Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 76 sur 98

Pages du PDF

Les Buddenbrook

Chapitre IV

Lorsque Mme Permaneder, en passant, ouvrit la porte de la salle à manger

pour jeter, dans le petit salon, un bonsoir à son frère, elle vit que l’enfilade

des pièces était éclairée sur toute sa longueur et que Thomas Buddenbrook

l’arpentait, les mains dans le dos.

 

CHAPITRE IV

 

Resté seul, le sénateur avait repris sa place près de la table, sorti son

pince-nez avec l’intention de poursuivre la lecture de son journal ; mais

deux minutes s’étaient à peine écoulées que, détachant ses regards de la

feuille imprimée, sans modifier en rien son attitude, il les avait portés droit

devant lui pour fixer obstinément, entre les portières, les ténèbres du salon.

Quand il se trouvait seul, comme son visage changeait, comme il

devenait méconnaissable ! Les muscles de la bouche et des joues,

disciplinés à l’ordinaire et contraints à l’obéissance par une volonté

perpétuellement en éveil, se détendaient, se relâchaient ; l’expression de

vigilance, de circonspection, d’aménité, d’énergie qui, depuis longtemps

déjà, n’était plus qu’un artifice, tombait de cette face comme un masque et

ne lui laissait plus refléter qu’une douloureuse lassitude ; les yeux mornes et

vides, fixés sur un objet qu’ils étaient impuissants à embrasser, se

congestionnaient, se prenaient à larmoyer. Et, dépourvu du courage

nécessaire pour tenter de se leurrer lui-même, il ne pouvait, entre toutes les

pensées qui, lourdes, confuses et inquiètes, tourbillonnaient dans son esprit,

n’en retenir qu’une seule, combien désespérante : à quarante-deux ans, lui,

Thomas Buddenbrook, était un homme fini.

Lentement, avec un profond soupir, il passa la main sur son front et sur

ses yeux, alluma machinalement une nouvelle cigarette, bien qu’il sût que

cela ne lui valait rien, puis continua, à travers la fumée, à plonger les yeux

dans l’obscurité… Quel contraste entre l’abattement douloureux de ses

traits et l’élégance presque martiale de sa tête ; la moustache parfumée, aux

pointes effilées, le poil du menton et des joues rasé de près, la chevelure

coiffée avec art pour dissimuler l’éclaircissement vers la nuque et divisée en

deux étroits bandeaux qui découvraient en longues courbes les tempes

diaphanes, mais sans descendre ondulée comme jadis sur les oreilles,

coupée très court, au contraire, afin que nul ne s’aperçût qu’elle grisonnait à

cet endroit… Lui-même avait conscience de ce contraste et toute la ville, il le savait, était forcée de constater combien sa vive et souple activité jurait

avec la pâleur mate de son visage.

Non point qu’il fût dans le monde une personnalité moins éminente et

moins indispensable qu’auparavant. Ses amis allaient répétant – et ses

envieux n’auraient pu le nier – que le bourgmestre Langhals avait confirmé

à haute et intelligible voix cette déclaration de son prédécesseur Œverdieck,

à savoir que le sénateur Buddenbrook était le bras droit de l’administration

municipale. Mais la maison Johann Buddenbrook n’était plus ce qu’elle

avait été jadis, c’était une vérité qui courait les rues, à telles enseignes que

M. Stuht de la Glockengiesserstrasse pouvait en informer sa femme quand

midi les réunissait devant leur soupe au lard… et Thomas Buddenbrook en

gémissait.

