Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 56 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre III

dont les pitreries remplissaient les heures de loisir d’hommes actifs qui le

considéraient avec des rires bienveillants ou sarcastiques ; de plus, Christian

faisait des dettes ; à la fin de chaque trimestre, quand il n’avait plus

d’argent, il se faisait, de toute notoriété, défrayer par le docteur Gieseke, et

c’était un affront pour la maison.

L’hostilité méprisante que Thomas témoignait à son frère et que celui-ci

supportait avec une indifférence passive, se manifestait dans toutes sortes de

petits détails, comme cela se produit entre les membres d’une même

famille, obligés d’être en rapports constants. Par exemple, quand la

conversation venait à rouler sur l’histoire des Buddenbrook, Christian

tombait dans un état d’esprit qui, à vrai dire, ne lui seyait guère, parlait avec

gravité, amour et admiration de sa ville natale et de ses ancêtres. Aussitôt, le

consul mettait fin à l’entretien par une réflexion glaciale. Il ne pouvait

supporter cela. Il méprisait son frère à tel point qu’il ne lui permettait pas

d’aimer ce qu’il aimait lui-même. Il aurait préféré entendre Christian parler

sur le ton de Marcellus Stengel. Il lui arriva de lire un livre, un livre

d’histoire quelconque qui avait fait sur lui une forte impression et qu’il loua

en termes émus. Christian, esprit peu indépendant, qui n’aurait jamais

découvert de lui-même ce livre, mais qui était capable de le comprendre et

accessible à toute influence, le lut, ainsi préparé et disposé à le goûter ; il le

trouva magnifique et exprima très exactement ses impressions ; à partir de

ce moment, le livre n’exista plus pour Thomas. Il en parlait avec

indifférence et froideur. Il fit semblant de l’avoir à peine parcouru et laissa à

son frère l’avantage de l’admirer tout seul.

 

CHAPITRE III

 

Le consul Buddenbrook rentrait chez lui, au sortir de l’Harmonie, le

cercle de lecture où il passait une heure après le second déjeuner. Il entra

par-derrière, traversa la propriété, gagna par le jardin l’allée pavée qui

courait entre des murs couverts de verdure et reliait la cour intérieure à celle

du devant, traversa le vestibule, demanda à la cuisine si son frère n’était pas

à la maison et pria qu’on l’informât de son retour. Puis il traversa le bureau

où les employés à leurs pupitres se penchèrent encore plus bas sur leurs

comptes, entra dans son bureau, posa son chapeau et sa canne, enfila son veston de travail, se rendit à sa place, près de la fenêtre, en face de

M. Marcus. Deux plis se marquaient entre ses sourcils extraordinairement

clairs. Le bout doré d’une cigarette russe consumée errait d’un coin de sa

bouche à l’autre. Les gestes qu’il fit pour prendre son papier et sa plume

étaient si brusques, si raides, que M. Marcus passa prudemment deux doigts

sur sa moustache et coula un long regard oblique et inquisiteur vers son

associé, tandis que les jeunes gens se regardaient entre eux en levant les

sourcils. Le patron était en colère. Au bout d’une demi-heure, pendant

laquelle on n’entendit rien que le crissement des plumes et le toussotement

circonspect de M. Marcus, le consul regarda par-dessus l’appui de la fenêtre

peint en vert et aperçut dans la rue Christian qui s’en venait. Il fumait. Il

sortait du cercle où il avait déjeuné et fait sa partie. Son chapeau était posé

légèrement de travers et il agitait sa canne jaune, qui venait de là-bas, de

l’autre côté de l’eau, et dont le pommeau représentait le buste d’une

religieuse taillé dans de l’ébène. Il avait l’air bien portant et était

d’excellente humeur. Il arriva au bureau en fredonnant un « song »

quelconque, dit : « B’jour, messieurs », alla à sa place « pour travailler un

petit peu ». Mais le consul se leva et, sans le regarder, dit négligemment :

— Ah !… deux mots, mon cher !

