Les Buddenbrook
Chapitre III
— Ce serait bien, oui, ce serait très bien. Sigismond Gosch a ses
faiblesses, bien sûr… Ces traductions qu’il fait de l’espagnol, à ce qu’on
dit, je ne me rappelle jamais le nom de l’auteur… C’est assez bizarre, tu
l’avoueras, Tom, mais il était déjà l’ami de notre père et de plus, il est
foncièrement honnête. Et il a du cœur, il est connu pour cela. Il comprendra
qu’il ne s’agit pas de la première vente venue, de n’importe quelle
maison… Combien penses-tu qu’il en demandera, Tom ? Cent mille marks
au moins, hein ?
« Cent mille marks à tout le moins », répétait-elle encore, la main sur le
bouton de la porte, alors que son frère et sa femme descendaient déjà
l’escalier. Puis, restée seule, elle s’arrêta au milieu de la chambre, et,
joignant ses mains, les paumes tournées vers le sol, elle promena autour
d’elle de grands yeux désemparés. Sa tête, parée d’un bonnet de dentelle
noire, et qu’elle branlait doucement sans arrêt, s’inclina lentement sur une
épaule, sous le poids de ses pensées.
CHAPITRE III
On exigea du petit Johann qu’il prît congé de la dépouille mortelle de sa
grand-mère ; son père l’ayant ordonné, il ne fit pas entendre un mot de
protestation, bien qu’il eût peur. Le lendemain de la pénible agonie de la
vieille dame, le sénateur, s’adressant à sa femme pendant le repas, avait
semblé blâmer à dessein devant son fils la conduite de l’oncle Christian, qui
s’était esquivé au moment où la malade était au plus mal, pour aller se
mettre au lit.
— Ce sont les nerfs, Thomas, avait dit Gerda.
Mais il lui avait répliqué sévèrement, avec un regard du côté de Hanno
qui n’avait nullement échappé à l’enfant, qu’aucune excuse n’était valable
en ce cas. Leur mère avait tant souffert qu’on aurait dû avoir honte d’y
assister sans souffrir et de se dérober lâchement à ce peu de souffrance que
vous causait le spectacle de son agonie. Hanno en avait conclu qu’il
n’oserait rien objecter à cette visite au cercueil ouvert.
La grande pièce lui parut étrangère comme lors du cortège de Noël,
lorsqu’il y pénétra la veille des obsèques, venant de la galerie à colonnade
avec son père et sa mère. Juste en face, la blancheur de la pierre éclatant sur
la verdure sombre des grandes plantes en pots rangées en demi-cercle qui alternaient avec de hautes torchères d’argent, se dressait sur un piédestal
noir la copie du Christ bénissant de Thorwaldsen, qui d’habitude se trouvait
dans le corridor. Partout, le long des murs, des tentures de crêpe noir
ondulaient dans le courant d’air, voilant le papier bleu ciel et le sourire des
blanches statues des dieux qui présidaient aux joyeux banquets tenus dans
cette salle. Entre ses parents vêtus de noir, un large crêpe de deuil sur la
manche de son costume marin, l’esprit troublé par les parfums de ces gerbes
et de ces couronnes auxquels se mêlait, très légère et perceptible par
bouffées seulement, une autre odeur inconnue et cependant étrangement
familière, le petit Johann, debout près de la bière, regardait la forme rigide
qui gisait sous ses yeux, enfouie dans le satin blanc, sévère et solennelle.
Ce n’était pas grand-maman. C’était son bonnet de cérémonie aux rubans
de soie blanche, et sa perruque rousse dessous. Mais ce nez pointu, ces
lèvres rentrées, ce menton saillant, ces mains jaunes, transparentes et
jointes, dont on devinait la froideur et la raideur, ne lui appartenaient pas.
C’était une poupée de cire étrangère, et l’idée de l’exposer et de lui rendre
hommage ainsi avait quelque chose de terrifiant. Il tournait les yeux du côté
du salon des paysages, comme si la véritable grand-maman allait au premier
moment y apparaître… Mais en vain. Elle était morte. La mort l’avait
changée pour toujours en cette figure de cire qui tenait ses paupières et ses
lèvres si impitoyablement, si obstinément closes.
Il s’appuyait sur sa jambe gauche, le genou droit fléchi, de façon à
balancer légèrement la pointe du pied, et serrait d’une main sur sa poitrine
le nœud de sa régate, l’autre main pendant inerte. Sa tête aux cheveux
châtains, bouclés sur les tempes, s’inclinait de côté, et sous ses sourcils
froncés ses yeux mordorés cernés d’ombres bleuâtres regardaient en
clignotant, avec une expression dégoûtée et pensive, le visage du cadavre. Il
respirait lentement, comme avec hésitation, car à chaque instant il attendait
cette odeur, cette odeur inconnue et étrangement familière que les effluves
embaumés des fleurs ne parvenaient pas à dominer. Et quand elle lui
arrivait, quand il la sentait, ses sourcils se fronçaient de plus belle et ses
lèvres, frémissaient un peu… Enfin, il soupira, mais ce soupir ressemblait
tant à un sanglot que Mme Permaneder se pencha vers lui, l’embrassa et
l’emmena.
