Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 84 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre III

— Ce serait bien, oui, ce serait très bien. Sigismond Gosch a ses

faiblesses, bien sûr… Ces traductions qu’il fait de l’espagnol, à ce qu’on

dit, je ne me rappelle jamais le nom de l’auteur… C’est assez bizarre, tu

l’avoueras, Tom, mais il était déjà l’ami de notre père et de plus, il est

foncièrement honnête. Et il a du cœur, il est connu pour cela. Il comprendra

qu’il ne s’agit pas de la première vente venue, de n’importe quelle

maison… Combien penses-tu qu’il en demandera, Tom ? Cent mille marks

au moins, hein ?

« Cent mille marks à tout le moins », répétait-elle encore, la main sur le

bouton de la porte, alors que son frère et sa femme descendaient déjà

l’escalier. Puis, restée seule, elle s’arrêta au milieu de la chambre, et,

joignant ses mains, les paumes tournées vers le sol, elle promena autour

d’elle de grands yeux désemparés. Sa tête, parée d’un bonnet de dentelle

noire, et qu’elle branlait doucement sans arrêt, s’inclina lentement sur une

épaule, sous le poids de ses pensées.

 

CHAPITRE III

 

On exigea du petit Johann qu’il prît congé de la dépouille mortelle de sa

grand-mère ; son père l’ayant ordonné, il ne fit pas entendre un mot de

protestation, bien qu’il eût peur. Le lendemain de la pénible agonie de la

vieille dame, le sénateur, s’adressant à sa femme pendant le repas, avait

semblé blâmer à dessein devant son fils la conduite de l’oncle Christian, qui

s’était esquivé au moment où la malade était au plus mal, pour aller se

mettre au lit.

— Ce sont les nerfs, Thomas, avait dit Gerda.

Mais il lui avait répliqué sévèrement, avec un regard du côté de Hanno

qui n’avait nullement échappé à l’enfant, qu’aucune excuse n’était valable

en ce cas. Leur mère avait tant souffert qu’on aurait dû avoir honte d’y

assister sans souffrir et de se dérober lâchement à ce peu de souffrance que

vous causait le spectacle de son agonie. Hanno en avait conclu qu’il

n’oserait rien objecter à cette visite au cercueil ouvert.

La grande pièce lui parut étrangère comme lors du cortège de Noël,

lorsqu’il y pénétra la veille des obsèques, venant de la galerie à colonnade

avec son père et sa mère. Juste en face, la blancheur de la pierre éclatant sur

la verdure sombre des grandes plantes en pots rangées en demi-cercle qui alternaient avec de hautes torchères d’argent, se dressait sur un piédestal

noir la copie du Christ bénissant de Thorwaldsen, qui d’habitude se trouvait

dans le corridor. Partout, le long des murs, des tentures de crêpe noir

ondulaient dans le courant d’air, voilant le papier bleu ciel et le sourire des

blanches statues des dieux qui présidaient aux joyeux banquets tenus dans

cette salle. Entre ses parents vêtus de noir, un large crêpe de deuil sur la

manche de son costume marin, l’esprit troublé par les parfums de ces gerbes

et de ces couronnes auxquels se mêlait, très légère et perceptible par

bouffées seulement, une autre odeur inconnue et cependant étrangement

familière, le petit Johann, debout près de la bière, regardait la forme rigide

qui gisait sous ses yeux, enfouie dans le satin blanc, sévère et solennelle.

Ce n’était pas grand-maman. C’était son bonnet de cérémonie aux rubans

de soie blanche, et sa perruque rousse dessous. Mais ce nez pointu, ces

lèvres rentrées, ce menton saillant, ces mains jaunes, transparentes et

jointes, dont on devinait la froideur et la raideur, ne lui appartenaient pas.

C’était une poupée de cire étrangère, et l’idée de l’exposer et de lui rendre

hommage ainsi avait quelque chose de terrifiant. Il tournait les yeux du côté

du salon des paysages, comme si la véritable grand-maman allait au premier

moment y apparaître… Mais en vain. Elle était morte. La mort l’avait

changée pour toujours en cette figure de cire qui tenait ses paupières et ses

lèvres si impitoyablement, si obstinément closes.

Il s’appuyait sur sa jambe gauche, le genou droit fléchi, de façon à

balancer légèrement la pointe du pied, et serrait d’une main sur sa poitrine

le nœud de sa régate, l’autre main pendant inerte. Sa tête aux cheveux

châtains, bouclés sur les tempes, s’inclinait de côté, et sous ses sourcils

froncés ses yeux mordorés cernés d’ombres bleuâtres regardaient en

clignotant, avec une expression dégoûtée et pensive, le visage du cadavre. Il

respirait lentement, comme avec hésitation, car à chaque instant il attendait

cette odeur, cette odeur inconnue et étrangement familière que les effluves

embaumés des fleurs ne parvenaient pas à dominer. Et quand elle lui

arrivait, quand il la sentait, ses sourcils se fronçaient de plus belle et ses

lèvres, frémissaient un peu… Enfin, il soupira, mais ce soupir ressemblait

tant à un sanglot que Mme Permaneder se pencha vers lui, l’embrassa et

l’emmena.

