Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 53 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre IX

même après dîner :

— Hein, Thilda, nous aussi nous nous marierons bientôt ; mais chacun

de son côté.

 

CHAPITRE IX

 

Environ sept mois plus tard, le consul Buddenbrook et sa jeune femme

revinrent d’Italie. La neige de mars couvrait la Grand-Rue quand, à cinq

heures de l’après-midi, le fiacre arriva devant la maison à la façade peinte à

l’huile. Quelques enfants et quelques bourgeois s’arrêtèrent pour voir

descendre les arrivants. Mme Antonie Grünlich était debout sur le seuil de la

porte d’entrée, fière des préparatifs qu’elle avait faits, et derrière elle

s’empressaient deux femmes de chambre en bonnet blanc, aux bras nus, aux

jupes rayées ; connaissant sa belle-sœur, Tony les avait choisies zélées et

laborieuses. De joie, elle descendit en courant les marches basses du perron,

entraîna dans le vestibule, tout en les embrassant, Gerda et Thomas, qui,

enveloppés dans leurs fourrures, quittaient la voiture chargée de malles.

— Vous voilà ! vous voilà ! heureux mortels qui êtes allés si loin ! Avez-

vous vu la maison ? « Sur des colonnes repose son toit[27]. » Gerda, tu es

devenue encore plus belle, viens, laisse-moi t’embrasser… non, sur la

bouche aussi… là ! Bonjour, mon vieux Tom, oui, tu auras aussi un baiser.

Marcus a dit que tout avait bien marché pendant ton absence. Mère vous

attend à la Mengstrasse, mais, auparavant, mettez-vous à l’aise. Voulez-

vous du thé ? voulez-vous un bain ? Tout est prêt. Vous n’aurez pas à vous

plaindre. Jacobs s’est donné de la peine, et moi j’ai fait tout ce que j’ai pu.

Ils entrèrent ensemble dans l’antichambre, tandis que les bonnes, avec

l’aide du cocher, descendaient les malles.

— Vous ne pourrez guère vous servir de ces chambres du rez-de-

chaussée pour le moment, dit Tony. Celle-ci est très jolie. (Et elle ouvrit une

porte à droite, près du tambour d’entrée.) Il y a du lierre devant les fenêtres,

de simples meubles en chêne. Là-bas, de l’autre côté du couloir, il y a une

autre pièce plus grande. Ici, à droite, se trouvent la cuisine et l’office…

Mais, nous allons monter ; oh ! je veux tout vous montrer.

Ils gravirent un large escalier commode, recouvert d’un tapis grenat. En

haut, derrière une porte vitrée, il y avait un étroit couloir ; la salle à manger était tout près, avec une table ronde de forme massive sur laquelle bouillait

un samovar, des tapisseries grenat imitant le damas, des chaises en noyer

sculpté, des fauteuils de rotin et un buffet monumental.

Un petit salon confortable, drapé de drap gris, séparé par des portières

d’un salon tout en longueur, avec des fauteuils en reps à rayures vertes et

une loggia. Une salle à trois fenêtres occupait le quart de l’étage. Puis ils

passèrent, à droite du couloir, dans la chambre à coucher, avec ses rideaux à

fleurs et des lits en acajou massif. Tony se dirigea vers une petite porte à

claire-voie, au fond de la pièce, appuya sur la poignée et découvrit l’entrée

de l’escalier en colimaçon dont les spirales conduisaient au sous-sol, à la

salle de bains et aux chambres de bonnes.

— C’est joli ici. Je veux y rester, dit Gerda, et elle s’enfonça en soupirant

dans un fauteuil près de l’un des lits.

Le consul se pencha vers elle et la baisa sur le front :

— Fatiguée ? Mais, c’est vrai, j’ai envie, moi aussi, de faire un peu de

toilette…

— Et moi, je vais m’occuper de l’eau pour le thé ! dit Mme Grünlich, et

je vous attendrai dans la salle à manger…

Et elle s’en fut.

