Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 73 sur 98

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Les Buddenbrook

Huitième Partie

 

CHAPITRE PREMIER

 

Le nouveau directeur des services de l’Office municipal d’assurances

contre l’incendie, M. Hugo Weinschenk, sanglé dans sa redingote montante,

avec cet air de mâle gravité qu’il devait à la fine moustache noire implantée

jusque dans les coins de sa bouche, au-dessus d’une lèvre inférieure

légèrement pendante, suivait tous les jours, d’un pas important et balancé, la

grande allée, pour se rendre des bureaux de l’entrée à ceux du fond ; les

deux poings en avant, les coudes jouant d’un mouvement léger sur les côtes,

il était l’image de l’homme en place, actif et qui s’impose.

De son côté, Erika Grünlich, alors dans sa vingtième année, était une

grande jeune fille épanouie, fraîche de couleurs, belle de santé et de force.

Si le hasard voulait qu’elle descendît l’escalier ou se trouvât en haut de la

rampe lorsque M. Weinschenk venait à passer – et ce hasard n’était pas

chose rare – le directeur soulevait son haut-de-forme, découvrant ses

cheveux noirs et courts, déjà grisonnants aux tempes, accentuait le

dandinement de son buste dans sa redingote ajustée, et ses yeux bruns

hardiment promenés à la ronde saluaient la jeune fille d’un regard étonné et

admiratif. Sur quoi, Erika s’enfuyait, se laissait tomber sur quelque

banquette, dans l’embrasure d’une fenêtre et, dans sa perplexité, dans son

désarroi, pleurait pendant des heures.

Mlle Grünlich avait grandi vertueusement sous l’égide de Thérèse

Weichbrodt et ses pensées étaient un peu courtes. Elle pleurait à cause du

haut-de-forme de M. Weinschenk ; elle pleurait sur sa façon de relever

brusquement les sourcils quand il l’apercevait et de les laisser retomber de

même ; elle pleurait sur sa prestance royale et sur le balancement de ses

poings.

Sa mère, Mme Permaneder, voyait cependant plus loin. L’avenir de sa

fille l’inquiétait depuis des années, car, par rapport aux autres jeunes filles à

marier, Erika, de toute évidence, se trouvait peu favorisée. Ce n’était pas

assez de dire que Mme Permaneder ne fréquentait plus dans la société, elle vivait avec elle sur un pied d’hostilité déclarée. La pensée qu’on pût, à

cause de sa double séparation, la considérer, dans les hautes sphères,

comme déchue, avait pris quelque chose de l’idée fixe, et elle voyait du

mépris, voire de la haine, où, le plus souvent, il n’y avait vraisemblablement

que de l’indifférence. Il est vraisemblable, par exemple, que le consul

Hermann Hagenström, esprit large et loyal que la richesse rendait enjoué et

bienveillant, l’aurait volontiers saluée dans la rue ; mais le regard distant

dont, en passant, tête rejetée en arrière, elle effleurait dédaigneusement son

visage – ce « visage de pâté de foie gras » qu’elle « exécrait comme la

peste », pour employer une de ses expressions énergiques – le lui interdisait

avec la dernière rigueur. C’est pourquoi Erika, restée absolument étrangère

au monde de son oncle, le sénateur, ne prenait part à aucun bal et avait

rarement l’occasion de lier connaissance avec des messieurs.

Toutefois, et surtout depuis que M me Antonie avait, comme elle le disait,

« renoncé à tout pour elle-même », son désir le plus ardent était de voir sa

fille réaliser ses propres espérances déçues en faisant un mariage riche et

heureux, qui honorât la famille et permît d’oublier les tribulations de la

mère. Tony aspirait avant toute chose à prouver à son frère aîné, porté

comme il l’était alors au pessimisme, que la chance de la maison n’était pas

encore épuisée et que la famille n’approchait en aucune façon de son déclin.

Sa deuxième dot, les 17 000 thalers que M. Permaneder avait eu la

générosité de restituer, était en réserve pour Erika, et à peine l’œil

perspicace et expérimenté de Mme Antonie eut-il discerné le doux lien qui

se nouait entre sa fille et le directeur, qu’elle assiégea le Ciel de ses prières

pour que M. Weinschenk fît sa visite.

Il la fit. Il se présenta au premier étage, fut reçu par les trois dames,

l’aïeule, la mère et la petite-fille, s’entretint avec elles pendant dix minutes

et promit de revenir un après-midi, à l’heure du café, pour converser sans

contrainte.

