Les Buddenbrook
Chapitre V
abus de confiance, et cette sentence, appuyée de l’autorité de l’État, avait
réussi à l’amoindrir à ce point dans sa propre estime qu’il n’osait plus
regarder personne en face. Sa démarche élastique, sa façon conquérante de
balancer sa taille dans sa redingote, de mouvoir ses poings et de rouler les
yeux, l’extraordinaire désinvolture avec laquelle il questionnait les gens ou
racontait des histoires, du haut de son ignorance de primaire, tout cela avait
disparu. Il était déprimé au point que tous les siens tremblaient devant tant
d’aplatissement, de couardise et d’indignité. Après avoir passé huit ou dix
jours exclusivement à fumer, Hugo Weinschenk se mit à lire les journaux et
à écrire des lettres. Et la conséquence, c’est qu’au bout de huit à dix autres
jours, il déclara en termes vagues qu’une nouvelle situation semblait s’offrir
pour lui à Londres, mais qu’il comptait y aller d’abord pour arranger
l’affaire lui-même et appeler à ses côtés sa femme et sa fille une fois que
tout serait réglé.
Accompagné d’Erika, il se rendit à la gare en voiture fermée, sans avoir
revu un seul de ses autres parents. Quelques jours après, une lettre de
Hambourg parvint à l’adresse de sa femme ; il s’y disait résolu à ne faire
venir sa femme et sa fille, et même à leur donner de ses nouvelles, que
lorsqu’il pourrait leur offrir une existence digne d’elles. Ce fut le dernier
signe de vie que donna Hugo Weinschenk. Personne n’entendit plus parler
de lui. M me Permaneder, versée dans ce genre de choses et toujours pleine
d’énergie et de prudence, eut beau envoyer à son gendre divers appels, afin
de justifier pleinement le divorce pour abandon volontaire, disait-elle d’un
air important, il était et demeura introuvable. Et c’est ainsi qu’Erika et la
petite Elisabeth restèrent chez leur mère dans l’appartement ensoleillé du
Lindenplatz.
CHAPITRE V
Le mariage dont était issu le petit Johann n’avait jamais cessé de donner
matière aux conversations passionnées de toute la ville. Chacun des deux
époux avait par lui-même un caractère insolite et énigmatique, leur mariage
aussi portait l’empreinte de l’extraordinaire et du singulier. Flairer là
quelque mystère, en dépit de données très incomplètes, sonder le fond de
ces relations semblait une tâche difficile mais séduisante. Et dans les salons et dans les chambres à coucher, au cercle et au mess, voire à la Bourse, on
parlait de Gerda et de Thomas Buddenbrook, d’autant plus que l’on ne
savait rien d’eux.
Comment s’étaient-ils rencontrés et quelles étaient leurs relations
réciproques ? On se souvenait de la brusque résolution de Thomas
Buddenbrook, alors âgé de trente ans, dix-huit ans plus tôt. « Elle ou nulle
autre », avait-il dit ; et il devait en avoir été de même de Gerda, car jusqu’à
sa vingt-huitième année elle avait refusé des partis à Amsterdam, pour
agréer immédiatement ce prétendant. C’était donc un mariage d’amour, à ce
que pensaient les gens ; car, si difficile que cela leur parût, il leur fallait bien
admettre que les trois cent mille florins de Gerda n’avaient joué dans
l’affaire qu’un rôle de second plan. Mais, d’autre part, on ne constatait
aucune tendresse entre eux, même dans les premiers temps. Dès le début, en
effet, on n’avait remarqué entre eux que de la courtoisie, une courtoisie
correcte et respectueuse, peu usuelle entre époux, faite non pas
d’éloignement et de froideur, mais d’une familiarité très singulière, muette
et profonde, d’égards et d’indulgence réciproques et constants. Les années
n’y avaient absolument rien changé. Le seul changement consistait en ce
que la différence d’âge, si minime entre eux, commençait ostensiblement à
se faire sentir. En les regardant, on voyait un homme très usé, et déjà un peu
empâté, avec une femme jeune. On trouvait que Thomas Buddenbrook avait
l’air d’une ruine, c’était le seul mot qui convînt, malgré la fatuité un peu
risible qu’il apportait à sa toilette, tandis que Gerda n’avait presque pas
changé au cours de ces dix-huit années. Il semblait qu’elle se fût conservée
intacte dans cette atmosphère de frigidité nerveuse où elle vivait et qui
émanait d’elle. Les cheveux d’un acajou sombre avaient gardé exactement
leur couleur, son beau visage blanc avait gardé son galbe, sa taille avait
toujours sa distinction svelte et altière. Aux angles de ses yeux marron un
peu trop petits et trop rapprochés s’accusaient comme autrefois des cernes
bleuâtres. On n’avait pas confiance dans ces yeux-là. Le regard en était
étrange et les gens n’arrivaient pas à déchiffrer ce qui y était écrit. Cette
femme aux manières si froides, si réservées, si lointaines, si fermées, si
distantes, qui ne retrouvait un peu de chaleur et de vie que dans sa musique,
excitait de vagues soupçons. Les gens exhumaient leur peu de psychologie
poussiéreuse pour en faire usage contre la femme du sénateur Buddenbrook.
