Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 78 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre VI

 

— Oh ! Bach ! Sébastien Bach ! madame, s’écriait M. Edmond Pfuhl,

organiste à Sainte-Marie, parcourant le salon dans une très vive agitation,

tandis que Gerda, souriante, était assise au piano, la tête dans sa main, et

que, dans un fauteuil, Hanno, tout oreilles, nouait ses deux bras autour de

son genou.

« Certainement… comme vous le dites, c’est par lui que l’harmonie a

triomphé du contrepoint… Il a créé l’harmonie moderne, certainement.

Mais par quel moyen ? Dois-je vous dire par quel moyen ? Par le

développement progressif de ce même contrepoint… vous le savez aussi

bien que moi ! Quel a été le principe général de ce développement ?

L’harmonie ? Oh ! non ! aucunement, madame, mais le contrepoint ! Le

contrepoint !… À quoi, je vous le demande, eussent conduit les expériences

dans le sens de l’harmonie absolue ? Je vous mets en garde, et, aussi

longtemps que ma langue m’obéira, je mettrai en garde contre les

expériences exclusives de l’harmonie !…

Il apportait à ce genre de conversation une ardeur qu’il ne refrénait point

dans ce salon où il se sentait chez lui. Tous les mercredis après-midi, il

apparaissait sur le seuil, grand, carré, les épaules un peu hautes, la taille

prise dans sa redingote couleur de café dont les pans lui battaient les jarrets,

et, dans l’attente de sa partenaire, il ouvrait avec amour le piano Bechstein,

disposait la partie de violon sur le pupitre sculpté et attaquait aussitôt un

prélude léger et d’un art très pur, tout en dodelinant de la tête avec

satisfaction.

Une chevelure prodigieuse, une profusion déconcertante de petites

boucles drues, mêlées de roux et de gris, donnaient à cette tête un aspect

extraordinaire, massif et lourd, bien qu’elle trônât avec aisance à l’extrémité

d’un long cou jaillissant du col rabattu et gonflé d’une énorme pomme

d’Adam. La moustache raide et touffue, de même couleur que les cheveux,

se détachait du visage avec plus de relief que le nez court et camus. Au-

dessous de ses yeux ronds, bruns et brillants, dont le regard, quand il jouait,

paraissait pénétrer à travers les formes visibles des choses et s’arrêter au-

delà des apparences, l’épiderme un peu distendu faisait poche. Ce visage

n’avait rien de significatif, il ne portait pas, tout au moins, l’empreinte

d’une intelligence vigoureuse et vive. Les paupières étaient le plus souvent à demi baissées. Parfois, le menton rasé s’affaissait, mou et irrésolu, sans

que, cependant, la lèvre inférieure se séparât de la lèvre supérieure, ce qui

prêtait à la bouche une expression de douceur, de repliement sur soi-même,

d’hébétude et d’abandon comme d’un homme plongé dans un doux

sommeil…

Avec cette mollesse extérieure contrastait d’ailleurs la dignité rigoureuse

du caractère. Edmond Pfuhl était un organiste dont on faisait très grand cas,

et la renommée de sa science du contrepoint avait dépassé les murs de sa

ville natale. Son petit livre sur la musique liturgique avait été recommandé

comme ouvrage de documentation dans deux ou trois conservatoires ; ses

fugues et ses arrangements de psaumes retentissaient en tous lieux où les

orgues chantaient la louange du Seigneur. Ces compositions, de même que

les fantaisies qu’il exécutait le dimanche à Sainte-Marie, étaient

inattaquables, impeccables, empreintes d’une dignité inflexible, imposante,

à la fois morale et logique, ainsi que de la plus pure orthodoxie. Elles

étaient étrangères à toute beauté terrestre, et ce qu’elles exprimaient ne

touchait en rien la sensibilité purement humaine d’un profane. Ce qui

émanait d’elles, ce qui triomphait irrésistiblement en elles, c’était une

technique devenue une foi ascétique, l’art exalté jusqu’à la sainteté absolue.

