Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 47 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre III

Mais ensuite il faut nous mettre au travail, que diable, et produire quelque

chose comme nos ancêtres l’ont fait.

— Oui, Tom, tu parles selon mon cœur. Quand je songe que ces

Hagenström prospèrent de plus en plus. Ô mon Dieu, cette ordure, tu sais…

Mère ne veut pas entendre ce mot, mais c’est le seul qui leur convienne.

Croient-ils peut-être qu’en dehors d’eux il n’y ait pas d’autres familles

distinguées en ville ? Ah ! cela me fait rire, tu sais, j’en ris tout haut !

 

CHAPITRE III

 

À l’arrivée de son frère, le chef de la maison Johann Buddenbrook l’avait

longuement toisé d’un regard scrutateur ; les premiers jours, il l’avait

observé de façon discrète et sans en avoir l’air. Ensuite, sans qu’on eût pu

lire sa pensée sur son visage impassible et fermé, sa curiosité parut

satisfaite, son opinion fixée. En famille, il lui parlait d’un ton indifférent de

choses indifférentes et s’amusait, comme les autres, lorsque Christian se

donnait en spectacle. Au bout de huit jours environ, il lui dit :

— Nous allons donc travailler ensemble, mon garçon ?… Si je ne me

trompe, tu es d’accord avec le désir de maman, n’est-ce pas ?… Comme tu

le sais, Marcus est devenu mon associé dans la mesure de la quote-part qu’il

a apportée à l’entreprise. Je pense que, pour le principe, étant mon frère, tu

vas prendre à peu près la place qu’il occupait, celle de fondé de pouvoir…

en théorie tout au moins. Quant à ton travail, je ne sais pas quelles sont tes

connaissances commerciales. Je pense que jusqu’à présent tu as un peu

flâné, hein ! En tout cas, la correspondance anglaise est ce qui te sourira le

plus. Ensuite, il faut que je te demande une chose, mon cher. En ta qualité

de frère du chef de la maison, tu auras naturellement, de ce fait, vis-à-vis

des autres employés, une place privilégiée… Je n’ai pas besoin de te dire,

n’est-ce pas, que tu leur imposeras beaucoup plus en te mettant sur le même

pied qu’eux, en faisant ton devoir, qu’en usant de tes privilèges pour

t’octroyer des libertés. Alors, il faudra observer les heures de présence au

bureau et toujours garder les dehors… hein ?

Puis il lui fit une proposition au sujet de ses émoluments, que Christian

accepta sans réfléchir ni marchander, d’un air embarrassé et distrait,

montrant peu de cupidité et le seul désir de régler l’affaire au plus vite.

Le lendemain, Thomas l’introduisit dans les bureaux et Christian débuta

au service de la vieille maison de commerce. Après la mort du consul, les

affaires avaient suivi un cours régulier et soutenu. Mais on s’aperçut bientôt

que, depuis que Thomas Buddenbrook avait les rênes en main, un esprit

plus original, plus vif, plus entreprenant, dirigeait la maison. Çà et là, on se

risquait ; on fit sonner bien haut et l’on utilisa consciencieusement le crédit

de la maison qui, sous l’Ancien Régime, n’avait été qu’une entité, une

théorie, un luxe. Ces messieurs, à la Bourse, se faisaient signe de la tête :

« Buddenbrook tient à faire travailler son argent », disaient-ils, mais ils

trouvaient bon que Thomas eût à traîner derrière lui, comme un boulet,

l’honorable Frédéric-Guillaume Marcus. L’influence de M. Marcus servait

de frein à la marche des affaires. Il passait soigneusement ses deux doigts

sur sa moustache, alignait méticuleusement sur le bureau son écritoire et

son verre d’eau, envisageait chaque affaire à divers points de vue, l’air

toujours absent, et n’oubliait pas de descendre, pendant les heures de

bureau, cinq ou six fois dans la cour et dans la buanderie se rafraîchir la tête

sous le robinet.

— Ils se complètent, se disaient entre eux les chefs des grandes maisons,

par exemple le consul Huneus au consul Kistenmaker.