« Il n’est pire eau que l’eau qui dort. Il faut se méfier des sournois. » Et
comme ils souhaitaient ravaler à leur niveau toute cette histoire, la pénétrer et l’expliquer tant bien que mal, leur imagination débile les incitait à
admettre que très certainement la belle Gerda trompait un peu son mari
vieillissant.
Ils ouvrirent l’œil et ne tardèrent pas à tomber d’accord que, dans ses
relations avec le lieutenant de Trotha, Gerda Buddenbrook passait, pour ne
rien dire de plus, les limites des convenances.
René Maria de Trotha, originaire de la Rhénanie, était lieutenant dans
l’un des bataillons en garnison dans la ville. Le col rouge seyait à ses
cheveux noirs partagés par une raie et rejetés à droite du front blanc en une
masse haute, épaisse et bouclée. Mais, bien qu’il fût de haute et robuste
stature, tout son abord, ses mouvements comme ses façons de parler et de se
taire, n’avaient rien de martial. Il aimait enfoncer la main entre les boutons
de sa tunique entrebâillée ou s’asseoir, la joue appuyée au dos de la main. Il
s’inclinait sans la moindre raideur, on n’entendait pas même claquer ses
talons ; il traitait l’uniforme qui recouvrait son corps musclé avec autant de
négligence et de caprice qu’un costume civil. Jusqu’à sa mince moustache
d’adolescent qui tombait obliquement aux commissures des lèvres et à
laquelle on n’avait réussi à donner ni pointes ni courbe, contribuait à
souligner cette impression peu martiale. Mais ce qu’il avait de plus
remarquable, c’étaient ses yeux, de grands yeux d’un brillant extraordinaire,
si noirs qu’ils semblaient des abîmes insondables et brûlants et qui posaient
sur les gens et les choses un regard ardent, grave et chatoyant.
Il était certainement entré dans l’armée contre son gré, contre son goût à
tout le moins, car, malgré sa vigueur physique, il faisait mollement son
service et n’était guère aimé de ses camarades dont il partageait trop peu les
intérêts et les plaisirs – intérêts et plaisirs de jeunes officiers revenus
récemment d’une guerre victorieuse… Il passait parmi eux pour un original
désagréable et bizarre, amateur de promenades solitaires ; il n’aimait ni les
chevaux, ni la chasse, ni le jeu, ni les femmes, ne pensait qu’à la musique,
jouait de plusieurs instruments ; on le rencontrait à tous les opéras, à tous
les concerts, avec ses yeux de braise et sa tenue de pékin, à la fois débraillée
et théâtrale, mais il dédaignait le cercle et le mess.
Il s’acquitta tant bien que mal de la corvée des visites dans les familles
les plus en vue ; mais il refusait presque toutes les invitations et ne
fréquentait que chez les Buddenbrook – trop, à ce que pensaient les gens ; et
le sénateur le pensait aussi.
