Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 36 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre III

— Oui, madame, dit Antoine, mais puis-je oser ? Je suis un valet de

chambre de grande maison… S’ils aperçoivent ma livrée…

— Les méchantes gens, dit Clothilde d’une voix triste et traînante sans

quitter son ouvrage.

Au même instant, le consul, traversant la galerie à colonnes, entrait par la

porte vitrée. Il avait son paletot sur le bras et son chapeau à la main.

— Tu vas sortir, Jean ? demanda Mme Buddenbrook, épouvantée.

— Oui, ma chère, il faut que j’aille à l’assemblée.

— Mais le peuple, Jean, la Révolution…

— Ah ! mon Dieu, ce n’est pas si grave que cela, Bethsy… Nous

sommes dans la main de Dieu. Ils ont déjà passé devant la maison. Je vais

sortir par-derrière.

— Jean, si tu m’aimes… Tu vas t’exposer au danger, nous laisser seules

ici… Oh, j’ai peur, j’ai peur !

— Ma chérie, je t’en prie, tu t’excites d’une façon… Ces gens vont faire

un peu de vacarme devant l’hôtel de ville, ou sur la place du Marché…

Peut-être en coûtera-t-il encore quelques vitres, et c’est tout.

— Où veux-tu aller, Jean ?

— À l’assemblée. Il est déjà presque trop tard. Les affaires m’ont retenu.

Ce serait une honte de manquer aujourd’hui. Crois-tu que ton père se

laisserait arrêter par cela ? Même à son âge…

— Oui, va, avec l’aide de Dieu, Jean… Mais sois prudent, je t’en prie,

prends garde ! Et aie l’œil sur mon père ! Si quelque chose lui arrivait…

— Sois sans inquiétude, ma chère.

— Quand rentreras-tu ? lui cria-t-elle, comme il s’en allait…

— C’est selon : à quatre heures et demie, cinq heures… cela dépend. Il y

a des questions importantes à l’ordre du jour, cela dépend…

— Ah, j’ai peur, j’ai peur, répétait Mme Buddenbrook en allant et venant

dans la pièce et en jetant à droite et à gauche des regards perplexes.

 

CHAPITRE III

 

Le consul Buddenbrook traversa d’un pas rapide son vaste immeuble.

Lorsqu’il déboucha dans la Bäckergrube, il entendit des pas derrière lui et

aperçut le courtier Gosch, artistement drapé dans son long manteau, qui

remontait lui aussi la ruelle oblique pour se rendre à la séance. Tandis que de l’une de ses longues mains maigres il soulevait son chapeau de jésuite et

que de l’autre il décrivait un geste large et déférent, il dit, d’une voix

oppressée et assourdie :

— Monsieur le consul, je vous salue !

Ce courtier, Sigismond Gosch, célibataire d’une quarantaine d’années

environ, était, malgré ses allures, l’homme le plus honnête et le meilleur du

monde, mais c’était un bel esprit, un original. Son visage entièrement rasé

était caractérisé par un nez busqué, un menton pointu et proéminent, des

traits marqués, une bouche largement fendue, aux coins retombants, dont il

serrait les lèvres minces d’un air renfermé et méchant. Il mettait son

ambition (et il y réussissait presque) à se composer la tête farouche,

diabolique et belle d’un intrigant – il cherchait à réaliser un type accusé,

cruel, perfide, mais intéressant et terrifiant, intermédiaire entre Méphisto et

Napoléon. Ses cheveux gris retombaient en masse sombre sur son front. Il

regrettait sincèrement de ne pas être bossu. C’était une figure bizarre et

attrayante parmi les habitants de la vieille cité commerçante. Il était des

leurs parce que, de la façon la plus bourgeoise, il exerçait un métier

d’intermédiaire sérieux et estimé dans sa modestie. Il y avait, dans son

bureau étroit et sombre, une grande bibliothèque remplie de livres de vers

dans toutes les langues, et l’on racontait que depuis l’âge de vingt ans il

travaillait à une traduction des œuvres complètes de Lope de Vega. Une

fois, il avait joué, dans un théâtre d’amateurs, le rôle de Domingo dans le

Don Carlos de Schiller. Ç’avait été le point culminant de son existence.

