Les Buddenbrook
Chapitre II
ce qui se passait d’étrange en lui. Il buvait un autre verre de liqueur,
retrouvait quelque peu de verve, essayait de conter encore et se retirait enfin
dans un état évident de dépression.
Mme Permaneder qui, à cette époque, était d’une gaieté exceptionnelle et
venait de s’amuser admirablement, accompagnait son frère, délirante,
jusqu’à l’escalier :
— Au revoir, monsieur l’agent général ! lançait-elle. Troubadour ! Don
Juan ! Vieille bête ! Qu’on te revoie bientôt !
Elle le suivait d’un long éclat de rire, avant de rentrer dans
l’appartement.
Christian Buddenbrook ne s’en émouvait point ; il ne l’entendait pas ; il
était absorbé. « Là ! pensait-il. Maintenant, allons faire un petit tour à
Quisisana. » Et, le chapeau légèrement de guingois, appuyé sur sa canne à
buste de nonne, lentement, raide et clopinant, il descendait l’escalier.
CHAPITRE II
Au printemps de l’année 1868, Mme Permaneder montait un soir, vers dix
heures, au premier étage de l’hôtel de la Fischergrube. Dans le petit salon de
repos vert olive, le sénateur Buddenbrook était assis, solitaire, sous la
lumière de la grande suspension à gaz, près de la table ronde qui occupait le
centre de la pièce. La Gazette de la Bourse de Berlin grande ouverte devant
lui, il lisait, légèrement penché sur la table, la cigarette entre l’index et le
majeur de la main gauche, un pince-nez d’or, dont il ne pouvait se passer
depuis quelque temps pour travailler, chevauchant son nez. Il entendit les
pas de sa sœur traversant la salle à manger, ôta son binocle et dirigea son
regard vers l’obscurité jusqu’au moment où Tony surgit entre les portières,
dans la zone éclairée.
— Ah ! c’est toi ! Bonsoir. Déjà de retour de Pöppenrade ? Comment
vont tes amis ?
— Bonsoir, Tom, merci ! Armgard se porte à merveille. Tu es tout seul,
ici ?
— Oui, et tu arrives à souhait. Il m’a fallu ce soir dîner aussi solitaire que
le pape. Impossible de compter sur la compagnie de Mlle Jungmann qui, à
chaque minute, s’élance de sa chaise et court jeter un regard sur Hanno… Gerda est au casino. Tamayo y donne un concert de violon et Christian est
venu la chercher…
— Fichtre ! comme dit maman. En effet, Tom, j’ai remarqué ces temps
derniers que Christian et Gerda paraissent fort bien s’entendre.
— Moi aussi. Depuis qu’il est ici à demeure, elle commence à prendre du
goût pour lui. Elle l’écoute avec une grande attention quand il raconte ses
malaises… Mon Dieu ! il l’amuse… Dernièrement, elle m’a dit : « Ce n’est
pas un bourgeois, Thomas ! Bourgeois, il l’est encore moins que toi !… »
— Bourgeois[37] !… Bourgeois !… Mais, Tom, en est-il de meilleur que
toi dans toute la création ?…
— Si tu veux… D’ailleurs, ce n’est pas tout à fait dans ce sens qu’il faut
l’entendre !… Mets-toi un peu à l’aise, mon enfant. Quelle mine superbe !
L’air de la campagne t’a-t-il réussi ?
— Admirablement ! dit-elle, ôtant sa mantille et sa capote à rubans de
soie mauve pour s’asseoir avec majesté dans un fauteuil près de la table…
Digestions, sommeil, tout s’est amélioré durant ces quelques jours. Ce lait
encore tiède, ces saucisses, ce jambon !… On profite comme le bétail,
comme le blé. Et ce miel nouveau, Tom ! Je l’ai toujours tenu pour un
aliment des plus riches. C’est un produit absolument naturel. Au moins, on
sait ce que l’on mange ! Que c’était donc aimable à Armgard de n’avoir pas
oublié notre vieille amitié de pension et de m’inviter ainsi ! M. de Maiboom
a été, lui aussi, d’un empressement ! Ils ont beaucoup insisté pour me
garder encore quelques semaines, mais, tu le sais, Erika ne se tire pas
encore très bien d’affaire sans moi, maintenant surtout, depuis la venue de
notre petite Elisabeth…
— À propos, comment va l’enfant ?
