Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 11 sur 98

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Les Buddenbrook

Chapitre X

 

— Eh bien, mon fils Jean ! Ça va-t-il ?

Il s’arrêta et lui tendit la main, cette main des Buddenbrook, blanche, un

peu trop courte, mais très fine d’attache. Sa silhouette vigoureuse où

s’éclairaient seuls la perruque poudrée et le jabot de dentelle se détachait

sur le rouge sombre des rideaux, au hasard de la faible et dansante lumière.

— Pas encore fatigué ? Je me promène ici en écoutant le vent… sacré

temps ! Et le capitaine Kloht qui est parti de Riga…

— Oh ! père, tout ira bien, s’il plaît à Dieu !

— Puis-je compter là-dessus ? Car enfin, à supposer même que tu sois à

tu et à toi avec le bon Dieu…

Le consul se sentit rasséréné en face de cette belle humeur.

— Oui, pour en venir au fait, je ne suis pas entré seulement pour vous

dire bonne nuit, papa, mais… Il ne faudra pas vous fâcher, n’est-ce pas ? Je

n’ai pas voulu, pendant cette agréable soirée, vous tourmenter avec cette

lettre arrivée dans l’après-midi…

— Monsieur Gotthold, voilà !

Le vieillard feignit de rester tout à fait calme à la vue du papier bleuâtre

et scellé qu’il prit en main : « Monsieur Johann Buddenbrook aîné.

Personnel. »

— C’est un homme de conduite que monsieur ton demi-frère, Jean ! Est-

ce que j’ai répondu, moi, dernièrement, à sa seconde lettre ? Mais lui, il en

écrit une troisième…

Tandis que son visage fleuri s’assombrissait de plus en plus, il rompit du

doigt le cachet, déplia vivement le papier mince, se tourna de biais pour que

la lumière frappât la lettre sur laquelle il appliqua un coup énergique du dos

de la main. Le reniement et la rébellion éclataient jusque dans cette écriture,

car, tandis que les lignes des Buddenbrook couraient, à l’ordinaire, ténues,

légères et obliques sur le papier, ces caractères-là étaient hauts, raides,

renforcés de pleins inattendus ; un grand nombre de mots étaient soulignés

d’un trait de plume rapide et incurvé.

Le consul s’était retiré du côté du mur où s’adossaient les chaises, mais il

ne s’assit pas, son père restant debout, et se contenta de saisir d’un

mouvement nerveux un des hauts dossiers, tout en observant le vieillard

qui, la tête inclinée de côté, lisait, le sourcil orageux et la lèvre impatiente…

« Mon père,

 

« C’est à tort, sans doute, que j’attends de vous assez d’équité pour vous

faire comprendre mon indignation devant le silence que vous opposez à ma

deuxième et si pressante lettre relative à l’affaire que vous savez, la

première seule m’ayant valu une réponse (et quelle réponse !). Laissez-moi

vous déclarer que vous creusez, d’une manière impie, j’en prends Dieu à

témoin, l’abîme qui nous sépare, et que vous aurez un jour à en répondre

avec la dernière rigueur devant le Tribunal suprême. N’est-ce point assez de

vous être détourné de moi depuis de si longues années, et si totalement, et

avec une si extrême cruauté, du jour où, suivant contre votre volonté

l’inclination de mon cœur, j’épousai celle qui est maintenant ma femme, et

où j’offensai votre orgueil démesuré en prenant un magasin à mon compte.

Le traitement que vous m’infligez à présent est une injustice criante, et vous

commettriez l’erreur la plus grossière en vous imaginant que je me tiendrai

pour satisfait en face de votre silence et n’élèverai aucune protestation.

