intérieures.
Mme Permaneder se taisait, intimidée et péniblement émue, comme se
taisent les bonnes gens quand on exprime tout à coup en société une pensée
originale et profonde. « Ce ne sont pas des choses à dire », pensait-elle, les
yeux tournés vers le large, de peur de rencontrer le regard de son frère. Et,
comme pour s’excuser tacitement, elle lui prit le bras.
CHAPITRE VII
L’hiver était venu, la Noël passée. On était en janvier, janvier 1875. La
neige qui couvrait les trottoirs d’une masse durcie, mêlée de sable et de
cendre, s’amoncelait des deux côtés de la chaussée en hauts talus qui
devenaient de plus en plus gris, ravinés et poreux, car le temps était au
dégel. Le pavé était humide et gluant, et l’eau s’égouttait des pignons gris.
Mais, au-dessus des toits, un ciel d’un bleu tendre et immaculé s’étendait, et
des milliards d’atomes lumineux semblaient scintiller et danser dans l’azur.
Le centre de la ville était animé, car c’était samedi, jour de marché. Sous
les arcades gothiques de l’hôtel de ville, les bouchers avaient dressé leurs
étals et pesaient leur marchandise, de leurs mains ensanglantées. Sur la
place du Marché même, autour de la fontaine, on vendait le poisson. De
grosses femmes, les mains dans des manchons pelés et les pieds sur des
chaufferettes, surveillaient leurs prisonniers humides et froids et invitaient
bruyamment les cuisinières et les dames à faire leurs emplettes. Pas de
danger d’être trompées ! On pouvait être sûre d’avoir du frais, car les
poissons étaient presque tous vivants, et gras, et frétillants. Quelques-uns
avaient bien de la chance. Ils nageaient, un peu à l’étroit mais avec entrain,
dans des seaux, et ne souffraient de rien. Mais d’autres gisaient sur la
planche, les yeux exorbités, les branchies palpitantes, s’obstinant à vivre et
à souffrir, et lançaient des coups de queue rudes et désespérés jusqu’à ce
qu’on les saisît enfin et qu’un couteau large et sanglant leur tranchât la
gorge en sifflant. De longues et grasses anguilles se tordaient et se nouaient
en figures fantastiques. Dans des cuves profondes, on voyait grouiller les
crabes noirs de la Baltique. Parfois, un gros turbot se contractait
convulsivement et s’élançait à bas du banc dans son angoisse folle, sur le
pavé gluant, souillé de détritus, si bien que sa propriétaire devait lui courir
après et le ramener à son devoir, avec de sévères réprimandes.
Dans la Grand-Rue, l’animation était vive vers midi. Des écoliers, sac au
dos, arrivaient, remplissant l’air de rires et de babils, se bombardant de
neige à demi fondue. De jeunes commis de bonne famille, portant des bérets
de marins danois ou vêtus à l’anglaise, passaient non sans dignité, des
portefeuilles sous le bras, fiers d’être frais émoulus du lycée moderne. Des
bourgeois posés, grisonnants, pleins de mérite, frappaient le sol de leurs
cannes avec un air de nationalisme inébranlable et regardaient avec
attention la façade de briques polies de l’hôtel de ville et la double
sentinelle devant le portail, car le Sénat était en séance. Les deux fantassins
faisaient le va-et-vient obligatoire, vêtus de leurs capotes, le fusil sur l’épaule, et piétinaient froidement la neige boueuse et à demi liquéfiée. Ils
se rencontraient juste au milieu, devant l’entrée, échangeaient deux mots,
puis s’éloignaient chacun de son côté. Parfois, un officier approchait, le col
relevé, les deux mains dans les poches, suivant à la piste quelque jeune
personne et se faisant admirer du même coup par les jeunes filles de bonne
maison ; alors les sentinelles se postaient devant leurs guérites, rectifiaient
la position et présentaient les armes. Il se passerait encore pas mal de temps
avant qu’ils eussent à saluer les sénateurs sortant du Conseil. La séance
n’avait encore duré que trois quarts d’heure. Ils seraient relevés avant la fin.
