Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 91 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre VI

Un jour, après le déjeuner, au salon où ses parents prenaient le café, le

petit Johann entendit son père informer sa mère qu’il attendait aujourd’hui

M. Untel, avoué, pour faire avec lui son testament, dont il ne voulait pas

renvoyer toujours la rédaction à une date indéterminée. Hanno, un peu plus

tard, fit une heure d’exercices sur le piano à queue. Mais quand il voulut

ensuite traverser le corridor, il rencontra son père qui montait l’escalier avec

un monsieur en long pardessus noir.

— Hanno, dit brièvement le sénateur.

Et le petit Johann s’arrêta, avala sa salive et répondit vite et bas :

— Oui, papa !

— J’ai un travail important à faire avec ce monsieur, continua son père.

Tu vas te placer, s’il te plaît, devant cette porte – il montrait la porte du

fumoir – et tu feras attention que personne, tu m’entends, absolument

personne, ne nous dérange.

— Oui, papa, dit le petit Johann, et il se plaça devant la porte qui se

referma sur les deux messieurs.

Il resta là, tenant d’une main sa régate de marin sur sa poitrine, frottant

du bout de la langue une dent suspecte, écoutant les voix graves et

assourdies qui venaient de l’intérieur de la pièce. Sa tête aux cheveux

châtains, bouclés aux tempes, s’inclinait sur l’épaule et, sous ses sourcils

froncés, ses yeux mordorés cernés d’ombres bleuâtres clignotaient et

jetaient en dessous des regards un peu dégoûtés et pensifs à la fois, qui

rappelaient l’expression de son visage le jour où il avait respiré l’odeur des

fleurs mêlée à cette autre odeur étrange et singulièrement familière, auprès

du cercueil de sa grand-mère.

Vint à passer Ida Jungmann.

— Hanno, mon petit, lui dit-elle, où donc es-tu ? Que peux-tu avoir à

faire ici ?

Le commis bossu sortit du bureau, une dépêche à la main, et s’enquit du

sénateur.

Et chaque fois, le petit Johann étendait horizontalement en travers de la

porte son bras vêtu d’une manche bleu marine ornée d’une ancre, secouait

la tête et, après un silence, répondait d’une voix basse mais ferme :

— Personne n’entre. Papa fait son testament.

 

CHAPITRE VI

Un jour d’automne, le docteur Langhals disait au sénateur en battant des

paupières comme une coquette :

— Les nerfs, mon cher sénateur… Dans tout cela, les nerfs seuls en sont

cause… Et la circulation laisse aussi un peu à désirer çà et là. Me

permettez-vous un conseil ? Vous devriez dételer un peu dès cette année.

Ces quelques dimanches passés à l’air de la mer n’ont pu faire grand-chose,

bien entendu. Nous voici à la fin de septembre, les hôtels de Travemünde

sont encore ouverts, la plage n’est pas totalement dépeuplée. Allez-y, allez

vous installer sur la plage ; quinze jours, trois semaines réparent bien des

choses.

Et Thomas Buddenbrook consentait à tout. Mais quand les siens

apprirent sa décision, Christian s’offrit à l’accompagner.

— Je vais avec toi, Thomas, dit-il simplement. Si tu n’y vois pas

d’objection.

Et, bien que le sénateur y vît une foule d’objections, cette fois encore, il

consentit.

La vérité, c’est que Christian était plus que jamais maître de son temps,

car il s’était senti contraint par sa santé chancelante de renoncer à sa

dernière activité commerciale, son agence de vins de champagne et de

cognac.

Par bonheur, l’hallucination qui lui montrait un homme assis sur son sofa

au crépuscule et branlant la tête n’était pas revenue. Mais le « tourment » de

son côté gauche avait encore empiré et s’accompagnait de toute une série

d’autres malaises que Christian observait soigneusement et décrivait en

plissant son nez, partout où il allait. Souvent, comme par le passé, les

muscles de la déglutition refusaient le service aux repas, si bien qu’il restait

là, le morceau dans la bouche, ses petits yeux ronds et enfoncés jetant des

regards hagards de côté et d’autre. Souvent, comme auparavant, il souffrait

d’une terreur vague mais invincible de voir se paralyser tout à coup sa

langue, son pharynx, ses extrémités, voire ses facultés mentales. Il n’était

nullement paralysé, à vrai dire, mais la peur de la paralysie n’était-elle pas

pire ? Il racontait en détail qu’un jour, en préparant son thé, il avait

approché l’allumette enflammée, non pas du réchaud, mais de la bouteille

d’alcool débouchée et qu’il avait failli périr d’une horrible mort, non

seulement lui, mais les autres habitants de la maison, peut-être même ceux

des maisons voisines. Il exagérait. Mais ce qu’il décrivait avec une minutie,

une insistance, un luxe de détails tout particulier, c’était une horrible anomalie qu’il avait observée sur lui-même tout récemment et qui faisait

