Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 86 sur 98

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Les Buddenbrook

Dixième Partie

 

CHAPITRE PREMIER

 

Souvent, à ses heures sombres, Thomas Buddenbrook se demandait quel

homme il était en somme devenu, ce qui lui donnait le droit à plus d’estime

qu’au premier venu de ses concitoyens moins doués, petits bourgeois

honnêtes et bornés. La vigueur de son imagination, l’idéalisme actif de sa

jeunesse avaient disparu. Pour faire du travail un jeu et se jouer de son

travail, pour déployer une activité mi-sérieuse, mi-enjouée au service de

fins auxquelles on ne reconnaît qu’une valeur symbolique, pour vivre de ce

genre de compromis fait de scepticisme jovial et de spirituelles demi-

vérités, il faut beaucoup de fraîcheur, d’humour et d’entrain. Thomas

Buddenbrook se sentait indiciblement las et dégoûté.

Il avait réalisé toutes les ambitions permises et il savait bien qu’il avait

depuis longtemps dépassé le point culminant de son existence, si l’on

pouvait parler de point culminant, ajoutait-il en lui-même, dans une

existence aussi médiocre et aussi mesquine.

Pour ne parler que d’affaires, sa fortune passait généralement pour fort

réduite, sa maison semblait décliner. Mais s’il comptait son héritage

maternel, sa part de la maison de la Mengstrasse et ses propriétés foncières,

il possédait encore plus de six cent mille marks. Il est vrai que le fonds de

roulement dormait depuis des années ; cette façon mesquine de traiter des

affaires de gros sous, dont il s’était déjà plaint lors de l’affaire des moissons

de Pöppenrade, ne s’était pas amendée ; au contraire, elle avait plutôt

empiré depuis le coup qu’il avait alors reçu. Et maintenant, à l’heure où

tous étaient animés d’une ardeur neuve et victorieuse, quand on voyait,

depuis l’adhésion au Zollverein, de petites boutiques de mercerie se

transformer en importants magasins de gros dans l’espace de quelques

années, la firme Johann Buddenbrook piétinait et ne tirait aucun avantage

des conquêtes de l’époque. Si l’on interrogeait le chef sur la marche de ses

affaires, il répondait, avec un geste évasif et las : « Ah ! il n’y a rien de bien

réjouissant à en dire… » Un concurrent plus actif, qui était aussi un ami intime des Buddenbrook, déclara que Thomas ne jouait plus à la Bourse

qu’un rôle purement décoratif, et cette allusion plaisante à l’extérieur soigné

du consul suscita l’admiration et les rires comme un chef-d’œuvre

d’habileté dialectique.

Mais si le sénateur ne mettait plus au service de la vieille raison sociale

tout l’enthousiasme de jadis, paralysé qu’il était par les déboires subis et la

lassitude intérieure, d’autre part ses ambitions civiques se heurtaient à des

limites désormais infranchissables. Depuis des années, depuis son élection

au Sénat, il avait atteint, là aussi, à tout ce qu’il lui était permis d’espérer. Il

lui restait une situation à défendre, des fonctions à remplir ; il n’y avait plus

rien à conquérir ; il n’avait devant lui que le présent, que de mesquines

réalités – plus d’avenir, plus de plans ambitieux ! Il est vrai qu’il avait su

faire de ses pouvoirs un usage plus efficace qu’aucun autre à sa place, et ses

ennemis mêmes ne pouvaient guère nier qu’il ne fût le bras droit du

bourgmestre. Mais quant à devenir bourgmestre, il n’y pouvait pas songer,

étant négociant et n’ayant pas fait d’études ; il n’avait même pas suivi le

lycée jusqu’au bout, il n’avait pas fait son droit, il n’avait pas eu de

formation universitaire. Et lui qui de tout temps avait consacré ses loisirs à

des lectures littéraires et historiques, lui qui se sentait supérieur à tout son

entourage par l’esprit, par l’intelligence, la culture et les manières, il ne

prenait pas son parti de ce que le manque de diplômes lui rendît impossible

d’occuper la première place dans ce petit État où il était né.