Et quand le sénateur et sa femme, accompagnés de Mme Permaneder et
d’Erika Weinschenk, eurent reçu pendant de longues heures, dans le salon
des paysages, les condoléances de la ville, Elisabeth Buddenbrook, née Kröger, fut rendue à la terre. Des parents éloignés étaient venus de Francfort
et de Hambourg recevoir pour la dernière fois l’hospitalité de la maison de
la Mengstrasse. La foule des affligés remplissait le grand salon et le salon
des paysages, la colonnade et le corridor, quand à la lueur des cierges,
majestueusement dressé au chevet du cercueil, tournant vers le ciel son
visage rasé où alternaient l’expression d’un sombre fanatisme et celle d’une
suave béatitude, le menton pris dans sa large fraise tuyautée et les mains
jointes sous ce menton, le pasteur Pringsheim, de l’église Sainte-Marie,
prononça l’oraison funèbre.
Il célébra en accents tour à tour sonores et susurrants les qualités de la
défunte, sa distinction et son humilité, sa gaieté et sa piété, sa bienfaisance
et sa douceur. Il mentionna les soirées de Jérusalem et l’école du dimanche,
il fit resplendir encore une fois toute la longue, riche et heureuse vie
terrestre de la morte, en lui prêtant l’éclat de son éloquence. Et comme le
mot fin a besoin d’une épithète, il parla pour finir de sa « douce fin ».
Mme Permaneder savait ce qu’elle se devait à elle-même et à toute
l’assemblée en fait de dignité et de tenue exemplaire. Avec sa fille Erika et
sa petite-fille Elisabeth, elle avait pris possession des places les plus en vue,
tout près du pasteur, au chevet du cercueil couvert de couronnes, tandis que
Thomas, Gerda, Christian, Clothilde et le petit Johann, ainsi que le vieux
consul Kröger, assis sur une chaise, avaient dû se contenter d’assister à la
cérémonie à des places moins favorisées, comme des parents plus éloignés.
Elle figurait là, très droite, les épaules un peu remontées, le mouchoir de
batiste à bordure noire serré dans ses mains jointes, et si grande était sa
fierté du rôle qui lui était dévolu dans cette cérémonie que cette fierté
surmontait parfois la douleur et la faisait oublier. Ses yeux, qu’elle tenait
généralement baissés, consciente des regards observateurs de toute la ville,
ne pouvaient pas s’empêcher par moments d’errer sur la foule où elle
apercevait aussi Julie Möllendorpf, née Hagenström, et son époux… Oui, il
avait bien fallu qu’ils vinssent tous, les Möllendorpf, les Langhals, les
Kistenmaker et les Œverdieck. Avant que Tony Buddenbrook quittât sa
maison, il leur avait bien fallu se rassembler ici une dernière fois pour lui
témoigner, en dépit de Grünlich, de Permaneder et de Weinschenk, leur
respectueuse sympathie…
Et le pasteur Pringsheim, par son discours, rendait plus profonde la
blessure que la mort avait faite ; il remettait à dessein sous les yeux de
chacun ce qu’ils avaient perdu, il s’entendait à tirer des larmes d’yeux qui d’eux-mêmes n’auraient pas pleuré, et l’on se sentait à la fois ému et
reconnaissant. Quand il parla des soirées de Jérusalem, toutes les vieilles
amies de la défunte se mirent à sangloter, à l’exception de Mme Kethelsen,
qui n’entendait rien et regardait droit devant elle avec la mine fermée des
sourds, et des sœurs Gerhardt, les descendantes de Paul Gerhardt, qui se
tenaient dans un coin, la main dans la main et les yeux pleins de larmes, car
elles étaient heureuses de la mort de leur amie, et si elles ne l’enviaient pas,
c’est que l’envie et la jalousie étaient étrangères à leurs cœurs.
Quant à Mlle Weichbrodt, elle se mouchait sans arrêt, d’une manière
brève et énergique. Mais les dames Buddenbrook de la Grand-Rue ne
pleuraient pas ; ce n’était pas leur habitude, leurs visages, tout de même un
peu moins pointus que de coutume, exprimaient une douce satisfaction de la
justice impartiale de la mort.
Puis, quand le dernier amen du pasteur expira, les quatre porteurs
entrèrent, avec leurs tricornes noirs, sans bruit mais si vivement que leurs
manteaux noirs se gonflaient derrière eux, et ils s’emparèrent de la bière.
C’étaient quatre figures de laquais connus de tout le monde, des extras qui,
dans tous les dîners de la bonne société, passaient les plats et buvaient à
même les carafes, dans le corridor, le vin rouge de Möllendorpf. Mais ils
étaient également indispensables à tous les enterrements de première et de
deuxième classes, et leur habileté à ce travail était grande… Ils savaient que
le moment où le cercueil est arraché aux vivants, saisi par des mains
étrangères et emporté pour toujours, a besoin d’être facilité par du tact et de
la dextérité. En deux ou trois mouvements rapides, silencieux et vigoureux,
ils enlevèrent le fardeau posé sur le catafalque et le chargèrent sur leurs
épaules, et à peine avait-on eu le temps de se rendre compte de l’horreur de
cet instant, que le cercueil couvert de fleurs s’éloignait sans tarder, bien
qu’à une allure modérée, et disparaissait sous la colonnade…
Les dames s’empressèrent autour de Mme Permaneder et de sa fille et
leur murmurèrent, les yeux baissés, exactement ce qu’il est convenable de
chuchoter dans ces circonstances, tandis que les messieurs se préparaient à
prendre place dans les voitures.
Puis, ce fut, en un long et noir cortège, le long et lent trajet à travers les
rues humides et grises, par le Burgtor, le long de l’avenue dépouillée,
frissonnante, sous la pluie fine et froide ; on suivait à pied le cercueil, tandis
qu’une marche funèbre résonnait derrière un buisson à demi dépouillé,
jusqu’à l’endroit où le tombeau des Buddenbrook, à l’entrée du bosquet, dressait sa stèle gothique surmontée d’une grande croix de grès. La dalle du