Edmond Pfuhl méprisait les agréments du style, il parlait aussi sans

tendresse de la belle mélodie, c’est un fait. Mais, si énigmatique que cela

paraisse, il n’était pas pour cela un être sec et racorni. « Palestrina ! » disait-

il avec une expression catégorique et terrifiante, mais, sitôt après, tandis

qu’il exécutait sur l’instrument une série de tours de force archaïques, son

visage n’était plus que douceur, ravissement, extase et, comme si le travail

lui faisait concevoir la nécessité dernière de toute chose, son regard

s’abîmait dans un lointain sacré… ce regard de musicien qui semble vague

et vide parce qu’il s’attarde dans le domaine d’une logique plus profonde,

plus pure, plus dépouillée de scories, plus absolue que celle de nos idées et

de nos pensées en leur expression verbale.

Ses mains étaient grandes, molles, et comme désossées, parsemées de

taches de rousseur ; molle et caverneuse, comme gênée par une obstruction

de l’œsophage, était la voix dont il saluait Gerda Buddenbrook lorsque,

écartant les draperies, elle entrait par le petit salon.

— À votre service, madame !

Il se soulevait un peu sur son siège et, la tête inclinée, prenait avec

déférence la main qu’elle lui tendait, cependant que sa gauche, vigoureuse et nette, donnait déjà le la. Sur quoi, Gerda saisissait son stradivarius et

l’accordait vivement avec une grande sûreté d’oreille.

— Le Concerto en sol mineur de Bach, monsieur Pfuhl ? J’ai

l’impression que l’adagio tout entier ne marchait pas encore…

Et l’organiste commençait. Mais à peine les premiers accords s’étaient-

ils succédé que la porte du corridor s’était ouverte lentement, prudemment ;

étouffant avec précaution le bruit de ses pas sur le tapis, le petit Johann se

glissait jusqu’à un fauteuil. Il s’y asseyait, enlaçait ses genoux des deux

bras, et, sans bouger, épiait le moindre son, la moindre parole.

— Eh bien, Hanno ! On vient se régaler d’un peu de musique ?

demandait Gerda pendant une pause, et elle coulait vers lui le regard de ses

yeux rapprochés, cernés d’ombres, où la musique avait mis une lueur

humide.

Alors il se levait et, s’inclinant sans mot dire, tendait la main à M. Pfuhl

qui, doucement, tendrement, caressait les cheveux châtains de Hanno, ces

cheveux qui épousaient, avec tant de souplesse et de grâce, le front et les

tempes.

— Écoute à ton aise, mon fils, disait-il avec une douce fermeté.

Et l’enfant considérait un peu craintivement la grosse pomme d’Adam de

l’organiste qui, tandis qu’il parlait, remontait le long de son cou ; puis, à pas

légers et rapides, il regagnait sa place, comme impatient d’entendre se

poursuivre la conversation et le jeu.

C’étaient un mouvement de Haydn, quelques pages de Mozart, une

sonate de Beethoven. Alors, tandis que Gerda, son violon sous le bras,

cherchait de nouvelles partitions, se produisait une chose surprenante :

M. Pfuhl, Edmond Pfuhl, organiste de Sainte-Marie, au cours d’un

intermède improvisé, se laissait glisser insensiblement vers un style étrange

qui illuminait son regard lointain d’une sorte de bonheur honteux… c’était,

sous ses doigts, comme la montée d’un flot, un épanouissement, une vie

mouvante, un chant d’où se détachait, vague d’abord, expirant à nouveau,

puis, toujours plus net, plus ferme, avec un art consommé du contrepoint,

un thème de marche, grandiose et désuet, bizarrement pompeux, un

crescendo, une arabesque, une transition… et, pendant que le dernier accord

finissait de résonner, le violon attaquait son fortissimo.

C’était l’ouverture des Maîtres chanteurs qui se déroulait. Gerda

Buddenbrook était une adoratrice passionnée de la musique moderne. Mais

quant à M. Pfuhl, elle s’était heurtée en lui à une résistance si farouche, si indignée, qu’elle avait désespéré au début de le gagner à sa cause. Le jour

où, pour la première fois, elle avait placé sur le pupitre une sélection pour

piano de Tristan et Iseult, en le priant de l’exécuter, il avait bondi de son

siège au bout de vingt-cinq mesures, avec toutes les marques du plus

extrême dégoût, et s’était livré à une course furieuse entre la baie et le

piano.

— Je ne jouerai pas cela, madame. Je suis votre très dévoué serviteur,

mais je ne jouerai pas cela ! Ce n’est pas de la musique… croyez-moi… J’ai

toujours eu la prétention de m’entendre quelque peu en musique, mais ça,

ce n’est que chaos, démagogie, blasphème, extravagance ! C’est une

bouffée de vapeurs parfumées traversées d’éclairs ! C’est la fin de toute

morale en art ! Je ne le jouerai pas !