Personne ne soupçonnait ce qui se passait en Thomas Buddenbrook ; il
ne fallait le laisser soupçonner à personne, et c’était là le plus difficile : tenir
le monde entier dans l’ignorance de son chagrin, de sa haine, de son
impuissance. Les gens commençaient à le trouver tant soit peu ridicule,
mais peut-être auraient-ils éprouvé de la pitié et réprimé leur malveillance
s’ils avaient le moins du monde deviné avec quelle susceptibilité anxieuse il
redoutait ce ridicule, combien il l’avait vu venir de loin et pressenti, avant
qu’eux-mêmes y eussent songé. Sa fatuité même, cette fatuité tant raillée,
était née en grande partie de cette crainte. Il avait été le premier à envisager
d’un regard soupçonneux le désaccord croissant entre sa propre apparence
et l’inaltérable beauté de Gerda, sur qui les années ne marquaient pas ;
depuis que le lieutenant de Trotha était entré dans sa maison, il lui fallait
combattre et dissimuler son inquiétude, avec ce qui lui restait de forces. Il le
fallait sous peine de livrer son nom à la risée publique, rien qu’en laissant
voir cette inquiétude.
Gerda et le jeune officier si original s’étaient rencontrés, bien entendu,
sur le terrain musical. M. de Trotha jouait du piano, du violon, du
violoncelle, de l’alto et de la flûte, avec une égale perfection, et souvent sa
visite était annoncée au sénateur par l’ordonnance du lieutenant qui passait
devant les rideaux verts du bureau, portant la boîte du violoncelle sur son
dos, puis s’engouffrant dans la maison. Alors Thomas Buddenbrook, assis à
sa table, attendait de voir entrer aussi l’ami de sa femme, d’entendre monter
du salon des harmonies dont le chant, le gémissement, les cris de joie
surhumains semblaient tendre vers lui et tordre des mains convulsées, puis
après de folles et vagues extases retomber dans la faiblesse et dans les
sanglots, glisser dans la nuit, dans le silence. Il les laissait rouler et gronder,
pleurer et exulter, s’enlacer éperdues et se démener comme des insensées, à
leur guise. Le pire, la vraie torture, c’était le silence qui suivait et qui se
prolongeait si longtemps, si longtemps, là-haut, un silence trop profond,
trop vacant pour ne pas éveiller la terreur. Aucun pas n’ébranlait le plafond,
pas une chaise n’était déplacée, c’était un silence impur, perfide, réticent,
qui semblait cacher quelque chose. Alors Thomas Buddenbrook se sentait
angoissé au point de gémir parfois tout bas.
Que redoutait-il ? Les gens, de nouveau, avaient vu entrer M. de Trotha,
et il croyait voir avec leurs yeux cette image : lui, le mari vieillissant, usé et
morose, assis en bas près de la fenêtre de son bureau, tandis que là-haut sa
femme toujours belle fait de la musique – et autre chose que de la musique – avec son amant. Oui, c’est ainsi qu’on voyait les choses, il le
savait. Et cependant il savait que le terme d’amant convenait mal à
M. de Trotha. Ah ! il aurait été presque heureux de pouvoir le lui donner, de
le comprendre et de le mépriser comme on fait d’un garçon frivole, étourdi
et vulgaire qui jette sa gourme et se sert d’un peu de musique pour gagner le
cœur des femmes. Il ne négligeait rien de ce qui lui eût donné le droit
d’abaisser le rival de la sorte. Il ranimait en lui-même, à cette seule fin, les
instincts de ses pères, la méfiance hautaine du négociant sédentaire et
économe envers la caste guerrière, aventureuse, légère et peu sûre en
affaires. Dans sa pensée et dans la conversation, il appelait toujours
M. de Trotha « ce lieutenant », sur un ton de mépris. Et cependant il ne
sentait que trop combien ce mot était entre tous mal choisi pour caractériser
ce jeune homme.
Que craignait Thomas Buddenbrook ? Rien – rien que l’on pût nommer.
