Les Buddenbrook
Chapitre VI
Un jour, après le déjeuner, au salon où ses parents prenaient le café, le
petit Johann entendit son père informer sa mère qu’il attendait aujourd’hui
M. Untel, avoué, pour faire avec lui son testament, dont il ne voulait pas
renvoyer toujours la rédaction à une date indéterminée. Hanno, un peu plus
tard, fit une heure d’exercices sur le piano à queue. Mais quand il voulut
ensuite traverser le corridor, il rencontra son père qui montait l’escalier avec
un monsieur en long pardessus noir.
— Hanno, dit brièvement le sénateur.
Et le petit Johann s’arrêta, avala sa salive et répondit vite et bas :
— Oui, papa !
— J’ai un travail important à faire avec ce monsieur, continua son père.
Tu vas te placer, s’il te plaît, devant cette porte – il montrait la porte du
fumoir – et tu feras attention que personne, tu m’entends, absolument
personne, ne nous dérange.
— Oui, papa, dit le petit Johann, et il se plaça devant la porte qui se
referma sur les deux messieurs.
Il resta là, tenant d’une main sa régate de marin sur sa poitrine, frottant
du bout de la langue une dent suspecte, écoutant les voix graves et
assourdies qui venaient de l’intérieur de la pièce. Sa tête aux cheveux
châtains, bouclés aux tempes, s’inclinait sur l’épaule et, sous ses sourcils
froncés, ses yeux mordorés cernés d’ombres bleuâtres clignotaient et
jetaient en dessous des regards un peu dégoûtés et pensifs à la fois, qui
rappelaient l’expression de son visage le jour où il avait respiré l’odeur des
fleurs mêlée à cette autre odeur étrange et singulièrement familière, auprès
du cercueil de sa grand-mère.
Vint à passer Ida Jungmann.
— Hanno, mon petit, lui dit-elle, où donc es-tu ? Que peux-tu avoir à
faire ici ?
Le commis bossu sortit du bureau, une dépêche à la main, et s’enquit du
sénateur.
Et chaque fois, le petit Johann étendait horizontalement en travers de la
porte son bras vêtu d’une manche bleu marine ornée d’une ancre, secouait
la tête et, après un silence, répondait d’une voix basse mais ferme :
— Personne n’entre. Papa fait son testament.
CHAPITRE VI
Un jour d’automne, le docteur Langhals disait au sénateur en battant des
paupières comme une coquette :
— Les nerfs, mon cher sénateur… Dans tout cela, les nerfs seuls en sont
cause… Et la circulation laisse aussi un peu à désirer çà et là. Me
permettez-vous un conseil ? Vous devriez dételer un peu dès cette année.
Ces quelques dimanches passés à l’air de la mer n’ont pu faire grand-chose,
bien entendu. Nous voici à la fin de septembre, les hôtels de Travemünde
sont encore ouverts, la plage n’est pas totalement dépeuplée. Allez-y, allez
vous installer sur la plage ; quinze jours, trois semaines réparent bien des
choses.
Et Thomas Buddenbrook consentait à tout. Mais quand les siens
apprirent sa décision, Christian s’offrit à l’accompagner.
— Je vais avec toi, Thomas, dit-il simplement. Si tu n’y vois pas
d’objection.
Et, bien que le sénateur y vît une foule d’objections, cette fois encore, il
consentit.
La vérité, c’est que Christian était plus que jamais maître de son temps,
car il s’était senti contraint par sa santé chancelante de renoncer à sa
dernière activité commerciale, son agence de vins de champagne et de
cognac.