Ce disant, il s’était jeté à nouveau sur le tabouret et, tandis que sa pomme

d’Adam montait et descendait, parmi des sursauts et des toussotements

caverneux, il avait joué les vingt-cinq mesures suivantes, puis, refermant le

piano, s’était écrié :

— Pouah ! Ô Seigneur, mon Dieu ! C’est trop fort ! Pardonnez-moi,

madame, je parle à cœur ouvert… Vous me versez des honoraires, vous

rétribuez depuis des années mes services… et je ne suis qu’un homme de

condition modeste. Mais je résignerai mes fonctions, j’y renoncerai si vous

me contraignez à jouer ces infamies !… Et l’enfant ! Il est assis là-bas sur

sa chaise, l’enfant ! Il est entré furtivement pour écouter de la musique…

Voulez-vous donc lui corrompre l’esprit de fond en comble ?…

Mais, si furieusement qu’il se démenât, elle ne l’en avait pas moins, par

l’accoutumance et la persuasion, converti lentement, pas à pas, à ses idées.

— Pfuhl, disait-elle, soyez équitable et envisagez la chose avec sérénité.

Sa singularité dans l’emploi des harmonies vous déconcerte… Vous

trouvez, en comparaison, Beethoven pur, clair et naturel. Mais songez

combien Beethoven a dû désorienter ses contemporains formés à l’ancienne

école !… Et Bach lui-même, mon Dieu ! Ne lui a-t-on pas reproché un

manque d’harmonie et de clarté ? Vous parlez de morale, mais qu’entendez-

vous par morale, en art ? N’est-elle pas, si je ne m’abuse, le contraire de

tout hédonisme ? Soit. Ce contraire, vous l’avez ici. Aussi bien que chez

Bach. Plus grandiose, plus conscient, plus approfondi que chez Bach.

Croyez-moi, Pfuhl, cette musique est moins éloignée de votre nature intime

que vous ne le supposez !

— Jongleries et sophismes !… Pardonnez-moi ! grognait M. Pfuhl.

Mais ce fut elle qui triompha. Cette musique lui était, au fond, moins

étrangère qu’il ne l’avait cru tout d’abord. À la vérité, il ne se réconcilia

jamais complètement avec Tristan, bien qu’il consentît, sur la prière de

Gerda, à transcrire pour violon et piano la Mort d’Iseult, ce dont il

s’acquitta avec beaucoup d’adresse. Les premières paroles d’estime lui

furent arrachées par certains passages des Maîtres chanteurs. Alors, avec

une force irrésistible, s’éveilla, grandit en lui l’amour de cet art. Il ne

l’avouait pas, s’en effrayait presque, et le niait en bougonnant. Mais sa

partenaire n’eut plus besoin désormais de lui faire violence pour que, le

tribut payé aux vieux maîtres, il compliquât son jeu et s’abandonnât, le

regard noyé d’un bonheur honteux et presque irrité, à la vie mouvante des

leitmotive. Mais, après la séance, une discussion s’ouvrait parfois sur les

rapports de ce style musical avec celui de la stricte observance, et un beau

jour M. Pfuhl déclara qu’il se voyait dans l’obligation, bien que ce sujet ne

le touchât personnellement en rien, d’ajouter à son étude de la musique

liturgique un appendice sur « l’emploi des anciens modes dans la musique

sacrée et profane de Richard Wagner ».

Hanno restait assis, sans mot dire, ses petites mains nouées autour de son

genou, et frottant à son habitude sa langue contre une molaire, ce qui

tiraillait légèrement sa bouche. Les yeux grands ouverts, il observait avec

insistance sa mère et M. Pfuhl. Il était attentif à leur jeu aussi bien qu’à

leurs propos, et ce fut ainsi que, dès ses premiers pas dans le chemin de la

vie, la musique lui apparut comme une chose particulièrement grave,

importante, chargée de signification. C’est à peine s’il saisissait, çà et là, le

sens d’une parole, et ce qu’on exécutait dépassait de beaucoup son jeune

entendement. Si pourtant il revenait toujours, s’il patientait pendant des

heures, sans s’ennuyer, immobile à sa place, c’étaient la foi, l’amour, le

respect qui l’en rendaient capable. Il n’avait que sept ans lorsqu’il essaya

pour la première fois de reproduire de lui-même, au piano, certaines

associations de sons qui l’avaient impressionné. Sa mère le regardait en

souriant, rectifiant les accords qu’il assemblait avec une ardeur muette, lui

expliquant en quoi tel ou tel son était nécessaire pour obtenir telle ou telle

modulation. Et l’oreille de l’enfant lui confirmait toujours les observations

maternelles.

