Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 46 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre II

— Bon, bon, mais tu m’accorderas ceci, Tom, toi qui es un garçon

intelligent, et tu sais bien que, si naïve que je fusse, il y a peu de temps

encore j’ai fait l’expérience que, dans la vie, tout ne se passe pas toujours

selon la justice et l’honnêteté.

— Sans doute… fit Tom.

Et l’on continua, on passa aux détails, on prit connaissance des volontés

du consul au sujet de la grande bible de famille, des boutons en diamants et

de tels autres menus objets… Justus Kröger et M. Marcus restèrent à dîner.

 

CHAPITRE II

 

Au commencement du mois de février 1856, Christian Buddenbrook

retourna, après une absence de huit ans, dans sa ville natale. Il arriva par la

diligence de Hambourg. Il était vêtu d’un habit jaune à grands carreaux, qui

avait un air tropical. Il rapportait la mâchoire d’un espadon et une grande

canne à sucre. Il reçut les embrassades de sa mère, d’un air mi-distrait, mi-

embarrassé. Il conserva cette même attitude le lendemain de son arrivée,

lorsque toute la famille se rendit au cimetière, près du Burgtor, pour y

déposer une couronne. Ils se tenaient tous les uns près des autres, dans

l’allée couverte de neige, devant une grande pierre tombale sur laquelle

étaient gravés, autour des armes de la famille sculptées dans la pierre, les

noms de ceux qui y reposaient. À la tête du monument s’élevait une croix

de marbre qui s’adossait au petit bois entourant le cimetière. Tous étaient là,

excepté Clothilde, qui était allée à Ungnade soigner son père malade.

Tony déposa la couronne sur les lettres d’or fraîchement gravées et,

malgré la neige, s’agenouilla pour prier tout bas ; son voile noir flottait

autour d’elle et sa large jupe s’étalait, gracieusement drapée, sur le sol. Dieu

seul sait ce qu’il entrait de douleur et de sentiment religieux, mais aussi de

vanité féminine dans cette pose abandonnée. Thomas n’était pas d’humeur à

réfléchir sur ce sujet. Mais Christian regardait sa sœur avec une expression

mêlée de moquerie et d’anxiété, comme s’il voulait dire : « Pourras-tu

justifier cette attitude ? Ne seras-tu pas gênée quand tu te lèveras ? Que

c’est donc déplaisant ! » Tony surprit ce regard en se levant, mais n’en fut

nullement gênée. Elle rejeta la tête en arrière, arrangea son voile et son

manteau et se disposa à partir avec une assurance pleine de dignité.

Christian se sentit soulagé.

Si le défunt consul, avec son amour exalté pour Dieu et le Sauveur

crucifié, avait été le premier de la famille à connaître et à entretenir ces

sentiments si rares, si singuliers, si peu bourgeois, ses deux fils parurent être

les premiers Buddenbrook à ressentir un mouvement de recul devant une

manifestation naïve de tels sentiments. Certes, Thomas avait été touché par

la mort de son père d’une façon plus douloureuse et plus sensible que son

grand-père n’avait été touché de la perte du sien. Cependant, il n’avait pas

coutume de s’agenouiller sur la tombe ; il ne s’était jamais jeté sur la table

en sanglotant comme un enfant, ainsi que l’avait fait sa sœur Tony. Il lui

était pénible au plus haut degré d’entendre les grands mots mêlés de larmes

par lesquels sa sœur aimait, entre le rôti et le dessert, à célébrer les qualités

et la personne de son père. Vis-à-vis de telles manifestations, il gardait une

gravité pleine de tact, un silence résigné et inclinait la tête avec réserve. Et

c’est justement quand personne ne parlait du mort ou n’y songeait, que ses

yeux se remplissaient lentement de larmes, sans que son expression

changeât.

Il en était tout autrement de Christian. Il ne pouvait pas garder

contenance en face des effusions naïves et puériles de sa sœur. Il se penchait

au-dessus de son assiette, détournait la tête, manifestait le besoin de se

cacher ; plusieurs fois même, il l’interrompit en disant tout bas d’un air

tourmenté :

— Ô mon Dieu… Tony… et en fronçant son grand nez en une multitude

de plis.