Et on se répétait ce jugement, chez les marins ou les ouvriers des docks,

même dans les familles de la petite bourgeoisie, car la ville s’intéressait à la

manière dont le jeune Buddenbrook allait empoigner l’affaire. M. Stuht, de

la Glockengiesserstrasse, disait lui aussi à sa femme, qui fréquentait la plus

haute société de la ville :

— Ces deux-là se complètent à merveille, c’est moi qui te le dis !

Mais la personnalité dirigeante était, sans nul doute, le plus jeune des

deux associés. C’était lui qui s’expliquait avec les employés de la maison,

avec les capitaines de bateaux, les contremaîtres dans les bureaux, avec les

camionneurs et les ouvriers des docks. Il savait parler leur langage avec

aisance et cependant les tenir à distance. Lorsque M. Marcus disait à un

brave ouvrier : « Vous m’avez-ti compris ? » c’était si drôle que son associé,

au pupitre d’en face, se mettait tout simplement à rire et que tout le bureau

ensuite se laissait aller à la gaieté.

Thomas Buddenbrook, tout rempli du désir de sauvegarder et

d’augmenter le prestige de sa maison et de faire honneur à sa vieille

renommée, aimait, dans cette lutte quotidienne pour le succès, à payer de sa

personne, sachant bien qu’il devait plus d’une bonne affaire à sa manière de se présenter, à son élégante assurance, à son amabilité qui gagnait les cœurs,

à son tact et à son habileté dans la conversation.

— Un homme d’affaires ne doit pas être un bureaucrate ! disait-il à

Stéphane Kistenmaker, de la maison Kistenmaker et fils, son ancien

camarade de classe, qu’il dominait intellectuellement, dont il était resté

l’ami, et qui recueillait la moindre de ses paroles pour la redire aux autres

comme venant de lui… Il faut pour cela de la personnalité, c’est mon

opinion. Je ne crois pas qu’on puisse remporter de grands succès sans

quitter son fauteuil au bureau… du moins je n’y aurais pas grand plaisir. Le

succès n’est pas une chose qui se puisse calculer d’avance sur le papier…

J’ai toujours éprouvé le besoin de diriger en personne la marche des

affaires, d’y aller de la parole, du regard et du geste… de tout dominer par

l’influence immédiate de ma volonté, de mon talent, de ma chance, appelle

cela comme il te plaira. Malheureusement, c’est en train de passer de mode,

cette initiative personnelle du commerçant… Le temps marche et laisse, ce

me semble, ce qu’il avait de meilleur derrière lui… Les communications

deviennent plus faciles, les cours sont de plus en plus rapidement connus…

Les risques diminuent, et les bénéfices en même temps. Oui, nos anciens

avaient une tout autre vie. Mon grand-père, par exemple, voyageait en

perruque poudrée et en escarpins, dans sa calèche attelée de quatre chevaux,

et allait faire des affaires dans le sud de l’Allemagne, en qualité de

fournisseur aux armées prussiennes. Il déployait toute son amabilité, faisait

valoir ses talents et ramassait un argent fabuleux, Kistenmaker… Ah ! je

crains bien qu’avec le temps l’existence du négociant ne devienne de plus

en plus banale.

Il se plaignait ainsi parfois ; les affaires qu’il aimait le mieux, c’étaient

celles qu’il concluait par hasard, en se promenant avec sa famille, entrant

par exemple dans un moulin, causant avec le propriétaire, qui, trop honoré,

passait un bon contrat avec lui sans y prendre garde… C’était bien loin des

façons de procéder de son associé.

Quant à Christian, il parut d’abord se consacrer à ses occupations avec

un zèle et un plaisir réels ; il semblait même s’y trouver admirablement à

l’aise et parfaitement satisfait ; pendant plusieurs jours, on le vit manger

avec appétit, fumer sa petite pipe et redresser ses épaules dans son vêtement

anglais, ce qui exprimait chez lui le bien-être et le contentement. Le matin,

il descendait au bureau à peu près à la même heure que Thomas et

s’asseyait à côté de M. Marcus, en face de son frère, dans un fauteuil tournant, car il avait un fauteuil comme les deux patrons. Tout d’abord, il

lisait les Petites Annonces en finissant de fumer en toute tranquillité sa

cigarette du matin. Puis il tirait du casier inférieur de son pupitre une vieille

fine, étirait les bras pour se donner un peu de mouvement, disait : « Ah ! »

et, promenant sa langue entre ses dents, se mettait avec courage à son

travail. Ses lettres anglaises étaient très habilement rédigées et fort

efficaces ; il écrivait l’anglais comme il le parlait, simplement, sans

recherche et sans effort, d’un ton aisé et familier. À son habitude, il

exprimait, en famille, l’état d’âme qui était le sien.

