Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 95 sur 98

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Les Buddenbrook

Onzième Partie

 

CHAPITRE PREMIER

 

On se souvient d’une personne, on se demande comment elle va, et tout à

coup on se rappelle qu’elle a cessé de flâner sur les trottoirs, que sa voix ne

se mêle plus au concert général des voix humaines, mais qu’elle a disparu

pour toujours et repose quelque part hors les murs, sous terre.

Mme Buddenbrook, née Stüwing, veuve de l’oncle Gotthold, était morte.

Elle qui avait été jadis une cause de si violente discorde dans la famille, la

mort l’avait parée de sa couronne qui réconcilie et transfigure, et ses trois

filles, Frédérique, Henriette et Pfiffi, se sentaient le droit d’opposer aux

condoléances de leurs proches des airs offensés comme pour dire : « Vous le

voyez, vos persécutions ont été sa mort. » Et cela bien que leur mère eût

atteint un âge vénérable.

Mme Kethelsen elle aussi reposait en paix. Après avoir beaucoup souffert

de la goutte dans les dernières années, elle s’en était allée doucement, dans

la simplicité de sa foi d’enfant, enviée par sa docte sœur qui avait encore à

lutter par moments contre de petits accès de rationalisme et qui, de plus en

plus contrefaite et menue, était pourtant attachée à ce triste monde par une

constitution plus résistante.

Le consul Peter Döhlmann avait été rappelé à son tour. Il avait dissipé

toute sa fortune en déjeuners et avait fini par succomber à l’eau d’Hunyadi

Janos, laissant à sa fille une rente annuelle de deux cents marks, et à la

charité publique le soin de la recueillir au béguinage Saint-Jean.

Justus Kröger, de même, était décédé, et c’était regrettable ; car rien

n’empêchait plus sa faible épouse de vendre ses dernières pièces

d’argenterie pour envoyer de l’argent à un fils dévoyé qui menait on ne sait

où sa crapuleuse existence.

Quant à Christian Buddenbrook, on l’eût vainement cherché en ville.

Juste un an après la mort de son frère, il était allé se fixer à Hambourg, où il

avait épousé devant Dieu et devant les hommes une personne qui depuis

longtemps lui tenait de près : Mlle Aline Puvogel. Nul n’avait pu l’en empêcher. Il est vrai que son héritage maternel, dont les intérêts avaient de

tout temps pris le chemin de Hambourg pour la moitié au moins, était

administré quant au reste par M. Stéphane Kistenmaker, commis à ce soin

par le testament de son ami défunt. Mais Christian était, par ailleurs, maître

de ses actes. Dès que son mariage s’ébruita, M me Permaneder adressa à

Mme Aline à Hambourg une longue lettre extrêmement virulente qui

commençait par « Madame » et déclarait, en termes soigneusement pesés et

blessants, que Mme Permaneder était résolue à ne jamais reconnaître pour

ses parents la destinataire de la lettre et ses enfants.

M. Kistenmaker était l’exécuteur testamentaire, le gérant de la fortune

des Buddenbrook et le tuteur du petit Johann ; il fit honneur à ces

obligations. Elles lui permirent de développer une activité très importante,

l’autorisèrent, à la Bourse, à se lisser les cheveux en donnant tous les signes

du surmenage et à affirmer qu’il se surmenait en effet – sans compter qu’il

touchait très ponctuellement 2 % des revenus pour sa peine. Au demeurant,

il n’avait guère de chance en affaires et s’attira bientôt le déplaisir de Gerda

Buddenbrook.

Dans l’état présent des choses, il fallait liquider ; la firme n’avait qu’à

disparaître, et cela dans un délai d’un an. Telles étaient les dernières

volontés du sénateur. Mme Permaneder s’en montrait violemment émue.

« Et Johann, le petit Johann, et Hanno ? » demandait-elle. Le fait que son

frère eût ignoré son fils et unique héritier, qu’il n’eût pas voulu lui

conserver la maison de commerce, la décevait et la peinait beaucoup. Elle

versa des pleurs à l’idée qu’il faudrait renoncer à cette firme vénérable, à ce

joyau transmis de génération en génération, dont on allait clore l’histoire

alors qu’il existait un héritier naturel. Mais ensuite elle se consolait en

pensant que la fin de la firme ne serait pas nécessairement la fin de la

famille et que son neveu aurait à fonder une œuvre jeune et nouvelle pour

suivre sa haute vocation, qui ne pourrait consister qu’à conserver le lustre et

la sonorité du nom de ses pères et à faire refleurir la famille. Ce n’est pas en

vain qu’il ressemblait tant à son grand-père.