que certains jours, à certains états de la température, il ne pouvait voir une

fenêtre ouverte sans être hanté par l’impulsion atroce et insensée de se jeter

dehors ; c’était une sorte d’instinct sauvage, irrépressible, une témérité folle

et désespérée. Un dimanche où la famille dînait à la Fischergrube, il décrivit

comment il avait réussi, par un effort suprême de la volonté, à ramper à

quatre pattes jusqu’à la fenêtre ouverte et à la fermer. Mais ici l’on se récria

et personne ne voulut en entendre plus long.

Il éprouvait une sorte de plaisir terrifiant à constater ces faits et d’autres

symptômes analogues. Mais ce qu’il ne pouvait ni observer ni constater, ce

dont il demeurait inconscient et qui s’aggravait en lui, c’était ce surprenant

manque de tact qui s’était accusé avec les années. Il avait le tort de répéter

en famille des histoires bonnes tout au plus à être racontées au cercle.

Visiblement, son sens de la pudeur corporelle s’atrophiait. Pour montrer à

sa belle-sœur Gerda, avec qui il était lié d’amitié, la solidité de ses

chaussettes anglaises et aussi le progrès de son amaigrissement, il osait

relever jusqu’au-dessus du genou son large pantalon à carreaux.

— Regarde comme je deviens maigre. N’est-ce pas frappant et étrange ?

dit-il, devenu soucieux, en montrant sa jambe osseuse et décharnée, dans le

caleçon de laine blanche où le genou décharné se dessinait tristement.

Il avait renoncé, nous l’avons dit, à toute activité commerciale ; mais il

s’efforçait de remplir de diverses façons les heures du jour qu’il ne passait

pas au cercle ; il aimait à affirmer qu’en dépit de tous les obstacles, il

n’avait jamais complètement cessé de travailler. Il perfectionna ses

connaissances linguistiques et s’était récemment mis à apprendre le chinois,

par goût de la science, sans but pratique ; il s’y appliqua fort pendant quinze

jours. En même temps, il s’occupait de « compléter » son dictionnaire

anglo-allemand qui lui paraissait insuffisant. Mais comme un petit

changement d’air lui était de toute façon nécessaire, et qu’il était

souhaitable, après tout, que le sénateur eût un peu de société, ce travail ne

suffirait pas à le retenir en ville.

Les deux frères allèrent donc au bord de la mer. Sous la pluie qui

tambourinait sur le toit de la voiture, ils suivaient la chaussée transformée

en marécage et n’échangèrent pour ainsi dire pas un mot. Christian laissait

errer ses regards comme s’il épiait quelque présage suspect ; Thomas

grelottait sous son manteau ; il avait les yeux rouges et les longues pointes

de ses moustaches se dressaient toutes raides contre ses joues blafardes. Ils arrivèrent dans l’après-midi au parc du Casino, où le gravier noyé grinçait

sous les roues. Le vieux courtier Sigismond Gosch était assis sous la

véranda du bâtiment principal, sirotant un grog au rhum. Il se leva, sifflant

entre ses dents, et ils vinrent s’asseoir à ses côtés pour boire eux aussi

quelque chose de chaud pendant qu’on montait leurs bagages.

M. Gosch lui aussi prolongeait la saison, avec quelques autres personnes,

une famille anglaise, une Hollandaise célibataire et un Hambourgeois

également célibataire qui, sans doute, faisaient la sieste avant le repas, car

un silence de mort régnait partout, rompu seulement par le clapotis de la

pluie. On les laissait dormir. M. Gosch ne dormait jamais dans la journée.

