Les Buddenbrook
Chapitre IV
d’un bond…
Là-dessus, il pousse un « oh ! » bref, plaintif et plein d’épouvante, se
redresse avec angoisse sur sa chaise et se détourne comme s’il voulait
fuir…
Mme lle Elisabeth et M Jungmann se lèvent effectivement.
— Dieu du ciel, Christian ! Tu ne l’as pourtant pas avalé !
L’illusion, à dire vrai, était complète.
— Non, non, dit Christian, reprenant peu à peu son calme, mais si je
l’avalais, des fois ?
Le consul, pâle de terreur lui aussi, commence alors à gronder et le
grand-père frappe avec indignation sur la table et ne veut plus entendre
parler de pareilles bouffonneries… Mais, pendant quelque temps, Christian,
en effet, ne goûte plus à une pêche.
CHAPITRE IV
Ce ne fut pas seulement la faiblesse de l’âge qui, six ans environ après
que la famille eut occupé la maison de la Mengstrasse, par une froide
journée de février, jeta la vieille Mme Antoinette Buddenbrook sur son
grand lit à baldaquin, dans la chambre à coucher de l’entresol. La vieille
dame était restée vigoureuse jusqu’à ces derniers temps, portant avec une
majestueuse dignité ses tire-bouchons épais et blancs ; elle avait assisté
avec son mari et ses enfants aux principaux dîners de la ville et, au cours
des réceptions que les Buddenbrook donnaient eux-mêmes, elle n’avait pas
représenté avec moins d’éclat que son élégante belle-fille. Mais un jour, tout
à fait soudainement, elle avait senti les atteintes d’un mal à peu près
indéfinissable. Ce ne fut au début qu’une entérite bénigne, pour laquelle le
docteur Grabow avait prescrit une aile de pigeon et un échaudé ; puis des
coliques accompagnées de vomissements qui provoquèrent, avec une
incroyable rapidité, un dépérissement, un état de prostration, de faiblesse
angoissante.
Ensuite, après une grave et courte explication que le docteur Grabow eut
dans l’escalier avec le consul, un second médecin fut appelé. C’était un
homme courtaud, à la barbe noire, au regard sombre, qui accompagna
désormais Grabow dans ses visites. Dès lors, la physionomie de la maison parut se transformer. On marchait sur la pointe des pieds, on chuchotait
d’un air grave et on ne laissait plus les voitures traverser l’allée. Quelque
chose de nouveau, d’étranger, d’extraordinaire paraissait s’être installé ici,
un secret que chacun lisait dans les yeux d’autrui : la pensée de la mort
s’était introduite et planait, muette, dans les vastes pièces.
Néanmoins, la vie de la maison continuait, car il arriva des visites. La
maladie dura quatorze ou quinze jours et, dès la fin de la première semaine,
le vieux sénateur Duchamps, frère de la mourante, vint de Hambourg avec
sa fille ; puis ce furent, quelques jours après, la sœur du consul et son mari,
banquier à Francfort. Ces dames et ces messieurs habitaient dans la maison
et Ida Jungmann avait du travail plein les mains pour aménager les
différentes chambres et préparer de bons déjeuners aux crevettes et au
porto, tandis qu’à la cuisine, les rôtis et les pâtisseries allaient leur train.
Johann Buddenbrook était assis au chevet de la malade et, la main
défaillante de sa vieille Nette dans la sienne, il regardait fixement devant
lui, les sourcils levés, la lèvre supérieure un peu pendante. L’horloge avait
un tic-tac sourd coupé de longues pauses, mais plus longues encore étaient
les pauses qui interrompaient la respiration brève et faible de la mourante.
Une sœur noire préparait près de la table un bouillon de bœuf, dernier
espoir des médecins ; de temps à autre, un membre de la famille entrait sans
bruit et disparaissait de même.
