Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 6 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre V

l’intention d’examiner ces objets ? De belles pièces, ma foi ! Et s’il plaisait

à l’un ou l’autre de ces hommes d’en emporter une comme souvenir…”

« Eh ! eh ! ce qu’ils vous en ont emporté, de souvenirs ! On avait beau

invoquer la justice de Dieu ou celle des hommes. De Dieu, ils n’en avaient

point d’autre, certes, que ce redoutable petit homme.

 

CHAPITRE V

 

— Et vous, l’avez-vous vu, monsieur le pasteur ?

On changea encore les assiettes. Un énorme jambon pané, couleur de

brique, apparut, fumé, rôti, accompagné d’une sauce brune aux échalotes,

au bouquet aigrelet, et flanqué d’une telle abondance de légumes que le

contenu de ce seul plat eût suffi à rassasier tout le monde. Lebrecht Kröger

se chargea de découper. Les coudes légèrement soulevés, ses longs index

étirés au dos du couteau et de la fourchette, il abattait gravement les

tranches succulentes. On fit passer aussi le chef-d’œuvre de M me Elisabeth :

la « marmite russe », macédoine de fruits en conserve à la saveur

chatouillante et capiteuse.

Eh bien, non, et le pasteur Wunderlich le regrettait, il ne s’était jamais

trouvé en présence de Bonaparte. Mais le vieux Buddenbrook et Jean-

Jacques Hoffstede l’avaient vu en personne : le premier à Paris, à la veille

de la campagne de Russie, présidant à une revue dans la cour des Tuileries ;

l’autre, à Dantzig.

— Bigre, c’est qu’il n’avait pas l’air commode, dit-il tout en introduisant

dans sa bouche, sourcils levés, une savante combinaison de jambon, de

choux de Bruxelles et de pommes de terre qu’il venait de composer sur sa

fourchette. D’ailleurs, il paraît s’être donné du bon temps à Dantzig. Il

circulait alors un mot d’esprit… Le jour, il jouait gros jeu avec les

Allemands, le soir, avec ses généraux. « N’est-ce pas, Rapp, dit-il en

saisissant sur la table une poignée d’or, les Allemands aiment beaucoup ces

petits napoléons ?  » Et Rapp de répondre : « Oui, Sire, plus que le

Grand !… »

Dans l’hilarité générale – car Hoffstede avait joliment narré son

anecdote, mimant par surcroît les jeux de physionomie de l’Empereur – le

vieux Buddenbrook observa :

— Tout de même, plaisanterie à part, inclinons-nous devant sa grandeur

personnelle… Quelle nature !

Le consul secoua gravement la tête :

— Non, non, nous autres, vos cadets, nous ne comprenons plus votre

vénération pour cet homme qui assassina le duc d’Enghien et massacra en

Égypte huit cents prisonniers…

— Tout cela a pu être exagéré et faussé, dit le pasteur. Le duc n’était

peut-être qu’un personnage léger, un fomentateur de troubles et, quant aux

prisonniers, leur exécution fut, selon toute probabilité, ordonnée par un

conseil de guerre légalement constitué…

Et il cita un livre publié quelques années auparavant, œuvre très

remarquable d’un secrétaire de l’Empereur[13]…

— N’importe, s’obstina le consul, mouchant une bougie dont la flamme

vacillait devant lui dans le candélabre. Pour ma part, je ne comprends pas,

non, je ne comprends pas votre admiration pour un être aussi dénaturé !

Mon cœur de chrétien, la foi qui m’anime, ne sauraient admettre un

sentiment de cette espèce.

Son visage s’était immobilisé dans une rêverie lointaine ; il inclinait un

peu la tête de côté, cependant que son père et le pasteur Wunderlich

échangeaient, on l’aurait juré, un très léger sourire.

— Oui, oui, goguenarda Johann Buddenbrook, mais ils avaient tout de

même du bon, n’est-ce pas, les petits napoléons ? Mon fils, lui, a plutôt de

l’enthousiasme pour Louis-Philippe, ajouta-t-il.

— De l’enthousiasme ? répéta Jean-Jacques Hoffstede avec un soupçon

d’ironie… Quelle curieuse association ! Le roi-citoyen[14] et

l’enthousiasme…

— Dieu sait que nous aurions fort à apprendre de la monarchie de

Juillet… (Le consul parlait avec gravité et chaleur.) L’attitude bienveillante

et généreuse que le gouvernement constitutionnel français a prise à l’égard

d’un nouvel idéal pratique et des tendances de notre temps s’impose

indéniablement à notre reconnaissance…

— Un idéal pratique… ah bien oui… (Pendant une pause qu’il accorda à

ses mâchoires, le vieux Buddenbrook se mit à jouer avec sa tabatière d’or.)

