Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 88 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre III

Alors Thomas Buddenbrook riait d’un rire bruyant, cordial, encourageant et

presque reconnaissant, comme un homme qui vient d’avoir une satisfaction

qui le réjouit et le soulage ; il prenait le parti de son fils et s’associait à la

taquinerie. Et cependant, il avait renoncé depuis des années à user de ce ton

envers sa cousine pauvre. Il était si facile, si parfaitement gratuit de marquer

sa supériorité à la pauvre Clothilde, bornée, humble, maigre et toujours

affamée, que ce jeu, où personne, toutefois, ne mettait de méchanceté, lui

paraissait vulgaire. Mais il résistait à cette impression ; il y opposait la

résistance désespérée qu’il lui fallait opposer tous les jours, dans la vie

pratique, à sa nature scrupuleuse, chaque fois qu’il lui arrivait de ne plus

comprendre, de ne pas pouvoir accepter que, connaissant une situation et

l’ayant jugée, on pût cependant en tirer son profit sans un sentiment de

honte… Mais tirer profit d’une situation, l’exploiter sans vergogne, se

disait-il, c’est être adapté à la vie.

Ah ! qu’il était content, heureux, ravi d’espoir, au moindre signe de cette

adaptation à la vie chez le petit Johann.

 

CHAPITRE III

 

Depuis bien des étés, les Buddenbrook avaient renoncé aux grands

voyages qui furent de règle autrefois ; et même lorsqu’au printemps

précédent M me Gerda avait cédé au besoin d’aller revoir son vieux père à

Amsterdam, pour jouer de nouveau avec lui quelques duos de violon après

une si longue séparation, son mari n’avait donné qu’un consentement assez

laconique. Mais il était resté admis, surtout à cause de la santé de Hanno,

que Gerda, le petit Johann et Ida Jungmann se rendraient tous les étés, pour

la durée des vacances, au Casino de Travemünde.

Les vacances d’été à la mer ! Qui donc au monde aurait pu soupçonner

tout le bonheur que ces mots signifiaient ? Après la pesante et morne

monotonie d’innombrables jours de classe, quatre semaines de retraite,

d’insouciance et de paix, remplis de l’odeur de la vase et du doux

bruissement du flot qui déferle… Quatre semaines, une période qui au début

semblait incommensurable et infinie, à la fin de laquelle on ne pouvait

croire et dont on ne pouvait mentionner le terme sans blasphémer. Jamais le petit Hanno ne put comprendre comment tel ou tel de ses maîtres, à la fin de

l’année, pouvait user de locutions comme celle-ci :

— Nous continuerons après les vacances, puis nous passerons à tel ou tel

sujet…

Après les vacances ! Et il semblait s’en réjouir, pour comble, cet homme

incompréhensible vêtu de drap d’estame luisant ! Après les vacances !

Quelle idée ! Tout ce qui était au-delà de ces quatre semaines reposait dans

un lointain gris, dans un miraculeux recul.

On logeait dans l’un des deux chalets suisses reliés par un étroit corps de

logis central, qui formaient une ligne droite avec la pâtisserie et le bâtiment

principal du Casino. Quel réveil, le premier matin, après que la veille au

soir, ayant expédié tant bien que mal la cérémonie de la présentation du

bulletin semestriel, on avait fait le trajet dans la voiture encombrée de

bagages. Un vague sentiment de bonheur se diffusait dans tout son corps, et,

lui serrant le cœur, le réveillait en sursaut… il ouvrait les yeux et son regard

avide et bienheureux s’emparait de la chambrette aux meubles surannés…

Une seconde de perplexité ensommeillée et délicieuse, puis il comprenait :

il était à Travemünde. Il ne bougeait pas ; il reposait, silencieux, dans

l’étroit lit de bois jaune dont les draps étaient extraordinairement minces et

souples, à force d’être usés ; de temps à autre, il refermait les yeux et sentait

sa poitrine frémir de bonheur et d’appréhension, en lentes et profondes

aspirations.