Le thé fumait déjà dans les tasses en porcelaine de Saxe, lorsque Thomas

parut :

— Me voici, dit-il, Gerda voudrait bien se reposer encore une demi-

heure. Elle a mal à la tête. Nous irons ensuite à la Mengstrasse. Tout le

monde va bien, ma chère Tony ? Mère, Erika, Christian ? Et maintenant,

dit-il avec un geste d’extrême amabilité, nos plus sincères remerciements,

ceux de Gerda aussi, pour ta peine, ma chère ! Comme tu as joliment

arrangé tout cela ! Il n’y manque rien que quelques palmiers pour ma

femme dans la loggia, et moi, je songe à acheter quelques tableaux. Mais

maintenant, raconte-moi. Comment vas-tu ? Qu’as-tu fait tout ce temps ?

Il avait avancé une chaise à sa sœur, buvait lentement son thé et mangeait

un biscuit tout en causant.

— Ah ! Thomas, répondit-elle, qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Ma

vie est derrière moi…

— Quelle bêtise, Tony ! Ta vie !… Mais nous nous ennuyons fort ?

— Oui, Tom, je m’ennuie terriblement. Parfois, je suis prête à pleurer

d’ennui. Les occupations que m’a données ta maison m’ont fait plaisir et tu

n’as pas idée comme je suis heureuse de votre retour. Je n’aime pas à rester à la maison, tu le sais bien ; que Dieu me punisse, si c’est un péché. J’ai

trente ans maintenant, mais ce n’est pas encore l’âge de me lier d’amitié

tendre avec les dernières Himmelsbürger ou les dames Gerhardt, ou avec

ces hommes noirs qui dévorent les maisons des veuves. Je ne crois pas en

eux, Tom, ce sont des loups couverts de peaux de brebis… engeance de

vipères. Nous sommes tous de faibles mortels, et quand ils me regardent

avec pitié, moi, je me moque d’eux. J’ai toujours été d’avis que tous les

hommes sont semblables et qu’il n’est point besoin d’intermédiaires entre

nous et le bon Dieu. Tu connais aussi mes principes en politique. Je veux

que le citoyen dans l’État…

— Alors, tu te sens un peu seule, hein ? demanda Thomas pour la

remettre sur la voie. Écoute, tu as pourtant Erika ?

— Oui, Tom, et je l’aime de tout mon cœur, cette enfant, bien qu’un

certain personnage prétendît que je n’aimais pas les enfants… Mais vois-tu,

je suis franche avec toi, je suis loyale, je parle à cœur ouvert et je n’aime

pas les phrases.

— Et c’est un joli trait de ta nature, Tony.

— Bref, ce qui est triste, c’est que l’enfant me rappelle par trop

Grünlich… les Buddenbrook de la Grand-Rue disent aussi qu’elle lui

ressemble. Et puis, quand je l’ai devant moi, il faut toujours que je pense :

tu es une vieille femme avec une grande fille, et ta vie est derrière toi. Tu as

vécu pour de bon pendant quelques années, mais maintenant tu peux vivre

jusqu’à soixante-dix ou quatre-vingts ans et tu resteras ici à écouter Léa

Gerhardt faire la lecture. Cette pensée est si triste, Tom, qu’elle me reste là

et me serre la gorge. Car, tu sais, je me sens encore jeune, et je désire

ardemment faire ma rentrée dans la vie. Enfin, ce n’est pas seulement à la

maison, c’est en ville aussi que je me sens mal à mon aise ; il ne faut pas

que tu me croies aveuglée quant à ma situation. Je ne suis plus une oie et

j’ai deux yeux pour voir. Je suis une divorcée et on me le fait sentir. C’est

très net. Tu peux me croire, Tom, j’ai le cœur gros de voir notre nom terni

sans qu’il y ait de ma faute. Tu auras beau faire, gagner de l’argent, devenir

l’homme le plus notable de la ville, les gens diront toujours : « Oui, mais sa

sœur est divorcée. » Julie Möllendorpf, née Hagenström, ne me salue pas ;

il est vrai que c’est une oie. Mais il en est de même des autres familles… Et

pourtant, je ne puis renoncer à l’espoir que tout soit réparé… Je suis encore

jeune. Je suis encore assez jolie, n’est-ce pas ? Maman ne peut plus me

donner beaucoup d’argent ; malgré tout, ce sera une petite somme très acceptable. Si je me remariais ? À parler franchement, Tom, c’est mon désir

le plus vif. De cette façon, tout serait arrangé. La tache serait effacée. Oh !

mon Dieu ! si je pouvais trouver un parti digne de notre nom, si je pouvais

m’établir à nouveau !… Crois-tu que ce soit absolument impossible ?