Trop heureux quand il arrivait à conquérir la nuit quelques heures

d’inconscience ! Il ne se portait pas bien. Il essayait de cette cure tardive

pour combattre ce tremblement de tous les membres – malédiction ! à peine

s’il pouvait tenir son verre ! – et que diantre ! il ne pouvait presque plus

écrire ; la traduction du théâtre de Lope de Vega n’avançait que lentement.

Il était fort déprimé et ses blasphèmes manquaient de jovialité. « Allez au

diable ! » C’était devenu sa locution favorite, car il la répétait sans cesse et

souvent hors de propos.

Et le sénateur ? De quoi souffrait-il ? Ces messieurs comptaient-ils rester

longtemps ?

Thomas Buddenbrook répondait que le docteur Langhals l’avait envoyé

ici pour ses nerfs. Il avait obéi, naturellement, malgré ce temps de chien.

Que ne ferait-on pas par crainte du médecin ? Il se sentait assez misérable.

Ils resteraient jusqu’à ce qu’il se sentît mieux.

— À vrai dire, moi aussi je vais mal, dit Christian, plein d’envie et

d’amertume, en entendant Thomas parler de lui seul.

Et comme il allait parler de l’homme au chef branlant, et de la bouteille

d’alcool à brûler, et de l’obsession de la fenêtre ouverte, son frère se leva

pour aller prendre possession de leurs chambres.

La pluie ne cessait pas. Elle ravinait le sol et dansait en gouttes

scintillantes sur la mer plissée par le vent du sud-ouest, qui découvrait la

plage. Des navires passaient comme des ombres ou des vaisseaux fantômes

et disparaissaient à l’horizon estompé.

On ne voyait qu’aux repas les autres habitants de la maison. Le sénateur,

muni d’un imperméable et de caoutchoucs, se promenait en compagnie du

courtier Gosch, tandis que Christian buvait du punch suédois à la pâtisserie

avec la dame du buffet.

Deux ou trois fois, l’après-midi, quand le soleil fit mine de se montrer,

on vit paraître à la table du déjeuner quelques connaissances de la ville qui

aimaient à se distraire loin des leurs : le sénateur Gieseke, camarade

d’études de Christian, et le consul Peter Döhlmann, qui avait mauvaise

mine, car il s’abîmait la santé par un usage immodéré du purgatif Hunyadi

Janos. Puis les messieurs en pardessus allaient s’asseoir sous la tente de la

pâtisserie, en face du kiosque où l’on ne faisait plus de musique ; ils

buvaient du café, digéraient leurs cinq services en regardant le jardin

automnal.

Les événements de la ville, la dernière grande marée qui avait inondé de

nombreuses caves, de sorte que l’on avait navigué en barque dans les rues

basses, un incendie de hangars sur le port, une élection sénatoriale, voilà de

quoi l’on parlait. Alfred Lauritzen, de la maison Sturmann et Lauritzen,

denrées coloniales en gros et en détail, avait été élu la semaine précédente et

le sénateur en était mécontent. Enveloppé dans son manteau à pèlerine, il

fumait des cigarettes et ne fit quelques remarques qu’à ce moment-là de la

conversation. Il n’avait pas voté pour M. Lauritzen, dit-il, voilà qui était sûr.

Lauritzen était un homme honorable et un excellent négociant, sans aucun

doute, mais il représentait la bourgeoisie moyenne, la bonne classe

moyenne ; son père avait encore de ses propres mains tiré les harengs saurs

de la caque pour les envelopper et servir les cuisinières ; et désormais on

aurait au Sénat un commerçant détaillant. Son grand-père à lui, Thomas

Buddenbrook, s’était brouillé avec son fils aîné parce qu’il avait « épousé

une boutique » ; c’est ainsi que l’on comprenait les choses autrefois.

— Mais le niveau baisse, le niveau social du Sénat est en baisse, le Sénat

se démocratise, mon cher Gieseke, et ce n’est pas bon. Le don commercial

n’est pas tout, à mon avis, on ne devrait manquer d’exiger un peu plus.

Imaginer Alfred Lauritzen avec ses grands pieds et sa face de batelier, dans

la salle du conseil, cela m’offusque, je ne sais quoi est blessé en moi. C’est

une faute de style, une faute de goût.

Mais le sénateur Gieseke était un peu piqué. Après tout, il était le fils

d’un capitaine de pompiers.