Un idéal pratique… nenni, c’est point mon affaire ! (De mécontentement il

retombait dans son dialecte.) Et voilà que les écoles professionnelles, et les

écoles techniques, et les écoles de commerce vous sortent de terre comme

des champignons ; et le lycée, les humanités, bêtises que tout cela, vous dit-on ; et le monde entier ne voit plus que mines… industrie… et gros

bénéfices. Tout ça, c’est bel et bon, c’est bel et bon ! Mais, d’un autre côté,

c’est tant soit peu bêta, à la longue, n’est-ce pas ? Je ne sais pas pourquoi,

mais j’en souffre comme d’un affront… Je n’ai rien dit, Jean… c’est une

bonne chose que la monarchie de Juillet…

Cependant le sénateur Langhals prenait avec Grätjens et Köppen le parti

du consul… Oui, vraiment, on ne saurait avoir trop d’estime pour le

gouvernement français et les tendances du même ordre en Allemagne…

M. Köppen prononça derechef « esime ». Sa face, au cours du repas, avait

tourné au pourpre, et il soufflait fort, c’était un fait ; par contre, le visage du

pasteur Wunderlich avait conservé sa blancheur, sa finesse et sa vivacité,

bien qu’il vidât imperturbablement verre sur verre.

Les bougies fondaient lentement, lentement, et quand d’aventure le

courant d’air couchait leur flamme, une fine odeur de cire se répandait sur

la table.

On était assis sur de lourdes chaises à haut dossier, on mangeait dans une

lourde argenterie des mets lourds et savoureux arrosés de vins lourds et

rares, et chacun disait son opinion. On parla bientôt affaires et l’on glissa

insensiblement dans le dialecte, dans ce parler traînant et lourd, qui

paraissait concilier un laconisme tout commercial et une désinvolture de

gens bien rentés, et qu’ils outraient parfois, ironisant avec bonhomie à leurs

propres dépens.

Les dames n’avaient pas longtemps suivi la discussion. Ici, c’était

Mme Kröger qui présidait et commentait de la manière la plus appétissante

la meilleure recette de carpe au vin rouge :

— Vous coupez la carpe en morceaux assez gros, chères amies ; vous la

mettez dans une casserole avec des oignons, des clous de girofle et des

croûtons grillés ; puis vous mettez au four en ajoutant une pincée de sucre et

une noix de beurre. Gardez-vous de laver la carpe, mes toutes bonnes, pour

l’amour de Dieu ! Il faut qu’elle conserve tout son sang…

Le vieux Kröger se répandait en plaisanteries des plus agréables. Quant à

son fils, le consul Justus, il était assis avec le docteur Grabow au bout de la

table, non loin des enfants, et il échangeait des taquineries avec

Mlle Jungmann ; les paupières de la jeune fille se plissaient sur ses yeux

bruns à demi fermés et, à son habitude, elle tenait, pointes en l’air, son

couteau et sa fourchette, qu’elle balançait légèrement. Les Œverdieck eux-mêmes étaient devenus bruyants et animés. La vieille dame avait imaginé

un nouveau sobriquet pour son époux :

— Ô mon petit agneau ! disait-elle et, de tendresse, elle secouait sa

coiffe.

La conversation se concentra sur un sujet familier : le thème favori de

Jean-Jacques Hoffstede, ce voyage en Italie entrepris quinze ans auparavant

en compagnie d’un riche parent de Hambourg. Il évoquait Venise, Rome et

le Vésuve, il parlait de la villa Borghèse où Goethe avait écrit une partie de

son Faust ; il s’exaltait au souvenir des fontaines Renaissance

dispensatrices de fraîcheur, des allées bien taillées où il faisait si bon errer,

et quelqu’un rappela alors le grand jardin abandonné que possédaient les

Buddenbrook immédiatement au-delà du Burgtor…

— Oui, par ma foi, dit le vieillard, je m’en veux toujours de ne pas

m’être décidé, en temps opportun, à le faire transformer d’une façon

raisonnable ! Je l’ai retraversé dernièrement. Quelle honte que cette forêt

vierge ! Quelle jolie propriété cela ferait si le gazon était soigné et les arbres

proprement taillés en cônes et en dés…

Mais le consul protesta avec véhémence :

— Pour l’amour de Dieu, papa ! Je me promène avec tant de plaisir, en

été, parmi ses fourrés ; tout me serait gâté, si la belle et libre nature était

lamentablement défigurée par la serpe…

— Mais quand cette libre nature m’appartient, n’ai-je, diantre, pas le

droit de l’accommoder à mon gré !…

— Ah ! père, lorsque je suis couché dans l’herbe haute, sous les arbustes

luxuriants, il me semble plutôt que c’est la nature qui me possède ; je n’ai

pas, moi, le moindre droit sur elle…

— Christian, ne bâfre pas trop, hein ? s’écria soudain le vieux

Buddenbrook. Passe encore pour Thilda, elle vous a un estomac

d’autruche… elle engloutit comme sept batteurs en grange !…

Et vraiment, elles étaient prodigieuses, les capacités d’absorption que

déployait à table cette enfant taciturne et maigre, au long visage vieillot. Au

deuxième tour de potage, elle avait répondu humblement, de sa voix

traînante :

— Ou-i, s’il-vous-plaît !

Quant au poisson et au jambon, elle avait choisi, par deux fois, les deux

plus gros morceaux, empilant à côté d’eux une portion respectable de

légumes ; et, penchée avec des précautions de myope sur son assiette, elle avalait tout cela, posément, sans bruit, à pleine fourchette. Aux paroles du