C’est ce qui arriva, et l’on fit plus ample connaissance. Le directeur était

natif de Silésie, où son vieux père vivait encore ; mais Hugo Weinschenk ne

parut pas faire un cas extrême de sa famille et se présenta plutôt comme un

« selfmade man ». Il avait, comme tel, la conscience de sa propre valeur,

conscience récemment acquise il est vrai, encore incertaine, un peu

excessive, un peu méfiante. Ses manières n’étaient pas impeccables et sa

conversation était d’une évidente maladresse. Sa redingote de style petit-

bourgeois était, d’ailleurs, lustrée par places, ses manchettes à gros boutons de jais n’étaient ni très fraîches ni très propres, et, à sa main gauche, l’ongle

du majeur apparaissait, par suite de quelque accident, complètement

desséché et d’un noir de charbon – extérieur assez peu séduisant, somme

toute, ce qui n’empêchait point M. Hugo Weinschenk d’être un homme très

digne de considération, laborieux, énergique, pourvu d’un revenu annuel de

12 000 marks, et capable de passer pour beau aux yeux d’Erika Grünlich.

D’un coup d’œil rapide, Mme Permaneder avait embrassé et jugé la

situation. Elle s’en ouvrit à Mme Elisabeth et au sénateur. Il était clair que

les intérêts des deux partis se rencontraient et se complétaient. Comme

Erika, le directeur Weinschenk n’avait aucune espèce de relations

mondaines ; tous deux étaient en vérité faits l’un pour l’autre et visiblement

destinés l’un à l’autre par la Providence. Si le directeur, dont les cheveux,

aux approches de la quarantaine, tournaient au poivre et sel, voulait fonder

un foyer, désir qui convenait à sa situation et répondait à ses moyens, un

mariage avec Erika Grünlich le faisait entrer dans une des premières

familles de la ville et était propre à favoriser son avancement, à consolider

sa position. Quant au bonheur d’Erika, Mme Permaneder était en droit de se

dire que l’affaire en question excluait, en tout cas, le danger pour sa fille de

revivre ses propres tribulations. Hugo Weinschenk n’offrait pas avec

M. Permaneder la plus infime ressemblance et, pour ce qui était de

M. Bendix Grünlich, il s’en distinguait par sa qualité d’employé supérieur,

d’homme en place, nanti d’un traitement fixe, sans préjudice de

l’avancement à venir.

Bref, il y avait des deux côtés une égale bonne volonté ; les visites

d’après-midi du directeur Weinschenk se succédèrent rapidement, et en

janvier – janvier 1867 – il se permit, en quelques paroles viriles et directes,

de demander la main d’Erika Grünlich. Dès lors, il fit partie de la famille,

assista aux réunions intimes et fut accueilli avec empressement par toute la

parenté de sa fiancée. Sans aucun doute, il sentit immédiatement qu’il n’y

était pas à sa place ; mais il déguisa cette impression sous une attitude

d’autant plus désinvolte, et Mme Elisabeth, l’oncle Justus, le sénateur, sinon

les dames Buddenbrook de la Grand-Rue, étaient disposés à une courtoise

indulgence envers ce bureaucrate de valeur, dur au travail, mais sans usage

du monde. Cette indulgence était bien nécessaire. Ne fallait-il pas sans

cesse, par une saillie ou un détour, dissiper le silence qui s’abattait dans la

salle à manger, sur la table de famille, quand le directeur se prenait par

exemple à taquiner un peu trop audacieusement les joues ou les bras d’Erika ; quand, au cours de l’entretien, il s’informait si la marmelade

d’orange était un entremets ; ou bien encore quand il déclarait que Roméo et

Juliette était une œuvre de Schiller ?… Énormités qu’il lançait avec

beaucoup d’assurance en se frottant ingénument les mains, le buste rejeté

obliquement au dossier de sa chaise.