— Merci, Tom, elle se fait. Dieu soit loué ! Elle a fort bonne tournure
pour ses quatre mois, bien que Frédérique, Henriette et Pfiffi aient prétendu
qu’elle ne vivrait pas…
— Et Weinschenk ? Comment se comporte-t-il dans son rôle de père ? Je
ne le vois, à vrai dire, que le jeudi…
— Oh ! toujours le même ! Un si brave homme, vois-tu, si laborieux, un
mari modèle à certains égards : il dédaigne les cafés, s’en revient tout droit
du bureau et nous consacre ses moindres heures de liberté. Mais veux-tu
savoir où en sont les choses, Tom ? Entre nous, nous pouvons bien parler à
cœur ouvert, n’est-ce pas ? Il exige d’Erika qu’elle soit continuellement
souriante, parle et plaisante perpétuellement : quand il revient chez lui exténué, sombre, il entend, dit-il, que sa femme le divertisse, l’amuse et le
rassérène par son insouciance et sa gaieté. Car elle est, selon lui, la seule
raison d’être de la femme…
— L’imbécile ! murmura le sénateur.
— N’est-ce pas ?… Le pis est, Tom, qu’Erika montre un certain
penchant à la mélancolie ; elle doit tenir cela de moi. Elle paraît, de temps à
autre, grave, silencieuse, absorbée. Alors il la gronde et s’emporte en des
termes qui, à parler franc, ne sont pas toujours des plus tendres. À coup sûr,
ce n’est pas un homme de bonne famille, et quant à ce qu’on appelle une
éducation raffinée, il n’en a pas joui non plus, on s’en aperçoit trop souvent.
Je t’avouerai même sans détour que, peu avant mon départ pour
Pöppenrade, il a fracassé le couvercle de la soupière parce que le potage lui
paraissait trop salé…
— Tout à fait charmant !
— Non, au contraire ! Mais allons-nous le condamner pour cela ? Mon
Dieu, nous avons tous nos défauts. Et un homme si capable, si solide, si
laborieux !… Le Ciel m’en garde… Oui, Tom, une écorce rude, mais un
fond excellent. On pourrait trouver pire dans cette vie ! Je viens d’être
témoin d’une situation qui, laisse-moi te le dire, est bien plus triste encore.
Armgard, quand nous étions seule à seule, versait des larmes amères…
— Que dis-tu ? M. de Maiboom ?…
— Oui, Tom, et c’est là que je voulais en venir. Nous bavardons
tranquillement mais, en réalité, je suis amenée ce soir par une affaire très
grave, très importante.
— Eh bien ? Qu’arrive-t-il donc à M. de Maiboom ?
— Ralf von Maiboom est un homme charmant, Thomas, mais c’est un
écervelé, un chevalier du brelan. Il joue à Rostock, il joue à Warnemünde, et
ses dettes sont aussi nombreuses que les grains de sable au fond des mers.
On ne s’en douterait guère lorsqu’on passe quelques semaines à
Pöppenrade. Le château a grand air et la prospérité règne alentour. Rien n’y
manque en fait de laitages, de saucisses et de jambon. Dans un domaine de
ce genre on n’a pas toujours la possibilité d’apprécier la situation… Elle est
en réalité lamentablement compromise. Voilà ce qu’Armgard m’a confessé
en sanglotant à fendre l’âme.
— Triste, triste !
— Tu ne le répéteras jamais assez. Mais un fait m’a sauté aux yeux ; ce
n’est point par pur désintéressement que ces gens m’ont invitée.
— Comment cela ?
— Je vais te le dire, Tom : M. de Maiboom a besoin d’argent, il lui faut
une très grosse somme, immédiatement, et, connaissant la vieille amitié qui
nous lie, sa femme et moi, sachant, d’autre part, que je suis ta sœur, il a,
dans sa détresse, entrepris sa femme qui m’a entreprise à son tour…
comprends-tu ?
De la main droite, le sénateur se gratta la tête et son visage se contracta
légèrement.
— Je crois que oui, dit-il. Ton affaire grave et importante me paraît
tendre, si je ne me trompe, à une avance sur la récolte de Pöppenrade ?
Mais il me semble aussi que vous avez fait fausse route, toi et tes amis.