C’était lui, toutefois, qui avait le plus fortement contribué à accréditer

cette opinion. Il était riche, et aucune des pertes qu’il avait subies, sans

excepter celles, très lourdes, de l’année 1866, ne pouvait sérieusement

mettre en question l’existence de la firme. Mais, bien qu’il continuât,

comme de juste, à tenir son rôle, ainsi qu’il le devait à sa situation, et à

offrir à ses dîners le nombre de services que ses convives attendaient de lui,

l’idée que c’en était fait de sa chance et de ses succès – idée qui répondait

plutôt à une réalité intérieure qu’à des faits matériels – l’avait mis dans un

tel état d’impuissance soupçonneuse qu’il se prit à lésiner comme jamais

auparavant et à introduire, dans sa vie privée, des économies presque

mesquines. Cent fois, il avait maudit la construction onéreuse de sa

nouvelle maison qui, se disait-il, avait été le signal des catastrophes. Les

villégiatures d’été furent supprimées, et le minuscule jardin public dut

remplacer la plage ou la montagne. Les repas qu’il prenait en commun avec

sa femme et le petit Hanno étaient devenus, sur son ordre répété et formel,

d’une simplicité qui jurait de façon comique avec la spacieuse salle à

manger parquetée, son haut plafond somptueux et ses magnifiques meubles

de chêne. Pendant un certain temps, le dessert ne fut autorisé que le

dimanche… Le sénateur ne modifia en rien l’élégance de sa mise, mais il ne

changeait plus que tous les deux jours sa chemise blanche, le linge fin

s’usant trop rapidement à la lessive ; c’est ce qu’Antoine, le vieux serviteur,

ne se faisait point faute de raconter à la cuisine, et il en savait bien d’autres

encore ; il savait aussi qu’il allait être congédié. Gerda protesta, arguant que

trois domestiques suffisaient à peine à l’entretien d’une aussi vaste

demeure. Rien n’y fit. Gratifié d’une indemnité convenable, Antoine, qui si longtemps avait occupé le siège de la voiture transportant Thomas

Buddenbrook au Sénat, reçut son congé.

De telles mesures répondaient au rythme décourageant qu’avait pris le

cours des affaires. Rien ne subsistait plus de l’esprit neuf et entreprenant

dont le jeune Thomas Buddenbrook avait, un jour, animé la maison.

Quant à son associé, M. Frédéric-Guillaume Marcus, qui n’était intéressé

dans la maison que pour un capital infime et n’aurait pu exercer en aucun

cas une influence profonde, il était, par nature et par tempérament,

dépourvu de toute initiative. Avec les années, son pédantisme s’était

accentué jusqu’à la bizarrerie la plus extrême. Un quart d’heure durant, il

caressait sa moustache, toussotait, jetait de côté et d’autre des regards

inquiets avant de couper le bout de son cigare et de l’enfouir au plus

profond de sa bourse. Le soir, alors que la lumière du gaz éclairait comme

en plein jour le moindre recoin du bureau, il s’obstinait à faire brûler sur

son pupitre une bougie de stéarine. Toutes les demi-heures, il se levait et se

rendait au lavabo pour s’asperger la tête. Un sac de grains vide traînant un

matin sous son bureau, il l’avait pris pour un chat et s’était escrimé à le

chasser avec force malédictions, à la grande hilarité de tout le personnel.

Non, il n’était pas homme à contrebalancer, par une ingérence féconde dans

les affaires, la fatigue de son collaborateur, et le sénateur, bien souvent, à

cette heure par exemple où il fixait d’un regard atone les ténèbres du salon,

se sentait envahi par la honte, par une impatience désespérée, à l’idée du

train-train dérisoire, des mesquines transactions où s’était abaissée, ces

derniers temps, la maison Johann Buddenbrook.

Mais n’était-ce pas bien ainsi ? Le malheur, pensait-il, a son heure, lui

aussi. N’est-il pas sage de se tenir coi, de ne point réagir tandis qu’il règne

en nous, d’attendre et de rassembler dans le calme les forces intérieures ?

Que lui voulait-on maintenant, avec cette proposition ? Pourquoi le troubler

avant l’heure dans sa prudente résignation, le remplir de doutes et

d’inquiétude ? Le temps était-il venu ? Y avait-il là un signe de la

Providence ? Serait-ce un encouragement à se redresser et à tenter un

coup ? C’est avec toute l’énergie dont sa voix était susceptible qu’il avait

repoussé cette prétention. Mais le départ de Tony avait-il réellement coupé

court à tout cela ? Il n’y paraissait guère, car il restait là, abîmé dans ses

réflexions.

