Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 15 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre IV

d’un bond…

Là-dessus, il pousse un « oh ! » bref, plaintif et plein d’épouvante, se

redresse avec angoisse sur sa chaise et se détourne comme s’il voulait

fuir…

Mme lle Elisabeth et M Jungmann se lèvent effectivement.

— Dieu du ciel, Christian ! Tu ne l’as pourtant pas avalé !

L’illusion, à dire vrai, était complète.

— Non, non, dit Christian, reprenant peu à peu son calme, mais si je

l’avalais, des fois ?

Le consul, pâle de terreur lui aussi, commence alors à gronder et le

grand-père frappe avec indignation sur la table et ne veut plus entendre

parler de pareilles bouffonneries… Mais, pendant quelque temps, Christian,

en effet, ne goûte plus à une pêche.

 

CHAPITRE IV

 

Ce ne fut pas seulement la faiblesse de l’âge qui, six ans environ après

que la famille eut occupé la maison de la Mengstrasse, par une froide

journée de février, jeta la vieille Mme Antoinette Buddenbrook sur son

grand lit à baldaquin, dans la chambre à coucher de l’entresol. La vieille

dame était restée vigoureuse jusqu’à ces derniers temps, portant avec une

majestueuse dignité ses tire-bouchons épais et blancs ; elle avait assisté

avec son mari et ses enfants aux principaux dîners de la ville et, au cours

des réceptions que les Buddenbrook donnaient eux-mêmes, elle n’avait pas

représenté avec moins d’éclat que son élégante belle-fille. Mais un jour, tout

à fait soudainement, elle avait senti les atteintes d’un mal à peu près

indéfinissable. Ce ne fut au début qu’une entérite bénigne, pour laquelle le

docteur Grabow avait prescrit une aile de pigeon et un échaudé ; puis des

coliques accompagnées de vomissements qui provoquèrent, avec une

incroyable rapidité, un dépérissement, un état de prostration, de faiblesse

angoissante.

Ensuite, après une grave et courte explication que le docteur Grabow eut

dans l’escalier avec le consul, un second médecin fut appelé. C’était un

homme courtaud, à la barbe noire, au regard sombre, qui accompagna

désormais Grabow dans ses visites. Dès lors, la physionomie de la maison parut se transformer. On marchait sur la pointe des pieds, on chuchotait

d’un air grave et on ne laissait plus les voitures traverser l’allée. Quelque

chose de nouveau, d’étranger, d’extraordinaire paraissait s’être installé ici,

un secret que chacun lisait dans les yeux d’autrui : la pensée de la mort

s’était introduite et planait, muette, dans les vastes pièces.

Néanmoins, la vie de la maison continuait, car il arriva des visites. La

maladie dura quatorze ou quinze jours et, dès la fin de la première semaine,

le vieux sénateur Duchamps, frère de la mourante, vint de Hambourg avec

sa fille ; puis ce furent, quelques jours après, la sœur du consul et son mari,

banquier à Francfort. Ces dames et ces messieurs habitaient dans la maison

et Ida Jungmann avait du travail plein les mains pour aménager les

différentes chambres et préparer de bons déjeuners aux crevettes et au

porto, tandis qu’à la cuisine, les rôtis et les pâtisseries allaient leur train.

Johann Buddenbrook était assis au chevet de la malade et, la main

défaillante de sa vieille Nette dans la sienne, il regardait fixement devant

lui, les sourcils levés, la lèvre supérieure un peu pendante. L’horloge avait

un tic-tac sourd coupé de longues pauses, mais plus longues encore étaient

les pauses qui interrompaient la respiration brève et faible de la mourante.

Une sœur noire préparait près de la table un bouillon de bœuf, dernier

espoir des médecins ; de temps à autre, un membre de la famille entrait sans

bruit et disparaissait de même.