D’abord, je n’ai jamais traité d’affaires avec M. de Maiboom, et ce serait
vraiment une étrange manière d’entrer en relation. En second lieu, on a bien
vu notre arrière-grand-père, grand-père, père et moi verser des acomptes à
certains propriétaires, dans la mesure, du moins, où leur personnalité ou
toute autre circonstance nous offrait quelque garantie. Mais, à en juger par
la peinture que tu m’as faite, il y a dix minutes, de M. de Maiboom et de sa
situation, il ne peut guère être question de garantie…
— Tu es dans l’erreur, Tom. Je t’ai laissé achever, mais tu es dans
l’erreur. Il ne saurait s’agir d’une avance quelconque. Maiboom a besoin de
trente-cinq mille marks…
— Tonnerre de Dieu…
— Trente-cinq mille marks qui viennent à échéance dans les quinze
jours. Il a le couteau sur la gorge. Il lui faut vendre la récolte sans tarder.
— Sur pied ? Ah ! le pauvre garçon. (Et le sénateur, qui jouait avec son
pince-nez, sur le tapis de la table, secoua la tête.) Mais voilà qui me semble
entrer fort peu dans le cadre habituel de nos affaires. J’ai ouï dire que ce
genre de transactions se pratiquait principalement dans la Hesse, où une
notable partie des ruraux se trouve entre les mains des Juifs. Dans les filets
de quel coupeur de gorge ce pauvre Maiboom va-t-il tomber ?…
— Des Juifs ! des coupeurs de gorge ! cria Mme Permaneder au comble
de la stupéfaction. Mais c’est de toi qu’il s’agit, Tom, de toi !
Le sénateur, soudain, lança sur la table son lorgnon qui glissa un instant
le long du journal ; puis, d’une saccade du buste, il se tourna vers sa sœur :
— De moi ? demanda-t-il des lèvres, sans proférer le moindre son.
Puis, à haute voix :
— Va te mettre au lit, Tony, tu dors debout.
— Oui, Tom, c’est ce que nous disait Ida Jungmann, le soir, dès que nous
commencions à nous amuser. Mais, je te l’affirme, je n’ai jamais été aussi
lucide et aussi éveillée qu’à cette heure où je viens, dans la nuit, dans la
brume, te soumettre la proposition d’Armgard et, indirectement, celle de
Ralf von Maiboom.
— Eh bien ! je mets cette proposition sur le compte de ta naïveté et du
désarroi des Maiboom.
— Désarroi ! naïveté !… Je ne te comprends pas, Thomas. Je suis
malheureusement fort éloignée d’être naïve. L’occasion s’offre à toi
d’accomplir une bonne action et de réaliser en même temps la meilleure
affaire de ta vie…
— Allons donc, ma chère ; folies que tout cela ! s’écria le sénateur, et il
se rejeta en arrière, excédé. Pardonne-moi, mais tu es d’une candeur capable
de vous faire sortir des gonds. Ne vois-tu donc pas que tu me pousses à une
indignité, à un tripotage malpropre ? Quoi ! je pêcherais en eau trouble,
j’exploiterais brutalement mon semblable, je mettrais à profit, pour le
gruger, l’infortune de ce propriétaire sans défense, je le contraindrais à me
livrer à moitié prix la récolte d’une année et j’empocherais un profit
usuraire ?
— Ah ! C’est là ton point de vue, dit Mme Permaneder intimidée et
pensive.
Puis, elle reprit avec vivacité :
— Mais, Tom, il n’est pas nécessaire, pas nécessaire du tout, de prendre
la chose par ce côté-là. Le contraindre ? Ne vient-il pas vers toi de lui-
même ? Il lui faut cet argent et il voudrait traiter l’affaire à l’amiable, sous
main, dans le plus grand secret. Voilà pourquoi il a retrouvé la trace de nos
relations, pourquoi ils m’ont invitée chez eux.
— Bref, il se trompe sur mon compte et sur le caractère de ma maison.
J’ai mes traditions, moi aussi. Jamais, depuis un siècle, nous n’avons conclu
une affaire de cette sorte et je ne suis nullement disposé à de pareilles
combinaisons.
— Certes, Tom, tu as des traditions, et je les respecte au plus haut point.