Après avoir laissé ainsi quelque liberté à son fils, Gerda Buddenbrook

décida qu’il étudierait le piano.

— Je ne lui crois pas de dispositions pour faire un soliste, dit-elle à

M. Pfuhl, et, sincèrement, je m’en réjouis, car la chose a aussi son mauvais

côté. Je ne parle pas de la dépendance où se trouve le soliste vis-à-vis de

l’accompagnement, bien que, suivant les circonstances, elle puisse devenir

fort pénible… et, si je ne vous avais pas… mais il y a aussi ce danger

perpétuel de tomber plus ou moins dans la virtuosité. Voyez-vous, je peux

vous en parler en connaissance de cause. Voulez-vous savoir le fond de ma

pensée : la musique ne commence pour le soliste qu’une fois atteint un très

haut degré de perfection. L’effort de concentration sur la partie de solo, son

phrasé et son développement, alors que la polyphonie reste à l’état d’un

fond très vague, provoque, comme de juste, chez les talents médiocres, un

affaiblissement du sens et de la mémoire harmoniques, difficile à corriger

par la suite. J’aime mon violon et j’en ai poussé l’étude assez loin, mais, à

dire vrai, je place le piano bien au-dessus de lui… J’ajouterai seulement

ceci : la connaissance approfondie du piano, seul instrument susceptible

d’embrasser les configurations sonores les plus diverses et les plus riches,

moyen suprême d’expression musicale, représente pour moi une pénétration

plus intime, plus claire et plus complète de la musique… Écoutez-moi,

Pfuhl, je voudrais dès à présent vous mettre à contribution pour mon fils,

consentez-vous ? Il y a, je le sais, dans cette ville, deux ou trois personnes

du sexe féminin, me semble-t-il, qui enseignent la musique ; mais voilà, ce

sont des professeurs de piano, sans plus… Vous me comprenez… Il importe

bien moins, n’est-ce pas, d’être dressé pour jouer de tel instrument que de

comprendre la musique. Mais je peux me fier à vous, vous prendrez la

chose plus au sérieux. Et, vous le verrez bien, vous arriverez avec lui à de

très bons résultats. Il a les mains des Buddenbrook… Les Buddenbrook

peuvent atteindre la neuvième et même la dixième, toutefois ils n’en ont

encore jamais fait cas, conclut-elle en riant.

Et M. Pfuhl se déclara prêt à se charger des leçons.

Dès lors, il vint aussi tous les lundis après-midi pour s’occuper du petit

Johann, tandis que Gerda restait dans le boudoir. Il ne procédait pas selon la

méthode habituelle, persuadé qu’il devait bien autre chose à l’ardeur

silencieuse et passionnée de l’enfant qu’une étude sommaire du piano. Les

tout premiers éléments à peine surmontés, il l’initia, sous une forme

facilement accessible, à la théorie musicale et révéla à son élève les

principes fondamentaux de l’harmonie. Et Hanno saisissait, car on ne

faisait, en somme, que lui confirmer ce qu’il avait su de tout temps.

Jusqu’à l’extrême limite du possible, M. Pfuhl satisfaisait l’avidité

impétueuse de l’enfant. Il s’appliquait avec une tendre sollicitude à alléger

les poids de plomb dont la matière alourdit l’allure de la fantaisie et du

talent impétueux. Il ne poussait pas la sévérité jusqu’à exiger une vélocité

excessive dans les gammes, ou plutôt, elle ne représentait pas pour lui le but

de cet exercice. La fin qu’il poursuivait et qu’il atteignit sans tarder, était

surtout une vue d’ensemble claire, pénétrante et vaste, des tonalités les plus

variées, une science à la fois intime et générale de leurs rapports et de leurs

associations, dont le résultat fut, en fort peu de temps, cette vue rapide des

possibilités innombrables de combinaisons, cette intuitive maîtrise du

clavier qui entraîne aux jeux de la fantaisie et à l’improvisation… Il

appréciait, avec une délicatesse touchante, les besoins intellectuels de ce

petit élève dont l’oreille était si choyée et que sollicitait seul un style sévère.