Jamais un mot vulgaire n’était sorti de sa bouche, et même dans les

conversations d’affaires il ne prononçait les locutions ordinaires qu’entre les

dents et avec un jeu de physionomie qui semblait dire : « Lâche ! je maudis

tes aïeux dans leur tombe. » Il était, sur plus d’un point, l’héritier et le

successeur de Jean-Jacques Hoffstede ; mais son caractère était plus

sombre, plus tragique, et n’avait rien de cette jovialité plaisante que l’ami

de Johann Buddenbrook père avait su garder du siècle précédent. Un jour, à

la Bourse, il perdit d’un seul coup six thalers et demi sur deux ou trois

valeurs qu’il avait achetées pour spéculer. Alors, son instinct dramatique

l’entraîna et il se donna en spectacle. Il se laissa choir sur un banc, comme

s’il avait perdu la bataille de Waterloo et, appuyant son poing serré contre

son front, les yeux levés d’un air de blasphème, il répétait ces mots : « Ha !

malédiction ! » Comme les petits bénéfices assurés et tranquilles qu’il

empochait en vendant tel ou tel terrain l’ennuyaient au fond, cette perte, ce coup tragique dont le ciel avait frappé l’intrigant, fut pour lui une

jouissance, un bonheur dont il allait se repaître pendant des semaines.

Quand on lui disait : « J’ai entendu dire que vous aviez eu de la malchance,

monsieur Gosch, cela me fait de la peine », il avait coutume de répondre :

« Oh, mon digne ami ! Uomo non educato dal dolore, riman semper

bambino ! »

Naturellement, personne ne comprenait. Était-ce de Lope de Vega ? Ce

qui est sûr, c’est que Sigismond Gosch était un homme savant et

remarquable.

— En quels temps vivons-nous ! dit-il au consul Buddenbrook, tandis

que, s’appuyant sur sa canne et penché en avant, il marchait à ses côtés, des

temps de tourmente et de bouleversement.

— Vous avez raison ! répliqua le consul. Les temps sont agités. On serait

curieux de savoir ce qui résultera de la séance d’aujourd’hui. Le principe du

vote par état…

— Non, j’ai été toute la journée dehors. J’ai observé la populace. Il y

avait, parmi ces gens-là, des garçons superbes, l’œil plein de flammes, de

haine et d’enthousiasme.

Johann Buddenbrook se mit à rire :

— Ah bien ! vous êtes un fameux type, mon ami. Vous paraissez y

trouver du plaisir. Non, permettez, c’est de l’enfantillage que tout ceci. Que

veulent ces gens-là ? Un certain nombre de gaillards turbulents ont profité

de l’occasion pour faire un peu de tapage.

— Certainement ! Mais on ne peut nier… J’étais présent quand le garçon

boucher Berkemeyer a brisé la vitre de M. Benthien. Il avait l’air d’une

panthère !

M. Gosch prononça ce dernier mot les dents très serrées, puis il reprit :

— Oh ! on ne peut pas nier le côté sublime de l’affaire. Enfin, pour une

fois, c’est du nouveau, voyez-vous, c’est un événement insolite, violent,

sauvage, impétueux, une tempête… Ah ! le peuple est ignorant, je le sais.

Cependant, mon cœur, oui, ce cœur est avec lui !…

Ils étaient déjà arrivés devant la maison, d’un aspect fort simple, peinte

en jaune, au rez-de-chaussée de laquelle se trouvait la salle des séances de

l’assemblée.

