Les Buddenbrook
Chapitre X
— Ah ! je vous remercie, je vous remercie ! Voyez-vous, maintenant, je
suis plus heureux que je ne l’ai jamais été de ma vie !…
Alors, il se prit à lui baiser les mains.
Soudain il dit plus bas :
— Bientôt vous repartirez pour la ville, Tony, et dans quinze jours, mes
vacances seront terminées… Il me faudra alors retourner à Göttingen. Mais
voulez-vous me promettre de ne pas oublier cet après-midi d’aujourd’hui
sur la plage, jusqu’à ce que je revienne… docteur… et que je puisse
intercéder pour nous auprès de votre père, quelque difficile que cela puisse
être ?… Oh ! vous n’attendrez pas longtemps, vous verrez ! Je travaillerai
comme un… et ce n’est pas difficile du tout…
— Oui, Morten, dit-elle, heureuse et absente, en considérant ses yeux, sa
bouche et les mains qu’il tenait dans les siennes…
Il attira sa main tout contre sa poitrine et demanda d’une voix assourdie
et suppliante :
— Ne voulez-vous pas me permettre… ne pourrais-je pas, pour sceller
notre pacte…
Elle ne répondit pas, ne le regarda pas, mais, toujours adossée au
monticule de sable, elle rapprocha légèrement son buste de lui et Morten la
baisa lentement et minutieusement sur la bouche. Puis, détournant les yeux,
ils regardèrent le sable et ils se sentirent honteux au-delà de toute mesure.
CHAPITRE X
Très chère demoiselle Buddenbrook,
Que de temps s’est écoulé depuis qu’il n’a plus été permis au soussigné
de contempler le visage de la plus charmante des jeunes filles ! Ces lignes
trop courtes vous diront que cette face n’a point cessé de flotter devant son
regard intérieur ; que, pendant ces semaines de transes, il a inlassablement
pensé au délicieux après-midi où, dans le salon de vos parents, vous avez
laissé échapper une promesse, encore timide, il est vrai, mais qui cependant
l’a rempli d’une si intense félicité ! De longues semaines se sont écoulées
depuis, pendant lesquelles vous vous êtes retirée du monde pour vous
recueillir et voir clair en vous-même. Puis-je espérer que le temps de
l’épreuve est achevé ? Le signataire se permet, très chère demoiselle, de vous faire parvenir, avec l’assurance de sa plus haute considération, le petit
anneau ci-joint, gage de son immortelle tendresse. En vous adressant ses
compliments les plus dévoués et vous baisant la main avec ferveur, votre
très humble serviteur signe respectueusement.
GRÜNLICH
Cher papa,
Dieu, quelle contrariété ! Je viens de recevoir à l’instant de M. Grünlich
la lettre et l’anneau que voici : j’en ai mal à la tête d’énervement et je ne
vois rien de mieux à faire que de te les retourner. Grünlich ne veut pas
comprendre, et ce qu’il écrit avec tant de poésie sur ma « promesse » est
fort éloigné de la vérité. Je te prie avec la plus grande insistance de vouloir
bien lui faire entendre que maintenant, mille fois moins qu’il y a six
semaines, je ne me sens en état de lui donner ma parole pour la vie et qu’il
se décide dorénavant à me laisser en paix, sous peine de se rendre ridicule.
À toi, le meilleur des pères, je puis bien avouer que je suis engagée ailleurs,
à quelqu’un qui m’aime et que j’aime plus que je ne saurais le dire. Ô papa,
je pourrais t’écrire à ce sujet des pages entières. Je parle de M. Morten
Schwarzkopf, étudiant en médecine, qui demandera ma main dès qu’il sera
docteur. Je sais qu’il est de tradition chez nous d’épouser un négociant, mais
Morten appartient, lui, à une autre catégorie d’hommes considérés, celle des
savants. Il n’est pas riche, ce qui a sans doute de l’importance pour toi et
pour maman, mais laisse-moi te dire une chose, mon cher papa : je sais
malgré ma jeunesse – la vie ne l’a-t-elle pas enseigné à beaucoup ? – que la
seule richesse ne fait pas le bonheur. Avec mille baisers, je reste ta fille
obéissante.
ANTONIE
P.-S. – L’anneau est en or de qualité inférieure et assez étroit, me semble-
t-il.
Ma chère Tony,
Ta lettre est bien arrivée à destination. Pour ce qui est de son contenu, je
t’informe que je n’ai point manqué, ainsi qu’il était de mon devoir, de
renseigner M. Grünlich sur tes intentions, avec tous les ménagements
possibles ; cependant, le résultat de mon intervention n’a point laissé de me bouleverser. Tu es une grande fille et tu arrives à un tournant si grave de ta
vie, que je me vois dans l’obligation de te représenter les conséquences
d’un pas inconsidéré. En fait, à mes paroles, M. Grünlich a manifesté le
plus grand désespoir ; il criait qu’il avait tant d’amour pour toi qu’il ne se
consolerait pas de te perdre et qu’il allait s’ôter la vie si tu persistais dans ta
détermination. Ne pouvant prendre au sérieux ce que tu m’écris au sujet
d’une autre inclination, je te prie de maîtriser le mouvement de dépit que t’a
causé l’envoi de l’anneau et de peser mûrement, encore une fois, toute cette
affaire. Selon ma conviction de chrétien, ma chère fille, c’est le devoir de
l’homme de prendre en considération les sentiments d’autrui ; qui sait si tu
ne serais pas un jour responsable, devant le Juge suprême, de ce que
l’homme dont tu as froidement et opiniâtrement méprisé l’inclination ait
attenté à sa propre vie ? Mais il est une chose qu’à maintes reprises déjà je
t’ai donné verbalement à comprendre et que je voudrais rappeler à ta
mémoire ; je saisis donc avec joie l’occasion de te la renouveler par écrit ;
car, bien que le discours puisse agir d’une manière plus vivante et plus
immédiate, la parole écrite n’en a pas moins cet avantage de pouvoir être
méditée et formulée à loisir et à tête reposée, de rester immuable et de
pouvoir être relue à volonté dans les termes et dans l’ordre que le signataire
a soigneusement pesés et calculés, et partant, de conserver toujours la même
efficacité. Nous ne sommes pas nés, ma chère fille, pour réaliser ce que
notre courte vue considère comme notre petit bonheur personnel, car nous
ne sommes pas des individus libres, indépendants, doués d’une existence
propre ; nous sommes pour ainsi dire les anneaux d’une chaîne et, comme
tels, nous ne saurions être imaginés sans la série de ceux qui nous ont
précédés et nous ont frayé le chemin en suivant eux-mêmes avec rigueur et
sans détourner leur regard du but, une tradition éprouvée et vénérable. Ta
voie, me semble-t-il, s’ouvre devant toi depuis de longues semaines, claire
et strictement tracée, et tu ne serais pas ma fille, ni la petite-fille de ton
grand-père qui repose en Dieu, ni un membre véritable de notre famille, si
toi seule songeais sérieusement à suivre, dans la révolte et l’inconstance, tes
sentiers personnels et irréguliers. C’est ce que je te prie, ma chère Antonie,
d’examiner dans ton cœur. Ta mère, Thomas, Christian, Clara et Clothilde
(cette dernière vient de passer plusieurs semaines chez son père, à
Ungnade), M lle Jungmann elle aussi se rappellent à toi très cordialement ;
nous nous réjouissons tous de pouvoir bientôt te serrer dans nos bras.
Je reste ton père affectionné.