Ah ! s’il s’était agi de se défendre contre un danger palpable, simple et
brutal. Il enviait aux gens du dehors l’image simple qu’ils se faisaient de la
situation. Mais tandis qu’il demeurait à son poste d’écoute, torturé, la tête
dans les mains, il savait trop bien que les mots d’infidélité et d’adultère ne
convenaient pas à ces effusions mélodieuses ou à ces profonds silences qui
se succédaient là-haut.
Parfois, quand il regardait les pignons gris et les passants ou fixait des
yeux le tableau commémoratif qui lui faisait face et les portraits de ses
pères, il se disait que c’était la fin de tout et que rien ne manquait plus à sa
disgrâce que ce qui arrivait en ce moment même. Oui, ce qui manquait
encore, c’est que sa personne fût tournée en dérision et que son nom, sa vie
de famille fussent livrés en pâture à la malignité publique, pour couronner
le tout. Mais cette pensée lui était presque bienfaisante, tant elle lui
paraissait simple, intelligible et saine, capable d’être conçue et formulée, en
comparaison de cette énigme honteuse, de ce scandale mystérieux à l’étage
au-dessus.
Il n’y tint plus, repoussa son siège, sortit du bureau et monta chez lui. Où
entrerait-il ? Dans le salon, pour saluer poliment M. de Trotha et l’inviter à
rester à dîner, et, comme tant d’autres fois, recevoir une réponse négative ?
Car le plus intolérable, c’était que le lieutenant l’évitât manifestement,
refusât presque toutes les invitations officielles et ne tînt à conserver que ses
relations libres et privées avec Gerda.
Attendre, n’importe où, dans le fumoir, qu’il soit parti, puis aller trouver
Gerda et s’expliquer avec elle, lui demander compte de tout ceci ? On
n’obligeait pas Gerda à parler, on ne s’expliquait pas avec elle. Des comptes
sur quoi ? Leur pacte mutuel était fondé sur la compréhension réciproque,
les égards et le silence. Inutile de se rendre ridicule à ses yeux par surcroît.
Jouer le jaloux, ce serait donner raison aux gens du dehors, proclamer le
scandale, le laisser s’ébruiter. Était-il jaloux ? De qui ? De quoi ? Loin de là.
Un sentiment aussi fort sait se traduire en actes, en actes injustes et fous
peut-être, mais énergiques et libérateurs. Oh ! non, il n’éprouvait rien de
plus qu’une légère angoisse un peu torturante et persistante.
Il monta dans son cabinet de toilette pour s’humecter le front d’eau de
Cologne, puis redescendit un étage, résolu à rompre à tout prix le silence du
salon. Mais, comme il tenait déjà la poignée noire et or de la porte blanche,
la musique éclata soudain en tumultueux grondements, et il recula.
Il redescendit au rez-de-chaussée par l’escalier de service, passa par
l’antichambre et le couloir glacial pour gagner le jardin, revint sur ses pas et
considéra l’ours empaillé de l’antichambre et le bassin aux poissons rouges,
au pied de l’escalier, toujours impuissant à retrouver le calme, toujours sur
le qui-vive, aux aguets, honteux et navré, déprimé et hanté par cette peur du
scandale intime ou public.
Une fois, comme à pareille heure il s’accoudait à la galerie du second
étage pour surveiller la cage lumineuse de l’escalier, où régnait le silence, le
petit Johann sortit de sa chambre, descendit les degrés du palier et traversa
le corridor pour aller demander quelque chose à Ida Jungmann. En se
coulant le long du mur, son livre à la main, il voulut passer devant son père
sans lever les yeux, rien qu’avec un léger signe de tête, mais le sénateur
l’interpella :
— Eh bien, Hanno, que fais-tu là ?
— Je travaille, papa, je vais trouver Ida pour lui lire ma traduction.
— Et ça marche ? Qu’est-ce que tu as eu à traduire ?
Les yeux toujours baissés, mais avec vivacité et un effort visible pour
donner une réponse correcte, claire et posée, Hanno répondit après avoir
rapidement avalé sa salive :
— Nous avons une préparation de Cornelius Nepos, un compte
commercial à mettre au net, la grammaire française, les fleuves de
l’Amérique du Nord, le corrigé d’une rédaction allemande…
Il se tut, affligé de n’avoir pas dit et, en baissant le ton pour finir sa
phrase ; car il n’avait plus rien à dire et toute sa réponse avait eu quelque
chose d’abrupt et d’inachevé.
