Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 28 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre X

— Ah ! je vous remercie, je vous remercie ! Voyez-vous, maintenant, je

suis plus heureux que je ne l’ai jamais été de ma vie !…

Alors, il se prit à lui baiser les mains.

Soudain il dit plus bas :

— Bientôt vous repartirez pour la ville, Tony, et dans quinze jours, mes

vacances seront terminées… Il me faudra alors retourner à Göttingen. Mais

voulez-vous me promettre de ne pas oublier cet après-midi d’aujourd’hui

sur la plage, jusqu’à ce que je revienne… docteur… et que je puisse

intercéder pour nous auprès de votre père, quelque difficile que cela puisse

être ?… Oh ! vous n’attendrez pas longtemps, vous verrez ! Je travaillerai

comme un… et ce n’est pas difficile du tout…

— Oui, Morten, dit-elle, heureuse et absente, en considérant ses yeux, sa

bouche et les mains qu’il tenait dans les siennes…

Il attira sa main tout contre sa poitrine et demanda d’une voix assourdie

et suppliante :

— Ne voulez-vous pas me permettre… ne pourrais-je pas, pour sceller

notre pacte…

Elle ne répondit pas, ne le regarda pas, mais, toujours adossée au

monticule de sable, elle rapprocha légèrement son buste de lui et Morten la

baisa lentement et minutieusement sur la bouche. Puis, détournant les yeux,

ils regardèrent le sable et ils se sentirent honteux au-delà de toute mesure.

 

CHAPITRE X

 

Très chère demoiselle Buddenbrook,

 

Que de temps s’est écoulé depuis qu’il n’a plus été permis au soussigné

de contempler le visage de la plus charmante des jeunes filles ! Ces lignes

trop courtes vous diront que cette face n’a point cessé de flotter devant son

regard intérieur ; que, pendant ces semaines de transes, il a inlassablement

pensé au délicieux après-midi où, dans le salon de vos parents, vous avez

laissé échapper une promesse, encore timide, il est vrai, mais qui cependant

l’a rempli d’une si intense félicité ! De longues semaines se sont écoulées

depuis, pendant lesquelles vous vous êtes retirée du monde pour vous

recueillir et voir clair en vous-même. Puis-je espérer que le temps de

l’épreuve est achevé ? Le signataire se permet, très chère demoiselle, de vous faire parvenir, avec l’assurance de sa plus haute considération, le petit

anneau ci-joint, gage de son immortelle tendresse. En vous adressant ses

compliments les plus dévoués et vous baisant la main avec ferveur, votre

très humble serviteur signe respectueusement.

 

GRÜNLICH

 

Cher papa,

 

Dieu, quelle contrariété ! Je viens de recevoir à l’instant de M. Grünlich

la lettre et l’anneau que voici : j’en ai mal à la tête d’énervement et je ne

vois rien de mieux à faire que de te les retourner. Grünlich ne veut pas

comprendre, et ce qu’il écrit avec tant de poésie sur ma « promesse » est

fort éloigné de la vérité. Je te prie avec la plus grande insistance de vouloir

bien lui faire entendre que maintenant, mille fois moins qu’il y a six

semaines, je ne me sens en état de lui donner ma parole pour la vie et qu’il

se décide dorénavant à me laisser en paix, sous peine de se rendre ridicule.

À toi, le meilleur des pères, je puis bien avouer que je suis engagée ailleurs,

à quelqu’un qui m’aime et que j’aime plus que je ne saurais le dire. Ô papa,

je pourrais t’écrire à ce sujet des pages entières. Je parle de M. Morten

Schwarzkopf, étudiant en médecine, qui demandera ma main dès qu’il sera

docteur. Je sais qu’il est de tradition chez nous d’épouser un négociant, mais

Morten appartient, lui, à une autre catégorie d’hommes considérés, celle des

savants. Il n’est pas riche, ce qui a sans doute de l’importance pour toi et

pour maman, mais laisse-moi te dire une chose, mon cher papa : je sais

malgré ma jeunesse – la vie ne l’a-t-elle pas enseigné à beaucoup ? – que la

seule richesse ne fait pas le bonheur. Avec mille baisers, je reste ta fille

obéissante.

 

ANTONIE

P.-S. – L’anneau est en or de qualité inférieure et assez étroit, me semble-

t-il.

 

Ma chère Tony,

 

Ta lettre est bien arrivée à destination. Pour ce qui est de son contenu, je

t’informe que je n’ai point manqué, ainsi qu’il était de mon devoir, de

renseigner M. Grünlich sur tes intentions, avec tous les ménagements

possibles ; cependant, le résultat de mon intervention n’a point laissé de me bouleverser. Tu es une grande fille et tu arrives à un tournant si grave de ta

vie, que je me vois dans l’obligation de te représenter les conséquences

d’un pas inconsidéré. En fait, à mes paroles, M. Grünlich a manifesté le

plus grand désespoir ; il criait qu’il avait tant d’amour pour toi qu’il ne se

consolerait pas de te perdre et qu’il allait s’ôter la vie si tu persistais dans ta

détermination. Ne pouvant prendre au sérieux ce que tu m’écris au sujet

d’une autre inclination, je te prie de maîtriser le mouvement de dépit que t’a

causé l’envoi de l’anneau et de peser mûrement, encore une fois, toute cette

affaire. Selon ma conviction de chrétien, ma chère fille, c’est le devoir de

l’homme de prendre en considération les sentiments d’autrui ; qui sait si tu

ne serais pas un jour responsable, devant le Juge suprême, de ce que

l’homme dont tu as froidement et opiniâtrement méprisé l’inclination ait

attenté à sa propre vie ? Mais il est une chose qu’à maintes reprises déjà je

t’ai donné verbalement à comprendre et que je voudrais rappeler à ta

mémoire ; je saisis donc avec joie l’occasion de te la renouveler par écrit ;

car, bien que le discours puisse agir d’une manière plus vivante et plus

immédiate, la parole écrite n’en a pas moins cet avantage de pouvoir être

méditée et formulée à loisir et à tête reposée, de rester immuable et de

pouvoir être relue à volonté dans les termes et dans l’ordre que le signataire

a soigneusement pesés et calculés, et partant, de conserver toujours la même

efficacité. Nous ne sommes pas nés, ma chère fille, pour réaliser ce que

notre courte vue considère comme notre petit bonheur personnel, car nous

ne sommes pas des individus libres, indépendants, doués d’une existence

propre ; nous sommes pour ainsi dire les anneaux d’une chaîne et, comme

tels, nous ne saurions être imaginés sans la série de ceux qui nous ont

précédés et nous ont frayé le chemin en suivant eux-mêmes avec rigueur et

sans détourner leur regard du but, une tradition éprouvée et vénérable. Ta

voie, me semble-t-il, s’ouvre devant toi depuis de longues semaines, claire

et strictement tracée, et tu ne serais pas ma fille, ni la petite-fille de ton

grand-père qui repose en Dieu, ni un membre véritable de notre famille, si

toi seule songeais sérieusement à suivre, dans la révolte et l’inconstance, tes

sentiers personnels et irréguliers. C’est ce que je te prie, ma chère Antonie,

d’examiner dans ton cœur. Ta mère, Thomas, Christian, Clara et Clothilde

(cette dernière vient de passer plusieurs semaines chez son père, à

Ungnade), M lle Jungmann elle aussi se rappellent à toi très cordialement ;

nous nous réjouissons tous de pouvoir bientôt te serrer dans nos bras.

Je reste ton père affectionné.