Les Buddenbrook
Chapitre II
docteur Grabow, médecin de la famille.
CHAPITRE II
M. Jean-Jacques Hoffstede, poète du cru, qui avait certainement dans sa
poche quelques rimes pour la fête d’aujourd’hui, était à peine plus jeune
que Johann Buddenbrook aîné et vêtu dans le même goût, sauf pour la
couleur verte de son habit. Mais, plus mince et plus vif que son vieil ami, il
montrait un nez pointu entre de petits yeux agiles tirant sur le vert.
— Mille grâces, dit-il après avoir secoué les mains des messieurs et
adressé aux dames – en particulier à Mme Elisabeth, pour qui il avait une
exceptionnelle vénération – quelques-uns de ces compliments raffinés que
la nouvelle génération eût été décidément bien en peine de tourner et que
soulignait un sourire charmant de discrétion et de courtoisie. Mille grâces
pour votre aimable invitation, mes dignes amis. Voici deux jeunes gens (et il
désigna Tom et Christian debout près de lui, en blouse bleue et ceinture de
cuir) que nous avons rencontrés revenant de l’école, le docteur et moi, dans
la Königstrasse. Des gars magnifiques, madame ! Thomas est une tête
solide et sérieuse ; il faut faire de lui un négociant, sans aucun doute. Quant
à Christian, il m’a tout l’air d’un beau diable, n’est-ce pas ? un tantinet
incroyable… Mais je ne cache pas mon engouement pour lui. Il ira à
l’Université, me semble-t-il. Il a de l’esprit, de brillantes dispositions…
M. Buddenbrook puisait dans sa tabatière d’or.
— C’est un singe, vous dis-je ! Pourquoi pas tout de suite poète,
Hoffstede, tant que vous y êtes ?
Mamselle Jungmann[9] croisa les rideaux des fenêtres, et bientôt la pièce
se trouva baignée dans la lumière un peu agitée, mais discrète et agréable,
des bougies du lustre de cristal et des candélabres placés sur le secrétaire.
— Eh bien, Christian, demanda Mme Buddenbrook jeune, dont les
cheveux s’allumèrent d’un reflet d’or, qu’as-tu fait cet après-midi ?
Et l’on apprit que Christian avait eu ses leçons d’écriture, de calcul et de
chant. C’était un gamin de sept ans qui déjà ressemblait à son père d’une
façon quasi ridicule. C’étaient les mêmes yeux assez petits, ronds et
enfoncés ; le même nez fortement proéminent et busqué se dessinait déjà et, au-dessous des pommettes, quelques plis révélaient dès maintenant que le
visage ne conserverait pas toujours sa rondeur enfantine.
— Nous avons rudement ri, commença-t-il, bavard, promenant ses yeux
de l’un à l’autre, à travers la pièce. Écoutez un peu ce que M. Stengel a dit à
Siegmund Köstermann. (Il se pencha en avant, secoua la tête et prononça
ces paroles avec insistance) : « Au-dehors, mon brave enfant, au-dehors, tu
es lisse et bien léché, oui, mais au-dedans, mon brave enfant, ce que tu es
noir ! »
Ce disant, il avalait les r, et son visage exprimait l’indignation à l’égard
de ce vernis, de ce bichonnage « extéieu » avec un comique si persuasif
qu’il déchaîna l’hilarité générale.
— C’est un singe ! répéta en pouffant le vieux Buddenbrook.
Quant à M. Hoffstede, il était hors de lui de ravissement.
— Charmant ! s’écria-t-il. Inimitable ! Pour qui connaît Marcellus
Stengel. Frappant à s’y méprendre ! Non, c’est délicieux !
Thomas, qui était dépourvu de ce don, se tenait à côté de son cadet et
riait de tout son cœur sans une ombre d’envie. Il n’avait pas les dents
particulièrement belles, mais petites et jaunâtres. Par contre, son nez était
d’un dessin remarquablement délicat et, par les yeux comme par la coupe
de son visage, il ressemblait fort à son grand-père.
On s’était installé au hasard sur les chaises ou sur le canapé, on bavardait
avec les enfants, on s’entretenait du froid prématuré et de l’hôtel…
M. Hoffstede admirait sur le secrétaire un splendide encrier de porcelaine
de Sèvres figurant un chien de chasse tacheté de noir. Quant au docteur
Grabow, homme de l’âge du consul, dont le long visage doux et bon souriait
entre des favoris clairsemés, il considérait, exposés sur la table, les gâteaux,
les pains aux raisins de Corinthe et les salières pleines aux formes diverses.
C’était là « le pain et le sel » que les parents et amis avaient offerts à la
famille pour fêter son installation dans le nouveau logis. Mais afin que l’on
ne se méprît point sur l’opulence des donateurs, le pain avait cédé la place à
des pâtisseries lourdes d’épices et de sucre, et le sel était contenu dans de
massives orfèvreries.
— Voilà qui va certainement me donner de l’ouvrage, dit le docteur en
désignant les friandises et menaçant les enfants du doigt.
Puis, avec un balancement de la tête, il souleva une pièce de prix,
destinée au sel, au poivre et à la moutarde.
— Ça, c’est de Lebrecht Kröger, dit M. Buddenbrook avec un sourire
complaisant[10]. Toujours généreux, mon cher parent ! Moi, je n’ai pas été
aussi magnifique lorsqu’il a construit sa maison de campagne au-delà du
Burgtor. Mais il a toujours été ainsi, libéral, munificent, le parfait cavalier à
la mode…
Plusieurs fois déjà la sonnette avait fait résonner dans la maison son
aigre tintement. Le pasteur Wunderlich arriva. C’était un vieux monsieur
trapu dans sa longue redingote noire, aux cheveux poudrés, au blanc visage
agréable et jovial où clignotaient une paire d’yeux gris et rieurs. Veuf
depuis plusieurs années, il se comptait délibérément au nombre des
célibataires de l’ancienne génération, ainsi que son compagnon, le long
courtier Grätjens, dont l’œil était perpétuellement embusqué derrière sa
main maigre, braquée en lorgnette, comme s’il examinait un tableau ; c’était
en matière d’art un connaisseur qui faisait incontestablement autorité.
Suivirent le sénateur Langhals et madame, vieux amis de la maison –
sans oublier le négociant en vins Köppen, au large visage rubicond
émergeant à grand-peine entre le capitonnage des manches, et, avec lui, sa
non moins corpulente épouse…
La demie de quatre heures était déjà passée lorsque les Kröger arrivèrent
enfin, jeunes et vieux, le consul Kröger accompagné de ses fils, Jakob et
Jürgen, du même âge que Tom et Christian. Presque au même instant
apparurent aussi les parents de la consule Kröger, le marchand de bois en
gros Œverdieck et sa femme, vieux couple toujours amoureux qui
continuait à échanger en public de tendres sobriquets comme aux plus
beaux jours des fiançailles.
— Les gens de la haute se font attendre, dit le consul Buddenbrook
baisant la main de sa belle-mère.
— C’est qu’ils ne font pas les choses à demi, quand ils s’en mêlent !
Et Johann Buddenbrook embrassa d’un geste large toute la parenté
Kröger, tandis qu’il secouait la main du vieillard.
Lebrecht Kröger, le cavalier à la mode, grand et distingué, portait encore
les cheveux légèrement poudrés, mais était vêtu au goût du jour. Sur son
gilet de velours, en guise de boutons, scintillait une double rangée de pierres
précieuses. Son fils Justus, avec ses favoris courts et sa moustache aux fines
pointes retroussées, lui ressemblait fort par la prestance et les manières ;
comme lui, il avait le secret des gestes arrondis et élégants.