La liquidation commença donc sous la direction de M. Stéphane

Kistenmaker et du vieux M. Marcus ; elle fut lamentable. Le délai prescrit

était court, il fallait s’y tenir strictement, le temps pressait. Les affaires en

cours furent réglées en hâte et de façon peu avantageuse. Les ventes

désastreuses et précipitées se succédèrent. L’entrepôt, les greniers furent

vendus à perte. Et ce que la précipitation de M. Kistenmaker épargnait, la lenteur du vieux Marcus l’achevait. Ne racontait-on pas en ville qu’en hiver,

avant de sortir, il faisait soigneusement chauffer devant le poêle, non

seulement son pardessus et son chapeau, mais encore sa canne ? S’il

s’offrait une conjoncture heureuse, il en laissait à coup sûr passer

l’occasion. Bref, les pertes s’accumulaient. Thomas Buddenbrook avait

laissé une fortune évaluée à 650 000 marks ; un an après l’ouverture du

testament, on constata qu’on était loin de pouvoir compter sur cette somme.

Il courait des bruits vagues et exagérés au sujet de cette liquidation

désavantageuse et ils trouvèrent un aliment dans le fait que Gerda

Buddenbrook avait décidé de vendre la grande maison. On se racontait des

choses extravagantes au sujet de ce qui l’y forçait, de la diminution

considérable de la fortune des Buddenbrook, et c’est ainsi que peu à peu se

propagea en ville une rumeur dont la veuve du sénateur eut à éprouver le

contrecoup jusque dans sa propre maison, avec surprise et stupéfaction

d’abord, puis avec une amertume croissante. Un jour qu’elle racontait à sa

belle-sœur comment plusieurs fournisseurs et ouvriers avaient insisté de

façon inconvenante pour se faire payer des factures importantes,

Mme Permaneder après un temps de stupéfaction éclata d’un rire sinistre !

Quant à Gerda, elle en fut tellement indignée, qu’elle se déclara presque

décidée à quitter la ville avec le petit Johann, pour aller se fixer à

Amsterdam auprès de son vieux père avec qui elle pourrait de nouveau

jouer des duos de violon. Mais cette idée provoqua chez M me Permaneder

une telle tempête d’indignation qu’il fallut provisoirement renoncer à ce

plan.

Comme on devait s’y attendre, les protestations de Mme Permaneder

s’étendirent à la vente de la maison bâtie par son frère. Elle se lamenta bien

haut sur le mauvais effet que cela produirait et gémit que ce serait pour la

famille une nouvelle perte de prestige. Mais elle dut convenir qu’il n’eût

guère été possible de continuer à habiter et à entretenir cette maison vaste et

splendide, coûteuse fantaisie de Thomas Buddenbrook, et que Gerda avait

raison de désirer une petite villa confortable, hors les murs, dans la verdure.

Pour M. Gosch, le courtier Sigismond Gosch, se leva un jour glorieux.

Sa vieillesse fut embellie par un événement qui arrêta pour plusieurs heures

son tremblement maladif. Il eut le bonheur de se voir dans le salon de Gerda

Buddenbrook, assis en face d’elle sur un fauteuil, discutant avec elle du prix

de sa maison. Avec ses cheveux blancs en broussaille tombant dans sa

figure, il la regardait fixement en dessous, le menton sinistrement avancé, et réussissait à paraître complètement bossu. Il parlait d’une voix sifflante,

mais froide et positive, et rien ne trahit le bouleversement de son âme. Il

s’offrit à reprendre la maison, tendit la main et proposa avec un sourire

cauteleux 85 000 marks. C’était acceptable, car la vente ne pouvait se faire

qu’à perte. Mais il fallait prendre l’avis de M. Kistenmaker. Gerda dut

prendre congé de M. Gosch sans avoir conclu avec lui, et il apparut que

M. Kistenmaker n’était pas résolu à permettre une immixtion quelle qu’elle

soit dans son activité. Il dédaigna l’offre de M. Gosch ; il s’en gaussa et jura

qu’on tirerait beaucoup plus de la maison. Et il jura si longtemps, qu’il se

vit contraint de la céder pour 75 000 marks à un célibataire vieillissant qui,

au retour de lointains voyages, songeait à se fixer en ville.