— C’est tout, dit-il de son ton le plus résolu, mais sans lever les yeux.
Son père ne semblait pas avoir entendu. Il tenait dans ses mains la main
libre de Hanno avec laquelle il jouait distraitement, sans paraître faire
attention aux paroles ; il caressait longuement et machinalement les
articulations frêles, sans rien dire.
Alors Hanno entendit soudain au-dessus de sa tête des mots qui n’avaient
aucun rapport avec leur véritable conversation, une voix basse, émue,
anxieuse et presque suppliante qu’il n’avait jamais entendue, la voix de son
père pourtant, qui disait :
— Voilà deux heures que ce lieutenant est avec maman, Hanno…
Et voici qu’à ce ton le petit Hanno leva ses yeux mordorés et pour la
première fois les fixa, grands ouverts, limpides et tendres, sur le visage de
son père, ce visage aux paupières rougies sous les sourcils clairs, aux joues
pâles et un peu bouffies au-dessus des longues pointes étirées des
moustaches. Dieu sait jusqu’à quel point il comprenait. Mais une chose était
sûre, et ils la sentirent tous deux pendant ces secondes où leurs regards se
rencontrèrent, c’est que toute espèce de froideur et de contrainte,
d’éloignement et de malentendu avait disparu entre eux et que Thomas
Buddenbrook se sentait sûr de la confiance et du dévouement de son fils,
tant qu’il ne s’agirait pas d’énergie et d’activité lucide, mais de crainte et de
souffrance.
Il n’en tira aucune conclusion, s’interdit même d’en tirer aucune. Plus
sévèrement que jamais il astreignit Hanno à des exercices de préparation
pratique en vue de son activité future ; il mettait à l’épreuve ses aptitudes
intellectuelles, insistait pour obtenir de lui qu’il exprimât catégoriquement
son goût du métier qui l’attendait, et s’irritait du moindre signe de lassitude
ou de répugnance. Car Thomas Buddenbrook, à l’âge de quarante-huit ans,
en était à considérer de plus en plus ses jours comme comptés, et à
escompter sa propre mort.
Sa santé avait décliné. Le manque d’appétit, l’insomnie, le vertige et ces
accès de frissons auxquels il avait toujours été sujet, l’obligèrent plus d’une
fois à consulter le docteur Langhals. Mais il n’arrivait pas à suivre les
ordonnances. Sa volonté affaiblie par des années d’inaction affairée et
spasmodique n’y suffisait plus. Il avait pris l’habitude de dormir tard, bien qu’il prît tous les soirs la résolution irritée de se lever tôt pour faire avant le
thé la promenade prescrite. Il la fit deux ou trois fois. Tout allait à l’avenant.
La tension constante de sa volonté, qui ne réussissait à lui procurer ni
succès ni satisfaction, l’humiliait à ses propres yeux et le poussait au
désespoir. Il ne savait pas s’interdire ces petites cigarettes russes trop fortes
qu’il fumait en masse journellement depuis sa jeunesse. Il le dit sans
ambages au docteur Langhals, en plein dans ce visage de fat :
— Voyez-vous, docteur, m’interdire ces cigarettes, c’est votre devoir,
devoir très facile et très agréable en vérité. Observer la défense, c’est mon
affaire, et il ne vous est pas défendu de me surveiller. Non, nous
travaillerons ensemble à améliorer mon état de santé, mais les rôles sont
trop inégaux, j’ai une part trop lourde de ce travail. Ne riez pas. Je ne
plaisante pas. On est terriblement seul. Je fumerai. En voulez-vous une ?
Et il lui présentait son étui en bois laqué de Russie.
