Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 22 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre IV

heure pareille ? Des scènes de ce genre, elle les croyait bonnes pour les

romans, et voici qu’en pleine réalité elle avait à ses genoux un monsieur en

redingote qui l’implorait !

L’idée de l’épouser lui avait paru tout bonnement insensée, parce qu’elle

avait trouvé M. Grünlich stupide. Mais, Dieu sait, en ce moment, il n’était

rien moins que stupide ! Sa voix et son visage exprimaient une angoisse si

sincère et si désespérée !…

— Non, non, répéta-t-elle en se penchant, bouleversée, vers lui, je ne

vous abhorre pas, monsieur Grünlich ; comment pouvez-vous dire une telle

chose ? Mais maintenant, relevez-vous… je vous en prie…

— Vous ne voulez pas ma mort ? demanda-t-il encore.

Et elle répondit avec un accent de maternelle consolation :

— Non, non…

— Voilà une bonne parole ! s’écria M. Grünlich, se remettant sur ses

pieds. Mais aussitôt, remarquant le mouvement effarouché de Tony, il

s’agenouilla encore et ajouta, anxieux et rassurant :

« Bien, bien… pas un mot de plus, Antonie ! Assez pour l’instant, je

vous en prie… nous en reparlerons… une autre fois… adieu pour

aujourd’hui… à bientôt… je reviendrai… à bientôt…

Vivement il s’était redressé et, saisissant sur la table son grand chapeau

gris, lui avait baisé la main, puis était sorti précipitamment par la porte

vitrée.

Tony le vit prendre sa canne dans la galerie à colonnes et disparaître dans

le corridor. Elle était là, au milieu de la pièce, complètement désemparée et

épuisée, son mouchoir trempé de larmes dans une de ses mains pendantes.

 

CHAPITRE IV

 

Le consul dit à sa femme :

— Si je savais que la répugnance de Tony pour ce mariage reposât sur

quelque raison grave !… Mais c’est une enfant, Bethsy, elle est avide de

plaisirs, danse dans les bals, se laisse faire la cour par les jeunes gens et y

prend goût, car elle se sait jolie et de bonne famille… Peut-être a-t-elle

quelque idée en tête, en secret et inconsciemment ; mais je la connais, elle

n’a pas encore, comme on dit, découvert son cœur, il s’en faut… Si on l’interrogeait, elle tournerait la tête de droite et de gauche, réfléchirait…

mais il ne lui viendrait aucun nom à l’esprit… C’est une enfant, une tête de

linotte, un étourneau… Si elle dit oui, elle sera casée ; elle pourra s’installer

gentiment, selon ses goûts, et peu de temps lui suffira pour lui faire aimer

son mari… Ce n’est pas un Adonis, non, mon Dieu ! non, ce n’est pas un

Adonis… mais il n’en est pas moins extrêmement présentable et l’on ne

saurait, en fin de compte, exiger le mouton à cinq pattes, permets-moi cette

expression commerciale… Si elle veut attendre de rencontrer quelqu’un qui

soit une beauté et, par surcroît, un bon parti… À Dieu ne plaise ! une Tony

Buddenbrook ne restera pas pour compte… Au demeurant, c’est toujours

une chance à courir, et, pour employer encore la langue du commerce, la

pêche est bien ouverte tous les jours, mais ce n’est pas tous les jours que le

poisson mord… Hier matin, au cours d’un assez long entretien avec

Grünlich, qui persiste dans ses intentions avec la constance la plus ferme,

j’ai examiné ses livres, qu’il a bien voulu me présenter. Des livres, Bethsy, à

encadrer ! Je lui en ai exprimé mon extrême satisfaction. Pour une

entreprise aussi jeune, elle marche fort bien, fort bien. Sa fortune s’élève à

cent vingt mille thalers environ, ce qui n’est, apparemment, qu’une base

provisoire, car il réalise chaque année de jolis bénéfices… Quant aux

renseignements que j’ai demandés aux Duchamps, ils ne sont pas mauvais

non plus. À dire vrai, sa situation ne leur est pas connue, mais, à en juger

par sa réputation, il fréquente la meilleure société ; ses affaires sont, de

toute notoriété, prospères et étendues… Ce que je tiens de quelques autres

personnes de Hambourg, du banquier Kesselmeyer, par exemple, m’a aussi

pleinement satisfait. Bref, comme tu le sais, Bethsy, je ne puis que désirer

ardemment ce mariage, tout à l’avantage de la famille et de la maison ! Mon

Dieu ! j’ai du chagrin, certes, à voir notre enfant dans une situation aussi

pénible ; pressée de tous les côtés, elle erre, accablée, et parle à peine ; mais