Le vieillard se souvenait-il comment quarante-six ans auparavant il était

assis au chevet de sa première femme, et comparait-il le désespoir farouche

qui alors bouillonnait en lui à la mélancolie pensive avec laquelle, chargé

lui-même d’années, il contemplait le visage altéré, sans expression et

terriblement indifférent, de la vieille femme ? Certes, elle ne lui avait jamais

donné de grand bonheur, jamais non plus de grand chagrin, mais pendant de

longues années elle avait partagé sa vie avec tact et intelligence, et

maintenant, la voilà qui s’en allait elle aussi, un peu plus chaque jour.

Il ne réfléchissait guère, mais, la tête un peu branlante, se bornait à jeter

un regard en arrière sur sa vie et la vie en général ; combien lui paraissait

soudain lointaine, étrange, cette agitation bruyante dont il avait été le centre,

mais qui s’était insensiblement détachée de lui et dont son oreille tendue

percevait avec stupeur les échos mourants… Parfois, il murmurait à mi-

voix :

— Curieux ! Curieux !

Et puis, lorsque Mme Buddenbrook eut exhalé un dernier soupir très

faible et très paisible, lorsque, dans la salle à manger où avait eu lieu la

levée du corps, les porteurs eurent soulevé la bière couverte de fleurs pour

l’emporter d’un pas lourd, il ne sortit pas de sa torpeur, il ne pleura même

pas, mais conserva ce hochement de tête léger, étonné et une sorte de

prédilection pour ce « Curieux ! Curieux ! » qu’il prononçait presque en

souriant…

Sans nul doute, c’en était fait aussi de Johann Buddenbrook.

Il restait désormais taciturne et absent dans le cercle des siens. S’il

prenait d’aventure la petite Clara sur ses genoux pour lui chanter une de ces

vieilles chansons si drôles, telles que :

 

L’omnibus roule par la ville…

 

ou :

 

Vois donc ce bourdon sur le mur…

 

il lui arrivait de se taire subitement et, comme s’il interrompait soudain une

longue chaîne de pensées à demi conscientes, de remettre sa petite-fille à

terre et de se détourner avec un « Curieux ! Curieux ! » accompagné d’un

hochement de tête…

Un jour, il dit :

— Jean, assez, veux-tu ?

Aussitôt, furent lancées en ville des circulaires proprement imprimées et

signées en partie double : Johann Buddenbrook aîné se permettait

d’annoncer que son âge le contraignait à renoncer à son ancienne activité

commerciale, en suite de quoi il transmettait dès aujourd’hui, activis et

passivis, sous la même raison sociale, la maison fondée par feu son père,

Johann Buddenbrook, en l’an 1768, à son fils et associé, désormais seul

propriétaire. Suivait la prière de conserver à son successeur la confiance

qu’on lui avait si unanimement accordée… et enfin la formule : « Avec mes

sentiments de très haute considération, Johann Buddenbrook aîné, qui ne

signera plus à l’avenir. »

Une fois cette communication expédiée, le vieillard se refusa à remettre

les pieds dans les bureaux ; dès lors, son apathie méditative s’accrut d’une

manière inquiétante ; puis, au milieu de mars, quelques mois seulement

après la mort de sa femme, un insignifiant petit rhume de printemps suffit à le clouer au lit ; enfin, une nuit, l’heure arriva où il vit, lui aussi, sa famille

entourer son chevet et où il dit au consul :

— Bien du bonheur, dis, Jean ? Et toujours du courage !

Puis, s’adressant à Thomas :

— Aide ton père !

Et à Christian :

— Tâche de devenir quelqu’un !

Sur quoi il se tut, regarda tout le monde et, avec un dernier « Curieux !

Curieux ! » se tourna vers le mur.

Jusqu’à son dernier moment, il n’avait pas fait allusion à Gotthold, et

celui-ci avait répondu par le silence à la lettre du consul qui l’appelait au lit

de mort de son père. Cependant, le lendemain matin de très bonne heure,

alors que les faire-part de décès n’étaient pas encore expédiés et que le

consul apparaissait dans l’escalier pour aller liquider les affaires les plus

urgentes, il arriva une chose étrange : Gotthold Buddenbrook, propriétaire

de la lingerie Siegmund Stüwing et Cie, dans la Grand-Rue, déboucha

rapidement de l’allée. Il atteignait sa quarante-sixième année ; petit et

replet, il portait des côtelettes abondantes, d’un blond cendré, parsemées de

fils d’argent. Il était court sur jambes et portait un large pantalon en forme

de sac, d’une rugueuse étoffe à carreaux. Il gravit l’escalier à la rencontre

du consul, levant très haut les sourcils sous le bord de son chapeau gris et

les fronçant en même temps :

— Johann, dit-il d’une voix bien timbrée et agréable, sans tendre la main

à son frère, comment cela va-t-il ?