Christian le suivit, ils traversèrent assez rapidement le vestibule ;

Thomas noua les mains derrière son dos et Christian fit de même

involontairement, en tournant vers son frère son grand nez, qui, au-dessus

d’une moustache tombante, à l’anglaise, d’un blond roux, saillait, coupant,

osseux et busqué, entre des joues creuses. Tout en traversant la cour,

Thomas dit :

— Il faut que tu m’accompagnes un peu plus loin, dans le jardin, mon

ami.

— Bien, répondit Christian.

Un silence suivit, pendant lequel, tournant à gauche dans l’allée

extérieure, passant devant la façade rococo du pavillon, ils firent le tour du

jardin où apparaissaient les premiers bourgeons. Enfin, le consul dit d’une

voix forte, après avoir respiré vivement :

— Je viens d’avoir une grosse contrariété, par suite de ta conduite !

— De ma…

— Oui, on m’a répété à l’Harmonie une réflexion que tu as faite hier soir

au cercle et qui est si déplacée, si maladroite que je ne puis trouver de mots pour… La riposte ne s’est pas fait attendre. Tu as été bien mouché. T’en

souviendras-tu ?

— Ah ! à présent, je sais ce que tu veux dire ! Qui donc te l’a raconté ?

— Cela n’a rien à voir à la chose. Eh bien, c’était Döhlmann, et à voix si

haute que les gens qui ne connaissaient pas l’histoire ont pu s’en régaler,

eux aussi.

— Oui, Tom, il faut bien le dire, j’en avais honte pour Hagenström !

— Tu en avais honte pour… Ah ! c’est trop fort… Écoute ! s’écria le

consul, la tête un peu penchée, en étendant les mains, les paumes en l’air, et

les secouant avec agitation, comme pour procéder à une démonstration.

Dans une société composée de commerçants et d’intellectuels, tu dis de

façon que tous puissent l’entendre : « Au fond, et vu de près, tout

commerçant est un filou… », toi, commerçant toi-même, appartenant à une

maison qui tend de toutes ses forces à être d’une intégrité absolue, d’une

honnêteté irréprochable…

— Dieu du ciel, Thomas, je plaisantais… bien que… en somme, ajouta

Christian en fronçant le nez et en avançant la tête un peu de côté.

Il fit quelques pas ainsi dans cette attitude.

— Plaisanterie ! plaisanterie ! s’écria le consul. Je crois savoir ce que

c’est qu’une plaisanterie, mais tu as vu comme cette plaisanterie a été

comprise. « Moi, pour ma part, j’ai une très haute idée de cette profession »,

a répliqué Hermann Hagenström. Et toi, tu restais là, espèce de noceur, sans

aucune dignité ni estime pour ta propre profession.

— Enfin, Tom, je t’en prie, qu’est-ce que tu en dis ? Je t’assure que le

charme a été rompu tout à coup. Les gens riaient comme s’ils me donnaient

raison. Et cet Hagenström se met à dire d’un ton terriblement sérieux :

« Moi, pour ma part… » Le sot individu ! j’en ai eu honte pour lui,

réellement… Hier soir encore, dans mon lit, j’y ai réfléchi et j’ai éprouvé un

sentiment bizarre… Je ne sais pas si tu connais cela…

— Tais-toi, je t’en prie, tais-toi, interrompit le consul.

Tout son corps tremblait de colère :

— J’avoue… j’avoue que la réponse ne convenait pas peut-être à

l’humeur du moment, que c’était une faute de goût. Mais précisément il faut

choisir les gens à qui on dit des choses de ce genre… s’il faut qu’elles

soient dites… et on ne s’expose pas, par sa bêtise, à se faire donner une

pareille leçon. Hagenström a profité de l’occasion pour nous allonger un

soufflet à tous, non seulement à toi, mais à nous tous, car tu sais que son « moi, pour ma part » signifie : « C’est au bureau de votre frère, monsieur

Buddenbrook, que vous pouvez vous faire de telles idées ! » Voilà ce que

cela signifie, âne bâté que tu es !

— Là… âne ! dit Christian avec une figure embarrassée et inquiète.