je ne puis pas me décider à éconduire catégoriquement Grünlich… Car il y

a encore une chose, Bethsy, que je ne saurais répéter trop souvent : ces

dernières années, nous n’avons pas lieu de nous réjouir, pardieu ! d’un

excès de prospérité. Non que notre labeur n’ait pas porté des fruits, je me

garderais bien de le dire ; non, à travail assidu, honnête récompense ! Les

affaires sont calmes, ah ! trop calmes, mais c’est uniquement parce que je

procède avec la plus extrême prudence. Nous ne sommes pas allés

sensiblement de l’avant depuis que père a été rappelé à Dieu. Les temps

d’aujourd’hui ne sont vraiment pas bons pour le commerce… On y a peu de plaisir. Notre fille est bonne à marier et en état de trouver un parti

avantageux dont la gloire et le profit sautent aux yeux de tous… Il faut

qu’elle l’accepte !… Attendre n’est pas prudent, Bethsy. Parle-lui encore

une fois ; moi, je l’ai exhortée de toutes mes forces cet après-midi.

Tony se trouvait dans une situation pénible, en cela le consul avait raison.

Elle ne disait plus « non », mais le « oui » n’arrivait pas non plus à sortir de

ses lèvres. Il n’était de secours qu’en Dieu. Elle-même ne parvenait pas à

comprendre pourquoi elle ne pouvait s’arracher ce consentement.

Entre-temps, c’était tantôt son père qui la prenait à part pour lui parler

avec gravité, tantôt sa mère qui l’invitait à s’asseoir auprès d’elle pour

l’amener enfin à une décision… L’oncle Gotthold et sa famille n’avaient

pas été mis au courant de cette affaire parce qu’ils étaient toujours quelque

peu disposés à railler ceux de la Mengstrasse ; mais Sesemi Weichbrodt,

elle, avait appris la chose et prêchait la sagesse avec sa prononciation la

plus soignée. Mlle Jungmann elle-même disait : « Tonyette, ma fillette, ne te

fais pas de souci, tu resteras dans la meilleure société… » et Tony ne

pouvait plus entrer dans le salon de ses grands-parents, ce salon tendu de

soie qui lui inspirait tant de respect, sans entendre la vieille Mme Kröger lui

dire : « À propos, il n’est bruit que d’une affaire… J’espère que tu voudras

entendre raison, petite… »

Un dimanche qu’elle était assise dans l’église Sainte-Marie avec ses

parents et ses frères et sœurs, le pasteur Kölling vint à commenter avec de

fortes paroles et un ton devenu soudain agressif ce texte : « La femme doit

quitter son père et sa mère pour suivre son mari. »

Tony alors leva vers lui des yeux épouvantés, craignant de se trouver

désignée par son regard… Non, Dieu soit loué ! Il tournait dans une autre

direction sa tête massive, et son sermon lançait de pures généralités par-

dessus la foule recueillie. Pourtant ce n’était que trop clair ; il s’agissait

d’une nouvelle offensive, et chacune de ces paroles la visait.

— Elle est coupable, la jeune femme, la femme encore enfant,

proclamait-il, qui, ne possédant ni volonté propre ni lumières propres,

repousse néanmoins les conseils pleins d’amour de ses parents ; celle-là,

Dieu la vomira de sa bouche…

À cette imprécation, une de celles que le pasteur Kölling chérissait

particulièrement et qu’il proféra avec emphase, Tony se sentit fouillée par

un regard de ses yeux, menacée d’un geste terrifiant de son bras… Elle vit

son père, à côté d’elle, lever la main comme s’il voulait dire : « Allons ! pas trop fort ! » Sans aucun doute, le pasteur Kölling était de connivence avec