Cette salle faisait partie d’une brasserie appartenant à une veuve nommée

Suerkringel ; mais à certains jours elle était mise à la disposition de

MM. les Notables ; on y dansait quelquefois. Par un étroit corridor dallé, à droite duquel se trouvaient les salles de restaurant et où l’on respirait une

odeur de bière et de cuisine, on passait à gauche par une porte en planches

peinte en vert, sans poignée, sans serrure, si étroite et si basse que personne

n’aurait soupçonné une aussi grande pièce derrière elle. La salle, froide,

nue, avait l’air d’une grange avec ses murs passés à la chaux, son plafond

blanchi, d’où saillaient les poutres. Les trois fenêtres, assez hautes, aux

croisées peintes en vert, n’avaient pas de rideaux. En face, s’élevaient, en

forme d’amphithéâtre, des rangées de sièges, au pied desquels une table

recouverte d’un tapis vert portait une grosse sonnette, des piles d’actes et

tout ce qu’il faut pour écrire, le tout à l’usage de l’orateur, du secrétaire de

séance et des commissaires du Sénat présents. Au mur, en face de la porte,

plusieurs grands portemanteaux chargés de pardessus et de chapeaux.

Un bruit confus de voix frappa les oreilles du consul et de son

compagnon, alors que, l’un derrière l’autre, ils pénétraient dans la salle par

la porte étroite. Ils étaient, évidemment, les derniers arrivants. La pièce était

pleine de citoyens qui discutaient par petits groupes, les mains dans les

poches, ou croisées derrière le dos, ou bien en gesticulant. Sur les cent vingt

membres de l’assemblée, il y en avait bien cent dans la salle. Un certain

nombre de délégués cantonaux avaient préféré rester chez eux, en raison des

circonstances.

Tout près de la porte, on remarquait un groupe composé de petites gens :

deux ou trois commerçants de peu d’importance, un professeur du lycée, le

« Père des orphelins », M. Mindermann, et M. Wenzel, le sympathique

coiffeur. M. Wenzel, petit homme vigoureux, à la moustache noire, au

visage intelligent et aux mains rouges, avait ce matin encore rasé le consul ;

cependant, ici, il était son égal. Il ne rasait que dans la haute société de la

ville, c’est lui qui rasait presque exclusivement les Möllendorpf, les

Langhals, les Buddenbrook et les Œverdieck ; son omniscience des choses

de la ville, son caractère sociable et son habileté, le sens qu’il avait de sa

dignité, malgré sa position subalterne, lui avaient valu d’être élu à

l’assemblée des notables.

— Savez-vous, monsieur le consul, la dernière nouvelle ? cria-t-il avec

chaleur, fixant un regard grave sur son client.

— De quoi s’agit-il, mon cher Wenzel ?

— On ne pouvait pas encore le savoir ce matin… Monsieur le consul,

excusez, c’est la dernière nouvelle. Le peuple ne se rendra pas devant l’hôtel de ville ni sur la place du Marché. Il viendra ici, il veut menacer

l’assemblée. C’est le rédacteur Rübsam qui les mène.

— Hé ! pas possible ! dit le consul.

Il se faufila entre les groupes, vers le milieu de la salle où il apercevait

son beau-père avec les sénateurs présents, le docteur Langhals et James

Möllendorpf :

— Est-ce vrai, messieurs ? leur dit-il, en leur serrant la main.

De fait, toute l’assemblée était émue par ce bruit ; les émeutiers

approchaient, on les entendait déjà.

— Cette racaille ! dit froidement Lebrecht Kröger, avec un air de dédain.

Il s’était fait conduire à l’assemblée dans son équipage. Sa haute

silhouette distinguée d’ancien cavalier à la mode commençait à se courber

sous le poids de ses quatre-vingts ans ; mais aujourd’hui, il se tenait très

droit, les yeux mi-clos, les coins de sa bouche retombant d’un air de mépris.

Sur son gilet de velours noir brillaient deux rangées de boutons en pierres

fines.

Non loin de ce groupe, on apercevait Hinrich Hagenström, homme trapu

et corpulent, aux favoris roux et grisonnants, une grosse chaîne de montre

étalée sur un gilet à carreaux bleus, l’habit ouvert. Il était avec son associé,

M. Strunck, et ne salua même pas le consul. Plus loin, en arrière, le

marchand de drap Benthien, homme à l’aspect cossu, entouré d’un grand

nombre d’autres messieurs, racontait comment sa vitrine avait été brisée…

— Une tuile, la moitié d’une tuile, messieurs, crac !… a traversé la glace

et est venue tomber sur un rouleau de reps vert… La canaille… Maintenant

cela regarde l’État…

Dans un coin, on entendait sans arrêt la voix de M. Stuht, de la

Glockengiesserstrasse, en habit noir et en chemise de laine ; il prenait part à

la discussion en répétant d’un ton indigné :

— C’est une infamie inouïe.