Il montrait même de l’inquiétude et de la gêne, dès que la conversation

venait à tomber sur le défunt et il semblait craindre et éviter non seulement

l’expression déplacée de sentiments profonds et graves, mais encore ces

sentiments eux-mêmes. On ne l’avait pas vu verser une larme sur la mort de

son père. La longue séparation pouvait expliquer cette froideur. Mais le plus

curieux, c’était que, malgré son aversion pour les entretiens de ce genre, il

prenait souvent sa sœur à part pour se faire raconter par le menu les détails

matériels de ce terrible après-midi, car Mme Grünlich avait l’art de narrer

d’une façon pleine de vie.

— Alors, demandait-il pour la cinquième fois, il était jaune ? Qu’est-ce

que la bonne a crié en se précipitant dans le salon ?… Alors il était

jaune ?… Et il n’a rien pu dire avant de mourir ?… Que disait la bonne ?

Qu’a-t-il pu dire ? Ouah, ouah ?

Il se taisait longtemps tandis que ses petits yeux ronds et enfoncés

erraient vifs et pensifs dans la pièce.

— Atroce ! disait-il soudain, et on voyait un frisson le parcourir, comme

il se levait.

Et, de son air inquiet et songeur, il arpentait la chambre, tandis que Tony

s’étonnait de voir son frère qui, on ne sait pourquoi, était gêné qu’elle

pleurât tout haut son père, imiter avec insistance et terreur les sons proférés

par son père, tels qu’il se les était fait répéter, non sans peine, par Line, la

femme de chambre.

Christian n’avait pas embelli. Il était maigre et blême. Sa peau lui collait

au crâne. Entre les pommettes, son grand nez busqué saillait, dur et osseux,

et ses cheveux s’étaient visiblement éclaircis. Il avait le cou mince et trop

long, les jambes cagneuses. D’ailleurs, son séjour à Londres paraissait avoir

eu sur lui une influence durable, et comme, à Valparaiso, il avait surtout

fréquenté des Anglais, toute sa personne avait pris une allure britannique

qui ne lui seyait pas mal. Il leur avait emprunté la coupe aisée, l’étoffe

solide et laineuse de ses vêtements, l’élégance pratique de ses larges

souliers et la manière de laisser retomber sur les lèvres sa moustache

roussâtre avec une expression aigre-douce. Même ses mains, aux ongles

courts et nets, avec leur blancheur mate et poreuse, évocatrice de climats

tropicaux, avaient un air anglais.

— Dis-moi donc… demandait-il à brûle-pourpoint, connais-tu cette

sensation… c’est difficile à décrire… quand on a avalé un morceau dur et

qu’on a mal tout le long du dos ?

Et, ce disant, il fronçait de nouveau son nez en petites rides tendues.

— Oui, disait Tony, ce n’est rien d’extraordinaire. On boit une gorgée

d’eau…

— Ah ? répliquait-il mécontent. Non, je ne crois pas que nous pensions à

la même chose.

Une gravité inquiète se peignait alors sur son visage…

Avec cela, il fut le premier dans la maison à s’affranchir de l’atmosphère

de deuil. Il n’avait rien oublié de l’art d’imiter Marcellus Stengel et parlait

souvent des heures entières son langage. À table, il s’informait du théâtre

municipal… s’il y avait une bonne troupe, ce qu’on y jouait…

— Je ne sais pas, disait Tom sur un ton d’indifférence exagérée, pour ne

pas paraître irrité. Je ne m’en soucie pas pour l’instant.

