Les Buddenbrook
Chapitre V
l’intention d’examiner ces objets ? De belles pièces, ma foi ! Et s’il plaisait
à l’un ou l’autre de ces hommes d’en emporter une comme souvenir…”
« Eh ! eh ! ce qu’ils vous en ont emporté, de souvenirs ! On avait beau
invoquer la justice de Dieu ou celle des hommes. De Dieu, ils n’en avaient
point d’autre, certes, que ce redoutable petit homme.
CHAPITRE V
— Et vous, l’avez-vous vu, monsieur le pasteur ?
On changea encore les assiettes. Un énorme jambon pané, couleur de
brique, apparut, fumé, rôti, accompagné d’une sauce brune aux échalotes,
au bouquet aigrelet, et flanqué d’une telle abondance de légumes que le
contenu de ce seul plat eût suffi à rassasier tout le monde. Lebrecht Kröger
se chargea de découper. Les coudes légèrement soulevés, ses longs index
étirés au dos du couteau et de la fourchette, il abattait gravement les
tranches succulentes. On fit passer aussi le chef-d’œuvre de M me Elisabeth :
la « marmite russe », macédoine de fruits en conserve à la saveur
chatouillante et capiteuse.
Eh bien, non, et le pasteur Wunderlich le regrettait, il ne s’était jamais
trouvé en présence de Bonaparte. Mais le vieux Buddenbrook et Jean-
Jacques Hoffstede l’avaient vu en personne : le premier à Paris, à la veille
de la campagne de Russie, présidant à une revue dans la cour des Tuileries ;
l’autre, à Dantzig.
— Bigre, c’est qu’il n’avait pas l’air commode, dit-il tout en introduisant
dans sa bouche, sourcils levés, une savante combinaison de jambon, de
choux de Bruxelles et de pommes de terre qu’il venait de composer sur sa
fourchette. D’ailleurs, il paraît s’être donné du bon temps à Dantzig. Il
circulait alors un mot d’esprit… Le jour, il jouait gros jeu avec les
Allemands, le soir, avec ses généraux. « N’est-ce pas, Rapp, dit-il en
saisissant sur la table une poignée d’or, les Allemands aiment beaucoup ces
petits napoléons ? » Et Rapp de répondre : « Oui, Sire, plus que le
Grand !… »
Dans l’hilarité générale – car Hoffstede avait joliment narré son
anecdote, mimant par surcroît les jeux de physionomie de l’Empereur – le
vieux Buddenbrook observa :
— Tout de même, plaisanterie à part, inclinons-nous devant sa grandeur
personnelle… Quelle nature !
Le consul secoua gravement la tête :
— Non, non, nous autres, vos cadets, nous ne comprenons plus votre
vénération pour cet homme qui assassina le duc d’Enghien et massacra en
Égypte huit cents prisonniers…
— Tout cela a pu être exagéré et faussé, dit le pasteur. Le duc n’était
peut-être qu’un personnage léger, un fomentateur de troubles et, quant aux
prisonniers, leur exécution fut, selon toute probabilité, ordonnée par un
conseil de guerre légalement constitué…
Et il cita un livre publié quelques années auparavant, œuvre très
remarquable d’un secrétaire de l’Empereur[13]…
— N’importe, s’obstina le consul, mouchant une bougie dont la flamme
vacillait devant lui dans le candélabre. Pour ma part, je ne comprends pas,
non, je ne comprends pas votre admiration pour un être aussi dénaturé !
Mon cœur de chrétien, la foi qui m’anime, ne sauraient admettre un
sentiment de cette espèce.
Son visage s’était immobilisé dans une rêverie lointaine ; il inclinait un
peu la tête de côté, cependant que son père et le pasteur Wunderlich
échangeaient, on l’aurait juré, un très léger sourire.
— Oui, oui, goguenarda Johann Buddenbrook, mais ils avaient tout de
même du bon, n’est-ce pas, les petits napoléons ? Mon fils, lui, a plutôt de
l’enthousiasme pour Louis-Philippe, ajouta-t-il.
— De l’enthousiasme ? répéta Jean-Jacques Hoffstede avec un soupçon
d’ironie… Quelle curieuse association ! Le roi-citoyen[14] et
l’enthousiasme…
— Dieu sait que nous aurions fort à apprendre de la monarchie de
Juillet… (Le consul parlait avec gravité et chaleur.) L’attitude bienveillante
et généreuse que le gouvernement constitutionnel français a prise à l’égard
d’un nouvel idéal pratique et des tendances de notre temps s’impose
indéniablement à notre reconnaissance…
— Un idéal pratique… ah bien oui… (Pendant une pause qu’il accorda à
ses mâchoires, le vieux Buddenbrook se mit à jouer avec sa tabatière d’or.)