— C’est une belle carrière que celle de négociant, on peut s’y sentir

heureux, disait-il. Une carrière solide, modeste, laborieuse, confortable… je

suis né pour cela, vraiment. Et depuis que je fais partie de la maison, savez-

vous ?… bref, je me sens heureux comme je ne l’ai jamais été. On s’en

vient, le matin, dispos à son bureau, on parcourt le journal, on fume, on

pense à ceci ou à cela et au bon numéro qu’on a tiré, on prend son petit

verre, on travaille un petit peu. Vient alors midi, on mange en famille, on se

repose et ensuite on retourne à son travail… On écrit, on a du papier à en-

tête de la maison, lisse, propre, une bonne plume… une règle, un coupe-

papier, un cachet, le tout de première qualité, comme il convient… et on

expédie tout son travail diligemment, une chose après l’autre, jusqu’au

moment de ranger ses affaires. Et l’on remet la suite au lendemain. Puis, le

soir, quand on remonte chez soi pour dîner, on se sent satisfait à fond…

chaque membre est content… les mains sont contentes…

— Mon Dieu, Christian, disait Tony. Tu te rends ridicule ! Les mains

sont contentes !

— Mais oui ! Tu ne connais pas cela ? je pense…

Et il s’exaltait, dans le désir d’exprimer, d’expliquer cette sensation :

— On serre le poing, tu sais… il n’a plus beaucoup de force, car il est las

de travailler, mais il n’est pas moite… il n’est pas énervé… il éprouve du

plaisir à son propre contact… C’est un sentiment de satisfaction intime. On

peut rester là, assis, bien tranquille, sans s’ennuyer.

Tous se taisaient. Thomas prit un ton indifférent pour cacher sa

répugnance :

— Il me semble, dit-il, que l’on ne travaille pas afin de…

Mais il s’arrêta, plutôt que de répéter ces propos.

— Moi, du moins, j’ai d’autres raisons d’agir, ajouta-t-il.

Mais Christian, dont le regard errait dans la pièce, n’entendit pas ; il était

bien trop plongé dans ses pensées, et bientôt après il se mit à raconter une

histoire de Valparaiso, une affaire de meurtre crapuleux dont il avait été

témoin.

— Alors, le drôle tire son couteau…

Sans que l’on sût pourquoi, Thomas désapprouvait ces récits dont l’autre

était prodigue et dont Mme Grünlich faisait ses délices, alors que

Mme Buddenbrook, Clara et Clothilde étaient saisies d’horreur et que

Mlle Jungmann et Erika écoutaient bouche bée. Thomas accompagnait ces

histoires de remarques froides et railleuses et feignait de croire que

Christian exagérait ou plaisantait. Ce n’était sûrement pas le cas. Mais il

contait avec verve et couleur. Thomas était-il vexé de constater que son

frère cadet avait plus voyagé et vu plus de choses que lui ? Ou bien

éprouvait-il du dégoût à entendre louer le désordre et la brutalité exotiques

dans toutes ces histoires de couteau et de revolver ? Toujours est-il que

Christian ne se souciait nullement de cette réprobation ; il était lui-même

bien trop absorbé par ses propres descriptions pour prendre garde au succès

ou à l’insuccès qu’elles rencontraient autour de lui, et quand il avait terminé

son récit, il promenait dans la pièce un regard absent et rêveur.