Le vieillard se souvenait-il comment quarante-six ans auparavant il était
assis au chevet de sa première femme, et comparait-il le désespoir farouche
qui alors bouillonnait en lui à la mélancolie pensive avec laquelle, chargé
lui-même d’années, il contemplait le visage altéré, sans expression et
terriblement indifférent, de la vieille femme ? Certes, elle ne lui avait jamais
donné de grand bonheur, jamais non plus de grand chagrin, mais pendant de
longues années elle avait partagé sa vie avec tact et intelligence, et
maintenant, la voilà qui s’en allait elle aussi, un peu plus chaque jour.
Il ne réfléchissait guère, mais, la tête un peu branlante, se bornait à jeter
un regard en arrière sur sa vie et la vie en général ; combien lui paraissait
soudain lointaine, étrange, cette agitation bruyante dont il avait été le centre,
mais qui s’était insensiblement détachée de lui et dont son oreille tendue
percevait avec stupeur les échos mourants… Parfois, il murmurait à mi-
voix :
— Curieux ! Curieux !
Et puis, lorsque Mme Buddenbrook eut exhalé un dernier soupir très
faible et très paisible, lorsque, dans la salle à manger où avait eu lieu la
levée du corps, les porteurs eurent soulevé la bière couverte de fleurs pour
l’emporter d’un pas lourd, il ne sortit pas de sa torpeur, il ne pleura même
pas, mais conserva ce hochement de tête léger, étonné et une sorte de
prédilection pour ce « Curieux ! Curieux ! » qu’il prononçait presque en
souriant…
Sans nul doute, c’en était fait aussi de Johann Buddenbrook.
Il restait désormais taciturne et absent dans le cercle des siens. S’il
prenait d’aventure la petite Clara sur ses genoux pour lui chanter une de ces
vieilles chansons si drôles, telles que :
L’omnibus roule par la ville…
ou :
Vois donc ce bourdon sur le mur…
il lui arrivait de se taire subitement et, comme s’il interrompait soudain une
longue chaîne de pensées à demi conscientes, de remettre sa petite-fille à
terre et de se détourner avec un « Curieux ! Curieux ! » accompagné d’un
hochement de tête…
Un jour, il dit :
— Jean, assez, veux-tu ?
Aussitôt, furent lancées en ville des circulaires proprement imprimées et
signées en partie double : Johann Buddenbrook aîné se permettait
d’annoncer que son âge le contraignait à renoncer à son ancienne activité
commerciale, en suite de quoi il transmettait dès aujourd’hui, activis et
passivis, sous la même raison sociale, la maison fondée par feu son père,
Johann Buddenbrook, en l’an 1768, à son fils et associé, désormais seul
propriétaire. Suivait la prière de conserver à son successeur la confiance
qu’on lui avait si unanimement accordée… et enfin la formule : « Avec mes
sentiments de très haute considération, Johann Buddenbrook aîné, qui ne
signera plus à l’avenir. »
Une fois cette communication expédiée, le vieillard se refusa à remettre
les pieds dans les bureaux ; dès lors, son apathie méditative s’accrut d’une
manière inquiétante ; puis, au milieu de mars, quelques mois seulement
après la mort de sa femme, un insignifiant petit rhume de printemps suffit à le clouer au lit ; enfin, une nuit, l’heure arriva où il vit, lui aussi, sa famille
entourer son chevet et où il dit au consul :
— Bien du bonheur, dis, Jean ? Et toujours du courage !
Puis, s’adressant à Thomas :
— Aide ton père !
Et à Christian :
— Tâche de devenir quelqu’un !
Sur quoi il se tut, regarda tout le monde et, avec un dernier « Curieux !
Curieux ! » se tourna vers le mur.
Jusqu’à son dernier moment, il n’avait pas fait allusion à Gotthold, et
celui-ci avait répondu par le silence à la lettre du consul qui l’appelait au lit
de mort de son père. Cependant, le lendemain matin de très bonne heure,
alors que les faire-part de décès n’étaient pas encore expédiés et que le
consul apparaissait dans l’escalier pour aller liquider les affaires les plus
urgentes, il arriva une chose étrange : Gotthold Buddenbrook, propriétaire
de la lingerie Siegmund Stüwing et Cie, dans la Grand-Rue, déboucha
rapidement de l’allée. Il atteignait sa quarante-sixième année ; petit et
replet, il portait des côtelettes abondantes, d’un blond cendré, parsemées de
fils d’argent. Il était court sur jambes et portait un large pantalon en forme
de sac, d’une rugueuse étoffe à carreaux. Il gravit l’escalier à la rencontre
du consul, levant très haut les sourcils sous le bord de son chapeau gris et
les fronçant en même temps :
— Johann, dit-il d’une voix bien timbrée et agréable, sans tendre la main
à son frère, comment cela va-t-il ?