— Dieu m’en préserve ! Oh ! pas du tout. Je n’ai jamais cessé d’y

compter. Avant tout, il me paraît urgent que tu sortes un peu d’ici, que tu

aies de la distraction, un petit changement.

— Justement, fit-elle, empressée. Eh bien, il faut que je te raconte une

histoire.

Très satisfait de cette proposition, Thomas se renversa dans son fauteuil.

Il en était déjà à sa seconde cigarette. Le crépuscule commençait à tomber.

— Eh bien, pendant ton absence, j’avais accepté une place, une place de

dame de compagnie à Liverpool. Tu trouves cela révoltant ? Ou tout au

moins un peu équivoque… Oui, oui, la situation était indigne de moi. Mais

j’avais le désir ardent de partir. Bref, cela a échoué. J’ai envoyé à la dame

ma photographie, et elle a été obligée de renoncer à mes services, disant que

j’étais trop jolie, qu’elle avait un grand fils à la maison : « Vous êtes trop

jolie », m’a-t-elle écrit. Ah ! je ne me suis jamais tant amusée.

Tous deux se mirent à rire de bon cœur.

— Maintenant, j’ai quelque chose d’autre en vue, continua Tony. Je suis

invitée à Munich par Eva Evers ; j’oubliais de dire qu’elle s’appelle à

présent Eva Niederpaur, et son mari est directeur d’une grande brasserie.

Bref, elle m’a priée de venir la voir et je pense profiter bientôt de cette

offre. Erika, évidemment, ne pourra pas partir avec moi. Je la mettrai en

pension chez Sesemi Weichbrodt. Elle y sera parfaitement bien soignée. Y

vois-tu quelque objection ?

— Nullement. En tout cas, il est nécessaire que tu te trouves dans

d’autres conditions d’existence.

— Oui, c’est nécessaire, dit-elle avec reconnaissance. Mais toi, Tom ? Je

parle de moi sans arrêt, je suis une égoïste. Voyons, raconte. Oh ! mon

Dieu ! comme tu dois être heureux !

— Oui, Tony, affirma-t-il avec conviction.

Il y eut un bref silence. Il envoya la fumée de sa cigarette par-dessus la

table et reprit :

— Tout d’abord, je suis content d’être marié et d’avoir fondé un foyer.

Tu me connais, je n’étais pas fait pour rester garçon. La vie de garçon vous

a un arrière-goût d’isolement, de bohème, et j’ai de l’ambition, comme tu sais. Je ne considère pas ma carrière comme terminée, ni au point de vue

commercial ni, disons-le en plaisantant, au point de vue politique… mais on

ne gagne la véritable confiance des gens que lorsqu’on est maître de maison

et père de famille. Pourtant, cela n’a tenu qu’à un fil, Tony… Je suis un peu

difficile dans mon choix. J’ai longtemps cru impossible de découvrir dans le

monde une femme qui me convienne. Mais la vue de Gerda m’a décidé. J’ai

senti tout de suite qu’elle était la seule, l’unique au monde, bien que je

sache que beaucoup de gens en ville m’en veulent de mon goût. C’est une

créature merveilleuse, comme il y en a sûrement peu sur terre. Il est vrai

qu’elle est un peu différente de toi, Tony. Tu as l’âme plus simple, tu es

aussi plus naturelle. Madame ma sœur a tout simplement plus de

tempérament, reprit-il, en prenant tout à coup un ton plus enjoué. Que

Gerda ait aussi du tempérament, son violon le révèle, mais, parfois, elle

peut être un peu froide. Bref, on ne peut pas la juger comme on juge les

autres. C’est une nature d’artiste, une créature à part, énigmatique et

ravissante…

— Oui, oui, dit Tony.

Elle avait écouté son frère avec gravité et attention. Sans songer à la

lampe, ils avaient laissé venir le soir.

Alors, la porte du couloir s’ouvrit et, baignée dans le crépuscule, une

silhouette droite se dressa devant eux dans une robe d’intérieur flottante en

piqué d’un blanc de neige. Ses lourds cheveux fauves encadraient son

visage pâle et les yeux bruns très rapprochés s’entouraient de cernes

bleuâtres.

C’était Gerda, la mère des futurs Buddenbrook.

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