— Quand une proposition nous indigne, c’est que nous ne sommes pas

très sûrs d’y pouvoir résister…

Futée comme un démon, cette petite Tony !

Et lui, que lui avait-il opposé ? Oh ! des raisons très solides, très

éloquentes, il lui en souvenait. Tripotages malpropres… Pêcher en eau

trouble… Profits usuraires… Parfait, tout cela ! mais il s’agissait de savoir

si ces grands mots étaient des arguments bien opportuns. Le consul

Hagenström ne les aurait ni cherchés ni trouvés. Thomas Buddenbrook

était-il un homme d’affaires, un homme qui va droit à l’action, ou un songe-

creux dévoré de scrupules ?

Oh ! oui, c’était là précisément le problème, son problème, aussi loin que

remontaient ses souvenirs ! La vie était dure, et celle des affaires, dans sa

course qui ne connaît ni égard ni pitié, était l’image de la vie universelle.

Thomas Buddenbrook était-il, comme ses pères, solidement planté sur ses

deux pieds, dans cette vie dure et pratique ? Que de fois, depuis sa jeunesse,

n’avait-il pas eu, en face de cette vie, à réprimer sa sensibilité !… Être dur,

supporter d’être traité avec dureté, sans broncher, comme une chose toute

normale, ne posséderait-il donc jamais à fond cette science ?

Il se remémora l’impression que lui avait produite la catastrophe de

1866, et il évoqua l’indicible douleur qui l’avait alors écrasé. Il avait perdu

de grosses sommes. Hélas ! ce n’avait pas été là le plus intolérable.

Seulement, c’était la première fois qu’il éprouvait dans toute son intensité et

dans sa propre chair, la cruelle brutalité de la vie des affaires, où toute

bonté, toute douceur, toute affabilité se terrent devant l’unique instinct de

conservation, brutal, nu et impérieux, où le malheur subi n’éveille chez les

amis, et même chez les meilleurs, ni sympathie ni compassion, mais de la

méfiance, une méfiance froide qui se dérobe. Ne l’avait-il pas toujours su ?

Était-il vraiment fondé à s’en étonner ? Plus tard, aux heures de force et de

réussite, comme il s’était senti humilié par ses indignations d’alors, pendant

les nuits d’insomnie et de révolte, où, submergé de dégoût et

irrémédiablement atteint, il s’en prenait à la hideuse et impudente dureté de

la vie.

Quelle naïveté ! Quel ridicule dans chacune de ces réactions ! Comment

avaient-elles pu seulement se produire en lui ! Encore une fois, était-il un

homme pratique ou un rêveur sentimental ?

Cette question, hélas ! il se l’était posée mille fois déjà, et les heures

d’énergie, de confiance, de fatigue avaient apporté chacune sa réponse.

Mais il avait trop de pénétration et de loyauté pour ne point s’avouer, en

dernière analyse, cette vérité qu’il était à la fois l’un et l’autre.

Sa vie durant, il s’était, vis-à-vis d’autrui, posé en homme d’action, mais

dans la mesure où cette réputation était justifiée, ne l’avait-il pas été par une

résolution consciente de sa volonté – lui qui avait faite sienne, lui qui citait

si volontiers certaine devise de Goethe ? Les succès de jadis n’avaient-ils

pas uniquement leur origine dans un enthousiasme, un élan commandés par

la réflexion ? Et s’il était à bout, maintenant, si ses forces – plût à Dieu que

ce ne fût pas à tout jamais ! – paraissaient épuisées, ne fallait-il pas y voir la

conséquence inéluctable de cette instabilité, de ce conflit anormal qui

minait sa vie intérieure ? Son père, son grand-père, son arrière-grand-père

auraient-ils acheté sur pied la récolte de Pöppenrade ? N’importe !…

n’importe !… Mais qu’ils aient été des hommes pratiques, et plus

pleinement, plus totalement, avec plus de force, de spontanéité, de naturel

que lui, voilà qui ne souffrait aucun doute.