C’est avec le sénateur qu’il s’entendait le mieux, parce que ce dernier

savait aiguiller la conversation sur la politique et les affaires sans qu’il se

produisît de catastrophe. Mais avec Gerda Buddenbrook, ses relations

prirent une tournure désespérante. La personnalité de cette dame le

déconcertait, au point qu’il était hors d’état de soutenir une conversation

avec elle, ne fût-ce que deux minutes. Ayant appris qu’elle jouait du violon,

chose qui l’avait fortement impressionné, il se bornait, à chaque rencontre

du jeudi, à lui adresser cette plaisante question : « Et ce violon, ça va

toujours ? » Dès la troisième fois, Gerda s’abstint de toute réponse. Quant à

Christian, il avait pris l’habitude d’observer son nouveau parent en fronçant

le nez et d’imiter à la perfection, dès le lendemain, ses manières et son

parler. Le fils cadet du défunt consul Johann Buddenbrook avait été guéri à

Oeynhausen de ses rhumatismes articulaires ; mais il lui était resté une

certaine raideur de membres, et le tourment chronique qui affectait son côté

gauche, ce côté où « tous les nerfs se trouvaient trop courts », n’avait

aucunement disparu, non plus que les autres troubles auxquels il se croyait

exposé ou qu’il appréhendait de ressentir : asthme, étouffements,

irrégularités du cœur, tendance à la paralysie. Son physique non plus n’était

guère celui d’un homme qui n’a pas atteint la quarantaine. Son crâne était

totalement dénudé, seuls l’occiput et les tempes gardaient quelques vestiges

d’une chevelure rousse et clairsemée ; ses petits yeux ronds, qu’il roulait

perpétuellement avec une gravité inquiète, s’enfonçaient plus que jamais

dans leurs orbites. Et, plus saillante, plus osseuse que jamais, s’arquait entre

ses joues caves et blêmes, au-dessus de l’épaisse moustache fauve

débordant sur la bouche, l’énorme gibbosité de son nez. Son pantalon,

coupé dans une solide et élégante étoffe anglaise, flottait autour de ses

jambes grêles et torses.

Depuis son retour, il occupait comme par le passé, dans la maison de sa

mère, une chambre donnant sur le corridor du premier étage. Toutefois, il se

trouvait bien plus souvent à son cercle que dans la maison de la

Mengstrasse, où la vie ne lui était pas rendue particulièrement agréable. Car

Riquette Severin, campagnarde de 27 ans, courtaude, aux joues rouges et gercées, à la bouche lippue, qui avait succédé à Ida Jungmann dans la

direction des domestiques et la conduite de la maison, avait discerné, avec

un sens tout rustique des réalités, qu’il ne valait pas la peine de témoigner

beaucoup d’égards à ce désœuvré, ce conteur de fariboles, tour à tour

stupide ou pitoyable, que le sénateur, grand personnage s’il en fût, toisait, le

sourcil haut, d’un regard distant. Elle l’ignorait purement et simplement.

« Dame, monsieur Buddenbrook, je n’ai pas de temps à perdre avec vous ! »

Sur quoi, Christian la regardait en fronçant le nez, d’un air qui voulait dire :

« N’as-tu pas honte ? » puis il allait son chemin, se déplaçant tout d’une

pièce.

— Tu penses, peut-être, que l’on me gratifie toujours d’une chandelle ?

disait-il à Tony. Bernique ! Le plus souvent il faut que je me couche à la

lueur d’une allumette.

« Les temps sont durs… déclarait-il encore, car sa mère ne pouvait plus

lui octroyer que de maigres subsides… il en allait bien autrement jadis. Juge

donc : je suis souvent réduit à emprunter cinq schillings pour acheter de la

poudre dentifrice !

— Christian ! s’exclamait Mme Permaneder. Quelle indignité ! À la lueur

d’une allumette !… Cinq schillings !… Tâche au moins de n’en point

parler !

Elle était hors d’elle, révoltée, blessée dans ses sentiments les plus

sacrés. Mais cela ne changeait rien à la chose. Les cinq schillings destinés à

la poudre dentifrice, Christian les empruntait à son vieil ami, André

Gieseke, docteur en droit. C’était une chance pour lui que cette amitié, et

elle l’honorait : André Gieseke, avocat noceur, mais qui savait sauvegarder

sa respectabilité, n’avait-il pas été, l’hiver précédent, élu sénateur, après que

le vieux Kaspar Œverdieck eut passé doucement de vie à trépas et que le

docteur Langhals eut occupé sa place ? L’avocat ne modifia pas pour cela sa

conduite. S’il possédait, depuis son mariage avec une demoiselle Huneus,

une maison spacieuse en plein centre, il n’en était pas moins, on le savait,

propriétaire, dans le faubourg Sainte-Gertrude, d’une petite villa enfouie

sous la verdure et confortablement aménagée qu’occupait seule une dame

encore jeune, extrêmement jolie et d’origine douteuse. Sur le fronton de la

porte resplendissait, en élégants caractères d’or, le mot « Quisisana[36] » et,

dans la ville entière, la petite maison n’était connue que sous ce vocable,

prononcé d’ailleurs avec des s très doux et des a tristement soupirés !