La chambre était baignée de ce jour jaunâtre qui tombait déjà à travers

les stores rayés ; tout alentour était silencieux, Ida Jungmann et maman

dormaient encore. On n’entendait que le bruit régulier et paisible du râteau

du jardinier sur le gravier du parc et le bourdonnement d’une mouche prise

entre le store et la vitre, qui revenait opiniâtrement heurter le carreau et dont

on voyait voleter l’ombre en longs zigzags sur la toile rayée… Silence. Le

bruit solitaire du râteau et ce bourdonnement monotone. Et cette paix

doucement animée comblait aussitôt le petit Johann de ce sentiment

délicieux d’une vie paisible, soignée et raffinée, à l’écart, aux bains de mer,

impression qu’il chérissait entre toutes. Non, Dieu soit loué, ici ne pénétrait

aucun de ces hommes habillés d’estame qui représentaient sur la Terre la

règle de trois et la grammaire ; ils n’avaient pas accès ici, la vie y était trop

chère…

Un accès de joie le faisait bondir hors du lit et courir pieds nus à la

fenêtre. Il relevait le store, ouvrait un battant de la fenêtre en détachant le loquet de fer laqué de blanc et suivait des yeux la mouche qui s’envolait

par-delà les allées de gravier et les massifs de roses. Le pavillon de

musique, entouré d’un demi-cercle de buissons, se dressait vide encore et

silencieux en face des bâtiments de l’hôtel. Le champ du Phare, ainsi

nommé d’après le phare qui se dressait quelque part à droite, s’étendait sous

un ciel blanc, jusqu’au point où son herbe courte semée de plaques de terre

dénudée faisait place à des plantes marines hautes et dures, puis au sable, à

l’endroit où l’on distinguait les rangées de cabines en bois et de guérites

d’osier, face à la mer. Car la mer était là, baignée de paix et de lumière

matinale, striée de bleu et de vert, de bandes scintillantes ou plissées, et un

vapeur s’avançait entre les bouées rouges qui balisaient le chenal. Il venait

sans doute de Copenhague, mais on n’avait pas besoin de savoir s’il

s’appelait Naïade ou Friederike Œverdieck. Et Hanno Buddenbrook aspirait

de nouveau avec un secret délice l’haleine sapide de la mer et la saluait d’un

regard muet, reconnaissant et tendre.

Puis la journée commençait, la première de ces lamentables vingt-huit

journées qui semblaient d’abord une éternité bienheureuse et qui, dès que

les premières étaient passées, s’enfuyaient à une vitesse désespérante. On

déjeunait sur le balcon ou sous le grand marronnier qui ombrageait la

terrasse de jeux des enfants, près de la grande escarpolette. Et toute chose,

l’odeur de la nappe blanchie à la hâte, quand le garçon la déployait, les

serviettes en papier de soie, le pain au goût insolite, le fait qu’ici on ne

mangeait pas les œufs comme à la maison, avec des cuillers en os, mais

avec des cuillers à café ordinaires et dans des coquetiers de métal, tout

ravissait le petit Hanno.

Et tout ce qui venait ensuite suivait un cours si libre et si aisé, que cette

admirable vie de loisir s’écoulait sans trouble et sans souci : la matinée sur

la plage où jouait l’orchestre de l’établissement, le temps passé à s’allonger,

à se reposer au pied du fauteuil d’osier, ce jeu tendre et rêveur avec le sable

soyeux qui ne salit pas, cette liberté de laisser le regard errer et se perdre

sans effort et sans douleur dans l’immensité verte et bleue d’où vous

parvient, par-delà les libres étendues, un souffle fort, au doux grondement, à

l’odeur si prodigieusement fraîche, sauvage et aromatique, qui vous

bourdonne aux oreilles et vous plonge dans un agréable vertige, dans une

douce torpeur où s’engloutit béatement toute conscience du temps, de

l’espace et de la réalité limitée. Puis le bain, plus agréable ici que dans

l’établissement de M. Asmussen, car il n’y avait pas de plantes aquatiques, l’eau de cristal vert clair écumait à l’infini quand on l’agitait ; au lieu d’un

plancher gluant, le sable doucement ondulé flattait la plante du pied, et les

fils du consul Hagenström étaient loin, bien loin, en Norvège ou au Tyrol.