Une grande inquiétude l’envahit, un besoin de mouvement, d’espace, de

lumière. Il repoussa sa chaise, passa dans le salon et alluma plusieurs

branches du lustre, au-dessus de la table du milieu. Il s’arrêta, tordit

lentement, convulsivement la longue pointe de sa moustache et, sans rien

voir, promena ses regards dans la somptueuse pièce. Elle occupait, avec le

petit salon, la façade entière de la maison, était meublée de sièges clairs aux

lignes incurvées ; et le grand piano de concert sur lequel reposait l’étui à

violon de Gerda, le casier chargé de partitions, le pupitre sculpté et les

dessus-de-porte, figurant en bas-relief des amours musiciens, lui conféraient

le caractère d’un salon de musique. Des palmiers emplissaient la niche de la

baie.

Le sénateur Buddenbrook resta deux ou trois minutes immobile, puis il

se ressaisit, revint dans le petit salon et entra dans la salle à manger qu’il

éclaira également. Il s’arrêta près du buffet, avala un verre d’eau pour

calmer son cœur ou simplement pour faire quelque chose ; enfin, d’un pas

rapide, les mains au dos, il s’enfonça dans l’intérieur de la maison. Le

fumoir avait un mobilier sombre et des murs revêtus de boiseries. Thomas

ouvrit d’un geste machinal l’armoire à cigares, la referma aussitôt, souleva

sur la table de jeu le couvercle d’un coffret de chêne contenant des jeux de

cartes, des blocs-notes et autres choses de ce genre. Il fit glisser dans sa

main quelques jetons d’ivoire qui s’entrechoquèrent, laissa retomber le

couvercle, reprit sa marche…

Un cabinet étroit éclairé par une petite fenêtre aux carreaux multicolores

attenait au fumoir. Quelques tables volantes emboîtées les unes dans les autres et supportant une cave à liqueurs l’occupaient seules. De là, on

passait dans le hall qui, avec son parquet immense, ses quatre hautes

fenêtres aux rideaux lie-de-vin, ouvrant sur le jardin, s’étendait lui aussi sur

toute la largeur de la maison. Il était meublé de quelques divans lourds et

bas du même rouge que les draperies et d’un certain nombre de chaises

austères, à hauts dossiers, rangées le long des murs. Derrière la grille de la

cheminée s’amoncelaient des charbons en imitation où des bandes de papier

luisant, rouge et or, semblaient allumer des braises. Sur le marbre, devant la

glace, trônaient deux énormes potiches chinoises…

Maintenant, toute l’enfilade des pièces se trouvait éclairée de distance en

distance par quelques becs de gaz, comme à l’issue d’une fête, alors que

s’éloigne la voiture du dernier invité. Le sénateur parcourut une fois la salle

dans toute sa longueur, puis s’arrêta devant la fenêtre faisant face au

cabinet, et laissa errer ses regards dans le jardin.

La lune se montrait haute et menue, parmi des nuages floconneux, et le

jet d’eau clapotait dans le silence sous les branches tombantes du noyer.

Thomas porta ses yeux au-delà, vers le pavillon qui fermait la perspective,

vers la petite terrasse aux deux obélisques, blanche de clarté, vers les allées

régulières et sablées, les plates-bandes, les pelouses fraîchement retournées

et dessinées au compas… Mais toute cette symétrie élégante et sans

imprévu, bien loin de le calmer, le blessait et l’irritait. Il saisit la poignée de

la fenêtre, y posa sa tête et laissa ses pensées reprendre leur cours

douloureux.