— Quels sots nous avons été, disait-il à son ami et admirateur Stéphane

Kistenmaker (mais en disant « nous », il pensait à lui seul), d’entrer si tôt

dans les bureaux au lieu de terminer nos classes !

Et Stéphane Kistenmaker répondait :

— Oui, tu as bien raison… Et pourquoi ? je me le demande…

Le sénateur, à présent, travaillait le plus souvent seul à la grande table

d’acajou dans son cabinet ; d’abord parce que là, personne ne le voyait

appuyer sa tête sur sa main et méditer les yeux clos, mais surtout parce que

le pédantisme exaspérant avec lequel son associé, M. Frédéric-Guillaume

Marcus, assis en face de lui, remettait sans cesse en ordre ses crayons et ses

plumes et se caressait la moustache, l’avait chassé de la place qu’il occupait

près de la fenêtre dans le bureau principal.

La minutie pédante du vieux M. Marcus était devenue, avec les années,

une véritable manie, mais ce qui l’avait rendue, dans les derniers temps,

intolérable et irritante à Thomas Buddenbrook, c’est qu’à sa propre horreur il observait souvent en lui-même le même travers. Oui, chez lui-même, jadis

si ennemi de toute mesquinerie, s’était développée une sorte de minutie qui

provenait à vrai dire, chez lui, d’un tempérament et d’un état d’esprit tout à

fait différents.

Il sentait le vide en lui, il ne voyait ni plan intéressant ni travail attachant

où il pût trouver joie et satisfaction. Mais son goût de l’action, l’incapacité

où il était de laisser son cerveau oisif, son activité propre qui avait toujours

été si différente de l’activité naturelle et régulière de ses pères, cette activité

un peu artificielle et commandée par les nerfs, où il trouvait un narcotique,

comme dans ces petites cigarettes russes trop fortes qu’il fumait sans arrêt,

elle ne l’avait pas quitté ; mais il la gouvernait moins que jamais, elle avait

pris la haute main, elle était devenue un martyre en se gaspillant pour une

foule de petits riens. Il se sentait obsédé par cinq cents bagatelles, relatives

le plus souvent à l’entretien de sa maison ou à sa toilette ; il les remettait à

plus tard, tant il en était excédé, sa tête n’arrivait pas à les retenir toutes

ensemble, et il ne parvenait pas à les liquider, parce qu’il y dépensait trop,

beaucoup trop de temps et de réflexion.

Ce que l’on appelait en ville sa fatuité avait augmenté au point qu’il

commençait à en avoir honte, sans avoir la force de renoncer aux habitudes

qui l’avaient fortifiée. À partir du moment où, après une nuit, non pas

d’insomnie, mais de pénible sommeil, il allait en robe de chambre retrouver

M. Wenzel, le vieux coiffeur – c’était à neuf heures, autrefois il se levait

plus tôt – il passait une heure et demie à sa toilette avant de se sentir prêt et

résolu à commencer la journée en montant au premier étage pour y prendre

le thé. Son hygiène était réglée de la façon la plus minutieuse, la plus stricte

et la plus invariable, jusque dans le moindre détail, depuis la douche froide

dans la salle de bains jusqu’à la fin, lorsque, le dernier grain de poussière

ayant été enlevé de la redingote, les moustaches avaient été pour la dernière

fois passées entre les branches du fer à friser ; et le déroulement toujours

répété de ces innombrables petits gestes et petits travaux le mettait à chaque

instant au désespoir. Cependant, il n’eût pas pris sur lui de quitter le cabinet

de toilette avec la conscience d’en avoir négligé un seul ou de s’en être trop

rapidement acquitté, tant il craignait de perdre quelque chose de cette

sensation de fraîcheur, de calme et d’intégrité qui se dissipait tout de même

en moins d’une heure et qu’il fallait ensuite restaurer tant bien que mal.