Par bonheur, l’hallucination qui lui montrait un homme assis sur son sofa
au crépuscule et branlant la tête n’était pas revenue. Mais le « tourment » de
son côté gauche avait encore empiré et s’accompagnait de toute une série
d’autres malaises que Christian observait soigneusement et décrivait en
plissant son nez, partout où il allait. Souvent, comme par le passé, les
muscles de la déglutition refusaient le service aux repas, si bien qu’il restait
là, le morceau dans la bouche, ses petits yeux ronds et enfoncés jetant des
regards hagards de côté et d’autre. Souvent, comme auparavant, il souffrait
d’une terreur vague mais invincible de voir se paralyser tout à coup sa
langue, son pharynx, ses extrémités, voire ses facultés mentales. Il n’était
nullement paralysé, à vrai dire, mais la peur de la paralysie n’était-elle pas
pire ? Il racontait en détail qu’un jour, en préparant son thé, il avait
approché l’allumette enflammée, non pas du réchaud, mais de la bouteille
d’alcool débouchée et qu’il avait failli périr d’une horrible mort, non
seulement lui, mais les autres habitants de la maison, peut-être même ceux
des maisons voisines. Il exagérait. Mais ce qu’il décrivait avec une minutie,
une insistance, un luxe de détails tout particulier, c’était une horrible anomalie qu’il avait observée sur lui-même tout récemment et qui faisait
que certains jours, à certains états de la température, il ne pouvait voir une
fenêtre ouverte sans être hanté par l’impulsion atroce et insensée de se jeter
dehors ; c’était une sorte d’instinct sauvage, irrépressible, une témérité folle
et désespérée. Un dimanche où la famille dînait à la Fischergrube, il décrivit
comment il avait réussi, par un effort suprême de la volonté, à ramper à
quatre pattes jusqu’à la fenêtre ouverte et à la fermer. Mais ici l’on se récria
et personne ne voulut en entendre plus long.
Il éprouvait une sorte de plaisir terrifiant à constater ces faits et d’autres
symptômes analogues. Mais ce qu’il ne pouvait ni observer ni constater, ce
dont il demeurait inconscient et qui s’aggravait en lui, c’était ce surprenant
manque de tact qui s’était accusé avec les années. Il avait le tort de répéter
en famille des histoires bonnes tout au plus à être racontées au cercle.
Visiblement, son sens de la pudeur corporelle s’atrophiait. Pour montrer à
sa belle-sœur Gerda, avec qui il était lié d’amitié, la solidité de ses
chaussettes anglaises et aussi le progrès de son amaigrissement, il osait
relever jusqu’au-dessus du genou son large pantalon à carreaux.
— Regarde comme je deviens maigre. N’est-ce pas frappant et étrange ?
dit-il, devenu soucieux, en montrant sa jambe osseuse et décharnée, dans le
caleçon de laine blanche où le genou décharné se dessinait tristement.
Il avait renoncé, nous l’avons dit, à toute activité commerciale ; mais il
s’efforçait de remplir de diverses façons les heures du jour qu’il ne passait
pas au cercle ; il aimait à affirmer qu’en dépit de tous les obstacles, il
n’avait jamais complètement cessé de travailler. Il perfectionna ses
connaissances linguistiques et s’était récemment mis à apprendre le chinois,
par goût de la science, sans but pratique ; il s’y appliqua fort pendant quinze
jours. En même temps, il s’occupait de « compléter » son dictionnaire
anglo-allemand qui lui paraissait insuffisant. Mais comme un petit
changement d’air lui était de toute façon nécessaire, et qu’il était
souhaitable, après tout, que le sénateur eût un peu de société, ce travail ne
suffirait pas à le retenir en ville.
Les deux frères allèrent donc au bord de la mer. Sous la pluie qui
tambourinait sur le toit de la voiture, ils suivaient la chaussée transformée
en marécage et n’échangèrent pour ainsi dire pas un mot. Christian laissait
errer ses regards comme s’il épiait quelque présage suspect ; Thomas
grelottait sous son manteau ; il avait les yeux rouges et les longues pointes
de ses moustaches se dressaient toutes raides contre ses joues blafardes. Ils arrivèrent dans l’après-midi au parc du Casino, où le gravier noyé grinçait
sous les roues. Le vieux courtier Sigismond Gosch était assis sous la
véranda du bâtiment principal, sirotant un grog au rhum. Il se leva, sifflant
entre ses dents, et ils vinrent s’asseoir à ses côtés pour boire eux aussi
quelque chose de chaud pendant qu’on montait leurs bagages.
M. Gosch lui aussi prolongeait la saison, avec quelques autres personnes,
une famille anglaise, une Hollandaise célibataire et un Hambourgeois
également célibataire qui, sans doute, faisaient la sieste avant le repas, car
un silence de mort régnait partout, rompu seulement par le clapotis de la
pluie. On les laissait dormir. M. Gosch ne dormait jamais dans la journée.