Qu’adviendrait-il de lui ? Il lui souvint d’une réflexion qui lui avait

échappé tout à l’heure devant sa sœur et qui, à peine exprimée, l’avait

contrarié tant il la jugeait superflue. Parlant du comte Strelitz, de la noblesse

rurale, il avait exprimé l’opinion claire et nette qu’on ne saurait nier la

supériorité sociale du producteur sur l’intermédiaire. Était-ce exact ? Ah !

mon Dieu, exact ou non, voilà qui était suprêmement indifférent ! Mais

était-il bien justifié qu’il formulât, lui, une telle pensée, qu’il la fît entrer en

ligne de compte, qu’il l’envisageât seulement ? Était-il capable de se

représenter son père, son aïeul, l’un quelconque de ses concitoyens,

s’attachant à cette pensée et lui donnant expression ? Un homme qui

appartient corps et âme, avec une confiance absolue, à sa profession, ne

connaît qu’elle, ne considère qu’elle, n’estime qu’elle…

Il sentit soudain affluer à sa tête la chaleur de son sang et rougit à un

second souvenir plus lointain. Il se revit parcourant le jardin de la Mengstrasse avec son frère Christian, au cours d’une de ces querelles si

profondément regrettables, si violentes. Christian, indiscret et

compromettant à son habitude, s’était laissé aller en public à une remarque

inconvenante au sujet de laquelle, furieux, indigné, irrité, il l’engageait à

s’expliquer :

— En somme, avait dit Christian, en somme, tout homme d’affaires n’est

au fond qu’un imposteur…

Eh quoi ! Ce langage insipide et indigne était-il si éloigné, en son

essence, de celui qu’il venait tout juste de se permettre lui-même, vis-à-vis

de sa sœur ? Il s’était révolté, il avait protesté, enflammé de fureur, mais

qu’avait répondu cette petite rusée de Tony ?… « Celui qui s’emporte… »

— Non, proféra soudain le sénateur à haute voix.

Et, relevant la tête, d’une secousse, il laissa aller la poignée, se rejeta

littéralement en arrière, puis ajouta sur le même ton :

— C’est fini !

Il toussota pour chasser la sensation désagréable de sa propre voix

résonnant dans la solitude, se retourna et reprit à pas pressés, tête basse et

les mains dans le dos, sa promenade à travers les pièces.

— C’est fini ! répéta-t-il. Il faut que cela finisse ! Je m’aveulis, je

m’enlise, je deviens plus stupide que Christian !

Oh ! qu’il devait s’estimer heureux, heureux infiniment, de ne point

ignorer son état ! Maintenant, il ne dépendait que de lui de se ressaisir. Il se

ferait violence !… On verra… on verra bien… Cette offre qu’on venait de

lui faire, qu’était-ce donc ? La récolte… La récolte de Pöppenrade sur

pied ?

— J’accepterai ! murmura-t-il avec véhémence, l’index tendu d’un geste

péremptoire. J’accepterai !

C’était vraiment ce qu’on appelle un coup, une occasion, celle de doubler

un capital, mettons de quarante mille marks – soit dit avec quelque

exagération… Oui, c’était le doigt de la Providence, une invite à se

ressaisir. Il ne s’agissait là que d’un début, d’un coup d’essai, et le risque à

courir servait de réfutation à tout scrupule moral. S’il réussissait, il serait

remis en selle ; alors, il saurait encore oser, alors il saurait tirer à lui fortune

et puissance et s’y agripper avec toute l’élasticité de sa nature…

Eh bien, voilà une proie qui, malheureusement pour eux, échapperait à

MM. Strunck et Hagenström ! Il y avait sur la place une maison à qui, dans

la conjoncture présente, ses relations personnelles conféraient malgré tout le premier rang. Et en fait, c’était une question de personne qui déciderait ici.

