Les Buddenbrook
Chapitre IV
Puis, avec un signe de tête à l’adresse de Mme Buddenbrook et d’Ida, le
signe de tête plein de condescendance, de bienveillance et d’encouragement
qui est celui de l’homme de science, aux lèvres de qui l’on est suspendu, il
se levait ; la consultation était terminée.
C’est chez sa tante Antonie que Hanno trouvait le plus de sympathie
pour cette nostalgie qu’il avait de la mer, pour cette blessure si lente à se
cicatriser qui lancinait et saignait au moindre heurt de la réalité. Tony
prenait un plaisir évident à l’entendre parler de la vie à Travemünde et
s’associait de tout son cœur à l’éloge passionné qu’il en faisait.
— Oui, disait-elle, ce qui est vrai reste toujours vrai, et Travemünde est
un beau séjour. Jusqu’au jour où je descendrai dans la tombe, vois-tu, je
penserai avec joie aux semaines d’été que je passais là-bas quand je n’étais
encore qu’une petite sotte. Je logeais chez des gens que j’aimais bien, et je
ne leur déplaisais pas non plus, à ce qu’il me semble, car j’étais, à cette
époque, une petite espiègle – je peux bien le dire, à présent que je suis
vieille – et presque toujours de bonne humeur. C’étaient de braves gens, je
t’assure, honnêtes, bons, droits et par-dessus le marché plus intelligents,
plus instruits et plus enthousiastes que tous ceux que j’ai rencontrés par la
suite. Oui, leur conversation était pleine de choses. J’ai acquis là, vois-tu,
des opinions et des connaissances qui m’ont servi toute ma vie, et si autre
chose n’était intervenu alors – toute sorte d’autres choses, enfin, ainsi va la
vie –, si niaise que je fusse alors, j’en aurais appris beaucoup plus long
encore. Veux-tu savoir à quel point j’étais niaise ? Je voulais retirer les
étoiles qui brillent dans les méduses. J’ai rapporté une fois une masse de
méduses dans mon mouchoir et je les ai posées bien proprement sur le
balcon au soleil pour les laisser s’évaporer. Et je pensais ne garder que les
points brillants. Pense un peu ! Quand j’y suis allée voir, il n’y avait plus
qu’une tache humide assez grande, qui exhalait une faible odeur de vase et
de pourriture…
CHAPITRE IV
Au début de l’année 1873, le Sénat gracia Hugo Weinschenk et l’ex-
directeur fut remis en liberté, six mois avant l’expiration de sa peine.
Si Mme Permaneder avait été sincère, elle aurait admis que cet événement
ne lui causait aucune joie et qu’elle eût préféré en rester au statu quo. Elle
vivait tranquille avec sa fille et sa petite-fille dans la maison du
Lindenplatz, entretenait des relations avec la maison de la Fischergrube et
avec son amie de pension Armgard von Maiboom, née von Schilling, qui
habitait en ville depuis la mort de son époux. Elle savait depuis longtemps
que le seul séjour qui lui convînt et qui fût digne d’elle était celui de sa ville
natale, et avec ses souvenirs munichois, son estomac de plus en plus
défaillant et délicat, et son besoin croissant de repos, elle ne se sentait nulle
envie d’émigrer sur ses vieux jours dans quelque autre grande ville de la
patrie récemment unifiée, voire de l’étranger.
— Chère enfant, disait-elle à sa fille, il faut que je te pose une question
sérieuse. Tu continues à aimer ton mari de tout ton cœur, n’est-ce pas ? Tu
l’aimes au point de le suivre où qu’il aille, toi et ton enfant, puisqu’il est
malheureusement impossible qu’il reste ici ?
Et comme Mme Erika Weinschenk, née Grünlich, tout en larmes,
répondait avec le même sentiment du devoir avec lequel Tony, en des
circonstances analogues, avait répondu à son père dans sa villa près de
Hambourg, on commença à songer à une séparation prochaine.
Le jour où Mme Permaneder ramena son gendre en fiacre fermé fut un
jour presque aussi horrible que celui où le directeur Weinschenk avait été
écroué. On le ramena dans la villa du Lindenplatz et c’est là qu’il demeura,
après avoir salué sa femme et son enfant, l’air confus et désemparé, dans la
pièce qu’on lui avait assignée, fumant des cigares du matin au soir, sans se
risquer dans la rue, le plus souvent sans prendre ses repas avec les siens,
grisonnant, ahuri. La vie de la prison n’avait pas compromis sa santé
physique, car Hugo Weinschenk avait toujours été résistant ; pourtant, il
n’était plus que l’ombre de lui-même. Cet homme qui très probablement
n’avait rien fait de pire que ce que la plupart de ses collègues faisaient
froidement tous les jours, et qui, s’il n’avait été pris, aurait continué sans
aucun doute à suivre sa route la tête haute et la conscience tranquille, il était
affreux de le voir moralement anéanti et brisé par sa condamnation et ses
trois années de prison. Au tribunal il avait affirmé de toute la force de sa
conviction, avec l’appui de gens compétents, que la manœuvre audacieuse
entreprise par lui à l’honneur et à l’avantage de sa société et de lui-même
était d’un usage courant dans le monde des affaires. Mais les juristes, des
messieurs qui à son avis n’entendaient rien à ces choses, qui vivaient dans un tout autre monde et dans de tout autres idées, l’avaient condamné pour