Il ne déflora pas, par la pratique de rengaines banales, la profondeur, la

solennité de sa nature. Il lui fit jouer des chorals et jamais ne laissa passer

une modulation sans montrer la légitimité de ce résultat.

Gerda, une broderie ou un livre à la main, suivait, de l’autre côté des

draperies, le cours de la leçon.

— Vous dépassez même ce que j’attendais de vous, lui arrivait-il de dire

à M. Pfuhl. Mais n’allez-vous pas trop loin ? La progression n’est-elle pas

trop rapide ? Votre méthode me paraît éminemment créatrice… Parfois,

vraiment, il s’essaie déjà à improviser. Mais s’il n’est pas digne de votre

méthode… s’il n’a pas de dons suffisants, alors il n’apprendra rien du

tout…

— Il en est digne, disait M. Pfuhl, hochant la tête. J’observe quelquefois

ses yeux, ils contiennent tant de choses ! Mais sa bouche, il la garde

opiniâtrement fermée. Plus tard, une fois entré dans la vie qui, peut-être,

fermera plus hermétiquement encore ses lèvres, il faudra bien qu’il ait une

autre possibilité d’expression.

Elle regarda le musicien, sa carrure massive, sa tignasse de rouquin, les

poches de ses yeux, sa moustache hirsute, sa pomme d’Adam, puis, lui

tendant la main, elle dit :

— Merci, Pfuhl. Vous n’avez en vue que son bien et il nous est

impossible de savoir, à l’heure actuelle, tout ce que vous faites pour lui.

Et la reconnaissance de Hanno pour ce maître, son abandon à sa direction

étaient incomparables. Lui qui, malgré toutes les leçons supplémentaires,

ressassait à l’école, morne et sans le moindre espoir de compréhension, sa table de multiplication, saisissait au piano tout ce que lui expliquait

M. Pfuhl. Il l’entendait et se l’assimilait comme on s’assimile seulement ce

que l’on a toujours possédé. Edmond Pfuhl, dans sa redingote brune à

basques, lui apparaissait comme un grand ange qui, chaque lundi après-

midi, le prenait dans ses bras, pour l’arracher à toutes les quotidiennes

misères et l’introduire dans le royaume harmonieux plein d’une gravité

tendre, douce et infiniment consolante…

Parfois, la leçon avait lieu dans la maison de M. Pfuhl, antique demeure

à pignons, toute en couloirs et recoins pleins de fraîcheur, que l’organiste

occupait seul avec une vieille gouvernante. Quelquefois aussi, le dimanche,

le jeune Buddenbrook était autorisé à assister au culte, dans l’église Sainte-

Marie, tout en haut, près des orgues, et c’était bien autre chose que de rester

dans la nef avec la foule. Dominant l’assemblée des fidèles, dominant

même le pasteur Pringsheim dans sa chaire, ils étaient assis tous deux en

plein mugissement des puissantes masses sonores qu’ils déchaînaient et

commandaient de concert, car Hanno obtenait parfois la permission d’aider

son maître – avec quelle ardeur, avec quelle fierté bienheureuses ! – dans le

maniement des registres. Mais, le finale du chœur une fois joué, lorsque

M. Pfuhl avait détaché lentement ses doigts des touches, laissant expirer

doucement, solennellement, le ton fondamental et la basse, lorsque enfin,

après une pause impressionnante et étudiée, le pasteur Pringsheim, sous

l’abat-voix de la chaire, commençait ses modulations, il n’était pas rare que

M. Pfuhl se prît tout bonnement à se gausser du prêche, à rire du franconien

stylisé que parlait l’orateur, de ses voyelles allongées, sourdes ou

énergiquement accentuées, de ses soupirs et de son visage tour à tour

ténébreux ou brusquement illuminé. Alors Hanno riait lui aussi, sans bruit

et profondément amusé, car, sans se regarder ni se parler, ils pensaient tous

deux, là-haut, que ce sermon n’était qu’un assez stupide bavardage et que le

véritable culte était bien plutôt ce que le pasteur et ses fidèles tenaient sans

doute pour un simple accessoire propre à exalter le recueillement : la

musique.