Christian Buddenbrook, l’intime du sénateur Gieseke, avait, comme tel, à Quisisana, ses grandes et ses petites entrées ; il y obtenait le même succès

qu’à Hambourg chez Aline Puvogel, qu’à Londres, à Valparaiso ou sur tant

d’autres points du globe, en pareille compagnie. Quelques anecdotes,

quelques gentillesses, et il était devenu dans la maison un hôte aussi assidu

que le sénateur Gieseke lui-même. Était-ce à la connaissance et avec

l’assentiment de ce dernier ? C’est à savoir. Le fait est que Christian

trouvait à Quisisana, sans bourse délier, ces agréables délassements que le

sénateur Gieseke était obligé de payer, lui, avec les gros sous de sa femme.

Peu de temps après les fiançailles de Hugo Weinschenk avec Erika

Grünlich, le directeur proposa à son beau-frère une place dans ses bureaux.

Et, en effet, Christian travailla pendant quinze jours au service de la Caisse

d’assurances. Par malheur, il apparut que cet effort avait aggravé non

seulement son tourment au côté gauche, mais encore tous ses autres

malaises indéfinissables, sans compter que le directeur était un chef des plus

violents ; n’avait-il pas, à l’occasion d’une erreur, traité sans ménagements

son beau-frère de « chien de mer » ? Sur quoi, Christian s’était vu contraint,

une fois de plus, d’abandonner son emploi.

Quant à Mme Permaneder, son bonheur était à son comble et la sérénité

de son âme s’exprimait par des aperçus comme celui-ci :

— Tout de même, la vie a parfois du bon !

Et, de fait, elle s’épanouissait à nouveau au cours de ces semaines qui,

avec leur affairement et leur excitation, leurs projets divers, leurs soucis de

logement et leur fièvre d’installation, lui rappelaient trop bien les jours de

ses premières fiançailles pour qu’elle ne se sentît point rajeunie et pénétrée

d’un joyeux espoir. Beaucoup de sa grâce mutine de jeune fille revivait dans

ses jeux de physionomie et dans ses gestes. Dans sa gaieté débordante elle

était allée jusqu’à troubler à tel point l’atmosphère de toute une « soirée de

Jérusalem », que Léa Gerhardt elle-même, laissant retomber son livre, avait

promené dans la salle ses grands yeux soupçonneux et ignorants de

colombe.

Pour Erika, il n’était pas question de se séparer de sa mère. Avec

l’assentiment du directeur, voire sur son désir, il avait été décidé que

Mme Antonie, provisoirement du moins, habiterait chez les Weinschenk

pour assister, dans la conduite du ménage, l’inexpérience de sa fille… Là

précisément était la source de ce sentiment délicieux qu’il n’avait jamais

existé de Bendix Grünlich, jamais d’Aloïs Permaneder, que tous les

insuccès, toutes les désillusions, les souffrances de sa vie s’évanouissaient et qu’il lui était permis de recommencer son expérience animée de

nouveaux espoirs. Certes, elle exhortait Erika à remercier Dieu de lui

donner comme époux l’élu de son cœur, alors qu’elle avait dû, elle, sa mère,

étouffer par devoir et par raison son inclination première. Certes, c’était

bien le nom d’Erika et celui du directeur qu’elle inscrivait d’une main

tremblante de joie dans les papiers de famille… Mais c’était elle, Tony

Buddenbrook, qui était réellement la fiancée ; c’était elle qui, d’une main

experte, pouvait une fois encore palper draperies et tapis, fureter, une fois

encore, dans les catalogues d’ameublement et de trousseaux, visiter et louer,

une fois encore, un appartement « distingué ». C’était elle qui, une fois

encore, allait abandonner la douce et spacieuse maison paternelle, cesser de

n’être qu’une femme divorcée ; c’était elle à qui s’offrait à nouveau la

possibilité de relever la tête, de commencer une nouvelle existence

susceptible d’éveiller l’attention générale et d’ajouter au prestige de la

famille. Oui… Était-ce un rêve ? Des robes de chambre surgirent à son

horizon, deux robes de chambre, pour elle et pour Erika, d’une étoffe

moelleuse et damassée, à large traîne et à nœuds de velours descendant en

rangs serrés depuis le col jusqu’à l’ourlet…

Mais les semaines coulaient et Erika voyait toucher à son terme le temps

de ses fiançailles. Le jeune couple n’avait rendu que fort peu de visites, car

le directeur, ce travailleur austère, inexpérimenté dans la pratique du

monde, semblait bien résolu à ne consacrer ses loisirs qu’à l’intimité de son

foyer… Un dîner d’accordailles réunit Thomas, Gerda, les fiancés,

Frédérique, Henriette et Pfiffi Buddenbrook, ainsi que les familiers du

sénateur, dans la grande salle de l’hôtel de la Fischergrube, et le directeur,

dans son obstination à caresser le cou nu d’Erika, jeta cette fois encore un

froid parmi les convives. Puis le jour des noces arriva.