Johann Buddenbrook circulait pour saluer son vieil ami E.F. Köppen,

puis le concurrent de ce dernier, le consul Kistenmaker. Il serra la main du

docteur Grabow et échangea quelques mots avec le chef des sapeurs-

pompiers Gieseke, l’architecte Voigt, l’orateur du jour, le docteur Langhals,

frère du sénateur, des marchands, des professeurs et des avocats.

La séance n’était pas ouverte, mais les débats étaient extrêmement

animés. Tous ces messieurs maudissaient ce plumitif, ce rédacteur, ce

Rübsam, car on savait qu’il avait ameuté la foule… et, en somme, pourquoi ? On était ici pour décider si le principe du vote par état devait

être maintenu dans la représentation du peuple, ou si l’on devait introduire

le suffrage universel. Le Sénat avait déjà proposé ce dernier mode. Mais

que voulait le peuple ? Il voulait prendre au collet ces messieurs, c’était

tout. Diantre ! jamais ces messieurs ne s’étaient trouvés dans une si vilaine

situation. On entourait les commissaires du Sénat pour connaître leur

opinion. On entourait aussi le consul Buddenbrook, qui devait savoir quelle

attitude le bourgmestre Œverdieck prendrait dans cette question ; car depuis

que, l’année dernière, le sénateur Œverdieck, beau-frère du consul Justus

Kröger, était devenu président du Sénat, les Buddenbrook, en tant que

parents du bourgmestre, avaient grandi de beaucoup dans l’estime publique.

Soudain, au-dehors, le vacarme grandit… La Révolution était arrivée

sous les fenêtres de la salle des séances.

D’un seul coup, les différentes opinions se turent à l’intérieur. On

joignait les mains, muet d’effroi, on échangeait des regards consternés en se

désignant la fenêtre derrière laquelle des poings se tendaient, tandis que des

hurlements, des vociférations insensées et assourdissantes emplissaient l’air.

Puis, à l’improviste, comme si les émeutiers eux-mêmes eussent été

effrayés de leur propre conduite, ce fut dehors un calme aussi grand que

dans la salle et, dans le profond silence qui s’appesantit, on entendit monter

des dernières rangées, du côté où Lebrecht Kröger s’était assis, ce mot, dit

sur un ton froid, lent et énergique :

— Racaille !

Aussitôt après, dans un coin, une voix sombre et indignée prononça cette

parole :

— Infamie inouïe !

Et puis, tout à coup, la voix haletante et mystérieuse du marchand de

drap retentit à travers l’assemblée :

— Messieurs… Messieurs… Écoutez-moi… Je connais la maison.

Quand on monte au grenier, il y a une lucarne. Étant enfant, je tirais de là

sur de jeunes chats. On peut très bien grimper sur le toit voisin et se mettre

en sûreté.

— Lâcheté indigne, siffla entre ses dents le courtier Gosch.

Il s’appuyait les bras croisés à la table de l’orateur, et, la tête inclinée,

fixait d’un regard sinistre les fenêtres d’en face.

— Lâcheté, monsieur ? Comment donc ? Tonnerre de Dieu !… Ces gens-

là vous lancent des tuiles. Je commence à en avoir assez.

Au même moment, le bruit dehors grossit à nouveau, mais sans s’élever

toutefois au vacarme du début, il retentissait, sans arrêt, tel un

bourdonnement chantant, presque joyeux, coupé çà et là par des sifflets et

des cris isolés :

— Le principe… Droit de cité…

L’assemblée écoutait religieusement.

— Messieurs, dit au bout d’un instant le président, le docteur Langhals,

d’une voix assourdie, j’espère être d’accord avec vous en ouvrant

maintenant la séance…

C’était une proposition humblement formulée, et qui ne trouva pas le

moindre appui à la ronde.