Un idéal pratique… nenni, c’est point mon affaire ! (De mécontentement il
retombait dans son dialecte.) Et voilà que les écoles professionnelles, et les
écoles techniques, et les écoles de commerce vous sortent de terre comme
des champignons ; et le lycée, les humanités, bêtises que tout cela, vous dit-on ; et le monde entier ne voit plus que mines… industrie… et gros
bénéfices. Tout ça, c’est bel et bon, c’est bel et bon ! Mais, d’un autre côté,
c’est tant soit peu bêta, à la longue, n’est-ce pas ? Je ne sais pas pourquoi,
mais j’en souffre comme d’un affront… Je n’ai rien dit, Jean… c’est une
bonne chose que la monarchie de Juillet…
Cependant le sénateur Langhals prenait avec Grätjens et Köppen le parti
du consul… Oui, vraiment, on ne saurait avoir trop d’estime pour le
gouvernement français et les tendances du même ordre en Allemagne…
M. Köppen prononça derechef « esime ». Sa face, au cours du repas, avait
tourné au pourpre, et il soufflait fort, c’était un fait ; par contre, le visage du
pasteur Wunderlich avait conservé sa blancheur, sa finesse et sa vivacité,
bien qu’il vidât imperturbablement verre sur verre.
Les bougies fondaient lentement, lentement, et quand d’aventure le
courant d’air couchait leur flamme, une fine odeur de cire se répandait sur
la table.
On était assis sur de lourdes chaises à haut dossier, on mangeait dans une
lourde argenterie des mets lourds et savoureux arrosés de vins lourds et
rares, et chacun disait son opinion. On parla bientôt affaires et l’on glissa
insensiblement dans le dialecte, dans ce parler traînant et lourd, qui
paraissait concilier un laconisme tout commercial et une désinvolture de
gens bien rentés, et qu’ils outraient parfois, ironisant avec bonhomie à leurs
propres dépens.
Les dames n’avaient pas longtemps suivi la discussion. Ici, c’était
Mme Kröger qui présidait et commentait de la manière la plus appétissante
la meilleure recette de carpe au vin rouge :
— Vous coupez la carpe en morceaux assez gros, chères amies ; vous la
mettez dans une casserole avec des oignons, des clous de girofle et des
croûtons grillés ; puis vous mettez au four en ajoutant une pincée de sucre et
une noix de beurre. Gardez-vous de laver la carpe, mes toutes bonnes, pour
l’amour de Dieu ! Il faut qu’elle conserve tout son sang…
Le vieux Kröger se répandait en plaisanteries des plus agréables. Quant à
son fils, le consul Justus, il était assis avec le docteur Grabow au bout de la
table, non loin des enfants, et il échangeait des taquineries avec
Mlle Jungmann ; les paupières de la jeune fille se plissaient sur ses yeux
bruns à demi fermés et, à son habitude, elle tenait, pointes en l’air, son
couteau et sa fourchette, qu’elle balançait légèrement. Les Œverdieck eux-mêmes étaient devenus bruyants et animés. La vieille dame avait imaginé
un nouveau sobriquet pour son époux :
— Ô mon petit agneau ! disait-elle et, de tendresse, elle secouait sa
coiffe.
La conversation se concentra sur un sujet familier : le thème favori de
Jean-Jacques Hoffstede, ce voyage en Italie entrepris quinze ans auparavant
en compagnie d’un riche parent de Hambourg. Il évoquait Venise, Rome et
le Vésuve, il parlait de la villa Borghèse où Goethe avait écrit une partie de
son Faust ; il s’exaltait au souvenir des fontaines Renaissance
dispensatrices de fraîcheur, des allées bien taillées où il faisait si bon errer,
et quelqu’un rappela alors le grand jardin abandonné que possédaient les
Buddenbrook immédiatement au-delà du Burgtor…
— Oui, par ma foi, dit le vieillard, je m’en veux toujours de ne pas
m’être décidé, en temps opportun, à le faire transformer d’une façon
raisonnable ! Je l’ai retraversé dernièrement. Quelle honte que cette forêt
vierge ! Quelle jolie propriété cela ferait si le gazon était soigné et les arbres
proprement taillés en cônes et en dés…
Mais le consul protesta avec véhémence :
— Pour l’amour de Dieu, papa ! Je me promène avec tant de plaisir, en
été, parmi ses fourrés ; tout me serait gâté, si la belle et libre nature était
lamentablement défigurée par la serpe…
— Mais quand cette libre nature m’appartient, n’ai-je, diantre, pas le
droit de l’accommoder à mon gré !…
— Ah ! père, lorsque je suis couché dans l’herbe haute, sous les arbustes
luxuriants, il me semble plutôt que c’est la nature qui me possède ; je n’ai
pas, moi, le moindre droit sur elle…
— Christian, ne bâfre pas trop, hein ? s’écria soudain le vieux
Buddenbrook. Passe encore pour Thilda, elle vous a un estomac
d’autruche… elle engloutit comme sept batteurs en grange !…
Et vraiment, elles étaient prodigieuses, les capacités d’absorption que
déployait à table cette enfant taciturne et maigre, au long visage vieillot. Au
deuxième tour de potage, elle avait répondu humblement, de sa voix
traînante :
— Ou-i, s’il-vous-plaît !
Quant au poisson et au jambon, elle avait choisi, par deux fois, les deux
plus gros morceaux, empilant à côté d’eux une portion respectable de
légumes ; et, penchée avec des précautions de myope sur son assiette, elle avalait tout cela, posément, sans bruit, à pleine fourchette. Aux paroles du