— En fin de compte, tu n’appartiens pas qu’à toi seul, reprit le consul, et

pourtant je devrais ne pas m’émouvoir quand tu te rends ridicule. Et par

quoi ne te rends-tu pas ridicule ? s’écria-t-il.

Il était pâle et de petites veines bleues saillaient sur ses tempes étroites

où les cheveux formaient deux crans. Un de ses sourcils clairs était relevé et

même les longues pointes effilées et tirées de sa moustache avaient un air de

colère, tandis qu’il jetait ses mots aux pieds de Christian sur le gravier de

l’allée.

— Tu te rends ridicule avec tes amours, tes bouffonneries, tes maladies,

tes remèdes !…

— Oh ! Thomas, fit Christian en secouant gravement la tête, l’index levé

en l’air. Pour ce qui est de cela, tu ne peux pas bien le comprendre, vois-tu.

Le fait est que… Il faut en quelque sorte tenir sa conscience en bon ordre.

Je ne sais pas si tu connais cela… Grabow m’a ordonné une pommade, pour

les muscles du cou… bon ! Quand je ne l’emploie pas, quand je cesse de

l’employer, il me semble que je suis perdu, désemparé ; je me sens inquiet,

indécis, anxieux, mal à mon aise, et je ne peux pas avaler. Mais quand je

l’emploie, je sens que j’ai fait mon devoir, que je suis en règle avec moi-

même, ma conscience est tranquille, je suis calme et content et j’avale

magnifiquement. C’est la pommade ; je ne le crois pas, tu sais… mais le fait

est qu’une telle idée, comprends-moi bien, ne peut être supprimée que par

une autre idée, une contre-idée. Je ne sais pas si tu connais cela…

— Ah ! oui, dit le consul en se prenant la tête entre les deux mains. Fais-

le donc, agis en conséquence. Mais n’en parle plus. Ne bavarde plus là-

dessus. Laisse les autres gens en paix avec tes subtilités écœurantes. Par ce

bavardage sans vergogne, tu te rends ridicule du matin au soir ; mais, je te le

dis et je te le répète, cela me laisse froid quand tu fais le fou à tes risques et

périls ; seulement je te défends, tu m’entends bien, je te défends de

compromettre la maison d’une façon quelle qu’elle soit, comme tu l’as fait

hier !

Là-dessus, Christian ne dit rien, il passa lentement sa main sur ses

cheveux roussâtres, déjà clairsemés, et ses regards se mirent à errer avec

une gravité anxieuse. Sans doute était-il encore préoccupé de ce qu’il avait dit en dernier lieu. Un silence suivit. Thomas marchait, en proie à un

désespoir muet.

— Tous les commerçants sont des fumistes, reprit-il. Bien ! Tu es

dégoûté de ton métier. Regrettes-tu d’être commerçant ? Autrefois, tu as

cherché à obtenir de père la permission de l’être.

— Oui, Tom, dit Christian pensif. J’aimerais mieux, à la vérité, faire des

études. À l’université, vois-tu, la vie doit être bien agréable. On y va quand

on en a envie, sans contrainte, on s’assied, on écoute, comme au théâtre…

— Comme au théâtre… Ah ! c’est au café chantant que tu devrais

paraître en qualité de bouffon… Je ne plaisante pas, c’est ma conviction

sincère, c’est là ton idéal secret ! affirma le consul ; et Christian ne le

contredit pas, il regardait en l’air, pensif.

— Et tu as l’audace de faire une remarque semblable, toi qui n’as pas

idée… pas la moindre idée de ce que c’est que le travail, toi qui remplis ta

vie avec le théâtre, les flâneries, les folies, pour y chercher une série de

sentiments, de sensations, d’états d’âme dont tu t’occupes, que tu observes,

que tu cultives, pour en bavarder ensuite d’une manière éhontée.

— Oui, Tom, fit Christian un peu attristé, en passant la main sur son

crâne. C’est vrai, tu as parfaitement défini la situation. C’est la différence

qui existe entre nous deux, vois-tu. Toi aussi, tu aimes à voir une pièce de

théâtre, et autrefois, entre nous soit dit, tu t’es passé aussi des fredaines et tu

as lu, un moment, avec prédilection, des romans, des poésies et des choses

de ce genre… Mais tu as toujours su si bien allier tout ceci avec un travail

régulier, une vie sérieuse… Voilà ce qui me fait défaut, vois-tu. J’use toutes

mes forces à tout ça, tu sais, à des bêtises, et il ne reste plus rien pour les

choses sérieuses. Je ne sais pas si tu me comprends ?