— Non, il faut rendre justice au mérite, ou alors, à quoi bon être

républicain ? Et puis, vous ne devriez pas fumer tant de cigarettes,

Buddenbrook, vous ne profitez pas de l’air marin.

— Oui, je vais m’arrêter, dit Thomas Buddenbrook en jetant le bout de sa

cigarette, et il ferma les yeux.

La conversation traînait paresseusement, tandis que la pluie qui reprit,

implacable, voilait la vue. On en vint à parler du dernier scandale de la

ville, un faux en écriture, et du négociant en gros Kassbaum, de P. Philip

Kassbaum et Cie, qui était maintenant sous les verrous. On ne s’échauffait

pas, on qualifia de sottise l’acte de Kassbaum, on en rit un peu en haussant

les épaules. Le sénateur Gieseke raconta que le négociant, d’ailleurs, avait

conservé toute sa bonne humeur. À son nouveau domicile, il avait

immédiatement réclamé un miroir, car il n’y en avait pas dans sa cellule.

« Je suis ici non pour des ans, mais pour des années, avait-il dit, il me faut

donc un miroir. » Il avait été, comme Christian Buddenbrook et André

Gieseke, l’élève de feu Marcellus Stengel.

Sans sourciller, les messieurs poussèrent des rires brefs, à travers le nez.

Sigismond Gosch commanda un grog avec une intonation qui semblait

vouloir dire : « À quoi bon cette vie de misère ? » Le consul Döhlmann

s’expliqua avec une bouteille d’eau-de-vie, et Christian revint au punch

suédois que le sénateur Gieseke avait commandé pour eux deux. Thomas ne

tarda pas à se remettre à fumer. Et, sur ce même ton de paresse, de mépris,

de négligence sceptique, ils continuèrent, flegmatiques et alourdis par le

repas, la boisson et la pluie, à parler d’affaires, des affaires de chacun. Mais

ce sujet non plus n’excitait personne.

— Ah ! l’on n’y a guère de plaisir, s’écria Thomas Buddenbrook, le cœur

lourd, d’un air de dégoût, en renversant la tête contre le dossier du fauteuil.

— Eh bien, et vous, Döhlmann ? demanda le sénateur Gieseke en

bâillant. Vous vous adonnez corps et âme à l’eau-de-vie, hein ?

— Il faut bien faire fumer la cheminée, dit le consul. Je donne un coup

d’œil au bureau tous les deux ou trois jours. Les cheveux ras sont vite

peignés.

— Toutes les affaires importantes, Strunck et Hagenström les ont raflées,

remarqua tristement le courtier Gosch, qui avait posé sur la table ses coudes

écartés et appuyait dans sa main sa tête de vieillard cruel.

— On n’empeste pas un tas de fumier, dit le consul Döhlmann avec un

accent de vulgarité si affectée que chacun s’en devait sentir attristé comme

par un cynisme désespéré. Eh bien, et vous, Buddenbrook, faites-vous

encore des affaires ?

— Non, répondit Christian, je ne peux plus.

Et, entraîné par l’état d’esprit général et le besoin de l’accentuer encore,

il se mit sans transition, le chapeau sur l’oreille, à parler de son comptoir de Valparaiso et de Johnny Thunderstorm. « Par cette chaleur, bon Dieu !

Travailler ? No, sir, c’est comme vous le voyez, sir.  » Et ils soufflaient la

fumée de leurs cigarettes à la figure de leur chef. Bon Dieu ! Ses mines et

ses mouvements exprimaient à merveille une paresse insolente,

provocatrice, mais, en même temps, nonchalante et débonnaire. Son frère ne

bougeait pas.

M. Gosch tenta de porter son grog à ses lèvres, le reposa sur la table avec

un sifflement et frappa du poing son bras récalcitrant, sur quoi il porta de

nouveau le verre à ses lèvres minces, répandit une bonne partie du liquide et

avala le reste d’un coup, avec rage.

— Ah ! ne me parlez pas de votre tremblement, Gosch, dit Döhlmann.

Vous verriez un peu si vous étiez comme moi. Ce maudit Hunyadi Janos !

Je crèverais si je n’en buvais un litre par jour, j’en suis là, et si je continue à

en absorber, je crèverai à coup sûr. Savez-vous ce que c’est que de ne pas

pouvoir une seule fois, un seul jour, venir à bout de son déjeuner, je veux

dire une fois qu’on l’a dans l’estomac ?