Le consul aimait faire en été quelque grand voyage de détente – et pourquoi

pas, en effet ? Une promenade le long de la plage jusqu’à la Roche aux

Mouettes ou au Temple marin, la collation dans la guérite, et l’heure

approchait de monter dans sa chambre se reposer une petite heure avant de

faire toilette pour le repas à la table d’hôte. La table d’hôte était gaie, la

station florissante ; beaucoup de gens, des familles amies des Buddenbrook,

des Hambourgeois et même des Anglais et des Russes remplissaient la

grande salle du Casino. Devant un petit guéridon, un monsieur vêtu de noir

servait le potage qu’il puisait dans une soupière de métal étincelant. Il y

avait quatre services plus savoureux, plus pimentés, en tout cas plus

cérémonieusement présentés qu’à la maison, et l’on buvait du champagne à

divers points des longues tables. Souvent il venait des messieurs de la ville,

qui ne se laissaient pas enchaîner par leurs affaires toute la semaine, qui

voulaient s’amuser et faire un peu marcher la roulette après le repas ;

c’étaient le consul Peter Döhlmann, qui avait laissé sa fille à la maison et

racontait en patois, d’une voix sonore, des histoires si osées que les dames

de Hambourg étouffaient de rire et imploraient un instant de répit ; le

sénateur Cremer, ancien préfet de police ; oncle Christian et son ami

d’enfance, le sénateur Gieseke, lui aussi célibataire, qui payait toujours pour

Christian. Plus tard, tandis que les grandes personnes prenaient le café au

son de la musique sous la tente de la pâtisserie, Hanno ne se lassait pas de

rester assis sur une chaise au bas des marches du kiosque, écoutant la

musique. L’emploi de l’après-midi était prévu ; il y avait un tir dans le parc,

et, à droite des chalets, des écuries où logeaient des chevaux, des ânes et des

vaches ; on buvait, au goûter, leur lait tiède, écumeux et parfumé. On

pouvait se promener dans la petite ville au long du quai, on pouvait aller en

barque au Priwal, sur la plage duquel on trouvait de l’ambre, on pouvait

faire une partie de croquet sur le terrain de jeux, ou se faire faire la lecture

par Ida Jungmann sur un banc de la hauteur boisée située derrière l’hôtel,

près de la grosse cloche qui appelait aux repas… Mais le mieux, c’était

toujours de revenir à la mer et de s’asseoir au crépuscule, le visage tourné

vers le libre horizon, à la pointe du môle, pour faire signe avec son

mouchoir aux grands vaisseaux qui passent ; les petites vagues clapotaient

doucement contre les rochers, tout l’espace s’emplissait de ce grondement doux et grandiose qui parlait avec bonté au petit Johann et l’incitait à clore

les yeux dans un prodigieux apaisement. Mais c’est alors qu’Ida Jungmann

disait :

— Viens, Hanno, mon petit… faut partir… temps de dîner ; tu te rendras

malade si tu t’endors ici…

Quel cœur apaisé, satisfait, bien réglé il ramenait toujours de la mer ! Et

quand il avait dîné d’un verre de lait ou de bière fortement maltée – il dînait

dans sa chambre, sa mère, plus tard dans la véranda du Casino, en

nombreuse société – à peine couché entre les draps de vieille toile fine, le

sommeil descendait sur lui sans terreur et sans fièvre, aux battements doux

et fermes de ce cœur apaisé, aux rythmes étouffés du concert du soir…

Le dimanche, le sénateur venait voir les siens, comme quelques autres

messieurs retenus par leurs affaires en semaine ; il restait jusqu’au lundi

matin. Mais, bien qu’on servît alors des glaces et du champagne, bien que

l’on organisât des promenades à âne et des parties de campagne, le petit

Johann n’aimait guère ces dimanches. Ils troublaient la paix et l’isolement

de la villégiature. Une foule de gens de la ville qui n’avaient rien à faire ici,

les « éphémères de la bourgeoisie », comme il les appelait avec un

bienveillant mépris, peuplaient dans l’après-midi le parc et la plage,

buvaient du café, écoutaient la musique, se baignaient, et Hanno aurait

préféré attendre dans sa chambre close le reflux de ces trouble-fête

endimanchés… Il était heureux le lundi, quand tout rentrait dans l’ornière

quotidienne et qu’il ne sentait plus sur lui le regard de son père, ce regard

critique et scrutateur dont il était resté éloigné six jours et qui avait reposé

sur lui tout le dimanche…

Et quinze jours avaient passé, et Hanno se disait et affirmait à qui voulait

l’entendre qu’il restait encore un temps de vacances aussi long que les

congés de la Saint-Michel. Trompeuse consolation ! Car une fois passé le

milieu des vacances, on descendait la pente si vite, si terriblement vite, qu’à

la fin il aurait voulu se cramponner à chacune des heures pour la retenir et

prolonger chaque aspiration d’air marin, de peur de gaspiller négligemment

ce bonheur.