Et quand le sénateur et sa femme, accompagnés de Mme Permaneder et

d’Erika Weinschenk, eurent reçu pendant de longues heures, dans le salon

des paysages, les condoléances de la ville, Elisabeth Buddenbrook, née Kröger, fut rendue à la terre. Des parents éloignés étaient venus de Francfort

et de Hambourg recevoir pour la dernière fois l’hospitalité de la maison de

la Mengstrasse. La foule des affligés remplissait le grand salon et le salon

des paysages, la colonnade et le corridor, quand à la lueur des cierges,

majestueusement dressé au chevet du cercueil, tournant vers le ciel son

visage rasé où alternaient l’expression d’un sombre fanatisme et celle d’une

suave béatitude, le menton pris dans sa large fraise tuyautée et les mains

jointes sous ce menton, le pasteur Pringsheim, de l’église Sainte-Marie,

prononça l’oraison funèbre.

Il célébra en accents tour à tour sonores et susurrants les qualités de la

défunte, sa distinction et son humilité, sa gaieté et sa piété, sa bienfaisance

et sa douceur. Il mentionna les soirées de Jérusalem et l’école du dimanche,

il fit resplendir encore une fois toute la longue, riche et heureuse vie

terrestre de la morte, en lui prêtant l’éclat de son éloquence. Et comme le

mot fin a besoin d’une épithète, il parla pour finir de sa « douce fin ».

Mme Permaneder savait ce qu’elle se devait à elle-même et à toute

l’assemblée en fait de dignité et de tenue exemplaire. Avec sa fille Erika et

sa petite-fille Elisabeth, elle avait pris possession des places les plus en vue,

tout près du pasteur, au chevet du cercueil couvert de couronnes, tandis que

Thomas, Gerda, Christian, Clothilde et le petit Johann, ainsi que le vieux

consul Kröger, assis sur une chaise, avaient dû se contenter d’assister à la

cérémonie à des places moins favorisées, comme des parents plus éloignés.

Elle figurait là, très droite, les épaules un peu remontées, le mouchoir de

batiste à bordure noire serré dans ses mains jointes, et si grande était sa

fierté du rôle qui lui était dévolu dans cette cérémonie que cette fierté

surmontait parfois la douleur et la faisait oublier. Ses yeux, qu’elle tenait

généralement baissés, consciente des regards observateurs de toute la ville,

ne pouvaient pas s’empêcher par moments d’errer sur la foule où elle

apercevait aussi Julie Möllendorpf, née Hagenström, et son époux… Oui, il

avait bien fallu qu’ils vinssent tous, les Möllendorpf, les Langhals, les

Kistenmaker et les Œverdieck. Avant que Tony Buddenbrook quittât sa

maison, il leur avait bien fallu se rassembler ici une dernière fois pour lui

témoigner, en dépit de Grünlich, de Permaneder et de Weinschenk, leur

respectueuse sympathie…

Et le pasteur Pringsheim, par son discours, rendait plus profonde la

blessure que la mort avait faite ; il remettait à dessein sous les yeux de

chacun ce qu’ils avaient perdu, il s’entendait à tirer des larmes d’yeux qui d’eux-mêmes n’auraient pas pleuré, et l’on se sentait à la fois ému et

reconnaissant. Quand il parla des soirées de Jérusalem, toutes les vieilles

amies de la défunte se mirent à sangloter, à l’exception de Mme Kethelsen,

qui n’entendait rien et regardait droit devant elle avec la mine fermée des

sourds, et des sœurs Gerhardt, les descendantes de Paul Gerhardt, qui se

tenaient dans un coin, la main dans la main et les yeux pleins de larmes, car

elles étaient heureuses de la mort de leur amie, et si elles ne l’enviaient pas,

c’est que l’envie et la jalousie étaient étrangères à leurs cœurs.

Quant à Mlle Weichbrodt, elle se mouchait sans arrêt, d’une manière

brève et énergique. Mais les dames Buddenbrook de la Grand-Rue ne

pleuraient pas ; ce n’était pas leur habitude, leurs visages, tout de même un

peu moins pointus que de coutume, exprimaient une douce satisfaction de la

justice impartiale de la mort.

Puis, quand le dernier amen du pasteur expira, les quatre porteurs

entrèrent, avec leurs tricornes noirs, sans bruit mais si vivement que leurs

manteaux noirs se gonflaient derrière eux, et ils s’emparèrent de la bière.

C’étaient quatre figures de laquais connus de tout le monde, des extras qui,

dans tous les dîners de la bonne société, passaient les plats et buvaient à

même les carafes, dans le corridor, le vin rouge de Möllendorpf. Mais ils

étaient également indispensables à tous les enterrements de première et de

deuxième classes, et leur habileté à ce travail était grande… Ils savaient que

le moment où le cercueil est arraché aux vivants, saisi par des mains

étrangères et emporté pour toujours, a besoin d’être facilité par du tact et de

la dextérité. En deux ou trois mouvements rapides, silencieux et vigoureux,

ils enlevèrent le fardeau posé sur le catafalque et le chargèrent sur leurs

épaules, et à peine avait-on eu le temps de se rendre compte de l’horreur de

cet instant, que le cercueil couvert de fleurs s’éloignait sans tarder, bien

qu’à une allure modérée, et disparaissait sous la colonnade…

Les dames s’empressèrent autour de Mme Permaneder et de sa fille et

leur murmurèrent, les yeux baissés, exactement ce qu’il est convenable de

chuchoter dans ces circonstances, tandis que les messieurs se préparaient à

prendre place dans les voitures.

Puis, ce fut, en un long et noir cortège, le long et lent trajet à travers les

rues humides et grises, par le Burgtor, le long de l’avenue dépouillée,

frissonnante, sous la pluie fine et froide ; on suivait à pied le cercueil, tandis

qu’une marche funèbre résonnait derrière un buisson à demi dépouillé,

jusqu’à l’endroit où le tombeau des Buddenbrook, à l’entrée du bosquet, dressait sa stèle gothique surmontée d’une grande croix de grès. La dalle du