— Ce n’est point mon avis, dit une voix décidée qui ne souffrait aucune

objection.

C’était un homme d’allure rustique, nommé Pfahl, du canton de Ritzerau,

délégué du village de Klein-Schretstaken. Personne ne se souvenait de

l’avoir jamais entendu dans les débats ; mais, dans la situation présente,

l’avis de cet esprit simple pesa lourdement dans la balance. Hardiment et

avec un instinct politique sûr, M. Pfahl avait exprimé en somme la façon de

voir de toute l’assemblée.

— Dieu nous en garde ! dit M. Benthien indigné. Sur les sièges d’en

haut, on vous voit très bien de la rue. Ces gens-là vous jetteraient des

tuiles ! Non, tonnerre de Dieu, j’en ai assez !…

Le marchand de vins en gros Köppen dit d’un ton désespéré :

— Et puis, cette maudite porte qui est si étroite. Si nous voulons sortir,

nous allons nous écraser…

— Infamie sans exemple, disait M. Stuht d’une voix sourde.

— Messieurs, reprit le président avec énergie, je vous prie de réfléchir. Il

faut que dans trois jours je remette au bourgmestre le procès-verbal de la

séance d’aujourd’hui. De plus, la ville en attend la publication imprimée. Je

voudrais, en tout cas, procéder au vote sur le point de savoir si la séance

doit être ouverte.

Mais, à part quelques citoyens qui soutenaient l’orateur, il ne se trouva

personne pour vouloir passer à l’ordre du jour. Il était parfaitement inutile

de voter. Il ne fallait pas exciter le peuple. Personne ne savait ce qu’il

voulait. Il ne fallait pas risquer de l’irriter par une décision dans quelque

sens que ce soit. Il fallait attendre et ne pas s’agiter. Quatre heures et demie

sonnaient à l’église Sainte-Marie. On se fortifia dans la décision d’attendre patiemment. On commençait à s’accoutumer au bruit du dehors qui

grandissait, diminuait, cessait, pour reprendre à nouveau. On commençait à

se calmer, à prendre ses aises, à s’asseoir sur les bancs inférieurs et sur les

chaises. L’activité de tous ces braves citoyens commençait à se réveiller. On

se risquait, çà et là, à parler d’affaires, voire même à en traiter. Les courtiers

s’approchaient des marchands en gros. Ces messieurs prisonniers causaient

entre eux comme des gens, réunis pendant un violent orage, parlent d’autre

chose et parfois, le visage grave et plein de respect, écoutent le tonnerre.

Cinq heures sonnèrent, puis cinq heures et demie, et le crépuscule tombait.

De temps en temps, quelqu’un soupirait, disant que sa femme l’attendait

pour le café ; là-dessus, M. Benthien se permit de rappeler encore la lucarne

du toit. Mais la plupart étaient de l’avis de M. Stuht, qui déclarait avec un

hochement de tête fataliste :

— Je suis trop gros pour cela.

Johann Buddenbrook, se souvenant de la recommandation de sa femme,

s’était tenu auprès de son beau-père et le considérait, un peu inquiet ; il lui

demanda :

— Cette petite aventure, j’espère, ne vous affecte pas trop, père ?

Sous son toupet blanc comme neige, deux veines bleuâtres s’étaient

gonflées d’une façon inquiétante sur le front de Lebrecht Kröger, et tandis

qu’une de ses mains de vieil aristocrate jouait avec les boutons d’opale de

son gilet, l’autre, ornée d’un gros brillant, tremblait sur ses genoux.

— Ta, ta, ta, ta ! Buddenbrook, dit-il, avec une fatigue évidente, je suis

ennuyé, c’est tout !

Mais il se mentait à lui-même en disant d’une voix sifflante :

— Parbleu, Jean, c’est avec de la poudre et des balles qu’on devrait

imposer respect à ces infâmes saligauds… Cette canaille !… cette

racaille !…

Le consul murmurait pour l’apaiser :

— Oui… oui, vous avez raison, certes, c’est une comédie assez indigne.