Mais Christian semblait ne pas entendre ces derniers mots et se mettait à

parler théâtre…

— Je ne puis dire comme j’aime à aller au théâtre. Rien que le mot

« théâtre » suffit littéralement à me rendre heureux. Je ne sais si quelqu’un

de vous connaît ce sentiment. Je pourrais rester des heures assis là,

silencieux, à contempler le rideau baissé. En même temps je me réjouis

comme lorsque, étant enfants, nous entrions ici pour recevoir nos cadeaux

de Noël… Rien que le bruit des instruments de l’orchestre qu’on

accorde !… J’irais au théâtre rien que pour l’entendre !… Mais j’aime

surtout les scènes d’amour… Il y a des amoureuses qui savent si bien

prendre entre leurs mains la tête de leur amoureux… D’ailleurs, les

acteurs… J’ai beaucoup fréquenté les acteurs à Londres et à Valparaiso. Au

début, j’étais réellement fier de pouvoir leur parler familièrement dans la

vie ordinaire. Au théâtre j’observe chacun de leurs gestes… c’est très

intéressant ! À la dernière réplique, on se retourne tranquillement et on se

dirige d’un pas lent et sûr, sans aucune gêne, vers la porte, et cependant on

sait que les regards du théâtre tout entier sont fixés sur votre dos…

Comment peut-on faire cela !… Autrefois, je souhaitais toujours d’aller un

jour derrière les coulisses, aujourd’hui j’y suis à peu près comme chez moi,

je puis le dire. Figurez-vous… dans un théâtre d’opérette, c’était à

Londres… un soir, le rideau se leva lorsque j’étais encore sur la scène… Je

parlais avec Miss Watercloose… une demoiselle Watercloose… une très

jolie fille ! Bon ! tout à coup, le rideau se lève, la salle apparaît… mon

Dieu, je ne sais pas encore comment j’ai dégringolé de la scène !

Mme Grünlich était à peu près la seule à rire à table ; mais Christian

continuait de parler en promenant ses regards de tous côtés. Il parlait de

chanteuses de cafés-concerts, il racontait qu’une dame avait paru sur

l’estrade avec une perruque poudrée, une longue canne et avait chanté un

chant intitulé That’s Maria !…

— Maria, vous savez, Maria, la plus ignoble de toutes… Quand une

femme a commis le péché le plus grand, on dit : That’s Maria ! Maria est la

pire de toutes, vous savez… le vice…

Et il prononçait ce dernier mot avec une expression horrible, fronçant

son nez et levant sa main droite aux doigts crispés.

— me Assez , Christian ! disait M Buddenbrook. Cela ne nous intéresse

nullement.

Mais le regard de Christian se promenait distraitement au-dessus d’elle,

et même sans l’objection de sa mère il aurait sans doute cessé de parler car,

tandis que ses petits yeux ronds et enfoncés erraient sans cesse, il paraissait

plongé dans de profondes et inquiètes réflexions sur Maria et sur le vice.

Tout à coup il dit :

— C’est bizarre… parfois je ne puis avaler ! Non, il n’y a pas de quoi

rire, c’est terriblement grave. Quelquefois, il me vient à l’idée que je ne

peux peut-être pas avaler et alors je ne le peux vraiment pas. Le morceau

reste arrêté et tout ceci, là, le gosier, les muscles… refusent tout service. Ils

n’obéissent plus à ma volonté, vous savez. Oui, c’est ainsi, je n’ose plus

vouloir ce qu’il faut…

— Christian ! s’exclama Tony exaspérée. Mon Dieu ! quelles bêtises ! Tu

n’oses pas vouloir avaler… Non, tu te rends ridicule… Qu’est-ce que tu

racontes là ?

Thomas se taisait, mais Mme Buddenbrook reprit :

— Ce sont les nerfs, Christian, oui, il était grand temps pour toi de venir,

le climat de là-bas t’aurait rendu malade.

Après le dîner, il s’asseyait au petit harmonium de la salle à manger et

parodiait un virtuose. Il faisait semblant de rejeter ses cheveux en arrière, se

frottait les mains, levait les yeux vers une assistance imaginaire ; puis, sans

produire aucun son ni actionner les soufflets, car il ne savait pas jouer, et,

comme la plupart des Buddenbrook, n’avait pas de sens musical, penché en

avant il se mettait à travailler la basse, à exécuter des traits fantastiques ; il

se rejetait en arrière, regardait le plafond avec ravissement, enfonçait les

touches avec force, d’un air vainqueur. Clara elle-même éclatait de rire. Son

jeu imitait à s’y méprendre la passion et le charlatanisme, le comique

irrésistible, le caractère burlesque et excentrique des Anglo-Américains. Il

n’avait d’ailleurs rien de déplaisant, il se sentait heureux et sûr de lui.