Il ne s’agissait pas d’une tractation ordinaire que l’on pût effectuer de sang-

froid et dans les formes habituelles, mais, engagée comme elle l’était par

l’intermédiaire de Tony, elle revêtait le caractère d’une affaire privée qu’il

fallait mener avec discrétion et courtoisie. Ah ! certes, Hermann

Hagenström n’était pas l’homme indiqué ! Comme négociant, Thomas

mettait à profit cette situation, et plus tard, au moment de la vente, il saurait

la mettre encore une fois à profit. Mais il rendait, d’autre part, au

propriétaire acculé, un service auquel l’engageait l’amitié de Tony avec

Mme de Maiboom. Donc, écrire, écrire ce soir même… non pas sur du

papier d’affaires avec l’en-tête de la firme, mais sur du papier à lettres au

nom du sénateur Buddenbrook… écrire avec les plus grands égards et

s’enquérir si une visite prochaine ne serait point importune. C’était là, de

toute manière, une affaire délicate. Un sol glissant sur lequel il fallait se

mouvoir avec une certaine grâce… ce qui lui convenait d’autant mieux !

Et ses pas devinrent encore plus rapides, sa respiration plus profonde. Il

s’assit un moment, se releva d’un bond, pour reprendre sa marche à travers

l’appartement. Une fois de plus, il pesa toute l’affaire, il pensa à M. Marcus,

à Hermann Hagenström, à Christian et à Tony, il vit la moisson de

Pöppenrade onduler, jaune et mûre, sous le vent, imagina l’essor général de

la maison qui suivrait immanquablement ce « coup », rejeta avec colère

tous les scrupules, agita énergiquement sa main et dit :

— J’accepterai !

— Bonne nuit ! cria Mme Permaneder en ouvrant la porte de la salle à

manger.

Il répondit machinalement.

Gerda, que Christian avait quittée à la porte, entra, ses étranges yeux

bruns, un peu rapprochés, noyés dans cet énigmatique rayonnement dont les

emplissait toujours la musique. Le sénateur s’arrêta machinalement devant

elle, s’informa machinalement du virtuose espagnol, du succès de son

concert, et déclara vouloir aller se reposer lui aussi, sans plus tarder.

Mais, bien loin d’aller se reposer, il reprit sa promenade. Il pensa aux

sacs de froment, de seigle, d’avoine, d’orge qui rempliraient les greniers du

Lion, de la Baleine, du Chêne et du Tilleul, supputa le prix – oh ! il n’aurait

rien que d’honnête – qu’il se proposait d’offrir, descendit à pas de loup, vers

minuit, dans les bureaux et, d’un seul trait, sous la bougie de M. Marcus,

écrivit à M. de Maiboom, à Pöppenrade, une lettre qui, lorsqu’il la relut, la tête lourde et brûlante de fièvre, lui parut la meilleure, la plus circonspecte

de sa vie.

C’était la nuit qui précéda le 27 mai. Le lendemain, il confia à sa sœur,

sur un ton badin et plein d’humour, qu’il avait envisagé la chose sous tous

ses aspects et qu’il ne pouvait, de gaieté de cœur, éconduire

M. de Maiboom ou l’envoyer au premier coupeur de bourses venu. Puis, le

30 du même mois, il entreprit un voyage à Rostock, et, de là, dans une

voiture de louage, il gagna la campagne.

Les jours qui suivirent, son humeur fut excellente, sa démarche, élastique

et légère, sa physionomie, affable. Il taquina Clothilde, rit de bon cœur aux

facéties de Christian, badina avec Tony, joua le dimanche une grande heure

avec Hanno, sur le balcon du deuxième étage, à hisser, au moyen d’une

poulie, de minuscules sacs de grains au faîte d’un dock rouge brique,

cependant qu’il imitait les appels rauques et traînants des portefaix. Et, le

3 juin, au Conseil des notables, il prononça sur le sujet le plus ennuyeux du

monde, quelque problème fiscal, un discours si parfait, si pétillant d’esprit,

qu’il fut approuvé sur tous les points et que le consul Hagenström, qui

faisait de l’opposition, devint l’objet de la risée générale.

OceanofPDF.com