Trop heureux quand il arrivait à conquérir la nuit quelques heures
d’inconscience ! Il ne se portait pas bien. Il essayait de cette cure tardive
pour combattre ce tremblement de tous les membres – malédiction ! à peine
s’il pouvait tenir son verre ! – et que diantre ! il ne pouvait presque plus
écrire ; la traduction du théâtre de Lope de Vega n’avançait que lentement.
Il était fort déprimé et ses blasphèmes manquaient de jovialité. « Allez au
diable ! » C’était devenu sa locution favorite, car il la répétait sans cesse et
souvent hors de propos.
Et le sénateur ? De quoi souffrait-il ? Ces messieurs comptaient-ils rester
longtemps ?
Thomas Buddenbrook répondait que le docteur Langhals l’avait envoyé
ici pour ses nerfs. Il avait obéi, naturellement, malgré ce temps de chien.
Que ne ferait-on pas par crainte du médecin ? Il se sentait assez misérable.
Ils resteraient jusqu’à ce qu’il se sentît mieux.
— À vrai dire, moi aussi je vais mal, dit Christian, plein d’envie et
d’amertume, en entendant Thomas parler de lui seul.
Et comme il allait parler de l’homme au chef branlant, et de la bouteille
d’alcool à brûler, et de l’obsession de la fenêtre ouverte, son frère se leva
pour aller prendre possession de leurs chambres.
La pluie ne cessait pas. Elle ravinait le sol et dansait en gouttes
scintillantes sur la mer plissée par le vent du sud-ouest, qui découvrait la
plage. Des navires passaient comme des ombres ou des vaisseaux fantômes
et disparaissaient à l’horizon estompé.
On ne voyait qu’aux repas les autres habitants de la maison. Le sénateur,
muni d’un imperméable et de caoutchoucs, se promenait en compagnie du
courtier Gosch, tandis que Christian buvait du punch suédois à la pâtisserie
avec la dame du buffet.
Deux ou trois fois, l’après-midi, quand le soleil fit mine de se montrer,
on vit paraître à la table du déjeuner quelques connaissances de la ville qui
aimaient à se distraire loin des leurs : le sénateur Gieseke, camarade
d’études de Christian, et le consul Peter Döhlmann, qui avait mauvaise
mine, car il s’abîmait la santé par un usage immodéré du purgatif Hunyadi
Janos. Puis les messieurs en pardessus allaient s’asseoir sous la tente de la
pâtisserie, en face du kiosque où l’on ne faisait plus de musique ; ils
buvaient du café, digéraient leurs cinq services en regardant le jardin
automnal.
Les événements de la ville, la dernière grande marée qui avait inondé de
nombreuses caves, de sorte que l’on avait navigué en barque dans les rues
basses, un incendie de hangars sur le port, une élection sénatoriale, voilà de
quoi l’on parlait. Alfred Lauritzen, de la maison Sturmann et Lauritzen,
denrées coloniales en gros et en détail, avait été élu la semaine précédente et
le sénateur en était mécontent. Enveloppé dans son manteau à pèlerine, il
fumait des cigarettes et ne fit quelques remarques qu’à ce moment-là de la
conversation. Il n’avait pas voté pour M. Lauritzen, dit-il, voilà qui était sûr.
Lauritzen était un homme honorable et un excellent négociant, sans aucun
doute, mais il représentait la bourgeoisie moyenne, la bonne classe
moyenne ; son père avait encore de ses propres mains tiré les harengs saurs
de la caque pour les envelopper et servir les cuisinières ; et désormais on
aurait au Sénat un commerçant détaillant. Son grand-père à lui, Thomas
Buddenbrook, s’était brouillé avec son fils aîné parce qu’il avait « épousé
une boutique » ; c’est ainsi que l’on comprenait les choses autrefois.
— Mais le niveau baisse, le niveau social du Sénat est en baisse, le Sénat
se démocratise, mon cher Gieseke, et ce n’est pas bon. Le don commercial
n’est pas tout, à mon avis, on ne devrait manquer d’exiger un peu plus.
Imaginer Alfred Lauritzen avec ses grands pieds et sa face de batelier, dans
la salle du conseil, cela m’offusque, je ne sais quoi est blessé en moi. C’est
une faute de style, une faute de goût.
Mais le sénateur Gieseke était un peu piqué. Après tout, il était le fils
d’un capitaine de pompiers.
