Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 12 sur 98

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Les Buddenbrook

Deuxième Partie

 

CHAPITRE PREMIER

 

Deux ans et demi plus tard, au milieu d’avril, par un printemps précoce,

se produisit un événement qui faisait fredonner de plaisir le vieux Johann

Buddenbrook et remplissait son fils de la plus joyeuse émotion.

Un dimanche matin, à neuf heures, le consul était assis dans la petite

salle à manger, près de la fenêtre, devant le grand bureau brun dont il avait

rejeté en arrière le couvercle bombé, au moyen d’un mécanisme ingénieux.

Un épais portefeuille de cuir bourré de papiers était posé devant lui ; penché

sur un cahier à couverture gaufrée et à tranche dorée, il s’affairait à écrire,

de son écriture mince, précipitée et minuscule, ne s’interrompant que pour

tremper sa plume d’oie dans le lourd encrier de métal.

Les deux fenêtres étaient ouvertes et, du jardin où un doux soleil brillait

sur les premiers bourgeons, tandis que de frêles voix d’oiseaux se donnaient

vivement la réplique, montait l’air printanier chargé d’arômes frais et

tendres ; à son haleine, les rideaux, de temps à autre, se soulevaient

doucement et sans bruit. En face, sur la table du déjeuner, le soleil ruisselait

sur la nappe éblouissante, parsemée de miettes, et se jouait en reflets

virevoltants et bondissants sur les ors des tasses en forme de mortier…

La porte de la chambre à coucher était ouverte à deux battants, et l’on

entendait la voix de Johann Buddenbrook qui chantonnait une vieille

mélodie drôlette :

 

Oh ! quel bon, quel brave mari,

Quel mari complaisant, quel ange !

Il fait la soupe et le rôti,

Berce l’enfant et sent l’orange.

 

Il était assis à côté du petit berceau aux rideaux de soie verte qui

s’appuyait contre le haut lit à baldaquin de M me Elisabeth, et que sa main

balançait en cadence. Le consul et sa femme s’étaient installés momentanément ici pour faciliter le service. Leur père et Mme Antoinette

qui, un tablier sur sa robe rayée et une coiffe de dentelle sur ses épaisses

boucles blanches, manipulait de la flanelle et de la toile, avaient fait de la

troisième pièce de l’entresol leur chambre à coucher.

C’est à peine si le consul Buddenbrook jetait un regard dans la salle

voisine, tant il était absorbé par son travail. Son visage avait une expression

grave que le recueillement rendait presque douloureuse. Sa bouche était

entrouverte, son menton s’affaissait un peu, ses yeux se voilaient par

instants. Il écrivait :

« Aujourd’hui, 14 avril 1838, à six heures du matin, ma chère femme

Elisabeth, née Kröger, a heureusement accouché, avec l’aide

miséricordieuse de Dieu, d’une petite fille qui recevra, par le sacrement du

baptême, le nom de Clara. Tout s’est bien passé, par la grâce du Seigneur,

bien que, d’après le docteur Grabow, la naissance ait été légèrement

prématurée, que tout n’ait pas été pour le mieux auparavant, et que Bethsy

ait cruellement souffert. Ah ! quel autre Dieu aurions-nous que Toi, Dieu

des Armées célestes, toi qui nous assistes dans toutes les détresses et tous

les dangers, et nous enseignes à discerner ta véritable volonté, afin que nous

te craignions et que tu puisses connaître notre fidélité à tes ordres et à tes

commandements ! Ô Seigneur, dirige-nous et conduis-nous aussi longtemps

que nous vivrons ici-bas… »

La plume courait toujours, glissait, agile, et, dessinant çà et là une

fioriture toute commerciale, elle s’adressait à Dieu pendant des lignes et des

lignes. Deux pages plus loin, on lisait :

« J’ai assuré ma dernière-née pour une somme de 150 thalers. Conduis-

la, ô Seigneur, dans tes voies et accorde-lui un cœur pur, afin qu’un jour elle

entre dans les demeures de la paix éternelle. Car nous savons combien il est

difficile de croire de toute notre âme que le bon et doux Jésus nous

appartient tout entier, si misérable et si faible est notre cœur mortel… »