Et il exposa divers détails répugnants concernant son état de santé ;

Christian écoutait en frissonnant, le nez froncé, et répliqua par une petite

description indiscrète de son « tourment ».

La pluie redoublait. Elle tombait, abondante et verticale, et son

bruissement emplissait d’une rumeur implacable, désolante et désespérée, le

silence du parc.

— Oui, la vie est pourrie, dit le sénateur Gieseke qui avait beaucoup bu.

— Je n’aime plus la vie, dit Christian.

— Allez au diable ! dit M. Gosch.

— Voici Fiken Dahlbeck, dit le sénateur Gieseke.

C’était la propriétaire de la vacherie qui passait avec son seau de lait et

saluait ces messieurs. Elle frisait la quarantaine, elle était provocante et

dodue. Le sénateur Gieseke la dévisagea de ses yeux égarés.

— Quelle poitrine ! dit-il.

Et là-dessus le consul Döhlmann fit une plaisanterie très ordurière qui ne

provoqua chez les autres que ce même rire nasal, bref et méprisant. Puis on

rappela le garçon.

— J’ai fini ma bouteille, Schröder, dit Döhlmann. Autant vous payer. Il

faut bien finir par en venir là une fois ou l’autre. Et vous, Christian ? Bon,

c’est Gieseke qui paie pour vous, j’imagine.

Mais ici le sénateur Buddenbrook se réveilla. Il était resté assis et comme

absent, enveloppé de son carrick, les mains sur les genoux, la cigarette au

coin de la bouche. Brusquement il se redressa et dit d’un ton incisif :

— Tu n’as pas d’argent sur toi, Christian ? Alors, permets-moi de régler

ça pour toi.

On ouvrit les parapluies et l’on sortit de la tente pour se promener un

peu.

Mme Permaneder vint voir son frère de temps à autre. Ils allaient alors

ensemble jusqu’à la Roche aux Mouettes ou au Temple marin, ce qui

produisait chaque fois chez Tony, pour des raisons inconnues, un

enthousiasme vaguement révolutionnaire. Elle affirma à diverses reprises

que les hommes étaient libres et égaux, répudia en quelques mots la

hiérarchie des classes, parla sévèrement des privilèges et de l’arbitraire et

exigea que tout mérite eût sa récompense. Puis elle se mit à parler de sa

propre vie. Elle parlait bien et divertissait son frère on ne peut mieux.

Depuis qu’elle était au monde, cette heureuse créature n’avait jamais été

obligée d’avaler une seule couleuvre en silence, ni de triompher sans

chanter victoire. Ni les flatteries ni les injures que la vie lui avait dites

n’étaient restées sans réponse. Bonheur ou chagrin, elle avait le cœur libre

et léger, plus encore qu’elle ne le croyait. Aucun secret ne la rongeait,

aucune expérience clandestine ne lui pesait. Et c’est pourquoi elle avait le

cœur léger. Elle savait qu’elle avait eu une vie malheureuse et pleine de

déboires, mais n’en ressentait ni mélancolie ni lassitude, et au fond elle n’y

croyait pas. Mais comme c’était un fait généralement reconnu, elle

l’exploitait, s’en vantait et en parlait d’un air important. Elle s’indignait le

plus sincèrement du monde, passait aux injures, nommait par leurs noms les

gens qui avaient eu sur sa vie, et par suite sur celle de la famille

Buddenbrook, une influence fâcheuse, et dont le nombre avait grandi avec

le temps.

— Trieschke le larmoyant ! s’écriait-elle, Grünlich, Permaneder,

Tiburtius, Weinschenk ! Les Hagenström ! Le procureur ! Cette Severin !

Que de filous, Thomas ! Dieu les punira un jour, j’ai confiance en Lui.

Comme ils arrivaient au Temple marin, le crépuscule descendait déjà ;

l’automne était avancé. Ils se tenaient dans une des pièces regardant la baie,

où régnait une odeur de bois, comme dans les cabines de l’établissement de

bains, et dont les murs grossièrement charpentés étaient couverts

d’inscriptions, d’initiales, de cœurs, de vers. Côte à côte, ils regardaient, par-delà le talus vert et humide et l’étroite bande de côte pierreuse, la mer