Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 89 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre IV

Puis, avec un signe de tête à l’adresse de Mme Buddenbrook et d’Ida, le

signe de tête plein de condescendance, de bienveillance et d’encouragement

qui est celui de l’homme de science, aux lèvres de qui l’on est suspendu, il

se levait ; la consultation était terminée.

C’est chez sa tante Antonie que Hanno trouvait le plus de sympathie

pour cette nostalgie qu’il avait de la mer, pour cette blessure si lente à se

cicatriser qui lancinait et saignait au moindre heurt de la réalité. Tony

prenait un plaisir évident à l’entendre parler de la vie à Travemünde et

s’associait de tout son cœur à l’éloge passionné qu’il en faisait.

— Oui, disait-elle, ce qui est vrai reste toujours vrai, et Travemünde est

un beau séjour. Jusqu’au jour où je descendrai dans la tombe, vois-tu, je

penserai avec joie aux semaines d’été que je passais là-bas quand je n’étais

encore qu’une petite sotte. Je logeais chez des gens que j’aimais bien, et je

ne leur déplaisais pas non plus, à ce qu’il me semble, car j’étais, à cette

époque, une petite espiègle – je peux bien le dire, à présent que je suis

vieille – et presque toujours de bonne humeur. C’étaient de braves gens, je

t’assure, honnêtes, bons, droits et par-dessus le marché plus intelligents,

plus instruits et plus enthousiastes que tous ceux que j’ai rencontrés par la

suite. Oui, leur conversation était pleine de choses. J’ai acquis là, vois-tu,

des opinions et des connaissances qui m’ont servi toute ma vie, et si autre

chose n’était intervenu alors – toute sorte d’autres choses, enfin, ainsi va la

vie –, si niaise que je fusse alors, j’en aurais appris beaucoup plus long

encore. Veux-tu savoir à quel point j’étais niaise ? Je voulais retirer les

étoiles qui brillent dans les méduses. J’ai rapporté une fois une masse de

méduses dans mon mouchoir et je les ai posées bien proprement sur le

balcon au soleil pour les laisser s’évaporer. Et je pensais ne garder que les

points brillants. Pense un peu ! Quand j’y suis allée voir, il n’y avait plus

qu’une tache humide assez grande, qui exhalait une faible odeur de vase et

de pourriture…

 

CHAPITRE IV

 

Au début de l’année 1873, le Sénat gracia Hugo Weinschenk et l’ex-

directeur fut remis en liberté, six mois avant l’expiration de sa peine.

Si Mme Permaneder avait été sincère, elle aurait admis que cet événement

ne lui causait aucune joie et qu’elle eût préféré en rester au statu quo. Elle

vivait tranquille avec sa fille et sa petite-fille dans la maison du

Lindenplatz, entretenait des relations avec la maison de la Fischergrube et

avec son amie de pension Armgard von Maiboom, née von Schilling, qui

habitait en ville depuis la mort de son époux. Elle savait depuis longtemps

que le seul séjour qui lui convînt et qui fût digne d’elle était celui de sa ville

natale, et avec ses souvenirs munichois, son estomac de plus en plus

défaillant et délicat, et son besoin croissant de repos, elle ne se sentait nulle

envie d’émigrer sur ses vieux jours dans quelque autre grande ville de la

patrie récemment unifiée, voire de l’étranger.

— Chère enfant, disait-elle à sa fille, il faut que je te pose une question

sérieuse. Tu continues à aimer ton mari de tout ton cœur, n’est-ce pas ? Tu

l’aimes au point de le suivre où qu’il aille, toi et ton enfant, puisqu’il est

malheureusement impossible qu’il reste ici ?

Et comme Mme Erika Weinschenk, née Grünlich, tout en larmes,

répondait avec le même sentiment du devoir avec lequel Tony, en des

circonstances analogues, avait répondu à son père dans sa villa près de

Hambourg, on commença à songer à une séparation prochaine.

Le jour où Mme Permaneder ramena son gendre en fiacre fermé fut un

jour presque aussi horrible que celui où le directeur Weinschenk avait été

écroué. On le ramena dans la villa du Lindenplatz et c’est là qu’il demeura,

après avoir salué sa femme et son enfant, l’air confus et désemparé, dans la

pièce qu’on lui avait assignée, fumant des cigares du matin au soir, sans se

risquer dans la rue, le plus souvent sans prendre ses repas avec les siens,

grisonnant, ahuri. La vie de la prison n’avait pas compromis sa santé

physique, car Hugo Weinschenk avait toujours été résistant ; pourtant, il

n’était plus que l’ombre de lui-même. Cet homme qui très probablement

n’avait rien fait de pire que ce que la plupart de ses collègues faisaient

froidement tous les jours, et qui, s’il n’avait été pris, aurait continué sans

aucun doute à suivre sa route la tête haute et la conscience tranquille, il était

affreux de le voir moralement anéanti et brisé par sa condamnation et ses

trois années de prison. Au tribunal il avait affirmé de toute la force de sa

conviction, avec l’appui de gens compétents, que la manœuvre audacieuse

entreprise par lui à l’honneur et à l’avantage de sa société et de lui-même

était d’un usage courant dans le monde des affaires. Mais les juristes, des

messieurs qui à son avis n’entendaient rien à ces choses, qui vivaient dans un tout autre monde et dans de tout autres idées, l’avaient condamné pour