— Non, il faut rendre justice au mérite, ou alors, à quoi bon être
républicain ? Et puis, vous ne devriez pas fumer tant de cigarettes,
Buddenbrook, vous ne profitez pas de l’air marin.
— Oui, je vais m’arrêter, dit Thomas Buddenbrook en jetant le bout de sa
cigarette, et il ferma les yeux.
La conversation traînait paresseusement, tandis que la pluie qui reprit,
implacable, voilait la vue. On en vint à parler du dernier scandale de la
ville, un faux en écriture, et du négociant en gros Kassbaum, de P. Philip
Kassbaum et Cie, qui était maintenant sous les verrous. On ne s’échauffait
pas, on qualifia de sottise l’acte de Kassbaum, on en rit un peu en haussant
les épaules. Le sénateur Gieseke raconta que le négociant, d’ailleurs, avait
conservé toute sa bonne humeur. À son nouveau domicile, il avait
immédiatement réclamé un miroir, car il n’y en avait pas dans sa cellule.
« Je suis ici non pour des ans, mais pour des années, avait-il dit, il me faut
donc un miroir. » Il avait été, comme Christian Buddenbrook et André
Gieseke, l’élève de feu Marcellus Stengel.
Sans sourciller, les messieurs poussèrent des rires brefs, à travers le nez.
Sigismond Gosch commanda un grog avec une intonation qui semblait
vouloir dire : « À quoi bon cette vie de misère ? » Le consul Döhlmann
s’expliqua avec une bouteille d’eau-de-vie, et Christian revint au punch
suédois que le sénateur Gieseke avait commandé pour eux deux. Thomas ne
tarda pas à se remettre à fumer. Et, sur ce même ton de paresse, de mépris,
de négligence sceptique, ils continuèrent, flegmatiques et alourdis par le
repas, la boisson et la pluie, à parler d’affaires, des affaires de chacun. Mais
ce sujet non plus n’excitait personne.
— Ah ! l’on n’y a guère de plaisir, s’écria Thomas Buddenbrook, le cœur
lourd, d’un air de dégoût, en renversant la tête contre le dossier du fauteuil.
— Eh bien, et vous, Döhlmann ? demanda le sénateur Gieseke en
bâillant. Vous vous adonnez corps et âme à l’eau-de-vie, hein ?
— Il faut bien faire fumer la cheminée, dit le consul. Je donne un coup
d’œil au bureau tous les deux ou trois jours. Les cheveux ras sont vite
peignés.
— Toutes les affaires importantes, Strunck et Hagenström les ont raflées,
remarqua tristement le courtier Gosch, qui avait posé sur la table ses coudes
écartés et appuyait dans sa main sa tête de vieillard cruel.
— On n’empeste pas un tas de fumier, dit le consul Döhlmann avec un
accent de vulgarité si affectée que chacun s’en devait sentir attristé comme
par un cynisme désespéré. Eh bien, et vous, Buddenbrook, faites-vous
encore des affaires ?
— Non, répondit Christian, je ne peux plus.
Et, entraîné par l’état d’esprit général et le besoin de l’accentuer encore,
il se mit sans transition, le chapeau sur l’oreille, à parler de son comptoir de Valparaiso et de Johnny Thunderstorm. « Par cette chaleur, bon Dieu !
Travailler ? No, sir, c’est comme vous le voyez, sir. » Et ils soufflaient la
fumée de leurs cigarettes à la figure de leur chef. Bon Dieu ! Ses mines et
ses mouvements exprimaient à merveille une paresse insolente,
provocatrice, mais, en même temps, nonchalante et débonnaire. Son frère ne
bougeait pas.
M. Gosch tenta de porter son grog à ses lèvres, le reposa sur la table avec
un sifflement et frappa du poing son bras récalcitrant, sur quoi il porta de
nouveau le verre à ses lèvres minces, répandit une bonne partie du liquide et
avala le reste d’un coup, avec rage.
— Ah ! ne me parlez pas de votre tremblement, Gosch, dit Döhlmann.
Vous verriez un peu si vous étiez comme moi. Ce maudit Hunyadi Janos !
Je crèverais si je n’en buvais un litre par jour, j’en suis là, et si je continue à
en absorber, je crèverai à coup sûr. Savez-vous ce que c’est que de ne pas
pouvoir une seule fois, un seul jour, venir à bout de son déjeuner, je veux
dire une fois qu’on l’a dans l’estomac ?