« Vous avez mis 100 000 marks à la maison de la Mengstrasse. Il m’est

en outre revenu que Johann, fils de votre second mariage et votre associé,

occupe une partie de ladite maison, en qualité de locataire, et qu’il restera,

après votre décès, seul et unique propriétaire de la firme comme de

l’immeuble. Vous avez pris, avec ma demi-sœur de Francfort et son mari,

des arrangements dans lesquels je n’ai pas à intervenir. Quant à votre fils

aîné, vous poussez votre colère impie jusqu’à lui refuser catégoriquement

toute compensation pour ce qui me revient de la maison. Je me suis tu

quand, lors de mon mariage et de mon établissement, vous m’avez versé

une somme de 100 000 marks, bien que j’apprisse du même coup que votre

testament me réserverait, en tout et pour tout, une somme égale. En ce

temps-là, je n’étais même pas au courant de votre situation de fortune. Je

vois plus clair maintenant et, comme je n’ai pas, en principe, à me

considérer comme déshérité, je réclame, dans cette affaire, une indemnité

de 33 335 marks, représentant le tiers du prix d’achat de la maison. Je ne

veux point faire de conjectures sur les influences funestes auxquelles je dois

le traitement que vous m’avez depuis si longtemps infligé. Mais je proteste

contre cette injustice, de tout mon sentiment de chrétien et d’homme

d’affaires, et je vous l’affirme pour la dernière fois : dans le cas où vous ne

vous décideriez pas à faire droit à mes justes revendications, je ne pourrais, moi, continuer à vous estimer, ni comme chrétien, ni comme père, ni

comme homme d’affaires.

 

« Gotthold BUDDENBROOK. »

 

— Pardonne-moi de te ressasser ces litanies, bien que je n’y prenne

aucun plaisir. Voilà !

Et, d’un geste furibond, Johann Buddenbrook lança la lettre à son fils.

Le consul arrêta le papier au vol, à la hauteur de ses genoux, et suivit

d’un regard plein de désarroi et de tristesse les pas de son père. Le vieux

monsieur saisit le long éteignoir placé près de la fenêtre et, longeant la

table, marcha, raide et courroucé, vers la torchère de l’angle opposé.

— Assez ! te dis-je. N’en parlons plus, un point, c’est tout ! Au lit ! En

avant !

L’une après l’autre, les flammes s’engouffrèrent sans résistance sous le

petit capuchon de métal fixé au sommet du manche. Deux bougies seules

brûlaient encore lorsque le vieillard se retourna vers son fils qu’il pouvait à

peine distinguer au fond de la pièce.

— Eh bien, pourquoi rester planté là : qu’en dis-tu ? Tu dois bien avoir

quelque chose à dire !

— Que voulez-vous que je dise, père ? Je suis désemparé.

— Tu te laisses facilement désemparer ! jeta Johann Buddenbrook, la

voix méchante, bien qu’il sût lui-même que cette remarque n’était point

l’expression exacte de la vérité.

Combien de fois, en effet, son fils et associé ne s’était-il pas montré son

maître dans la conquête hardie de quelque avantage ?

— Des influences pernicieuses, funestes… poursuivit le consul, voilà la

première ligne que je déchiffre ! Vous ne pouvez savoir combien cela me

torture, père ! Et il nous reproche de manquer de sentiments chrétiens !

— Te laisserais-tu par hasard intimider par ce misérable grimoire ?

Johann Buddenbrook s’avança avec colère, traînant l’éteignoir derrière

lui.

— De manquer de sentiments chrétiens ! Ah ! ah ! Elle n’est pas sans

élégance, il faut l’avouer, cette pieuse cupidité ! Quelle drôle d’engeance

vous faites, vous autres, les jeunes ! La tête farcie de billevesées chrétiennes

et de chimères… d’idéalisme ! Et nous autres, les vieux, nous sommes les

railleurs sans âme… et avec cela, la monarchie de Juillet, l’idéal pratique… et cet autre qui préfère déverser sur son vieux père les plus grossières

injures, plutôt que de renoncer à quelques milliers d’écus !… Ah ! ah !

Comme homme d’affaires, il voudra bien condescendre à me mépriser ! Eh

bien ! comme homme d’affaires, je sais ce que faux-frais veut dire… faux-

frais ! répéta-t-il, furibond, en grasseyant à la parisienne. Ce n’est pas en

cédant humblement que je m’attacherai davantage cet exalté, ce polisson de

fils…

— Cher père, que pourrais-je répondre ! Je tiens à le mettre dans son tort

quant aux influences dont il parle ! Comme associé, j’ai des intérêts dans

l’affaire, et c’est précisément pourquoi je devrais te conseiller de ne point

persister dans ton point de vue, toutefois… Je ne me crois pas moins bon

chrétien que Gotthold, toutefois…

— Toutefois ! Oui, tu as raison, ma parole, Jean, d’ajouter « toutefois » !

Voyons donc comment les choses se présentent : à l’époque où, enflammé

pour sa donzelle, il me faisait scène sur scène et finissait par consommer

cette mésalliance, malgré ma formelle interdiction, je lui écrivis : « Mon

très cher fils, tu épouses ta boutique ; un point, c’est tout. Je ne te déshérite

pas, je ne me donne pas en spectacle, mais c’en est fait de notre affection.