Père, assurément, ne s’y serait pas risqué. À Dieu ne plaise ! Qui oserait le
prétendre ? Mais, dans ma simplicité, je te sais pourtant fort différent de
père ; je sais qu’un autre vent a soufflé à ton entrée dans les affaires et que,
depuis, tu as agi maintes fois comme il n’eût pas agi lui-même ! C’est que
tu es jeune et entreprenant, toi ! Mais je ne puis m’empêcher de craindre que tu te sois laissé intimider ces derniers temps par tel ou tel mécompte…
Et si maintenant le succès ne couronne plus ton travail dans la même
mesure que jadis, c’est que, par excès de prudence, de scrupule et de
timidité, tu laisses glisser les bonnes occasions entre tes doigts.
— Ah ! je t’en prie, ma chère enfant, tu m’irrites, trancha le sénateur en
se rejetant violemment à droite, puis à gauche. Parlons d’autre chose, veux-
tu ?
— Oui, tu es irrité, Thomas, je le vois bien. Tu l’as été tout de suite, et si
j’ai continué à parler, c’est uniquement pour te prouver combien tu as tort
de te croire offensé. À cette irritation, je ne vois qu’une cause possible :
c’est que tu es, au fond, assez disposé à t’engager dans l’affaire. Si sotte que
je sois, mon expérience et celle d’autrui ne m’en ont pas moins enseigné
une chose : dans la vie une proposition nous impatiente et nous irrite
d’autant plus que nous doutons de notre propre résistance et que nous
sommes secrètement fort tentés de céder.
— Quelle pénétration ! dit le sénateur.
Puis il mordilla le bout de sa cigarette et se tut.
— De la pénétration ! Ah ! non ! Simple connaissance de la vie. Mais
laissons cela, Tom. Je ne veux pas te faire violence. Mes paroles peuvent-
elles te convaincre ? Oh ! non. Je n’ai pas assez de compétence. Je ne suis
qu’une sotte… Dommage. N’importe. Tout cela m’a fort intéressée. J’étais
à la fois tremblante et affligée pour les Maiboom et heureuse pour toi. Je me
disais : « Tom, depuis quelque temps, promène une certaine tristesse. Jadis
il se plaignait ; maintenant il ne se plaint même plus. Il a fait par-ci, par-là
quelques pertes d’argent ; les temps sont mauvais, et ceci, juste au moment
où, grâce à Dieu, ma situation se rétablit et où je retrouve le goût du
bonheur. » Alors j’ai pensé : voilà quelque chose pour lui, un bon coup, une
prise superbe qui réparera maint échec et montrera à tous que, jusqu’à
présent, la maison Johann Buddenbrook n’est pas complètement trahie par
la fortune. Et si tu avais accepté, c’eût été mon orgueil d’avoir servi
d’intermédiaire ; mon rêve et mon ardent désir n’ont-ils pas été toujours de
contribuer à la grandeur de notre nom ?… Il suffit… désormais la question
est tranchée. Mais ce qui me vexe, Tom, c’est que Maiboom devra vendre
sur pied, coûte que coûte. Et des acquéreurs, il en trouvera sur la place, pour
peu qu’il se donne la peine de chercher… il en trouvera au moins un…
Hermann Hagenström, parbleu. Ah ! le filou !…
— Oh ! certes, qu’il laisse tomber pareille affaire, voilà qui m’étonnerait,
dit le sénateur avec amertume.
— Tu vois bien ! Tu vois bien ! Tu vois bien ! répondit Mme Permaneder.
Thomas Buddenbrook, soudain, se prit à secouer la tête, avec un rire
amer.
— Est-ce assez stupide ! Nous nous époumonons à parler avec le plus
grand sérieux, au moins en ce qui te concerne, de choses tout à fait
imprécises et sans consistance aucune. Par ma foi ! je ne t’ai même pas
encore demandé de quoi il s’agit au juste, ni ce que M. de Maiboom peut
bien avoir à vendre… Je n’ai jamais mis les pieds à Pöppenrade, moi !…
— Oh ! naturellement, il te faudrait faire le voyage ! s’empressa-t-elle
d’ajouter. D’ici à Rostock il n’y a qu’un saut, et après c’est une bagatelle.