Et il exposa divers détails répugnants concernant son état de santé ;
Christian écoutait en frissonnant, le nez froncé, et répliqua par une petite
description indiscrète de son « tourment ».
La pluie redoublait. Elle tombait, abondante et verticale, et son
bruissement emplissait d’une rumeur implacable, désolante et désespérée, le
silence du parc.
— Oui, la vie est pourrie, dit le sénateur Gieseke qui avait beaucoup bu.
— Je n’aime plus la vie, dit Christian.
— Allez au diable ! dit M. Gosch.
— Voici Fiken Dahlbeck, dit le sénateur Gieseke.
C’était la propriétaire de la vacherie qui passait avec son seau de lait et
saluait ces messieurs. Elle frisait la quarantaine, elle était provocante et
dodue. Le sénateur Gieseke la dévisagea de ses yeux égarés.
— Quelle poitrine ! dit-il.
Et là-dessus le consul Döhlmann fit une plaisanterie très ordurière qui ne
provoqua chez les autres que ce même rire nasal, bref et méprisant. Puis on
rappela le garçon.
— J’ai fini ma bouteille, Schröder, dit Döhlmann. Autant vous payer. Il
faut bien finir par en venir là une fois ou l’autre. Et vous, Christian ? Bon,
c’est Gieseke qui paie pour vous, j’imagine.
Mais ici le sénateur Buddenbrook se réveilla. Il était resté assis et comme
absent, enveloppé de son carrick, les mains sur les genoux, la cigarette au
coin de la bouche. Brusquement il se redressa et dit d’un ton incisif :
— Tu n’as pas d’argent sur toi, Christian ? Alors, permets-moi de régler
ça pour toi.
On ouvrit les parapluies et l’on sortit de la tente pour se promener un
peu.
Mme Permaneder vint voir son frère de temps à autre. Ils allaient alors
ensemble jusqu’à la Roche aux Mouettes ou au Temple marin, ce qui
produisait chaque fois chez Tony, pour des raisons inconnues, un
enthousiasme vaguement révolutionnaire. Elle affirma à diverses reprises
que les hommes étaient libres et égaux, répudia en quelques mots la
hiérarchie des classes, parla sévèrement des privilèges et de l’arbitraire et
exigea que tout mérite eût sa récompense. Puis elle se mit à parler de sa
propre vie. Elle parlait bien et divertissait son frère on ne peut mieux.
Depuis qu’elle était au monde, cette heureuse créature n’avait jamais été
obligée d’avaler une seule couleuvre en silence, ni de triompher sans
chanter victoire. Ni les flatteries ni les injures que la vie lui avait dites
n’étaient restées sans réponse. Bonheur ou chagrin, elle avait le cœur libre
et léger, plus encore qu’elle ne le croyait. Aucun secret ne la rongeait,
aucune expérience clandestine ne lui pesait. Et c’est pourquoi elle avait le
cœur léger. Elle savait qu’elle avait eu une vie malheureuse et pleine de
déboires, mais n’en ressentait ni mélancolie ni lassitude, et au fond elle n’y
croyait pas. Mais comme c’était un fait généralement reconnu, elle
l’exploitait, s’en vantait et en parlait d’un air important. Elle s’indignait le
plus sincèrement du monde, passait aux injures, nommait par leurs noms les
gens qui avaient eu sur sa vie, et par suite sur celle de la famille
Buddenbrook, une influence fâcheuse, et dont le nombre avait grandi avec
le temps.
— Trieschke le larmoyant ! s’écriait-elle, Grünlich, Permaneder,
Tiburtius, Weinschenk ! Les Hagenström ! Le procureur ! Cette Severin !
Que de filous, Thomas ! Dieu les punira un jour, j’ai confiance en Lui.
Comme ils arrivaient au Temple marin, le crépuscule descendait déjà ;
l’automne était avancé. Ils se tenaient dans une des pièces regardant la baie,
où régnait une odeur de bois, comme dans les cabines de l’établissement de
bains, et dont les murs grossièrement charpentés étaient couverts
d’inscriptions, d’initiales, de cœurs, de vers. Côte à côte, ils regardaient, par-delà le talus vert et humide et l’étroite bande de côte pierreuse, la mer