Ses forces déclinaient ; ce qui s’affermissait en lui, c’était la conviction
qu’il n’en avait plus pour longtemps, que sa fin était proche. Il lui venait
d’étranges pressentiments. Une ou deux fois, à table, il eut l’impression
qu’il n’était déjà plus assis au milieu des siens, mais qu’il les regardait
vaguement, comme du dehors. « Je vais mourir », se disait-il, et plusieurs
fois il fit venir Hanno pour l’exhorter :
— Je peux disparaître plus tôt que nous ne le pensons, mon fils. Il faudra
que tu me succèdes. Moi aussi, j’ai dû m’y mettre jeune. Tâche de
comprendre à quel point ton indifférence me tourmente. Es-tu décidé ? Oui,
toujours oui, ce n’est pas une réponse ; cette fois encore, ce n’est pas une
réponse. Je te demande si tu y es décidé, courageusement, joyeusement. Tu
penses que tu as assez d’argent comme cela et que tu n’aurais rien à faire ?
Tu n’as rien, tu n’as que très peu de chose, tu seras entièrement réduit à tes
propres moyens. Si tu veux vivre et bien vivre, il te faudra travailler, peiner
dur, plus dur que je ne l’ai fait…
Mais ce n’était pas son unique souci. Il souffrait de bien autre chose que
du souci qu’il avait de l’avenir de son fils et de sa maison. Un autre
tourment, un tourment nouveau s’emparait de lui et chassait devant lui le
troupeau de ses pensées lasses. Dès qu’il cessait d’envisager sa fin terrestre
comme une nécessité lointaine, théorique et sans importance, dès qu’il la
voyait proche et tangible, exigeant des préparatifs urgents et nécessaires, il
se mettait à méditer, à s’examiner, à sonder ses relations avec la mort et les problèmes de l’au-delà, et dès les premiers essais, il aboutit à ce résultat
néfaste qu’il n’était nullement prêt à mourir.
La croyance littérale, le christianisme biblique exalté que son père avait
su allier à un sens commercial très juste et dont sa mère avait hérité plus
tard, lui avaient toujours été étrangers. Du plus loin qu’il se souvînt, il avait
opposé à l’existence de causes premières ou finales le scepticisme mondain
de son grand-père. Mais d’esprit trop profond, trop cultivé, trop conscient
de besoins métaphysiques pour se satisfaire de la frivolité superficielle du
vieux Johann Buddenbrook, il avait accepté les solutions historiques des
problèmes de l’éternité et de l’immortalité et s’était dit qu’ayant vécu en ses
ancêtres, il se survivrait dans ses descendants. Non seulement cette pensée
s’accordait avec son esprit de famille, sa conscience de patricien et son
respect de l’histoire, mais elle l’avait soutenu et fortifié dans son activité,
dans son ambition et dans toute la conduite de sa vie. Or, il apparaissait à
présent que tout cela s’effondrait, se réduisait à rien sous le regard pénétrant
de la mort proche, et se révélait impuissant à lui procurer même une heure
de paix et de courage.
Bien que Thomas Buddenbrook, à certains moments de sa vie, eût
légèrement flirté avec le catholicisme, il était tout rempli de ce sentiment
grave, profond, sévère, impitoyable et torturant qui est le sentiment de la
responsabilité chez le protestant véritable et passionné. Non, en face des
réalités suprêmes et dernières, il n’y avait ni appui extérieur, ni médiation,
ni absolution, ni leurre possible, ni consolation. Livré à son moi isolé, réduit
à ses propres forces, il fallait débrouiller cette énigme à force de travail
ardent et acharné avant qu’il fût trop tard, et conquérir une fermeté lucide,
sous peine de s’en aller désespéré vers l’au-delà. Et Thomas Buddenbrook,
déçu et désemparé, se détournait de son fils unique en lequel il avait cru
survivre, plus jeune et plus fort ; avec crainte et tremblement, il se mit en
quête de cette vérité qui devait quelque part exister pour lui.