— Alors, tu le reconnais toi-même ! dit Thomas en s’arrêtant et en

croisant les bras sur sa poitrine. Tu l’avoues tout contrit, et pourtant tu

continues de plus belle. Es-tu donc un chien, Christian ? On a tout de même

sa fierté, Dieu du ciel ! On ne continue pas à mener une existence que l’on

n’ose même pas défendre soi-même. Mais, tu es ainsi ! C’est ton caractère !

Quand tu reconnais une chose, que tu la comprends et que tu peux la

décrire… Non, ma patience est à bout, Christian !…

Et le consul fit un pas rapide en arrière et, de son bras levé

horizontalement, un geste violent.

— Elle est à bout, te dis-je. Tu touches ton salaire, mais tu ne viens

jamais au bureau. Ce n’est pas cela qui m’exaspère. Va et galvaude ta vie comme tu l’as fait jusqu’ici. Mais tu nous compromettras tous, partout où tu

iras, partout où tu seras. Tu es une difformité, une tare de notre famille. Tu

es une peste ici, dans cette ville, et, si cette maison était à moi, je t’en

chasserais par cette porte-là, cria-t-il en faisant un geste violent et large par-

dessus le jardin, la cour et le grand vestibule.

Il ne se possédait plus. Une fureur longuement accumulée en lui se

déchargeait.

— Qu’est-ce qui te prend ? dit Christian.

Il avait un accès de révolte, ce qui paraissait assez bizarre. Il se tenait là,

dans l’attitude particulière aux cagneux, un peu courbé en forme de point

d’interrogation, la tête, le ventre, les genoux en avant, et ses yeux ronds et

enfoncés qu’il écarquillait autant que possible s’étaient, comme chez son

père lorsqu’il était en colère, cernés d’une rougeur qui descendait jusqu’aux

pommettes.

— De quel ton me parles-tu ? dit-il. Qu’est-ce que j’ai fait ? Je m’en irai

de moi-même. Tu n’as pas besoin de me flanquer dehors. Fi donc ! ajouta-t-

il sur un ton de reproche sincère et en accompagnant ce mot d’un geste de la

main, comme s’il attrapait une mouche.

Chose extraordinaire, Thomas ne répliqua pas vivement, mais baissa la

tête sans mot dire et refit lentement le tour du jardin. Il paraissait satisfait

d’avoir mis enfin son frère en colère… de l’avoir enfin poussé à une

réplique énergique, à une protestation.

— Tu peux m’en croire, dit-il avec calme, en nouant de nouveau ses

mains derrière le dos, cette explication m’a sincèrement peiné, Christian,

mais il fallait qu’elle eût lieu un jour. De telles scènes, dans la famille, c’est

une chose terrible, mais il fallait bien nous expliquer une fois… et nous

pouvons causer tranquillement, mon garçon. Tu ne te plais pas dans ta

situation actuelle, comme je le vois, n’est-ce pas ?

— Non, Tom, tu as vu juste. Vois-tu, au début, j’étais excessivement

content, j’étais mieux ici que dans une maison étrangère. Il me manque, je

crois, l’indépendance. Je t’ai toujours envié en te voyant à ton travail, car ce

n’est pas, au fond, un travail pour toi ; tu ne travailles pas parce qu’il le

faut, mais en maître, en chef ; tu fais travailler les autres pour toi et tu fais

tes calculs, tu gouvernes et tu es libre… C’est tout autre chose…

— Bon, Christian. Est-ce que tu n’aurais pas pu le dire plus tôt ? Tu es

libre de te rendre indépendant, ou du moins plus indépendant. Tu sais que

père t’a réservé provisoirement une part d’héritage de 50 000 marks et que, cela va sans dire, je suis prêt à tout instant à te verser cette somme si tu