Au bout de trois pages, le consul écrivit : « Amen ! » Mais la plume

continuait sa course, elle glissait toujours avec un bruissement léger, de

page en page ; elle parlait de la source délicieuse qui réconforte le voyageur

fatigué, des saintes plaies du Rédempteur, ruisselantes de sang, de voies

étroites ou larges, et de l’infinie magnificence de Dieu. Sans doute le

consul, après telle ou telle phrase, aura ressenti le désir d’en finir, de poser

la plume, d’aller retrouver sa femme ou de se rendre au bureau ; voilà qui

était indéniable. Mais quoi ! Se lasserait-il donc si vite de s’entretenir avec son Créateur et son soutien ? N’était-ce pas léser le Seigneur, que de cesser

déjà d’écrire ?… Non, non, en juste châtiment de son désir impie, il cita

encore d’abondance des versets des Saintes Écritures, il pria pour ses

parents, pour sa femme, pour ses enfants et pour lui-même, il pria aussi

pour son frère Gotthold, et enfin, après une dernière sentence tirée de la

Bible, après un dernier et triple « Amen », il répandit du sable d’or sur les

pages et se renversa sur sa chaise avec un soupir de soulagement.

Les jambes croisées, il feuilletait le cahier, revenant lentement en arrière,

lisant au hasard des faits et des considérations consignés par lui, et toujours

il constatait avec joie et gratitude que la main divine l’avait visiblement

béni, en toute circonstance et dans tous les périls.

Il avait eu la petite vérole, et si maligne que tout le monde le croyait à

l’article de la mort ; mais il avait été sauvé.

Encore enfant, il avait assisté un jour aux préparatifs d’un mariage au

cours desquels, selon un antique usage, une quantité de bière avait été

brassée dans une grande cuve dressée à cet effet devant la porte. Or, celle-ci

se renversa et s’abattit sur le petit garçon, avec un tel fracas et une telle

force, que les voisins accoururent et qu’ils ne furent pas trop de six pour la

redresser. Sa tête meurtrie était si mal en point que le sang coulait à flots le

long de son corps. On le porta dans une boutique, et, comme il respirait

encore, on envoya quérir le médecin et le chirurgien. Cependant, on exhorta

le père à se soumettre à la volonté de Dieu, car il était impossible que

l’enfant conservât la vie… Et maintenant, écoutez bien ceci : le Tout-

Puissant conféra aux remèdes une telle vertu que le blessé recouvra une

santé parfaite.

Lorsque le consul eut achevé de revivre par l’esprit cet accident, il reprit

la plume et écrivit à la suite de son dernier amen : « Oui, Seigneur, je te

louerai éternellement ! »

Une autre fois, alors que tout jeune homme il était venu à Bergen, Dieu

l’avait sauvé d’un grand péril en mer : « Pendant mes années

d’apprentissage, quand les navigateurs des mers boréales s’en revenaient au

havre, ce n’était pas chose facile de circuler entre les bateaux et d’atteindre

notre débarcadère. Un jour que je me tenais sur le bord d’une gabare, les

pieds appuyés sur les tolets et le dos contre le yacht pour amener la gabare

le plus près possible, il arriva pour mon malheur que les tolets de chêne

contre lesquels mes pieds s’arc-boutaient se rompirent et que je piquai une

tête dans l’eau. Je reviens une première fois à la surface, mais personne n’est assez proche pour me saisir ; je remonte une deuxième fois, mais la

gabare me passe sur la tête. Il y avait là assez de gens désireux de me

sauver, mais il leur fallait d’abord écarter de ma tête le yacht et la gabare, et

tous leurs efforts n’auraient servi de rien si, à ce moment précis, un câble ne

s’était rompu de lui-même sur un yacht, faisant dériver le bateau. Ainsi, par

la grâce divine, je me trouvai dégagé et, à la troisième fois, comme je

remontai juste assez pour que mes cheveux seuls fussent visibles, toutes les

têtes étant penchées au-dessus de l’eau, il arriva qu’un homme couché à plat

par-dessus le bord de la gabare réussit à me saisir aux cheveux, et que je

m’agrippai à son bras. Mais se sentant entraîné lui-même, il se prit à crier et

à hurler si furieusement que les autres l’entendirent, le saisirent à bras-le-

corps avec tant de rapidité et le maintinrent avec tant de force qu’il put

résister à ma pesée. De mon côté, je me cramponnai de plus belle, bien qu’il

me mordît le bras, et c’est par ce concours de circonstances qu’il parvint, en

fin de compte, à me sauver. »

Suivait une très longue action de grâces que le consul relut, les yeux

mouillés.

« J’aurais bien d’autres cas à citer… lisait-on plus loin, si je pouvais me

résoudre à dévoiler mes passions… »

Le consul ne s’attarda pas à ces pages et commença à lire au hasard

quelques lignes se rapportant à l’époque de son mariage et de sa première

paternité. Cette union, à parler franc, n’avait pas été précisément ce qu’on

appelle un mariage d’amour. Son père lui avait frappé sur l’épaule pour lui

désigner la fille du riche Kröger qui apportait à la maison une dot

imposante, et lui, acquiesçant de bonne grâce, avait désormais honoré en

son épouse la compagne que Dieu lui confiait.