Il était économe en toute chose, pourvu que cela ne l’exposât pas aux

racontars, sauf en ce qui touchait à sa garde-robe, qu’il commandait toujours au tailleur le plus élégant de Hambourg, et qu’il faisait entretenir et

renouveler sans regarder jamais à la dépense. Une fausse porte fermait le

placard spacieux pratiqué dans le mur du cabinet de toilette et dans lequel

étaient suspendus en longues files, à des portemanteaux de bois, les

jaquettes, les smokings, les redingotes, les habits pour toutes les saisons et

toutes les cérémonies mondaines ; les pantalons, soigneusement pliés,

s’empilaient sur plusieurs chaises. Mais la commode, surmontée d’un vaste

miroir, et qui portait les peignes, les brosses, les produits destinés au soin

des cheveux et de la barbe, renfermait la provision de linge varié, sans cesse

porté, changé, lavé, mis au rebut et renouvelé.

Il passait de longues heures dans ce cabinet, non seulement le matin,

mais aussi avant chaque repas, avant les séances du Sénat, avant chaque

réunion publique, bref, chaque fois qu’il s’agissait de se montrer et d’agir

en public, même quand il mangeait chez lui, seul avec sa femme, le petit

Johann et Ida Jungmann. Et quand il sortait de cette pièce, le linge frais sur

son corps, l’élégance irréprochable et discrète de son vêtement, son visage

soigneusement lavé, l’odeur de la brillantine dans sa moustache et la

fraîcheur astringente de l’eau dentifrice dans sa bouche lui donnaient cette

impression de satisfaction parfaite qui est celle de l’acteur entrant en scène

après avoir minutieusement composé son visage. En effet, la vie de Thomas

Buddenbrook n’était plus que celle d’un acteur, mais d’un acteur dont

l’existence entière, jusque dans les menus actes quotidiens, se passerait à

jouer un même rôle, un rôle qui, à l’exception de rares et brefs instants de

solitude et de détente, requiert sans cesse et dévore toutes ses forces.

L’absence de tout intérêt profond et vif, l’appauvrissement et le délabrement

de son âme – délabrement qui se faisait sentir presque continuellement

comme un chagrin obscur et pesant, un sentiment de nécessité inexorable et

la résolution tenace de sauvegarder à tout prix sa dignité, de dissimuler sa

déchéance par tous les moyens et de sauver les apparences, avaient ainsi

transformé son existence, l’avaient rendue artificielle, consciente, contrainte

au point que tout mouvement, toute parole, la moindre de ses actions parmi

les hommes était devenue une comédie fatigante et épuisante.

D’étranges bizarreries se faisaient jour, des lubies singulières qu’il

observait en soi avec surprise et répulsion. Au contraire des hommes qui, ne

jouant pas de rôle, cherchent à observer sans qu’on les remarque et se

tiennent discrètement à l’abri des regards, il détestait être placé à contre-

jour, se sentir dans l’ombre et voir les gens en pleine lumière devant lui. Plutôt se laisser à demi aveugler par la lumière en plein dans les yeux et

n’apercevoir que comme une masse indistincte les autres, son public, ceux

sur lesquels il avait à faire l’impression d’un aimable homme du monde ou

d’un commerçant actif et d’un chef d’entreprise imposant… Cela seul lui

donnait un sentiment d’isolement et de sécurité, l’aveugle ivresse de se

produire tout en recherchant des succès. Oui, c’est justement cette sorte

d’ivresse d’agir qui avait fini par devenir pour lui l’état le plus tolérable.

Lorsqu’il se levait, le verre en main, pour porter un toast, avec une mimique

aimable, des gestes plaisants et d’habiles tournures de phrase qui portaient

juste et déchaînaient une hilarité cordiale, on pouvait, malgré sa pâleur,

reconnaître en lui le Thomas Buddenbrook de jadis ; il lui était plus malaisé

de conserver la pleine maîtrise de lui-même s’il demeurait assis et oisif.

Alors, la fatigue et le dégoût s’élevaient en lui, voilaient son regard et lui

ravissaient le commandement des muscles de son visage et le contrôle de

ses membres. Il n’avait plus qu’un seul vœu : céder à ce désespoir, à cette

lassitude, s’esquiver et, rentré chez lui, enfouir sa tête dans la fraîcheur de

l’oreiller.

*

Mme Permaneder avait dîné chez son frère, et même elle y avait dîné

seule, car sa fille également invitée était allée dans l’après-midi voir son

mari à la prison et se sentait lasse et souffrante, comme toujours en pareil

cas ; aussi était-elle restée chez elle.

