Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 3 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre II

docteur Grabow, médecin de la famille.

 

CHAPITRE II

 

M. Jean-Jacques Hoffstede, poète du cru, qui avait certainement dans sa

poche quelques rimes pour la fête d’aujourd’hui, était à peine plus jeune

que Johann Buddenbrook aîné et vêtu dans le même goût, sauf pour la

couleur verte de son habit. Mais, plus mince et plus vif que son vieil ami, il

montrait un nez pointu entre de petits yeux agiles tirant sur le vert.

— Mille grâces, dit-il après avoir secoué les mains des messieurs et

adressé aux dames – en particulier à Mme Elisabeth, pour qui il avait une

exceptionnelle vénération – quelques-uns de ces compliments raffinés que

la nouvelle génération eût été décidément bien en peine de tourner et que

soulignait un sourire charmant de discrétion et de courtoisie. Mille grâces

pour votre aimable invitation, mes dignes amis. Voici deux jeunes gens (et il

désigna Tom et Christian debout près de lui, en blouse bleue et ceinture de

cuir) que nous avons rencontrés revenant de l’école, le docteur et moi, dans

la Königstrasse. Des gars magnifiques, madame ! Thomas est une tête

solide et sérieuse ; il faut faire de lui un négociant, sans aucun doute. Quant

à Christian, il m’a tout l’air d’un beau diable, n’est-ce pas ? un tantinet

incroyable… Mais je ne cache pas mon engouement pour lui. Il ira à

l’Université, me semble-t-il. Il a de l’esprit, de brillantes dispositions…

M. Buddenbrook puisait dans sa tabatière d’or.

— C’est un singe, vous dis-je ! Pourquoi pas tout de suite poète,

Hoffstede, tant que vous y êtes ?

Mamselle Jungmann[9] croisa les rideaux des fenêtres, et bientôt la pièce

se trouva baignée dans la lumière un peu agitée, mais discrète et agréable,

des bougies du lustre de cristal et des candélabres placés sur le secrétaire.

— Eh bien, Christian, demanda Mme Buddenbrook jeune, dont les

cheveux s’allumèrent d’un reflet d’or, qu’as-tu fait cet après-midi ?

Et l’on apprit que Christian avait eu ses leçons d’écriture, de calcul et de

chant. C’était un gamin de sept ans qui déjà ressemblait à son père d’une

façon quasi ridicule. C’étaient les mêmes yeux assez petits, ronds et

enfoncés ; le même nez fortement proéminent et busqué se dessinait déjà et, au-dessous des pommettes, quelques plis révélaient dès maintenant que le

visage ne conserverait pas toujours sa rondeur enfantine.

— Nous avons rudement ri, commença-t-il, bavard, promenant ses yeux

de l’un à l’autre, à travers la pièce. Écoutez un peu ce que M. Stengel a dit à

Siegmund Köstermann. (Il se pencha en avant, secoua la tête et prononça

ces paroles avec insistance) : « Au-dehors, mon brave enfant, au-dehors, tu

es lisse et bien léché, oui, mais au-dedans, mon brave enfant, ce que tu es

noir ! »

Ce disant, il avalait les r, et son visage exprimait l’indignation à l’égard

de ce vernis, de ce bichonnage « extéieu » avec un comique si persuasif

qu’il déchaîna l’hilarité générale.

— C’est un singe ! répéta en pouffant le vieux Buddenbrook.

Quant à M. Hoffstede, il était hors de lui de ravissement.

— Charmant ! s’écria-t-il. Inimitable ! Pour qui connaît Marcellus

Stengel. Frappant à s’y méprendre ! Non, c’est délicieux !

Thomas, qui était dépourvu de ce don, se tenait à côté de son cadet et

riait de tout son cœur sans une ombre d’envie. Il n’avait pas les dents

particulièrement belles, mais petites et jaunâtres. Par contre, son nez était

d’un dessin remarquablement délicat et, par les yeux comme par la coupe

de son visage, il ressemblait fort à son grand-père.

On s’était installé au hasard sur les chaises ou sur le canapé, on bavardait

avec les enfants, on s’entretenait du froid prématuré et de l’hôtel…

M. Hoffstede admirait sur le secrétaire un splendide encrier de porcelaine

de Sèvres figurant un chien de chasse tacheté de noir. Quant au docteur

Grabow, homme de l’âge du consul, dont le long visage doux et bon souriait

entre des favoris clairsemés, il considérait, exposés sur la table, les gâteaux,

les pains aux raisins de Corinthe et les salières pleines aux formes diverses.

C’était là « le pain et le sel » que les parents et amis avaient offerts à la

famille pour fêter son installation dans le nouveau logis. Mais afin que l’on

ne se méprît point sur l’opulence des donateurs, le pain avait cédé la place à

des pâtisseries lourdes d’épices et de sucre, et le sel était contenu dans de

massives orfèvreries.

— Voilà qui va certainement me donner de l’ouvrage, dit le docteur en

désignant les friandises et menaçant les enfants du doigt.

Puis, avec un balancement de la tête, il souleva une pièce de prix,

destinée au sel, au poivre et à la moutarde.

— Ça, c’est de Lebrecht Kröger, dit M. Buddenbrook avec un sourire

complaisant[10]. Toujours généreux, mon cher parent ! Moi, je n’ai pas été

aussi magnifique lorsqu’il a construit sa maison de campagne au-delà du

Burgtor. Mais il a toujours été ainsi, libéral, munificent, le parfait cavalier à

la mode…

Plusieurs fois déjà la sonnette avait fait résonner dans la maison son

aigre tintement. Le pasteur Wunderlich arriva. C’était un vieux monsieur

trapu dans sa longue redingote noire, aux cheveux poudrés, au blanc visage

agréable et jovial où clignotaient une paire d’yeux gris et rieurs. Veuf

depuis plusieurs années, il se comptait délibérément au nombre des

célibataires de l’ancienne génération, ainsi que son compagnon, le long

courtier Grätjens, dont l’œil était perpétuellement embusqué derrière sa

main maigre, braquée en lorgnette, comme s’il examinait un tableau ; c’était

en matière d’art un connaisseur qui faisait incontestablement autorité.

Suivirent le sénateur Langhals et madame, vieux amis de la maison –

sans oublier le négociant en vins Köppen, au large visage rubicond

émergeant à grand-peine entre le capitonnage des manches, et, avec lui, sa

non moins corpulente épouse…

La demie de quatre heures était déjà passée lorsque les Kröger arrivèrent

enfin, jeunes et vieux, le consul Kröger accompagné de ses fils, Jakob et

Jürgen, du même âge que Tom et Christian. Presque au même instant

apparurent aussi les parents de la consule Kröger, le marchand de bois en

gros Œverdieck et sa femme, vieux couple toujours amoureux qui

continuait à échanger en public de tendres sobriquets comme aux plus

beaux jours des fiançailles.

— Les gens de la haute se font attendre, dit le consul Buddenbrook

baisant la main de sa belle-mère.

— C’est qu’ils ne font pas les choses à demi, quand ils s’en mêlent !

Et Johann Buddenbrook embrassa d’un geste large toute la parenté

Kröger, tandis qu’il secouait la main du vieillard.

Lebrecht Kröger, le cavalier à la mode, grand et distingué, portait encore

les cheveux légèrement poudrés, mais était vêtu au goût du jour. Sur son

gilet de velours, en guise de boutons, scintillait une double rangée de pierres

précieuses. Son fils Justus, avec ses favoris courts et sa moustache aux fines

pointes retroussées, lui ressemblait fort par la prestance et les manières ;

comme lui, il avait le secret des gestes arrondis et élégants.