Il n’en avait pas été autrement, à vrai dire, du deuxième mariage de son

père. On l’entendait fredonner dans la chambre à coucher :

 

Oh ! quel bon, quel brave mari,

Quel mari complaisant, quel ange…

 

Comme il était regrettable qu’il eût si peu le goût de ces vieux mémoires

et de ces vieux papiers ! Solidement planté des deux pieds dans le présent, il

ne s’occupait guère du passé de la famille, bien qu’il eût autrefois, surtout à

l’époque de son premier mariage, enrichi le gros cahier à tranche dorée de

quelques notes, de son écriture un peu chargée de fioritures.

Le consul revint aux feuillets déjà jaunissants, plus solides et plus rudes

que le papier qu’il avait inséré lui-même. Oui, Johann Buddenbrook

paraissait avoir aimé de façon touchante cette première épouse, fille d’un

négociant de Brême, et l’unique année trop brève qu’il lui avait été donné

de vivre à ses côtés restait certainement « la plus heureuse de sa vie  ».

C’est, du moins, ce qu’il avait inscrit et souligné d’un trait de plume

onduleux et fignolé, au risque d’être lu par Mme Antoinette.

Mais Gotthold était venu, et l’enfant avait coûté la vie à sa mère.

D’étranges réflexions s’alignaient, à cet endroit, sur le rude papier. Johann

Buddenbrook paraissait avoir porté à cette nouvelle créature une haine âpre

et sans détours, dès l’instant où ses premiers et hardis tressaillements

avaient causé à sa mère d’horribles souffrances – il paraissait l’avoir haï dès

avant qu’il ne vînt au monde, sain et vigoureux, tandis que Joséphine s’en

allait, sa tête exsangue affalée sur les coussins –, il n’avait jamais pardonné

le meurtre de sa mère à cet intrus sans scrupule qui poussait, robuste et

insouciant. Le consul ne comprenait pas cela.

« Elle est morte en accomplissant le devoir sacré de la femme, pensait-il,

et j’aurais reporté tendrement mon amour sur la créature à qui elle avait

donné la vie et qu’elle me laissait en me quittant. Mais lui, mon père, n’a

jamais vu dans son fils aîné que le scélérat qui avait détruit son bonheur. »

Plus tard, il s’était remarié avec Antoinette Duchamps, qui appartenait à

une famille de Hambourg, riche et extrêmement considérée, et tous deux

avaient vécu côte à côte, pleins de respect et d’attentions mutuelles.

Le consul feuilletait le cahier. Il lut, tout à la fin, les petites histoires de

ses propres enfants, la rougeole de Tom, la jaunisse d’Antonie, et comment

Christian s’était sorti de la petite vérole volante ; il lut le récit de ses

différents voyages avec sa femme à Paris, en Suisse et à Marienbad, et

revint en arrière jusqu’aux feuilles parcheminées, déchiquetées, marbrées de

jaune, que le vieux Johann Buddenbrook, le père de son père, avait

couvertes d’une large écriture contournée dont l’encre tournait au gris pâle.

Ces notes s’ouvraient par une copieuse généalogie de la branche principale.

On y lisait qu’à la fin du XVIe siècle, un Buddenbrook, le premier connu de

ce nom, avait vécu à Parchim et que son fils avait été élevé à la dignité

d’échevin à Grabau ; qu’un autre Buddenbrook, tailleur d’habits de son

métier, s’était marié à Rostock, « y avait fait ses affaires » – ceci était

souligné – et avait engendré un nombre incalculable d’enfants, morts et

vivants, au gré du hasard. On y lisait encore que l’un d’eux, répondant déjà au nom de Johann, avait vécu comme négociant à Rostock et qu’enfin,

plusieurs années après, le grand-père du consul était venu s’installer dans la

ville pour y fonder un commerce de grains. On connaissait par le menu la

vie de cet aïeul : la date de sa fièvre militaire et celle de sa variole étaient

fidèlement consignées ; de même cette chute du grenier du troisième étage

sur l’étuve, dont il sortit sain et sauf, bien qu’il y eût une foule de poutres à

la traverse, et la fièvre chaude qui lui avait causé des crises de folie

furieuse. Il avait ajouté à ses réflexions quantité de salutaires conseils à

l’adresse de ses descendants, entre autres celui-ci, rédigé en vieux

caractères gothiques, soigneusement enluminé et encadré : « Mon fils,

consacre avec joye le jour aux affaires, mais non point à celles qui, la nuit,

troubleroient ton sommeil. » Plus loin, il spécifiait avec force détails que la

vieille bible imprimée à Wittemberg lui appartenait en propre et qu’elle

devait être transmise à son premier-né et par celui-ci à l’aîné de ses enfants.