Si, par la suite, les rapports entre les deux Buddenbrook se gâtèrent, ce

ne fut pas Christian qui se laissa aller à témoigner de l’hostilité à son frère,

à se permettre de le juger, de le critiquer ou de le blâmer. Il se montrait

toujours prêt à reconnaître l’évidente supériorité de son frère, son sérieux,

ses capacités, sa valeur, son honorabilité. Mais c’est précisément cette façon

de reconnaître son infériorité incontestable, cette indifférence, cette

nonchalance, qui irritaient Thomas, car Christian allait, à la première

occasion, si loin dans cette voie et de si bon cœur, qu’il semblait, au fond,

n’attacher de prix ni à la supériorité, ni à la valeur, ni à l’honorabilité, ni au

sérieux. Il ne semblait pas s’apercevoir que le chef de la maison l’abordait

avec une mauvaise humeur croissante, et qu’il y avait des raisons à cela. Le

beau zèle de Christian pour les affaires commença, dès la deuxième

semaine, et plus encore la troisième, à se ralentir considérablement. On s’en

aperçut d’abord aux préparatifs de son travail, qui, au début, semblaient une

sorte de plaisir anticipé et maintenant se prolongeaient indéfiniment ; la

lecture des journaux, la cigarette du déjeuner et le cognac prirent de plus en

plus de temps et finirent par occuper toute la matinée. Puis Christian, tout

naturellement, s’affranchit peu à peu de la contrainte des heures de bureau ; le matin, il arrivait de plus en plus tard, la cigarette aux lèvres, pour

procéder aux préliminaires de son travail ; à midi, il allait dîner au cercle et

ne revenait au bureau que trop tard, parfois le soir seulement et parfois

même pas du tout.

Ce cercle, auquel appartenaient surtout les négociants célibataires,

occupait au premier étage d’un restaurant quelques salles confortables où

l’on pouvait prendre ses repas et où l’on se retrouvait pour causer librement,

mais pas toujours de façon innocente, car il y avait aussi une roulette.

Quelques pères de famille un peu volages, comme le consul Kröger et

naturellement Peter Döhlmann, étaient aussi membres du club, et le préfet

de police Cremer jouait le rôle de boute-en-train. C’est ainsi que s’exprimait

le docteur Gieseke, André Gieseke, le fils du chef des sapeurs-pompiers,

l’ancien camarade de Christian, qui s’était établi avoué dans la ville et avec

qui le jeune Buddenbrook se lia bientôt d’une amitié nouvelle, bien qu’il

passât pour un débauché de la pire espèce.

Christian, ou, comme on l’appelait tout bonnement, Krischan, avait

connu autrefois tous ces messieurs, de près ou de loin, la plupart ayant été

les élèves de feu Marcellus Stengel ; aussi fut-il accueilli à bras ouverts ; les

négociants et les intellectuels avaient beau ne pas le tenir pour un grand

esprit, on connaissait ses amusants talents de société. En réalité, c’était au

cercle qu’il donnait ses meilleures représentations, c’était là qu’il racontait

ses meilleures histoires. Il faisait le virtuose au piano, il imitait les acteurs et

les chanteurs anglais et américains, il racontait, à sa façon innocente et

divertissante, des histoires de femmes qui lui étaient arrivées en différentes

contrées, car il n’y avait aucun doute, Christian Buddenbrook était un

libertin ; il rapportait des aventures qu’il avait eues en bateau, en chemin de

fer, à Saint-Paul, à Whitechapel, dans la forêt vierge… Ses récits avaient

l’accent captivant et entraînant, l’abondance facile et le ton légèrement

dolent et traînant, le comique sans fiel des humoristes anglais. Il racontait

l’histoire d’un chien qu’on avait expédié dans une caisse de Valparaiso à

San Francisco et qui, par-dessus le marché, était galeux. Dieu sait en quoi

consistait, au fond, le sel de cette anecdote ; mais, dans sa bouche, elle était

d’un comique inouï. Et quand, tout autour de lui, les gens n’en pouvaient

plus de rire, il restait assis là, avec son grand nez busqué, son cou maigre et

trop long, ses cheveux roussâtres déjà clairsemés, une gravité inquiète et

inexplicable répandue sur son visage ; il croisait l’une sur l’autre ses jambes maigres et cagneuses, laissait errer autour de lui le regard pensif de ses