Les Buddenbrook
Chapitre III
Mais ensuite il faut nous mettre au travail, que diable, et produire quelque
chose comme nos ancêtres l’ont fait.
— Oui, Tom, tu parles selon mon cœur. Quand je songe que ces
Hagenström prospèrent de plus en plus. Ô mon Dieu, cette ordure, tu sais…
Mère ne veut pas entendre ce mot, mais c’est le seul qui leur convienne.
Croient-ils peut-être qu’en dehors d’eux il n’y ait pas d’autres familles
distinguées en ville ? Ah ! cela me fait rire, tu sais, j’en ris tout haut !
CHAPITRE III
À l’arrivée de son frère, le chef de la maison Johann Buddenbrook l’avait
longuement toisé d’un regard scrutateur ; les premiers jours, il l’avait
observé de façon discrète et sans en avoir l’air. Ensuite, sans qu’on eût pu
lire sa pensée sur son visage impassible et fermé, sa curiosité parut
satisfaite, son opinion fixée. En famille, il lui parlait d’un ton indifférent de
choses indifférentes et s’amusait, comme les autres, lorsque Christian se
donnait en spectacle. Au bout de huit jours environ, il lui dit :
— Nous allons donc travailler ensemble, mon garçon ?… Si je ne me
trompe, tu es d’accord avec le désir de maman, n’est-ce pas ?… Comme tu
le sais, Marcus est devenu mon associé dans la mesure de la quote-part qu’il
a apportée à l’entreprise. Je pense que, pour le principe, étant mon frère, tu
vas prendre à peu près la place qu’il occupait, celle de fondé de pouvoir…
en théorie tout au moins. Quant à ton travail, je ne sais pas quelles sont tes
connaissances commerciales. Je pense que jusqu’à présent tu as un peu
flâné, hein ! En tout cas, la correspondance anglaise est ce qui te sourira le
plus. Ensuite, il faut que je te demande une chose, mon cher. En ta qualité
de frère du chef de la maison, tu auras naturellement, de ce fait, vis-à-vis
des autres employés, une place privilégiée… Je n’ai pas besoin de te dire,
n’est-ce pas, que tu leur imposeras beaucoup plus en te mettant sur le même
pied qu’eux, en faisant ton devoir, qu’en usant de tes privilèges pour
t’octroyer des libertés. Alors, il faudra observer les heures de présence au
bureau et toujours garder les dehors… hein ?
Puis il lui fit une proposition au sujet de ses émoluments, que Christian
accepta sans réfléchir ni marchander, d’un air embarrassé et distrait,
montrant peu de cupidité et le seul désir de régler l’affaire au plus vite.
Le lendemain, Thomas l’introduisit dans les bureaux et Christian débuta
au service de la vieille maison de commerce. Après la mort du consul, les
affaires avaient suivi un cours régulier et soutenu. Mais on s’aperçut bientôt
que, depuis que Thomas Buddenbrook avait les rênes en main, un esprit
plus original, plus vif, plus entreprenant, dirigeait la maison. Çà et là, on se
risquait ; on fit sonner bien haut et l’on utilisa consciencieusement le crédit
de la maison qui, sous l’Ancien Régime, n’avait été qu’une entité, une
théorie, un luxe. Ces messieurs, à la Bourse, se faisaient signe de la tête :
« Buddenbrook tient à faire travailler son argent », disaient-ils, mais ils
trouvaient bon que Thomas eût à traîner derrière lui, comme un boulet,
l’honorable Frédéric-Guillaume Marcus. L’influence de M. Marcus servait
de frein à la marche des affaires. Il passait soigneusement ses deux doigts
sur sa moustache, alignait méticuleusement sur le bureau son écritoire et
son verre d’eau, envisageait chaque affaire à divers points de vue, l’air
toujours absent, et n’oubliait pas de descendre, pendant les heures de
bureau, cinq ou six fois dans la cour et dans la buanderie se rafraîchir la tête
sous le robinet.
— Ils se complètent, se disaient entre eux les chefs des grandes maisons,
par exemple le consul Huneus au consul Kistenmaker.