Mme Antonie avait parlé à table de Hugo Weinschenk, dont l’humeur

devait être fort triste, puis on se demanda à quelle date un recours en grâce

pourrait être adressé au Sénat avec quelque chance de succès. Les trois

Buddenbrook avaient pris place au salon autour du guéridon, sous la grande

lampe à gaz. Gerda et sa belle-sœur, leur ouvrage à la main, se faisaient

face. La femme du sénateur penchait sur une broderie de soie son beau

visage pâle, et ses lourds cheveux, éclairés à peine, semblaient brûler d’un

feu sombre ; M me Permaneder, son lorgnon de travers et posé à rebours sur

le nez, fixait avec des gestes minutieux un gros nœud de satin rouge à une

minuscule corbeille jaune. Un cadeau d’anniversaire pour quelque amie. Le

sénateur, les jambes croisées, assis à l’écart dans un vaste fauteuil

rembourré à dossier incliné, lisait le journal tout en aspirant de temps à

autre la fumée de sa cigarette russe qu’il exhalait ensuite sous forme d’un

filet gris clair à travers sa moustache.

C’était la chaude soirée d’un dimanche d’été. La haute fenêtre ouverte

laissait entrer dans la pièce l’air tiède et légèrement humide. De la table, on

pouvait voir les étoiles entre les nuages qui passaient très lentement par-

dessus les pignons gris des maisons d’en face. En bas, dans le petit magasin

d’Iwersen, il y avait encore de la lumière. Plus haut, dans la rue silencieuse,

on jouait de l’accordéon, avec d’innombrables fausses notes ; sans doute, un

domestique du camionneur Dankwart. Par moments, on entendait du bruit :

un groupe de matelots passaient, chantant, fumant, sortant bras dessus bras

dessous de quelque auberge borgne du port, et, déjà gais, cherchaient

quelque plaisir plus louche encore. Leurs voix rudes et leurs pas chaloupés

se perdaient dans une rue de traverse.

Le sénateur posa le journal sur la table, fourra son pince-nez dans son

gousset et se passa la main sur le front et les yeux.

— Faible, très faible, cette Gazette, dit-il. Je pense chaque fois à ce que

grand-mère disait des plats fades et sans consistance : « Ça n’a pas plus de

goût que l’air quand on tire la langue à la fenêtre. » En trois minutes

d’ennui, on a tout lu. Il n’y a rien du tout là-dedans.

— Oui, Dieu le sait, tu peux bien le dire, Tom, dit Mme Permaneder en

posant son ouvrage (et elle regardait son frère par-dessus son binocle). Mais

que veux-tu qu’il y ait ? Je l’ai toujours dit, même quand je n’étais qu’une

petite sotte : cette Gazette municipale n’est qu’une feuille de chou. Je la lis,

il est vrai, parce que le plus souvent je n’ai rien d’autre à lire… Mais savoir

que le consul Untel, négociant en gros, songe à célébrer ses noces d’argent,

je ne trouve pas cela palpitant. On devrait lire d’autres journaux, la Gazette

de Hartung, de Königsberg, ou la Gazette rhénane. On pourrait alors…

Elle s’interrompit. Tout en parlant, elle avait pris le journal, l’avait déplié

et en avait négligemment parcouru des yeux les colonnes. Mais soudain son

regard s’arrêta sur un bref entrefilet de quatre à cinq lignes… Elle se tut

brusquement, saisit son lorgnon d’une main, acheva de lire l’entrefilet en

ouvrant lentement la bouche, puis poussa deux cris de terreur en serrant ses

paumes contre ses joues, les coudes écartés du corps.

— Impossible… Pas possible… Non, Gerda… Tom… tu n’as pas vu

cela… C’est affreux… La pauvre Armgard ! Il ne lui manquait plus que

cela…

Gerda avait levé la tête, et Thomas s’était tourné, épouvanté, vers sa

sœur. Violemment émue, scandant chaque mot d’une voix de gosier toute

tremblante, Mme Permaneder lut ce communiqué d’après lequel, la veille au soir, dans le cabinet de travail du château de Pöppenrade, le grand