— Il est entré cette nuit dans la paix du Seigneur ! dit le consul avec

émotion, saisissant la main de son frère, qui tenait un parapluie. Lui, le

meilleur des pères !

Gotthold baissa si complètement les sourcils que ses paupières se

fermèrent. Après un silence, il dit avec énergie :

— Et toujours les mêmes dispositions, Johann ?

Sur quoi, le consul laissa aller sa main, recula même d’une marche et,

tandis que dans ses yeux ronds et enfoncés passait une clarté froide, il

répondit :

— Rien de changé.

Les sourcils de Gotthold remontèrent jusqu’au bord de son chapeau et

ses yeux se portèrent avec effort sur son frère.

— Que me reste-t-il à attendre de ton équité à toi ? ajouta-t-il en

étouffant sa voix.

Le consul alors baissa les yeux et puis, sans les lever, il fit de la main son

geste tranchant de haut en bas et répondit doucement mais avec fermeté :

— Comme frère, je t’ai tendu la main dans ce moment pénible et grave ;

mais pour ce qui est des affaires, tu ne trouveras en moi que le chef de

l’honorable maison dont je suis devenu aujourd’hui l’unique propriétaire.

Tu n’as rien à attendre de moi qui soit contraire aux obligations que

m’impose cette qualité ; il faut que tous mes autres sentiments fassent

silence.

Gotthold s’en alla… Néanmoins, à l’heure des funérailles, alors qu’en

foule les parents, connaissances, collègues, délégations, portefaix, employés

et ouvriers des entrepôts remplissaient les chambres, les escaliers et les

corridors et que la file des voitures de place s’allongeait d’une extrémité à

l’autre de la Mengstrasse, il revint, ce dont le consul se réjouit sincèrement ;

il amena même sa femme, née Stüwing, et ses trois filles, Frédérique et

Henriette, toutes deux longues et maigres, qui avaient déjà dépassé la

première jeunesse, et Pfiffi, plus petite, et dont les dix-huit ans étaient

passablement rebondis.

Puis, devant le caveau de famille des Buddenbrook, à l’orée du bosquet

du cimetière hors les murs, le pasteur Kölling de Sainte-Marie, homme

robuste qui avait une grosse tête et le parler rude, fit l’éloge de l’existence

du défunt, réglée et agréable à Dieu, en face « des voluptueux, des gloutons

et des ivrognes » – c’étaient là ses propres paroles que maintes personnes,

se souvenant des façons discrètes du vieux Wunderlich récemment décédé,

accompagnèrent d’un hochement de tête réprobateur. Les cérémonies et les

formalités une fois terminées, quand les soixante-dix ou quatre-vingts

voitures de place eurent commencé à rouler vers la grille, Gotthold

Buddenbrook proposa d’accompagner le consul, désireux de lui parler seul

à seul. Et il se trouva qu’une fois assis à côté de son demi-frère sur le

strapontin de la haute calèche large et lourde, croisant l’une sur l’autre ses

courtes jambes, il se montra conciliant et doux. Il reconnaissait de plus en

plus, disait-il au consul, la légitimité de sa conduite et il était loin de vouloir

garder rancune à la mémoire de son père. Il renonçait à ses revendications,

d’autant plus volontiers qu’il avait l’intention de se retirer complètement

des affaires ; son patrimoine et ses autres disponibilités lui permettraient de

prendre du repos ; la lingerie lui donnait peu de satisfaction et était d’un si maigre rapport, qu’il ne pouvait se décider à y consacrer plus de fonds.