Ce qu’il a à vendre ? Pöppenrade est un grand domaine ; je sais
positivement qu’il produit plus de mille sacs de froment, mais je n’ai pas
d’autre précision. Quant à la récolte de seigle, d’avoine et d’orge, est-elle de
cinq cents sacs pour chaque sorte… supérieure ou inférieure ? Je ne saurais
te le dire. Tout s’annonce à merveille, je te le garantis. Mais pour te citer
des chiffres, je suis vraiment trop bête, Tom. Il te faudrait naturellement
faire le voyage !
Il y eut une pause.
— Allons, paroles perdues que tout cela ! dit le sénateur d’un ton bref et
décidé.
Puis, saisissant son binocle, il le glissa dans son gousset, boutonna sa
redingote, se leva et se mit à arpenter la pièce d’une allure qui, par sa
vivacité, sa vigueur, son aisance, excluait intentionnellement le moindre
indice de préoccupation. Puis il s’arrêta et, penché par-dessus la table vers
sa sœur, il dit en martelant à petits coups le tapis de son index recourbé :
— Laisse-moi, ma chère Tony, te conter une histoire qui t’expliquera
mon attitude dans cette affaire. Je connais ton faible pour l’aristocratie en
général et pour celle du Mecklembourg en particulier ; je t’engage donc à la
patience, au cas où mon récit malmènerait l’un de ses membres… Dans le
nombre, il s’en trouve plus d’un, tu le sais, qui ne témoigne pas aux
négociants, en dépit de leur dépendance mutuelle, une considération
excessive et qui, dans les relations d’affaires, accentue par trop la
supériorité – jusqu’à un certain point indéniable – du producteur sur
l’intermédiaire. Pour lui, le marchand ne se distingue guère, en somme, du
colporteur juif, auquel on cède de vieux habits avec la certitude d’être roulé. Je me flatte de ne pas produire en général sur ces messieurs l’effet d’un vil
exploiteur sans conscience et, d’autre part, j’ai rencontré parmi eux des
spéculateurs aussi tenaces que moi. Mais il en est un dont j’ai dû quelque
peu forcer la main par le petit coup d’audace que voici. Il s’agit du sire de
Grosspoggendorf, dont tu as certainement entendu parler, et à qui j’ai eu
souvent à faire autrefois. Le comte Strelitz était un grand féodal portant le
monocle carré – je n’ai jamais compris qu’il ne se blessât point – des bottes
vernies à revers et ayant toujours la badine à pommeau d’or. Il avait
coutume de me toiser avec une inconcevable hauteur, bouche à demi
ouverte, paupières à demi baissées… Ma première visite chez lui fut
historique. Elle avait été précédée de rapports épistolaires. Quand je me
présentai chez lui, un valet de pied m’annonça et j’entrai dans le cabinet de
travail. Le comte Strelitz était assis à son bureau. Je m’incline ; il répond en
se soulevant à demi sur son siège, écrit la dernière ligne d’une lettre, se
tourne enfin vers moi en regardant par-dessus ma tête et ouvre la discussion
sur sa marchandise. Je m’appuie à la table, devant le sofa, et croise les bras,
fort amusé. Je reste ainsi debout durant les cinq premières minutes de la
conversation. Cinq minutes encore et je m’assieds sur la table, une jambe
ballante dans le vide. Nous continuons à traiter notre affaire. Au bout d’un
quart d’heure, il me jette, désinvolte, avec un air de suprême
condescendance :
« — Mais ne voulez-vous pas prendre une chaise ?
« — Une chaise ?… dis-je. Pas la peine. Voilà un bon moment que je
suis assis.
— Tu lui as dit cela ? Tu lui as dit cela ? s’exclama Mme Permaneder
ravie, car elle avait instantanément oublié, ou peu s’en faut, ce qui venait de
se passer pour vivre pleinement cette anecdote : « Voilà un bon moment que
je suis assis… », merveilleux !
— Bah ! Depuis lors, le comte a radicalement modifié son attitude, je te
l’affirme ; il me tendait la main dès mon arrivée, me contraignait à
m’asseoir, et nos relations sont devenues presque amicales, par la suite.
Mais pourquoi ce récit ? Pour en arriver à cette question : Aurais-je le cœur,
le droit, aurais-je assez de conviction intime pour donner pareille leçon à
M. de Maiboom si, en débattant avec moi le prix forfaitaire de sa récolte, il
oubliait, d’aventure, de m’offrir une chaise ?…
Mme Permaneder garda le silence.
— Bien, dit-elle enfin.