Mais alors, brusquement, l’un des soldats entendit à l’intérieur un coup
de sifflet bref et discret et au même moment il vit briller sous le portail
l’habit rouge de l’huissier Uhlefeld qui apparut, orné de son tricorne et de
son épée d’apparat, très affairé, semblait-il.
— Attention, dit-il à voix basse, et il se retira en hâte, tandis que des pas
se rapprochaient déjà sur les dalles sonores.
Les soldats firent front, joignirent les talons, bombèrent la poitrine,
mirent l’arme au pied et la présentèrent en quelques gestes rapides et précis.
Entre eux passa assez vite, en levant son chapeau haut, un monsieur de
taille à peine moyenne qui tenait levé l’un de ses sourcils clairs et dont les
joues blafardes étaient barrées d’une moustache à longues pointes. Le
sénateur Thomas Buddenbrook quittait aujourd’hui l’hôtel de ville
longtemps avant la fin de la séance.
Il obliqua à droite. Ce n’est donc point vers sa maison qu’il se dirigeait.
Correct, d’une propreté et d’une élégance impeccables, il marchait de son
pas un peu sautillant au long de la Grand-Rue, où il lui fallait saluer de tous
côtés. Il portait des gants de peau blanche et tenait sous le bras gauche sa
canne à pommeau d’argent. Sous l’épais revers de la pelisse on entrevoyait
la cravate blanche de soirée, mais son visage soigné révélait l’insomnie.
Diverses personnes remarquèrent au passage que les larmes montèrent
soudain à ses yeux rougis et qu’il serrait les lèvres d’une façon singulière,
prudente et convulsive. Parfois, il faisait un mouvement de déglutition,
comme s’il avait la bouche pleine de liquide, et l’on pouvait voir au jeu des
muscles des joues et des tempes, qu’il serrait les mâchoires.
— Hé quoi, Buddenbrook, tu manques la séance ? Voilà du nouveau ! lui
dit quelqu’un qu’il n’avait pas vu venir à l’entrée de la rue des Moulins.
C’était Stéphane Kistenmaker qui surgissait inopinément devant lui, son
ami, son admirateur, qui adoptait la moindre de ses opinions sur les affaires publiques. Il portait sa barbe grisonnante taillée en rond, il avait des sourcils
terriblement épais et un long nez poreux. Quelques années auparavant,
après avoir amassé un gros magot, il s’était retiré d’une affaire de vins que
son frère Édouard avait reprise à son compte. Depuis lors, il vivait de ses
rentes, mais comme il en avait un peu honte, au fond, il faisait toujours
semblant d’être accablé de besogne.
— Je me surmène, disait-il en passant la main dans ses cheveux gris
ondulés au fer. Mais pourquoi l’homme est-il sur la Terre, sinon pour se
surmener ?
Il passait des heures à la Bourse, gesticulant avec importance, sans y
avoir rien à faire. Il était récemment devenu directeur des bains municipaux.
Il exerçait les fonctions de juré, de courtier, d’exécuteur testamentaire, et
s’épongeait le front.
— Il y a séance, Buddenbrook, répéta-t-il, et tu vas te promener ?
— Ah ! c’est toi, dit le sénateur à voix basse, remuant les lèvres comme à
regret. Il y a des moments où je n’y vois plus. Je souffre follement.
— Tu souffres ? De quoi ?
— Rage de dents. Depuis hier. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Je n’ai
pas pu aller chez le dentiste parce que j’ai eu à faire ce matin et qu’ensuite
je n’ai pas voulu manquer la séance. Mais je n’ai plus pu y tenir et je me
rends chez Brecht.
— Où souffres-tu donc ?
— Ici, à gauche, en bas. Une molaire… Creuse, naturellement… C’est
intolérable. Adieu, Kistenmaker. Tu comprends, je suis pressé.
— Oui. Crois-tu que je ne le sois pas ? Effroyablement occupé. Adieu. Et
meilleure santé ! Fais-la arracher. L’extraire tout de suite, c’est ce qu’il y a
de mieux.