La galerie à colonnes fut, comme au temps où le front de Mme Grünlich

se couronnait de myrte, le théâtre de la bénédiction nuptiale. M me Stuht,

celle qui fréquentait dans le meilleur monde, avait aidé l’épousée à draper

les plis de sa robe de satin blanc et à disposer sa verte parure. Le sénateur

Buddenbrook, assisté de l’ami de Christian, le sénateur André Gieseke, était

garçon d’honneur. Deux anciennes amies de pension faisaient office de

demoiselles d’honneur. Le directeur Hugo Weinschenk, majestueux et viril,

ne marcha qu’une fois, en se rendant à l’autel improvisé, sur le long voile

ondoyant d’Erika. Le pasteur Pringsheim, les mains jointes sous son menton, officia avec la solennité extatique qui lui était coutumière, et tout

se passa dignement, selon le rite.

Tandis qu’on échangeait les anneaux et que les deux « oui »

retentissaient dans le silence, l’un grave, l’autre clair, mais tous deux un peu

voilés, M me Permaneder, écrasée par le passé, le présent et l’avenir, éclata

en sanglots – toujours ses sanglots d’enfant, sincères et irrésistibles – et les

dames Buddenbrook, Pfiffi en particulier, dont le pince-nez, pour la

cérémonie, s’ornait d’une chaîne d’or, promenèrent autour d’elles le sourire

aigre-doux qui leur était habituel en pareille circonstance. Quant à

Mlle Weichbrodt, Thérèse Weichbrodt, Sesemi, singulièrement rapetissée,

qui portait toujours à son cou grêle, sur une broche ovale, le portrait de sa

mère, elle prononça, avec cette fermeté excessive qui veut dissimuler une

profonde et intime émotion :

— Sois hûrûse, ma bonne onfont !

Puis, dans le cercle des blanches divinités qui, inaltérablement sereines,

se détachaient sur le fond bleu des tapisseries, ce fut un festin aussi solennel

que solide, à l’issue duquel les nouveaux époux s’éclipsèrent pour se mettre

en route vers quelques grandes cités… C’était à la mi-avril, et, pendant la

quinzaine qui suivit, M me Permaneder, assistée du tapissier Jacobs, réalisa

un de ses chefs-d’œuvre, l’aménagement « distingué » de ce spacieux

premier étage qu’on avait loué au centre de la Bäckergrube et dont les

pièces décorées d’une profusion de fleurs abritèrent bientôt le retour du

jeune ménage.

Alors commença le troisième mariage de Tony Buddenbrook.

Cette désignation, certes, ne manquait pas d’à-propos ; le sénateur lui-

même, un jeudi, en l’absence des Weinschenk, avait ainsi défini la situation,

et M me Permaneder s’était laissé faire avec complaisance. À vrai dire,

c’était à elle qu’incombaient tous les soucis du ménage, mais elle en

revendiquait aussi le bonheur et la dignité, si bien qu’un jour, rencontrant à

l’improviste, dans la rue, la femme du consul Möllendorpf, née Julie

Hagenström, elle la dévisagea avec une expression si triomphalement

provocante que Mme Möllendorpf dut se résigner à saluer la première…

Cette dignité, ce bonheur se traduisaient dans sa physionomie et son attitude

en gravité solennelle, quand elle promenait dans la nouvelle demeure les

parents en visite, tandis qu’Erika Weinschenk y faisait, ou peu s’en faut,

figure d’hôte admiratif.

Suivie par la traîne de sa robe de chambre, les épaules légèrement

remontées, la tête rejetée en arrière, portant au bras son panier à clefs garni

de nœuds de satin – elle avait un faible pour les nœuds de satin –

Mme Antonie présentait aux visiteurs les meubles, les portières, la

porcelaine diaphane, l’argenterie reluisante, les grands tableaux à l’huile

choisis par le directeur, dont ils révélaient les goûts : appétissantes natures

mortes, nus féminins, et tous ses mouvements semblaient dire : « Voyez ce

qu’il m’a été donné d’accomplir une fois encore dans ma vie ! » C’est

presque aussi distingué que chez Grünlich et, à coup sûr, plus distingué que

chez Permaneder !