Et on se répétait ce jugement, chez les marins ou les ouvriers des docks,
même dans les familles de la petite bourgeoisie, car la ville s’intéressait à la
manière dont le jeune Buddenbrook allait empoigner l’affaire. M. Stuht, de
la Glockengiesserstrasse, disait lui aussi à sa femme, qui fréquentait la plus
haute société de la ville :
— Ces deux-là se complètent à merveille, c’est moi qui te le dis !
Mais la personnalité dirigeante était, sans nul doute, le plus jeune des
deux associés. C’était lui qui s’expliquait avec les employés de la maison,
avec les capitaines de bateaux, les contremaîtres dans les bureaux, avec les
camionneurs et les ouvriers des docks. Il savait parler leur langage avec
aisance et cependant les tenir à distance. Lorsque M. Marcus disait à un
brave ouvrier : « Vous m’avez-ti compris ? » c’était si drôle que son associé,
au pupitre d’en face, se mettait tout simplement à rire et que tout le bureau
ensuite se laissait aller à la gaieté.
Thomas Buddenbrook, tout rempli du désir de sauvegarder et
d’augmenter le prestige de sa maison et de faire honneur à sa vieille
renommée, aimait, dans cette lutte quotidienne pour le succès, à payer de sa
personne, sachant bien qu’il devait plus d’une bonne affaire à sa manière de se présenter, à son élégante assurance, à son amabilité qui gagnait les cœurs,
à son tact et à son habileté dans la conversation.
— Un homme d’affaires ne doit pas être un bureaucrate ! disait-il à
Stéphane Kistenmaker, de la maison Kistenmaker et fils, son ancien
camarade de classe, qu’il dominait intellectuellement, dont il était resté
l’ami, et qui recueillait la moindre de ses paroles pour la redire aux autres
comme venant de lui… Il faut pour cela de la personnalité, c’est mon
opinion. Je ne crois pas qu’on puisse remporter de grands succès sans
quitter son fauteuil au bureau… du moins je n’y aurais pas grand plaisir. Le
succès n’est pas une chose qui se puisse calculer d’avance sur le papier…
J’ai toujours éprouvé le besoin de diriger en personne la marche des
affaires, d’y aller de la parole, du regard et du geste… de tout dominer par
l’influence immédiate de ma volonté, de mon talent, de ma chance, appelle
cela comme il te plaira. Malheureusement, c’est en train de passer de mode,
cette initiative personnelle du commerçant… Le temps marche et laisse, ce
me semble, ce qu’il avait de meilleur derrière lui… Les communications
deviennent plus faciles, les cours sont de plus en plus rapidement connus…
Les risques diminuent, et les bénéfices en même temps. Oui, nos anciens
avaient une tout autre vie. Mon grand-père, par exemple, voyageait en
perruque poudrée et en escarpins, dans sa calèche attelée de quatre chevaux,
et allait faire des affaires dans le sud de l’Allemagne, en qualité de
fournisseur aux armées prussiennes. Il déployait toute son amabilité, faisait
valoir ses talents et ramassait un argent fabuleux, Kistenmaker… Ah ! je
crains bien qu’avec le temps l’existence du négociant ne devienne de plus
en plus banale.
Il se plaignait ainsi parfois ; les affaires qu’il aimait le mieux, c’étaient
celles qu’il concluait par hasard, en se promenant avec sa famille, entrant
par exemple dans un moulin, causant avec le propriétaire, qui, trop honoré,
passait un bon contrat avec lui sans y prendre garde… C’était bien loin des
façons de procéder de son associé.
Quant à Christian, il parut d’abord se consacrer à ses occupations avec
un zèle et un plaisir réels ; il semblait même s’y trouver admirablement à
l’aise et parfaitement satisfait ; pendant plusieurs jours, on le vit manger
avec appétit, fumer sa petite pipe et redresser ses épaules dans son vêtement
anglais, ce qui exprimait chez lui le bien-être et le contentement. Le matin,
il descendait au bureau à peu près à la même heure que Thomas et
s’asseyait à côté de M. Marcus, en face de son frère, dans un fauteuil tournant, car il avait un fauteuil comme les deux patrons. Tout d’abord, il
lisait les Petites Annonces en finissant de fumer en toute tranquillité sa
cigarette du matin. Puis il tirait du casier inférieur de son pupitre une vieille
fine, étirait les bras pour se donner un peu de mouvement, disait : « Ah ! »
et, promenant sa langue entre ses dents, se mettait avec courage à son
travail. Ses lettres anglaises étaient très habilement rédigées et fort
efficaces ; il écrivait l’anglais comme il le parlait, simplement, sans
recherche et sans effort, d’un ton aisé et familier. À son habitude, il
exprimait, en famille, l’état d’âme qui était le sien.