Thomas Buddenbrook poursuivit son chemin en serrant les dents, bien
que cela ne fît qu’aggraver le mal. C’était une douleur violente, brûlante et
taraudante, un mal cruel qui, partant de la molaire malade, avait gagné toute
la moitié gauche du maxillaire inférieur. L’inflammation le travaillait de ses
marteaux incandescents et lui faisait monter la fièvre au visage et les larmes
aux yeux. La nuit blanche avait ébranlé ses nerfs. Il devait faire effort pour
parler, car la voix menaçait de lui manquer.
Dans la rue des Moulins, il entra dans une maison peinte en brun clair et
monta au premier, où l’on lisait sur une plaque de cuivre : « Brecht,
dentiste. » Il ne vit pas la bonne qui lui ouvrit. Dans l’antichambre, une odeur chaude de bifteck et de chou-fleur l’enveloppa. Puis il aspira tout à
coup l’odeur prononcée de la salle d’attente où il fut introduit. « Prenez
place… un momang… » dit une voix de vieille femme. C’était Josephus
dans sa cage brillante, au fond de la pièce, qui fixait sur lui le regard
oblique et cruel de son petit œil venimeux.
Le sénateur s’assit à la table ronde et essaya d’apprécier les plaisanteries
d’un volume des Fliegende Blätter[49], puis referma le livre avec dégoût,
pressa contre sa joue l’argent froid de la poignée de sa canne, ferma ses
yeux brûlants avec un gémissement. Tout était silencieux, seul Josephus
mordillait le grillage qu’il faisait craquer et grincer. Même s’il était
inoccupé, M. Brecht se croyait tenu de vous faire attendre un instant.
Thomas Buddenbrook se leva brusquement et but un verre d’eau qu’il se
versa d’une carafe posée sur une petite table ; l’eau avait l’odeur et le goût
de chloroforme. Puis il ouvrit la porte du corridor et cria d’un ton irrité que,
sauf empêchement pressant, M. Brecht devrait bien avoir la bonté de se
hâter un peu, qu’il souffrait. Aussitôt apparurent la moustache poivre et sel,
le nez crochu et le front chauve du dentiste, dans l’encadrement de la porte
de son cabinet.
— Je vous en prie, fit-il.
— Je vous en prie, cria Josephus de son côté.
Le sénateur accepta l’invitation sans rire. « Un cas difficile », pensa le
dentiste en pâlissant.
Ils traversèrent rapidement la pièce claire et approchèrent du grand
fauteuil mobile, avec l’appuie-tête rembourré et les bras de peluche verte,
qui se trouvait devant l’une des deux fenêtres. En s’asseyant, Thomas
Buddenbrook expliqua brièvement de quoi il s’agissait, renversa la tête et
ferma les yeux.
M. Brecht fit un peu manœuvrer le fauteuil, puis examina la dent au
moyen d’un petit miroir et d’une tige d’acier. Sa main sentait la pâte
d’amandes, son haleine le bifteck et le chou-fleur.
— Il va falloir procéder à l’extraction, dit-il en pâlissant derechef.
— Faites, dit le sénateur, fermant hermétiquement les paupières.
Il y eut un silence. M. Brecht préparait quelque chose devant une armoire
et disposait ses instruments. Il revint auprès de son patient.
— Je vais vous faire un badigeonnage, dit-il.
Et aussitôt il mit ce dessein à exécution en badigeonnant largement la
gencive avec un liquide à l’odeur forte. Là-dessus, à voix basse et cordiale, il pria le patient de ne pas bouger et d’ouvrir la bouche toute grande, et il
commença son travail.
Thomas Buddenbrook tenait ferme des deux mains les appuis de velours
vert. Il sentit à peine le davier approcher et saisir la dent, mais s’aperçut au
grincement de sa mâchoire et à la pression croissante et de plus en plus
douloureuse et furieuse que tout était en bonne voie. « À la grâce de Dieu !