Mais que faire ? Il faut garder bonne contenance… Le soir vient… Ces

gens-là finiront bien par s’en aller…

— Où est ma voiture ?… Je veux ma voiture ! s’écria Lebrecht Kröger

hors de lui et sur un ton impérieux.

Sa fureur éclatait, tout son corps tremblait :

— Je l’ai commandée pour cinq heures !… Où est-elle ?… La séance

n’aura pas lieu… À quoi bon rester ici ?… Je ne suis pas disposé à tolérer qu’on se moque de moi !… Je veux ma voiture !… Est-ce qu’on insulte

mon cocher ? Allez donc voir un peu, Buddenbrook !

— Mon cher beau-père, pour l’amour de Dieu, calmez-vous ! Vous voilà

tout pâle. Vous changez de couleur… cela ne vous vaut rien. Naturellement,

je vais voir où est votre voiture. Moi-même je suis dégoûté de cette

situation. Je vais parler à ces gens, les sommer de retourner chez eux…

Et, malgré les protestations de Lebrecht Kröger, qui lui ordonna tout à

coup, d’un ton froid et dédaigneux : « Arrêtez, restez ici. Vous n’allez pas

vous commettre, Buddenbrook ! », le consul traversa rapidement la salle.

Tout près de la petite porte verte, il fut rejoint par Sigismond Gosch, qui

lui saisit le bras de sa main osseuse et lui demanda dans un chuchotement

sinistre :

— Où allez-vous, monsieur le consul ?…

Le visage du courtier se ridait de mille plis profonds. D’un air de

décision farouche, il remonta son menton pointu presque jusqu’à son nez,

ses cheveux gris retombaient en masse sombre sur ses tempes et sur son

front et il enfonçait si fort sa tête entre les deux épaules qu’il parvenait

vraiment à se donner l’air d’un bossu, lorsqu’il prononça les mots :

— Vous me voyez résolu à parler au peuple.

— Non, laissez-moi faire, Gosch, dit le consul… Parmi ces gens-là, j’en

connais sans doute plus que vous…

— Eh bien, soit ! répondit le courtier d’une voix sourde. Vous êtes un

homme plus haut placé que moi.

Et, élevant la voix, il ajouta :

— Mais je vous accompagnerai, je me tiendrai à vos côtés, consul

Buddenbrook ! Que la fureur déchaînée des esclaves me déchire… – Ah !

quelle journée ! Quelle soirée, dit-il en sortant…

Certainement il ne s’était jamais senti si heureux.

— Ha ! ha ! monsieur le consul ! Voilà ce que c’est que le peuple !

Après avoir traversé le couloir, les deux hommes sortirent par la porte

d’entrée et s’arrêtèrent sur la première des trois marches étroites qui

descendaient sur le trottoir. La rue offrait un spectacle étrange. Elle était

presque déserte, et aux fenêtres ouvertes et éclairées des maisons d’alentour

on apercevait des curieux regardant en bas la foule noire des émeutiers qui

se pressaient devant la maison où siégeait l’assemblée. Cette foule n’était

pas plus nombreuse que l’assemblée réunie dans la salle ; elle se composait

de jeunes ouvriers du port et des docks, de commissionnaires, d’élèves des écoles communales, de quelques matelots de la marine marchande et

d’habitants des bas quartiers de la ville, venus des passages, des ruelles, des

cours. Il y avait aussi dans cette foule trois ou quatre femmes, qui se

promettaient de cette aventure des effets semblables, sans doute, à ceux

qu’espérait la cuisinière des Buddenbrook. Quelques émeutiers, las d’être

debout, s’étaient assis sur le bord du trottoir, les pieds dans la rigole, et

mangeaient une tartine.

Il allait être six heures et, malgré le crépuscule avancé, dans la rue, les

quinquets suspendus à leur chaîne n’étaient pas encore allumés. La

constatation de cette infraction manifeste et inouïe à l’ordre public fut la

première chose qui mit réellement en colère le consul, et elle fut cause que,

d’un ton assez bref et contrarié, il se mit à dire en patois :

— Hé, les amis, vous n’avez pas fini de faire des sottises ?

