Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 27 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre IX

 

— Comme c’est curieux, Morten ; au bord de la mer, jamais on ne

s’ennuie. Pourrait-on, ailleurs, rester pendant trois ou quatre heures étendu

sur le dos sans rien faire, sans même s’attacher à une pensée ?

— Oui, oui… d’ailleurs, je dois avouer que je m’y suis souvent ennuyé

autrefois, mademoiselle Tony ; mais depuis quelques semaines…

L’automne arriva, le vent commençait à se faire plus violent. Des nuages

gris, minces et déchiquetés, flottaient, emportés à travers le ciel. La mer,

morne et bouleversée, se couvrait d’écume à perte de vue. De grandes et

puissantes vagues accouraient en bondissant, effrayantes dans leur calme

inexorable, s’incurvaient majestueusement en volutes d’un vert sombre aux

reflets métalliques et s’écroulaient avec fracas sur le sable qu’elles

recouvraient. La saison était complètement terminée. La partie de la plage

que peuplait d’habitude la foule des baigneurs et dont maintenant les

cabines étaient déjà en partie démontées, semblait morte avec ses guérites

clairsemées. Tony et Morten cependant campaient l’après-midi dans un coin

solitaire ; c’est là que commençaient les jaunes falaises d’argile, et les

vagues y projetaient très haut leur écume sur la Roche aux Mouettes.

Morten avait édifié un monticule de sable solidement pétri. Elle s’y

adossait dans sa légère jaquette grise et moelleuse à larges boutons, posant

l’un sur l’autre ses pieds chaussés de souliers à rubans croisés et de bas

blancs.

Morten, étendu sur le côté, le menton dans la main, était tourné vers elle.

Par moments, une mouette filait comme un trait au-dessus de la mer et l’on

entendait son cri d’oiseau de proie. Tous deux regardaient les glauques

murailles des vagues, enchevêtrées d’herbes marines, qui s’avançaient

menaçantes et se fracassaient sur le bloc de pierres dressé contre elles…

dans ce tumulte confus, éternel, qui stupéfie, vous laisse sans voix et

supprime jusqu’au sentiment de la durée.

Enfin, Morten fit un mouvement comme pour se réveiller lui-même et

demanda :

— Vous allez bientôt partir, mademoiselle Tony ?

— Non… comment cela ? dit Tony lointaine et sans comprendre.

— Oui, mon Dieu, nous sommes au 10 septembre… mes vacances, de

toute façon, tirent à leur fin… Combien de temps cela peut-il durer encore ? Vous réjouissez-vous par avance de vos réunions mondaines en ville ?…

Dites-moi un peu : il y a certainement des messieurs aimables avec qui vous

dansez… Non, ce n’est pas cela que je voulais demander ! Maintenant, vous

allez répondre à ma question, dit-il, la regardait, son menton enfoncé dans

sa main, avec une résolution soudaine.

« C’est la question que je réserve depuis si longtemps… Voyez-vous ?

Eh bien, voilà ! Qui est ce M. Grünlich ?

Tony sursauta, le fixa brusquement, puis promena autour d’elle un regard

égaré, comme si on lui rappelait un rêve lointain. Et soudain se ranima en

elle ce sentiment qu’elle avait éprouvé sitôt après la demande en mariage de

M. Grünlich : le sentiment de son importance personnelle.

— C’est là ce que vous voulez savoir, Morten ? demanda-t-elle

gravement. Eh bien, je vais vous le dire. Il m’a été, en effet, extrêmement

pénible, comprenez-vous, d’entendre Thomas citer ce nom l’après-midi de

notre arrivée, mais puisque vous l’avez entendu… il suffit ! M. Grünlich,

Bendix Grünlich, c’est une relation d’affaires de mon père, un gros

négociant de Hambourg, qui a récemment demandé ma main… mais non,

répondit-elle vivement à un geste de Morten, je l’ai éconduit, je n’ai pu me

résoudre à lui donner ma parole pour la vie.

— Et pourquoi pas… si vous me permettez cette question ? demanda

Morten maladroitement.

— Pourquoi ? Mon Dieu, parce que je ne pouvais le souffrir, cria-t-elle

comme indignée… Si vous aviez vu l’air qu’il avait, et quelles manières.

Tenez, par exemple, il portait des favoris du plus beau jaune d’or… mais

qui n’avait rien de naturel, cela va sans dire. Je suis convaincue qu’il se

teignait avec la poudre dont on dore les noix de l’arbre de Noël… et, par

surcroît, c’était un hypocrite. Il flagornait mes parents et leur servait sans

pudeur leurs propres idées…

Morten l’interrompit :

— Mais que veut dire – il faut encore m’expliquer ceci – que veut dire :

« Quel merveilleux effet » ?

Tony fut prise d’un rire nerveux et étouffé.

— Oui… c’est ainsi qu’il parlait, Morten. Il ne disait pas : « C’est joli à

voir », ou « Cela garnit la pièce », mais : « Quel merveilleux effet »… tant

il est stupide, je vous assure !… Et, avec cela… importun au dernier degré ;

il ne me lâchait pas, bien que je l’aie toujours traité avec ironie. Une fois même, au cours d’une scène, peu s’en fallut qu’il ne pleurât… Je vous

demande un peu ! Un homme, pleurer !…

— Il fallait qu’il vous aimât beaucoup, dit Morten doucement.

— Mais en quoi cela me touchait-il ? cria-t-elle, étonnée, en se tournant

de biais vers son monticule de sable…

— Vous êtes cruelle, mademoiselle Tony… Êtes-vous toujours cruelle ?

Dites-moi… Vous ne pouviez souffrir ce M. Grünlich, mais avez-vous

jamais ressenti de l’inclination pour un autre ?… Je pense quelquefois :

aurait-elle un cœur insensible ? Je vais vous dire une chose… dont je vous

garantis la vérité : un homme n’est pas forcément stupide parce qu’il pleure

sur votre indifférence à son égard… voilà. Et je ne suis pas sûr du tout que

moi aussi… Voyez-vous, vous êtes une créature choyée, raffinée… Vous

moquez-vous toujours des gens qui sont à vos pieds ? Avez-vous vraiment

un cœur de glace ?

La gaieté de Tony tomba ; sa lèvre supérieure se prit à trembler. Elle

tourna vers lui deux grands yeux affligés, où lentement des larmes

brillèrent, et dit avec douceur :

— Non, Morten, est-ce votre opinion ?… il ne faut pas penser cela de

moi.

— C’est que je ne le pense pas non plus, jeta Morten dans un rire ému où

éclatait une irrésistible allégresse.

Il tourna sur lui-même, si bien qu’il se retrouva allongé à plat, à côté

d’elle et, s’appuyant sur les coudes, prenant sa main dans les siennes, ravi,

délirant, il leva jusqu’au visage de Tony le regard confiant de ses yeux bleus

d’acier.

— Alors vous… ne vous moquerez pas de moi si je vous dis que…

— Je le sais, Morten, interrompit-elle tendrement ; et elle détourna les

yeux vers sa main libre qui faisait glisser avec lenteur entre ses doigts le

sable fin et blanc.

— Vous savez !… Et vous… vous, mademoiselle Tony ?…

— Oui, Morten. J’ai de vous l’opinion la plus haute. Je vous aime bien,

je vous aime plus que tous ceux que je connais.

Il sursauta, agita les bras comme hors de lui. Il se releva d’un bond, se

jeta aussitôt à terre auprès d’elle, criant d’une voix qui, de bonheur,

défaillait, tremblait, se cassait dans le fausset le plus aigu, puis reprenait

toute sa sonorité :