Le consul Buddenbrook attira à lui le portefeuille de cuir pour en tirer et

parcourir tantôt l’un, tantôt l’autre des papiers restants. Il y avait de très

anciennes lettres jaunes et déchirées que des mères inquiètes avaient écrites

à leurs fils à l’étranger et que leurs destinataires avaient pourvues de cette

mention : « Bien reçue et prise à cœur. » Il y avait des patentes de

bourgeoisie avec les armoiries et le sceau de la libre ville hanséatique, des

polices d’assurance, des poèmes de félicitations et des lettres de parrains. Il

y avait aussi ces touchantes lettres d’affaires qu’un fils écrivait par exemple

de Stockholm ou d’Amsterdam à son père et associé, et où l’on lisait, à côté

de nouvelles rassurantes sur un marché de blé, la prière instante

d’embrasser immédiatement sa femme et ses enfants. Il y avait enfin le

journal du consul au cours de son voyage en Angleterre et dans le Brabant ;

c’était un cahier sur la couverture duquel était gravé à l’eau-forte le château

d’Édimbourg avec le marché aux herbes. Il y avait aussi des documents

pénibles : les dures lettres de Gotthold à son père, et enfin, pour clore

agréablement la série, le dernier poème de circonstance de Jean-Jacques

Hoffstede…

Un tintement léger se fit entendre. Le clocher du tableau aux couleurs

pâlies accroché au-dessus du bureau, et qui représentait un antique marché,

possédait une véritable horloge qui se mit à sonner dix heures à sa manière.

Le consul ferma le livre de raison et le rangea soigneusement dans un casier

dérobé du secrétaire. Puis il passa dans la chambre à coucher.

Les murs en étaient tendus d’une étoffe sombre à grands ramages ; les

amples rideaux du lit de l’accouchée étaient faits du même tissu. Aux

angoisses et aux douleurs passées, succédait maintenant une atmosphère de

réconfort et de paix, attiédie par la chaleur du poêle et pénétrée d’une odeur

composite d’eau de Cologne et de médicaments. Les rideaux fermés ne

laissaient pénétrer qu’une lumière tamisée.

Penchés sur le berceau, les deux vieillards, côte à côte, considéraient

l’enfant endormie. Mais Mme Elisabeth, dans une élégante camisole de

dentelle, ses cheveux roux impeccablement coiffés, un peu pâle mais

souriante de bonheur, tendit à son mari sa belle main, au poignet de laquelle

un bracelet d’or tintait encore doucement. À son habitude, elle en présentait

la paume largement ouverte, ce qui paraissait accroître la cordialité du

geste…

— Eh bien, Bethsy, comment cela va-t-il ?

— Parfaitement, parfaitement, mon cher Jean !

Gardant la main de sa femme dans la sienne, il approcha son visage de

l’enfant qui aspirait l’air avec une avidité bruyante et, pendant une minute,

il respira ce touchant parfum tiède et candide qui émanait de lui.

— Que Dieu te bénisse ! dit-il doucement en baisant le front du petit être,

dont les minuscules doigts jaunes et plissés ressemblaient désespérément à

ceux d’un poulet.

— Elle a tété comme un ange, remarqua Mme Antoinette, voyez comme

elle a déjà grossi !

— Me croirez-vous si je vous dis qu’elle ressemble à Nette ?

Aujourd’hui, le visage de Johann Buddenbrook rayonnait véritablement

de bonheur et de fierté.

— Que le diable m’emporte ! Regardez-moi un peu l’éclair noir de ses

yeux…

La vieille dame se défendit avec modestie :

— Ah ! comment peut-on parler déjà de ressemblance… Tu vas à

l’église, Jean ?

— Oui, voilà dix heures, il est grand temps, n’est-ce pas ? J’attends les

enfants.

Les enfants se faisaient déjà entendre. Ils descendaient l’escalier dans un

vacarme intempestif, malgré les « chut » de Clothilde qui s’efforçait de les

calmer ; puis ils entrèrent doucement, avec précaution, d’abord à cause de la

petite sœur, ensuite parce qu’il convenait de se recueillir avant le culte. Ils avaient revêtu leurs manteaux de fourrure, car, dans l’église Sainte-Marie,