Le peu de compréhension pour son talent qu’il rencontrait dans la nef

parmi tous ces sénateurs, consuls, bourgeois et leurs familles était pour

M. Pfuhl une source perpétuelle de chagrin, et s’il aimait avoir son jeune

élève auprès de lui, c’était sans doute pour attirer discrètement son

attention, à lui du moins, sur l’extrême difficulté de ce qu’il venait de jouer.

Il se laissait aller aux entreprises techniques les plus étranges. Il avait imaginé une « imitation à l’écrevisse », composé une mélodie qu’on pouvait

lire indifféremment en avançant ou à rebours et l’avait prise comme thème

d’une grande fugue à développement « rétrogradant ». Lorsqu’il avait

terminé, il laissait tomber d’un air morne ses mains sur ses genoux :

— Personne n’y prend garde, disait-il avec un hochement de tête

désespéré.

Puis il murmurait, tandis que le pasteur Pringsheim prêchait :

— C’était une « imitation à l’écrevisse », Johann. Tu ne sais pas encore

de quoi il s’agit… C’est la reprise d’un thème à rebours… depuis la

dernière note jusqu’à la première… Quelque chose de passablement ardu…

Plus tard, tu apprendras ce que c’est que l’imitation au sens classique. Pour

toi, je ne te tourmenterai jamais avec cette marche régressive, je ne te

l’imposerai jamais… Il n’est pas nécessaire qu’on sache la pratiquer. Mais

n’en crois point ceux qui voudraient y voir un simple jeu sans valeur

musicale. Tu rencontreras la marche régressive chez les grands

compositeurs de toutes les époques. Seuls les tièdes, les médiocres

réprouvent cet exercice, par suffisance. Il convient d’être humble, sache-le

bien, Johann.

Le 15 avril 1869, à l’occasion de son huitième anniversaire, Hanno joua

avec sa mère, devant la famille assemblée, une petite fantaisie de sa

composition. C’était un motif simple qu’il avait imaginé, qui lui avait paru

curieux et sur lequel il avait brodé quelques variations. M. Pfuhl, à qui il

s’était confié, avait eu naturellement maintes critiques à formuler.

— Qu’est-ce que c’est que ce finale emphatique, Johann ? Il n’est pas du

tout en harmonie avec le reste. Le début est tout à fait acceptable, mais

comment fais-tu pour tomber brusquement du si majeur dans cet accord de

quarte et de sixte du quatrième degré avec une tierce diminuée ? Je voudrais

bien le savoir ! En voilà une plaisanterie ! Et tu le joues en trémolo par-

dessus le marché ! Ça, tu l’as pêché quelque part ! Où donc ? Je le sais bien,

moi ! Tu as trop bien écouté quand madame ta maman m’a contraint à lui

jouer certaines choses. Modifie le finale, mon enfant, et ce sera un petit

morceau tout à fait sortable.

Mais c’était précisément à cet accord mineur et à ce finale que Hanno

tenait le plus, et sa mère s’en amusa si fort que l’on en resta là. Elle prit son

violon, joua avec lui la première partie, puis, tandis que Hanno répétait tout

simplement la phrase, elle la varia dans l’aigu en des passages de triples croches. C’était magnifique. Hanno l’embrassa tellement il était heureux. Et

c’est ainsi qu’ils exécutèrent le morceau le 15 avril devant la famille.

Mme me Elisabeth et M Permaneder, Christian, Clothilde, M. le consul

Kröger, M. le directeur Weinschenk et leurs épouses, ainsi que les dames

Buddenbrook de la Grand-Rue et M lle Weichbrodt, avaient, en l’honneur de

l’anniversaire de Hanno, dîné à quatre heures chez le sénateur et sa femme.

Maintenant ils étaient au salon tout yeux et tout oreilles devant l’enfant, en

costume marin, assis au piano, et devant la silhouette originale et élégante

de Gerda, qui développa d’abord une splendide cantilène en sol pour

déchaîner ensuite, avec une impeccable virtuosité, un flot de cadences en

cascade de perles et d’écume. Dans la lumière du gaz, le fil d’argent au

talon de son archet lançait des éclairs.