— C’est une belle carrière que celle de négociant, on peut s’y sentir
heureux, disait-il. Une carrière solide, modeste, laborieuse, confortable… je
suis né pour cela, vraiment. Et depuis que je fais partie de la maison, savez-
vous ?… bref, je me sens heureux comme je ne l’ai jamais été. On s’en
vient, le matin, dispos à son bureau, on parcourt le journal, on fume, on
pense à ceci ou à cela et au bon numéro qu’on a tiré, on prend son petit
verre, on travaille un petit peu. Vient alors midi, on mange en famille, on se
repose et ensuite on retourne à son travail… On écrit, on a du papier à en-
tête de la maison, lisse, propre, une bonne plume… une règle, un coupe-
papier, un cachet, le tout de première qualité, comme il convient… et on
expédie tout son travail diligemment, une chose après l’autre, jusqu’au
moment de ranger ses affaires. Et l’on remet la suite au lendemain. Puis, le
soir, quand on remonte chez soi pour dîner, on se sent satisfait à fond…
chaque membre est content… les mains sont contentes…
— Mon Dieu, Christian, disait Tony. Tu te rends ridicule ! Les mains
sont contentes !
— Mais oui ! Tu ne connais pas cela ? je pense…
Et il s’exaltait, dans le désir d’exprimer, d’expliquer cette sensation :
— On serre le poing, tu sais… il n’a plus beaucoup de force, car il est las
de travailler, mais il n’est pas moite… il n’est pas énervé… il éprouve du
plaisir à son propre contact… C’est un sentiment de satisfaction intime. On
peut rester là, assis, bien tranquille, sans s’ennuyer.
Tous se taisaient. Thomas prit un ton indifférent pour cacher sa
répugnance :
— Il me semble, dit-il, que l’on ne travaille pas afin de…
Mais il s’arrêta, plutôt que de répéter ces propos.
— Moi, du moins, j’ai d’autres raisons d’agir, ajouta-t-il.
Mais Christian, dont le regard errait dans la pièce, n’entendit pas ; il était
bien trop plongé dans ses pensées, et bientôt après il se mit à raconter une
histoire de Valparaiso, une affaire de meurtre crapuleux dont il avait été
témoin.
— Alors, le drôle tire son couteau…
Sans que l’on sût pourquoi, Thomas désapprouvait ces récits dont l’autre
était prodigue et dont Mme Grünlich faisait ses délices, alors que
Mme Buddenbrook, Clara et Clothilde étaient saisies d’horreur et que
Mlle Jungmann et Erika écoutaient bouche bée. Thomas accompagnait ces
histoires de remarques froides et railleuses et feignait de croire que
Christian exagérait ou plaisantait. Ce n’était sûrement pas le cas. Mais il
contait avec verve et couleur. Thomas était-il vexé de constater que son
frère cadet avait plus voyagé et vu plus de choses que lui ? Ou bien
éprouvait-il du dégoût à entendre louer le désordre et la brutalité exotiques
dans toutes ces histoires de couteau et de revolver ? Toujours est-il que
Christian ne se souciait nullement de cette réprobation ; il était lui-même
bien trop absorbé par ses propres descriptions pour prendre garde au succès
ou à l’insuccès qu’elles rencontraient autour de lui, et quand il avait terminé
son récit, il promenait dans la pièce un regard absent et rêveur.