M. Kistenmaker négocia aussi l’achat du nouveau domicile, une coquette

petite villa qu’il paya peut-être un peu trop cher, mais dont la situation au-

delà du Burgtor, dans une allée de vieux marronniers, au milieu d’un joli

jardin d’agrément et de rapport, répondait aux vœux de Gerda

Buddenbrook. C’est là que la veuve du sénateur alla se fixer en l’automne

de 1876, avec son fils, ses domestiques et une partie de son mobilier ; le

reste dut être abandonné et cédé au célibataire d’âge mûr, parmi les

lamentations de M me Permaneder.

Il y eut d’autres changements encore. Mlle Jungmann, Ida Jungmann,

depuis quarante ans au service des Buddenbrook, dut quitter la maison pour

retourner chez elle, en Prusse occidentale, et passer chez des parents le soir

de sa vie. À vrai dire, elle avait été congédiée encore par

Mme Buddenbrook. Quand la génération précédente lui avait échappé, cette

bonne âme avait aussitôt trouvé le petit Johann à choyer et à soigner, à qui

elle pouvait lire les contes de Grimm ou raconter l’histoire de l’oncle qui

était mort du hoquet. Mais le petit Johann n’était plus petit, c’était un

garçon de quinze ans pour lequel elle ne pouvait pas grand-chose, bien qu’il

fût de santé fragile. Et quant à la mère, les rapports avec elle étaient depuis

longtemps tendus. Cette femme entrée dans la maison bien longtemps après

elle, Ida ne l’avait jamais considérée comme tout à fait de la famille ; elle

contestait son autorité. D’autre part, avec les années, comme il arrive aux

vieux serviteurs, Ida prétendit s’arroger une influence excessive. Elle

provoqua des frictions en se rendant coupable de divers abus de pouvoir

dans la maison. La situation devint intenable, il y eut des scènes violentes,

et, bien que M me Permaneder eût intercédé pour elle avec la même éloquence que pour les grandes maisons de famille, la vieille Ida reçut son

congé.

Elle pleura amèrement quand vint l’heure de dire adieu au petit Johann.

Il l’embrassa, croisa les mains derrière le dos, se hancha, appuyé sur la

jambe droite, la pointe de l’autre pied touchant à peine terre, et il la regarda

partir avec ce même air pensif et concentré que ses yeux mordorés avaient

eu auprès du corps de sa grand-mère, à la mort de son père, lors de la

liquidation des deux maisons et d’autres événements analogues. Le départ

de la vieille Ida se rattachait logiquement dans son esprit aux autres

symptômes de désagrégation, de déclin, de terminaison, de décomposition,

dont il avait été le témoin. Il ne s’en étonnait pas ; chose étrange, il n’en

avait jamais été surpris. Parfois, quand il relevait sa tête aux boucles

châtaines, aux lèvres toujours un peu contractées, on voyait battre les ailes

de son nez d’un air sensible, comme s’il flairait avec précaution

l’atmosphère, prêt à déceler cette odeur étrange et familière qu’auprès du

cercueil de sa grand-mère tous les parfums des fleurs n’avaient pas réussi à

dissimuler.

Chaque fois que Mme Permaneder venait voir sa belle-sœur, elle attirait à

elle son neveu pour lui parler du passé et de cet avenir dont les

Buddenbrook lui seraient redevables, à lui, au petit Johann, et à la grâce de

Dieu. Plus le présent était pénible, moins elle se lassait de décrire

l’existence aristocratique que l’on avait menée dans la maison de ses

parents et de ses grands-parents, du temps où l’arrière-grand-père de Hanno

parcourait le pays dans sa berline à quatre chevaux. Un jour, elle eut une

violente crampe d’estomac parce que Frédérique, Henriette et Pfiffi avaient

affirmé d’une seule voix que les Hagenström étaient la crème de la société.

Les nouvelles de Christian étaient affligeantes. Le mariage ne semblait

pas voir eu d’influence heureuse sur sa santé. Sa triste manie de la

persécution et ses hallucinations avaient reparu et s’étaient aggravées ; il

s’était vu contraint par sa femme et par son médecin d’entrer dans une

maison de santé. Il ne s’y plaisait pas, écrivait des lettres lamentables et

exprimait le vif désir d’être libéré de cette geôle où l’on semblait le traiter

très sévèrement. Mais on le gardait, et sans doute pour son bien. En tout cas,

cela permettait à sa femme de continuer sa vie indépendante, sans

précautions et sans entraves, mais sans renoncer pour cela aux avantages

pratiques et moraux qu’elle devait à son mariage.