Ceux qui goûtaient sur le trottoir s’étaient levés d’un bond. Derrière eux,

de l’autre côté de la rue, d’autres se dressèrent sur la pointe des pieds.

Quelques ouvriers du port, au service du consul, ôtèrent leur casquette. On

écoutait, on se poussait du coude et l’on disait d’une voix sourde :

— C’est le consul Buddenbrook ! Le consul Buddenbrook qui veut faire

un discours ! Ferme ta g…, Krischan, il peut se mettre terriblement en

colère !… Celui-là, c’est le courtier Gosch… regarde ! quel singe il fait !…

Il n’est pas un peu marteau ?

— Carl Smolt, reprit le consul en dirigeant ses petits yeux enfoncés sur

un ouvrier des docks de vingt-deux ans environ, aux jambes cagneuses, qui,

la casquette à la main et la bouche pleine de pain, était le plus près des

marches, allons, parle voir, Carl Smolt ! Il est temps ! Vous avez hurlé toute

la sainte journée…

— Hé, monsieur le consul… balbutia Carl Smolt en mâchant son pain,

c’est comme ça… mais… voilà où nous en sommes… Nous faisons la

révolution, à c’te heure.

— Qu’est-ce que c’est que cette sottise-là !

— Hé, monsieur le consul, c’est vous qui le dites, mais v’là où nous en

sommes… nous ne sommes pas contents de tout ça qu’il y a… nous

voulons un ordre nouveau et voilà tout…

— Écoute voir, Smolt, et vous les autres ! Les types raisonnables n’ont

qu’à rentrer chez eux et ne pas se mêler de la révolution, et ne pas troubler

l’ordre ici…

— L’ordre sacré, interrompit M. Gosch, d’une voix sifflante.

— L’ordre, dis-je ! conclut le consul, les quinquets ne sont même pas

allumés… Elle exagère, votre révolution !

Carl Smolt avait fini par avaler son morceau de pain et se tenait là, les

jambes écartées, la foule derrière lui, mais il avait ses objections.

— Hé ! monsieur le consul, c’est vous qui le dites ! Mais c’est à cause du

principe général du suffrage universel…

— Grand Dieu ! quel imbécile tu fais ! cria le consul, et il en oublia de

parler patois, d’indignation. Tu ne dis que des bêtises…

— Hé, monsieur le consul, fit Carl Smolt un peu intimidé, c’est comme

ça. Mais il nous faut une révolution, ça c’est sûr et certain. Il y a la

révolution partout, à Berlin et à Paris…

— Smolt, qu’est-ce que vous voulez, en somme ? Voyons, dites-le donc

une bonne fois !

— Hé, monsieur le consul, je vous dis rien que cela, nous voulons une

république, je vous dis rien que cela…

— Mais, imbécile… vous en avez déjà une !

— Hé, monsieur le consul, alors nous en voulons encore une autre.

Quelques-uns de ceux qui l’entouraient et qui en savaient un peu plus

long se mirent à rire d’un gros rire cordial, et bien qu’un très petit nombre

eût compris la réponse de Carl Smolt, cette gaieté se propagea jusqu’à ce

que toute la foule des républicains éclatât d’un bon rire franc. Aux fenêtres

de la salle des séances apparaissaient quelques messieurs, le visage curieux,

une chope de bière à la main… Le seul que la tournure des choses déçut et

peina, ce fut Sigismond Gosch.

— Là, là, mes amis, dit finalement le consul, je crois que le mieux est

que vous rentriez chez vous !

Carl Smolt, complètement abasourdi de l’effet qu’il avait produit,

répondit :

— Hé, monsieur le consul, c’est comme ça, et on ne va plus s’occuper de

la chose, et je suis bien content aussi que monsieur le consul soit sans

rancune, et adieu donc, monsieur le consul…

La foule commença à se disperser de la meilleure humeur du monde.

— Smolt, attends voir un instant ! dit le consul. Dis-moi, n’as-tu pas vu

la voiture Kröger, la calèche, devant le Burgtor ?

— Mais si, monsieur le consul, elle est venue, puis elle est remontée

dans la cour de monsieur le consul…