Mme Elisabeth arriva, vêtue d’une soie à rayures grises et noires et

répandant autour d’elle un discret parfum de patchouli ; elle promena

paisiblement autour d’elle son regard clair et, sans s’extasier bruyamment,

manifesta son approbation. Le sénateur vint avec les siens ; Gerda et lui

s’amusèrent de Tony, rayonnante d’orgueil, et l’empêchèrent à grand-peine

d’étouffer le petit Hanno, qu’elle adorait, en le gavant de brioche aux raisins

et de vin de Porto… Les dames Buddenbrook ne manquèrent pas au rendez-

vous.

— Tout cela est si beau, dirent-elles d’une seule voix, que nos modestes

personnes n’y seraient pas à leur place…

Vint aussi la pauvre Clothilde, grisonnante, patiente et maigre. Elle admit

qu’on s’amusât à ses dépens, but quatre tasses de café au lait, sur quoi, elle

admira toute chose avec des paroles traînantes et aimables… De temps à

autre, lorsqu’il ne trouvait personne au cercle, Christian faisait, lui aussi,

son apparition, prenait un petit verre de bénédictine, se déclarait disposé à

accepter la représentation d’une maison de champagne et de cognac –

n’était-il pas fait pour ce travail facile et agréable ? On y était son maître, on

inscrivait par-ci par-là quelques petites notes dans un carnet et l’on gagnait

trente thalers en un tournemain. Là-dessus, il empruntait à M me Permaneder

quarante schillings, de quoi offrir un bouquet à la jeune première du théâtre

municipal, en venait à parler – Dieu sait par quelle association d’idées ! –

de « Maria » et du « vice » à Londres, tombait dans l’histoire du chien

galeux qui avait fait, dans une caisse, le voyage de Valparaiso à

San Francisco, et, une fois en train, se laissait aller à conter avec tant

d’abondance et de verve comique qu’il aurait diverti une salle tout entière.

Il s’exaltait, donnait dans les dialectes, parlait anglais, espagnol, bas-

allemand et hambourgeois. Il évoquait des histoires de couteau au Chili, de filouterie à Whitechapel, puis, ouvrant son sac aux couplets, il se mettait à

chanter ou à déclamer avec d’impayables jeux de physionomie et un

pittoresque talent de mime :

 

Comm’ j’étais en balade

Sur l’Esplanade,

Passe une jolie gamine

De fraîche mine.

’L’avait un chic de chien,

Un faux cul parisien,

Un chapeau sur la tête,

Comme une assiette.

J’y dis :

« La jolie fille,

Soyez gentille,

Et laissez-moi vous prendr’ le bras ! »

Ell’ se r’tourne en fureur

Et m’dit d’un air moqueur :

« Allez coucher, mon cher, et n’vous ennuyez pas ! »

 

Mais à peine avait-il fini qu’il passait à la chronique du cirque Renz et se

prenait à imiter d’un bout à l’autre, avec tant de perfection, l’entrée du

clown anglais, qu’on pouvait s’imaginer assister soi-même au manège. On

entendait les cris habituels de l’autre côté du rideau, le « Ouvrez le porte à

moâ ! », les querelles avec le directeur. Suivaient, dans un jargon anglo-

allemand traînant et geignard, toute une série d’anecdotes : l’histoire de

l’homme qui, ayant avalé une souris pendant son sommeil, s’en va trouver

le vétérinaire et en reçoit le conseil d’avaler simplement… un chat ! Puis,

l’histoire de « ma grand-mère, fraîche et gaillarde comme elle était », qui,

s’en allant à la gare, traverse en route tant d’aventures, pour finir, « fraîche

et gaillarde comme elle était », par voir le train lui filer sous le nez. Sur

cette pointe, Christian lançait un triomphant :

— En avant la musique, monsieur le chef d’orchestre !

Après quoi, comme réveillé en sursaut, il paraissait s’étonner de ce que

la musique ne donnât point…

Alors, brusquement, sa physionomie prenait une autre expression, ses

gestes s’alanguissaient, ses petits yeux ronds et enfoncés se mettaient à

rouler dans tous les sens avec une gravité inquiète ; il promenait longuement sa main sur son côté gauche, comme pour s’ausculter et savoir