Ci-joint 100 000 marks pour ton établissement, je t’en lègue 100 000 autres

par testament, un point c’est tout ; maintenant, ton compte est réglé, il n’y

aura pas un schilling de plus. » À cela, il n’a pas soufflé mot. Si nous avons

fait des affaires, qu’a-t-il à y voir ? S’il vous revient, à toi et à ta sœur, une

bonne part en plus ? Et s’il nous plaît d’acheter une maison sur ce qui vous

reviendra un jour…

— Si vous pouviez concevoir, père, le dilemme où je me trouve pris !

Pour maintenir la concorde dans notre famille, je devrais vous conseiller…

mais…

Le consul, toujours adossé à sa chaise, poussa un léger soupir. Johann

Buddenbrook, appuyé sur le manche de l’éteignoir, s’efforçait de percer la

pénombre mouvante pour surprendre l’expression de son fils. L’avant-

dernière bougie s’était fondue et éteinte d’elle-même ; une seule vacillait

encore à l’autre extrémité de la pièce. Par intervalles, une haute et blanche

figure surgissait, souriante et calme, de la tapisserie, puis s’évanouissait à

nouveau.

— Père… notre situation vis-à-vis de Gotthold m’accable ! souffla le

consul.

— Folie, Jean, pas de sentimentalité ! Qu’est-ce qui t’accable ?

— Père… nous venons de nous réunir dans la joie, nous avons fêté une

belle journée, nous étions fiers et heureux dans la conscience d’avoir

accompli, d’avoir atteint quelque chose… d’avoir porté notre maison, notre

famille à une hauteur qui lui assurera, dans la plus large mesure, l’estime et

la considération de tous… Cependant, père, cette animosité implacable que

tu témoignes à mon frère, ton fils aîné, m’effraie… Il ne faudrait pas qu’une

lézarde cachée traversât l’édifice que nous avons élevé avec l’aide et la

grâce de Dieu… Il est nécessaire qu’une famille soit unie, que ses membres

se soutiennent, père, sans quoi le malheur vient frapper à la porte…

— Balivernes, Jean ! Fadaises que tout cela ! C’est un garçon obstiné,

voilà tout…

Il y eut un silence ; la dernière flamme se mourait.

— Que fais-tu, Jean ? demanda Johann Buddenbrook. Je ne te vois plus

du tout.

— Des comptes, répondit sèchement le consul.

La bougie se ranima et on le vit, redressé de toute sa hauteur, fixer sur la

flamme dansante des yeux plus froids et plus attentifs qu’ils ne l’avaient été

durant tout l’après-midi.

— Ou bien vous donnez à Gotthold 33 335 marks et 15 000 à ceux de

Francfort, soit un total de 48 335. Ou bien vous en versez 25 000 à ceux de

Francfort seulement, ce qui signifie pour l’entreprise un bénéfice de

23 335 marks. Mais ce n’est pas tout. À supposer que vous indemnisiez

Gotthold pour sa part de la maison, ce sera renier vos intentions ; en effet, il

ne se jugera plus déchu de ses droits et pourra, par suite, à votre mort,

élever sur notre patrimoine des prétentions égales à celles de ma sœur et

aux miennes. Il en résultera pour la maison un déficit de plusieurs centaines

de milliers de marks, qu’elle ne saurait supporter et que je ne saurais non

plus endosser, moi, qui resterai seul et unique propriétaire… Non, papa,

conclut-il avec un geste énergique de la main, tout en se redressant encore

plus. Mon devoir est de vous déconseiller de céder !

— Eh bien, soit. N’en parlons plus ! En avant ! Allons nous coucher !

Une dernière et minuscule flamme expira sous le petit capuchon de

métal. Dans une obscurité compacte, ils traversèrent tous deux la galerie et

dehors, près de l’escalier du deuxième étage, ils se serrèrent la main.

— Bonne nuit, Jean… Courage, n’est-ce pas ? Il faut en passer par là…

À demain, au petit déjeuner !

Le consul remonta dans son appartement et le vieillard descendit à

l’entresol, se guidant à tâtons sur la rampe. Puis la vieille et vaste demeure,

bien close, s’enveloppa d’ombre et de silence. Fierté, espérances et craintes

se taisaient, tandis qu’au-dehors, dans les rues silencieuses, ruisselait la

pluie et que le vent d’automne sifflait autour des pignons et dans les angles.

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