pensa-t-il. Il faut en passer par là. Ça va augmenter, augmenter jusqu’à
l’intolérable, jusqu’à l’impossible, jusqu’à une véritable catastrophe, une
douleur insensée, hurlante, inhumaine, qui déchire le cerveau… Puis ce sera
fini, je n’ai qu’à attendre. »
Ce fut l’affaire de trois ou quatre secondes. L’effort frémissant de
M. Brecht se communiquait à tout le corps de Thomas Buddenbrook. Un
peu soulevé sur son siège, il entendait une sorte de léger piaulement dans la
gorge du dentiste. Soudain, il y eut un choc terrible, un ébranlement,
comme si on lui brisait la nuque, un bref craquement et une rupture. Il
rouvrit les yeux en hâte. La pression avait cessé, mais sa tête bourdonnait, la
douleur fulgurante se déchaînait dans la mâchoire enflammée et brutalisée
et il sentit nettement que ce n’était pas le but cherché, la véritable solution
du problème, mais une catastrophe prématurée qui aggravait encore la
situation. M. Brecht avait reculé. Adossé à son armoire à instruments, pâle
comme la mort, il disait :
— La couronne, je m’en doutais.
Thomas Buddenbrook cracha un peu de sang dans le verre bleu à son
côté, car la gencive était lésée. Puis, à demi inconscient, il demanda :
— De quoi vous doutiez-vous ? Qu’est-il arrivé à la couronne ?
— Elle est brisée, monsieur le sénateur. Je le craignais. La dent est
terriblement cariée. Mais mon devoir était de tenter l’expérience.
— Et maintenant ?
— Comptez sur moi, monsieur le sénateur.
— Que faut-il faire ?
— Il faut extirper les racines. Avec le davier. Il y en a quatre.
— Quatre ? Alors, il faudra s’y reprendre à quatre fois ?
— Malheureusement.
— Bon. Pour aujourd’hui, ça suffit, dit le sénateur.
Il voulut se lever, mais resta assis, la tête renversée.
— Mon cher monsieur, n’exigez rien au-delà des forces humaines, reprit-
il. Je ne tiens pas sur mes jambes. Pour cette fois, cela suffit en tout cas. Voulez-vous avoir la bonté d’ouvrir un instant la fenêtre ?
M. Brecht le fit et répondit :
— Il me serait très agréable, monsieur le sénateur, que vous puissiez
revenir demain ou après-demain, à l’heure qui vous conviendra le mieux, et
nous remettrons l’opération jusque-là. Je vous avoue que moi-même… Je
vais prendre la liberté de faire encore un lavage et un badigeonnage pour
calmer provisoirement la douleur.
Il fit le lavage et le badigeonnage, puis le sénateur sortit, accompagné
d’un haussement d’épaules compatissant qui coûta à M. Brecht, blanc
comme neige, ses dernières forces.
— Un momang, s’il vous plaît, cria Josephus, comme ils traversaient la
salle d’attente, et il criait encore comme Thomas Buddenbrook descendait
l’escalier.
Avec le davier, oui, ce serait pour demain. Et maintenant ? Rentrer chez
soi et se reposer, tâcher de dormir. La douleur névralgique semblait
assoupie ; il ne sentait plus dans la bouche qu’une brûlure sourde. Rentrer
chez soi. Et il suivit lentement les rues, répondant machinalement aux saluts
qu’on lui adressait, le regard pensif et vague, comme s’il se demandait à
quoi il pensait.
Il arriva à la Fischergrube et se mit à descendre le trottoir de gauche. Au
bout de vingt pas, il fut pris de nausées. « Il va falloir que j’entre dans le
cabaret d’en face boire un cognac », pensa-t-il, et il descendit sur la
chaussée. Arrivé au milieu de la rue, il lui sembla que son cerveau était saisi
et entraîné par une force irrésistible, à une vitesse croissante et terrifiante,
qu’il tournait en cercles concentriques de plus en plus étroits, comme si une
puissance démesurée, brutale et impitoyable, allait le fracasser pour finir
contre le noyau de pierre dure de cette spirale. Il fit demi-tour et tomba les
bras étendus, la face contre le pavé mouillé. Comme la rue avait une forte
pente, son buste se trouvait sensiblement plus bas que ses pieds. Il était
tombé sur la face et une flaque de sang se mit aussitôt à s’étaler au-dessous
de lui. Son chapeau roula sur la chaussée. Sa pelisse était tachée de boue et
de neige fondue. Ses mains gantées de blanc reposaient ouvertes dans une
flaque.
Il gisait là et y resta jusqu’à ce que des gens qui s’étaient approchés
l’eussent retourné sur le dos.