Si, par la suite, les rapports entre les deux Buddenbrook se gâtèrent, ce
ne fut pas Christian qui se laissa aller à témoigner de l’hostilité à son frère,
à se permettre de le juger, de le critiquer ou de le blâmer. Il se montrait
toujours prêt à reconnaître l’évidente supériorité de son frère, son sérieux,
ses capacités, sa valeur, son honorabilité. Mais c’est précisément cette façon
de reconnaître son infériorité incontestable, cette indifférence, cette
nonchalance, qui irritaient Thomas, car Christian allait, à la première
occasion, si loin dans cette voie et de si bon cœur, qu’il semblait, au fond,
n’attacher de prix ni à la supériorité, ni à la valeur, ni à l’honorabilité, ni au
sérieux. Il ne semblait pas s’apercevoir que le chef de la maison l’abordait
avec une mauvaise humeur croissante, et qu’il y avait des raisons à cela. Le
beau zèle de Christian pour les affaires commença, dès la deuxième
semaine, et plus encore la troisième, à se ralentir considérablement. On s’en
aperçut d’abord aux préparatifs de son travail, qui, au début, semblaient une
sorte de plaisir anticipé et maintenant se prolongeaient indéfiniment ; la
lecture des journaux, la cigarette du déjeuner et le cognac prirent de plus en
plus de temps et finirent par occuper toute la matinée. Puis Christian, tout
naturellement, s’affranchit peu à peu de la contrainte des heures de bureau ; le matin, il arrivait de plus en plus tard, la cigarette aux lèvres, pour
procéder aux préliminaires de son travail ; à midi, il allait dîner au cercle et
ne revenait au bureau que trop tard, parfois le soir seulement et parfois
même pas du tout.
Ce cercle, auquel appartenaient surtout les négociants célibataires,
occupait au premier étage d’un restaurant quelques salles confortables où
l’on pouvait prendre ses repas et où l’on se retrouvait pour causer librement,
mais pas toujours de façon innocente, car il y avait aussi une roulette.
Quelques pères de famille un peu volages, comme le consul Kröger et
naturellement Peter Döhlmann, étaient aussi membres du club, et le préfet
de police Cremer jouait le rôle de boute-en-train. C’est ainsi que s’exprimait
le docteur Gieseke, André Gieseke, le fils du chef des sapeurs-pompiers,
l’ancien camarade de Christian, qui s’était établi avoué dans la ville et avec
qui le jeune Buddenbrook se lia bientôt d’une amitié nouvelle, bien qu’il
passât pour un débauché de la pire espèce.
Christian, ou, comme on l’appelait tout bonnement, Krischan, avait
connu autrefois tous ces messieurs, de près ou de loin, la plupart ayant été
les élèves de feu Marcellus Stengel ; aussi fut-il accueilli à bras ouverts ; les
négociants et les intellectuels avaient beau ne pas le tenir pour un grand
esprit, on connaissait ses amusants talents de société. En réalité, c’était au
cercle qu’il donnait ses meilleures représentations, c’était là qu’il racontait
ses meilleures histoires. Il faisait le virtuose au piano, il imitait les acteurs et
les chanteurs anglais et américains, il racontait, à sa façon innocente et
divertissante, des histoires de femmes qui lui étaient arrivées en différentes
contrées, car il n’y avait aucun doute, Christian Buddenbrook était un
libertin ; il rapportait des aventures qu’il avait eues en bateau, en chemin de
fer, à Saint-Paul, à Whitechapel, dans la forêt vierge… Ses récits avaient
l’accent captivant et entraînant, l’abondance facile et le ton légèrement
dolent et traînant, le comique sans fiel des humoristes anglais. Il racontait
l’histoire d’un chien qu’on avait expédié dans une caisse de Valparaiso à
San Francisco et qui, par-dessus le marché, était galeux. Dieu sait en quoi
consistait, au fond, le sel de cette anecdote ; mais, dans sa bouche, elle était
d’un comique inouï. Et quand, tout autour de lui, les gens n’en pouvaient
plus de rire, il restait assis là, avec son grand nez busqué, son cou maigre et
trop long, ses cheveux roussâtres déjà clairsemés, une gravité inquiète et
inexplicable répandue sur son visage ; il croisait l’une sur l’autre ses jambes maigres et cagneuses, laissait errer autour de lui le regard pensif de ses