— Il est entré cette nuit dans la paix du Seigneur ! dit le consul avec
émotion, saisissant la main de son frère, qui tenait un parapluie. Lui, le
meilleur des pères !
Gotthold baissa si complètement les sourcils que ses paupières se
fermèrent. Après un silence, il dit avec énergie :
— Et toujours les mêmes dispositions, Johann ?
Sur quoi, le consul laissa aller sa main, recula même d’une marche et,
tandis que dans ses yeux ronds et enfoncés passait une clarté froide, il
répondit :
— Rien de changé.
Les sourcils de Gotthold remontèrent jusqu’au bord de son chapeau et
ses yeux se portèrent avec effort sur son frère.
— Que me reste-t-il à attendre de ton équité à toi ? ajouta-t-il en
étouffant sa voix.
Le consul alors baissa les yeux et puis, sans les lever, il fit de la main son
geste tranchant de haut en bas et répondit doucement mais avec fermeté :
— Comme frère, je t’ai tendu la main dans ce moment pénible et grave ;
mais pour ce qui est des affaires, tu ne trouveras en moi que le chef de
l’honorable maison dont je suis devenu aujourd’hui l’unique propriétaire.
Tu n’as rien à attendre de moi qui soit contraire aux obligations que
m’impose cette qualité ; il faut que tous mes autres sentiments fassent
silence.
Gotthold s’en alla… Néanmoins, à l’heure des funérailles, alors qu’en
foule les parents, connaissances, collègues, délégations, portefaix, employés
et ouvriers des entrepôts remplissaient les chambres, les escaliers et les
corridors et que la file des voitures de place s’allongeait d’une extrémité à
l’autre de la Mengstrasse, il revint, ce dont le consul se réjouit sincèrement ;
il amena même sa femme, née Stüwing, et ses trois filles, Frédérique et
Henriette, toutes deux longues et maigres, qui avaient déjà dépassé la
première jeunesse, et Pfiffi, plus petite, et dont les dix-huit ans étaient
passablement rebondis.
Puis, devant le caveau de famille des Buddenbrook, à l’orée du bosquet
du cimetière hors les murs, le pasteur Kölling de Sainte-Marie, homme
robuste qui avait une grosse tête et le parler rude, fit l’éloge de l’existence
du défunt, réglée et agréable à Dieu, en face « des voluptueux, des gloutons
et des ivrognes » – c’étaient là ses propres paroles que maintes personnes,
se souvenant des façons discrètes du vieux Wunderlich récemment décédé,
accompagnèrent d’un hochement de tête réprobateur. Les cérémonies et les
formalités une fois terminées, quand les soixante-dix ou quatre-vingts
voitures de place eurent commencé à rouler vers la grille, Gotthold
Buddenbrook proposa d’accompagner le consul, désireux de lui parler seul
à seul. Et il se trouva qu’une fois assis à côté de son demi-frère sur le
strapontin de la haute calèche large et lourde, croisant l’une sur l’autre ses
courtes jambes, il se montra conciliant et doux. Il reconnaissait de plus en
plus, disait-il au consul, la légitimité de sa conduite et il était loin de vouloir
garder rancune à la mémoire de son père. Il renonçait à ses revendications,
d’autant plus volontiers qu’il avait l’intention de se retirer complètement
des affaires ; son patrimoine et ses autres disponibilités lui permettraient de
prendre du repos ; la lingerie lui donnait peu de satisfaction et était d’un si maigre rapport, qu’il ne pouvait se décider à y consacrer plus de fonds.