— J’ai beaucoup fréquenté les concerts, disait-il. J’aime à voir les gens

manier leurs instruments. Quelle belle chose qu’un artiste !

Puis il recommençait son manège, s’arrêtait brusquement. Il reprenait à

l’instant son sérieux, si surprenant que ce fût ; c’était comme un masque qui

lui tombait du visage ; il se levait, passait la main dans ses cheveux

clairsemés, changeait de place et s’immobilisait, le regard vague, silencieux

et maussade, avec l’air d’écouter des bruits inquiétants.

— Je trouve Christian un peu bizarre, par moments, disait Mme Grünlich,

un soir où elle était seule avec son frère Thomas. Quelle singulière façon de parler ! Il entre dans tant de détails, ou bien, comment dire cela ? il voit les

choses par leur côté saugrenu.

— Oui, dit Tom, je comprends très bien ce que tu veux dire, Tony.

Christian est extrêmement indiscret… c’est difficile à exprimer. Il lui

manque quelque chose, ce qu’on pourrait appeler l’équilibre, l’équilibre

personnel. D’un côté, il est incapable de supporter chez autrui des manques

de tact, de se maîtriser devant des fautes de tact même naïves… Il n’est pas

en état de se maîtriser, il ne sait pas le cacher, il perd tout à fait

contenance… Mais, d’un autre côté, il peut perdre aussi contenance en

tombant dans le bavardage le plus désagréable et en révélant ses pensées les

plus intimes. Cela cause parfois une impression pénible. N’est-ce pas

comme une sorte de délire ? Quand on délire, on perd de même toute

contenance, toute retenue… Ah ! au fond, c’est parce que Christian

s’occupe beaucoup trop de sa propre personne et de tout ce qui se passe en

lui. Parfois, il est pris d’une véritable manie de mettre en lumière et

d’exprimer les sensations les plus menues et les plus intimes… des

sensations dont un homme de bon sens ne se soucierait pas et qu’il préfère

ignorer pour la simple raison qu’il aurait honte d’en faire part aux autres. Il

y a un tel manque de pudeur dans ce besoin de communiquer tout aux

autres, Tony… Vois-tu, n’importe qui peut dire, comme Christian, qu’il

aime le théâtre, mais il le dira sur un autre ton, en passant, brièvement, avec

plus de modestie. Christian, lui, le dit avec un accent qui signifie : « Mon

engouement pour le théâtre n’est-il pas une chose tout à fait extraordinaire

et intéressante ? » Ce disant, il lutte avec les mots, il semble faire effort

pour exprimer quelque chose de merveilleusement subtil, de caché, de rare.

« Je vais te dire une chose, reprit-il après un silence, en jetant sa cigarette

dans le poêle à travers la grille en fer forgé… J’ai moi-même réfléchi

parfois à cette préoccupation anxieuse, vaine et curieuse de soi-même ;

autrefois, j’y étais aussi enclin. Mais j’ai remarqué que cette préoccupation

vous rend distrait, incapable et inquiet ; et la tenue, l’équilibre, c’est, à mon

avis, la chose essentielle. Il y aura toujours des gens autorisés à s’intéresser

ainsi à eux-mêmes, à observer minutieusement leur sensation ; ce sont les

poètes, qui savent exprimer, de façon précise et harmonieuse, leur vie

intérieure et enrichir, par là, la vie sentimentale des autres. Mais nous, nous

ne sommes que de simples commerçants, mon enfant ; les observations que

nous faisons sur nous-mêmes sont d’une insignifiance lamentable. Nous

pouvons, à la rigueur, dire que l’accord de plusieurs instruments d’orchestre nous cause un plaisir bizarre et que, parfois, nous n’osons pas avaler…