Hanno, pâle d’émotion, n’avait presque rien pu manger à table. Mais à

présent il se donnait si complètement à son œuvre – dans deux minutes,

hélas ! elle appartiendrait déjà au passé – que, au comble de l’extase, il avait

oublié tout ce qui l’entourait. Cette petite composition mélodique avait plus

d’harmonie que de rythme, et l’on était étrangement impressionné par le

contraste des moyens musicaux encore enfantins, primitifs et élémentaires,

avec la gravité, la passion, voire le raffinement avec lesquels ces moyens

étaient mis en relief et en valeur. Hanno poussait sa tête en avant, d’un

mouvement oblique, marquait avec importance chaque transition, et, assis

tout au bord du tabouret, cherchait, par le jeu des pédales et des

modulations, à donner à chaque nouvel accord une valeur d’émotion. Car,

lorsque le petit Hanno visait à un effet – dût-il être le seul à en jouir – cet

effet était de nature moins sentimentale que suggestive. Tel procédé

harmonique très simple s’élevait, par une accentuation puissante et

prolongée, jusqu’à une signification mystérieuse et rare. Tel accord, telle

harmonie nouvelle, telle reprise – tandis que Hanno, haussant les sourcils,

soulevait et balançait son buste – prenaient, par le passage soudain à une

sonorité plus mate, une puissance d’émotion qui ébranlait les nerfs.

Et ce fut le finale, ce finale si ardemment aimé, qui portait à son comble

le pathétique ingénu de la composition. Léger, dans le ruissellement de

perles dont le baignaient, avec une pureté de cristal, les traits du violon,

l’accord en mi mineur vibrait pianissimo… Il montait, il s’amplifiait, il se

gonflait lentement, lentement. En forte Hanno fit surgir la dissonance de l’ut

dièse ramenant au ton fondamental et, tandis que le stradivarius enveloppait

cet ut de ses vagues et de son chant, l’enfant, de toute son énergie, exalta la dissonance jusqu’au fortissimo. Il s’en refusait la résolution, il la retardait

pour lui-même comme pour les auditeurs. Qu’adviendrait-il alors ? que

serait cette chute délicieuse, cette libération en si majeur ? Un bonheur sans

pareil, une satisfaction débordante de suavité. Paix ! Béatitude ! Paradis !…

Pas encore ! Pas encore ! Différer, suspendre un instant de plus jusqu’à ce

que la tension devienne intolérable, afin que la satisfaction en soit plus

exquise. Oh ! épuiser encore une dernière, une toute dernière fois, la

poussée, l’élan de cette nostalgie, cette soif de tout son être, cette

hypertension convulsive de la volonté qui, pourtant, se refusait

l’accomplissement, la délivrance, sachant que le bonheur ne dure qu’un

moment… Hanno souleva lentement son buste, ses yeux se dilatèrent, un

frémissement parcourut ses lèvres serrées, son nez aspira l’air d’une

saccade, puis il ne lui fut plus possible de différer encore la volupté. Elle

approchait, descendait sur lui, et il s’y abandonna irrésistiblement. Ses

muscles se détendirent : épuisée, sa tête se laissa aller sur son épaule, ses

yeux se fermèrent et un sourire d’indicible béatitude, mélancolique, presque

douloureux, se joua sur sa bouche, tandis qu’à grand renfort de pédales,

enveloppé par les murmures, la trame sonore, les bruissements, les vagues

du violon, son trémolo, accompagné maintenant par la basse, glissait vers le

si majeur, s’amplifiait rapidement jusqu’au fortissimo et s’interrompait sur

un accord bref, sans écho…

Certes, l’émotion que provoquait chez Hanno son propre jeu ne pouvait

être partagé au même degré par les auditeurs. Mme Permaneder, par

exemple, n’avait absolument rien compris à toute cette manifestation, mais

elle avait bien vu le sourire de l’enfant, le mouvement de son buste,

l’abandon bienheureux de sa petite tête tendrement aimée, et ce spectacle

l’avait remuée jusqu’au fond de sa bonne âme, facile à bouleverser.

— Oh ! comme il joue, cet enfant ! s’écria-t-elle, pleurant presque.

Et, courant à lui, elle le serra dans ses bras.

— Gerda ! Tom ! ce sera un Mozart, un Meyerbeer, un… et, à défaut

d’un troisième nom d’égale importance qui ne lui vint pas immédiatement à

l’esprit, elle se contenta de couvrir de baisers son neveu qui, les mains sur

ses genoux, restait là, immobile, épuisé, les yeux absents.

— Assez, Tony, dit le sénateur doucement, je t’en prie, quelles idées vas-

tu lui mettre dans la tête !…