Mais le temps s’écoulait sans arrêt, dans l’alternance de la pluie et du

soleil, de la brise de terre et de la brise de mer, de la chaleur silencieuse et

lourde et de bruyants orages qui ne pouvaient traverser l’eau et semblaient

ne plus vouloir finir. Certains jours, le noroît remplissait la baie d’un flot

vert et noirâtre qui couvrait la plage de vase, de coquillages et de méduses, et venait menacer les cabines. Puis la mer sombre et houleuse se couvrait

d’écume jusqu’à l’horizon. De grandes et fortes lames avançaient dans un

calme inexorable et terrifiant, se recourbaient majestueusement en formant

une voûte vert sombre au luisant de métal et déferlaient sur le sable dans le

fracas, les sifflements, les craquements et les tonnerres… Il y avait d’autres

jours où le vent d’ouest refoulait la mer, et le fond gracieusement ondulé se

découvrait très avant, et des bancs de sable nu surgissaient partout sous la

pluie qui tombait à verse, confondant le ciel et l’eau ; le vent, par rafales,

s’emparait de la pluie et la projetait contre les vitres, d’où elle ruisselait non

en gouttes, mais en rivières qui les rendaient opaques. En ce cas, Hanno

restait d’habitude dans le salon de l’hôtel et s’asseyait au piano, un

instrument un peu fatigué par les valses et les écossaises des sauteries, et sur

lequel on ne pouvait pas improviser aussi bien que sur le piano à queue de

la maison, mais dont la sonorité amortie et chaudronnante se prêtait à des

effets très divertissants. Puis venaient d’autres jours encore, des jours

rêveurs et bleus, sans la moindre brise et d’une chaleur pesante, où les

mouches bleues bourdonnaient au soleil au-dessus du champ du Phare, où la

mer s’étalait muette et miroitante ; pas un souffle, pas une ride ! Et quand il

ne restait plus que trois jours, Hanno se disait et expliquait à chacun qu’il

avait encore devant lui un temps aussi long que les vacances de la

Pentecôte. Mais ce calcul incontestable, lui-même n’y croyait pas, et depuis

longtemps il savait, au fond du cœur, que l’homme vêtu d’estame avait eu

raison, malgré tout, que les quatre semaines auraient un terme et que l’on

reprendrait l’explication au point où elle avait été laissée, pour passer

ensuite à tel et tel autre exercice.

La voiture chargée de bagages s’arrêtait devant l’hôtel, le jour était là.

Dès l’aube, Hanno avait fait ses adieux à la mer et à la plage ; à présent, il

prenait congé des garçons qui recevaient leurs pourboires, du kiosque de

musique, des parterres de roses et de toute cette saison d’été. Puis, entre la

haie de courbettes du personnel de l’hôtel, la voiture s’ébranlait.

On dépassait l’allée qui menait à la petite ville et on suivait le quai.

Hanno renfonçait sa tête dans l’encoignure de la voiture et regardait par la

portière, par-dessus la tête d’Ida Jungmann assise en face de lui, figure

osseuse, aux yeux vifs, aux cheveux blancs. Le ciel matinal était voilé de

blanc, et la Trave formait de petites vagues rapides qui couraient sous le

vent. Par moments, des gouttes de pluie crépitaient contre les vitres. À

l’extrémité du quai, des gens assis devant leurs portes raccommodaient leurs filets ; des enfants nu-pieds arrivaient au trot et considéraient

curieusement la voiture. Ils restaient, eux…

Quand la voiture avait dépassé les dernières maisons, Hanno se penchait

par la portière pour revoir une dernière fois le phare ; puis il se rejetait sur le

dossier et fermait les yeux… « On reviendra l’année prochaine, Hanno »,

disait Ida de sa voix grave et consolante. Mais il ne manquait plus que cet

encouragement pour faire trembler le menton et jaillir les larmes sous les

longs cils.

Il avait le visage et les mains bronzés par l’air de la mer ; mais si le but

de ce séjour à la mer avait été de le rendre plus dur, plus alerte et plus

résistant, on avait échoué lamentablement. Ces quatre semaines de vie

contemplative sur le littoral, et de paix à l’abri des réalités ne l’avaient

rendu que plus douillet, plus blasé, plus rêveur et plus sensible, bien plus

incapable d’envisager avec courage l’arithmétique de M. Tietge et de ne pas

sombrer dans le désespoir à l’idée d’avoir à apprendre par cœur les dates et

les règles de grammaire, jusqu’au moment où, rejetant ses livres de classe

avec une sorte d’insouciance désespérée, il se réfugiait dans un sommeil

profond pour tout oublier. Et cette angoisse du matin, avant la classe, quand

il songeait aux catastrophes probables, aux méchants Hagenström et aux

exigences de son père !

La course matinale le ragaillardissait un peu en se poursuivant parmi les

gazouillis des oiseaux, le long des ornières pleines d’eau de la grand-route.

Il pensait à Caïus qu’il allait revoir, à M. Pfuhl, aux leçons de piano, au

piano et à son harmonium. Le lendemain était un dimanche, et le

surlendemain, jour de la rentrée, était encore sans danger. Ah ! il sentait

encore un peu du sable de la plage dans ses bottines… il prierait le vieux

Grobleben de l’y laisser toujours. Tout aurait beau recommencer, les

complets d’estame et les Hagenström et le reste ; il tenait ce qu’il tenait. Il

se souviendrait de la mer et du parc de l’hôtel quand tout fondrait sur lui, et

il lui suffirait de penser un instant au bruit que faisaient le soir dans le

silence, en murmurant le long de la digue, les petites vagues venant du large

mystérieux et ensommeillé, pour se sentir fort, et invulnérable à toutes les

adversités.

Puis venaient le bac, l’allée d’Israeldorf, le mont Jérusalem, le Burgfeld ;

la voiture atteignait le Burgtor, à la droite duquel se dressaient les murs de

la prison où habitait l’oncle Weinschenk ; elle roulait le long de la

Burgstrasse et franchissait le Koberg, dépassait la Grand-Rue et descendait en freinant la pente rapide de la Fischergrube. Voici la façade, le balcon aux

blanches cariatides, et comme on passait de la chaleur du soleil de midi à la

fraîcheur du vestibule dallé, le sénateur sortait de son bureau, la plume à la

main, pour les accueillir.

Et lentement, lentement, cachant ses larmes, le petit Johann apprenait de

nouveau à se passer de la mer, à vivre des jours d’angoisse ou d’effroyable

ennui, à se méfier constamment des Hagenström et à se consoler grâce à

Caïus, à M. Pfuhl et à la musique.

Les dames Buddenbrook de la Grand-Rue et tante Clothilde lui

demandaient à la première occasion si l’école lui semblait plaisante après

les vacances, question accompagnée d’un clin d’œil taquin, et posée d’un

air supérieur avec ce singulier orgueil des adultes qui traitent de haut tout ce

qui concerne les enfants. Hanno tenait tête à ces questions.

Trois ou quatre jours après le retour en ville, le docteur Langhals se

présentait pour constater les résultats de la cure. Après une longue

conférence avec sa mère, le docteur appelait Hanno à comparaître à demi

dévêtu pour un examen minutieux de son status præsens, comme disait le

docteur en considérant ses ongles. Il examinait la musculature misérable de

Hanno, la largeur de la poitrine et le fonctionnement du cœur, se faisait

renseigner sur toutes ses fonctions vitales, finissait pas prélever sur le bras

maigre de l’enfant une goutte de sang pour faire chez lui une analyse et ne

semblait guère satisfait de l’ensemble.

— Nous avons bien bruni, disait-il en passant le bras autour de Hanno

debout devant lui et en lui posant sur l’épaule sa petite main couverte de

poils noirs, tout en tournant la tête vers Mme Buddenbrook et Ida, mais

qu’est-ce que ce petit air mélancolique ?

— Il a la nostalgie de la mer, observait Gerda Buddenbrook.

— Bien, bien, tu l’aimes tant que cela ? demandait le docteur Langhals

en plongeant dans les yeux du petit Hanno son regard plein de fatuité.

Hanno pâlissait. Que signifiait cette question à laquelle le docteur

attendait manifestement une réponse ? Il sentait monter en lui un espoir fol

et fantastique, convaincu qu’il était qu’en dépit des complets d’estame rien

n’est impossible à Dieu.

— Oui, parvenait-il à articuler, ses yeux dilatés fixés sur le docteur.

Mais le docteur n’attachait aucune importance à sa question.

— Eh bien, l’effet des bains et du bon air finira bien par apparaître…

finira bien par se montrer, disait-il en tapotant l’épaule du petit Johann et en l’écartant de lui.