Cela se passait en 1874, en plein été. Des nuages arrondis, d’un blanc
argenté, passaient dans le ciel d’un bleu vif, au-dessus de la symétrie
élégante du jardin ; dans les branches du noyer, les oiseaux gazouillaient sur
un ton interrogateur, le jet d’eau clapotait au centre d’une couronne de
grands iris mauves, et le parfum du lilas se fondait malheureusement dans
l’odeur sirupeuse qu’une bouffée d’air chaud apportait de la raffinerie
voisine. À la surprise de son personnel, le sénateur quittait souvent le
bureau aux heures de travail pour aller se promener dans le jardin, les mains dans le dos, ratisser le gravier, retirer la vase du bassin ou rattacher un jet de
rosier. Son visage aux sourcils clairs, dont un seul se relevait un peu,
semblait grave et attentif dans ces moments-là ; mais ses pensées erraient au
loin sur les voies douloureuses qui leur étaient propres.
Parfois il s’asseyait au haut de la petite terrasse, dans le pavillon tout
recouvert de vigne vierge, et il regardait sans le voir le mur rouge de sa
maison, au-delà du jardin. L’air était tiède et suave et les paisibles bruits
d’alentour semblaient lui parler un langage apaisant et tenter de l’endormir
doucement. Las de fixer le vide, la solitude et le silence, il fermait les yeux
de temps à autre, puis se redressait et chassait vivement cette paix. « Il faut
que je pense, se disait-il presque à voix haute. Il me faut mettre ordre à
toute chose avant qu’il soit trop tard. »
Or, c’est dans ce pavillon, dans le petit fauteuil à bascule d’osier jaune,
qu’il lut un jour quatre heures d’affilée, avec une émotion croissante, un
livre qui, soit par hasard, soit parce qu’il l’avait recherché sans trop y
penser, lui était tombé sous la main. Après le déjeuner, tout en fumant sa
cigarette, il l’avait trouvé dans le fumoir, caché dans un recoin profond de la
bibliothèque, derrière des volumes imposants ; il s’était souvenu de l’avoir
acheté en passant, d’occasion, quelques années auparavant, chez un
libraire ; c’était un volume assez compact, mal broché, mal imprimé sur un
papier mince et jaunâtre, le deuxième tome d’un célèbre ouvrage de
métaphysique. Il l’avait emporté au jardin et, profondément absorbé, il
tournait à présent page après page.
Un contentement inconnu, vaste et reconnaissant, le remplissait. Il
ressentait le plaisir incomparable de voir un cerveau puissant et dominateur
s’emparer de la vie, de cette vie si forte, si cruelle et si railleuse, pour la
dompter et la condamner ; plaisir de l’homme qui souffre, mais qui a
toujours dissimulé sa souffrance à la froideur et à la dureté de la vie, soit par
pudeur, soit par scrupule, et qui soudain reçoit d’un grand sage
l’autorisation légale et solennelle de souffrir de ce monde tel qu’il est, bien
qu’il soit le meilleur possible et dont on lui démontre à présent qu’il est le
pire des mondes imaginables.
Il ne comprenait pas tout. Les principes et les postulats lui demeuraient
obscurs et son esprit peu coutumier de pareilles lectures n’arrivait pas à
suivre certains raisonnements. Mais cette alternance de lumière et de
ténèbres, de sourde incompréhension, de vague pressentiment et de
soudaine clairvoyance le tenait en haleine, justement, et les heures s’enfuirent sans qu’il eût levé les yeux ni même changé de position sur son
siège.
Au début, il avait sauté certaines pages ; avançant vite, inconsciemment
désireux d’arriver rapidement à l’essentiel, avide de vérités premières, il
n’avait lu avec attention que tel ou tel alinéa qui le captivait. Mais ensuite il
tomba sur un long chapitre qu’il lut de la première à la dernière ligne, les
lèvres serrées et les sourcils froncés, sérieux, le visage empreint d’une
gravité impassible et comme cadavérique, insensible à tout mouvement
vivant autour de lui. Ce chapitre avait pour titre : « De la mort et de son
rapport avec l’indestructibilité de notre être en soi[48]. »
Il ne lui restait plus que quelques lignes à lire quand, à quatre heures, la
femme de chambre traversa le jardin et lui annonça que le repas était servi.
Il répondit d’un signe de tête, lut encore les dernières pages et regarda
autour de lui. Il sentait tout son être singulièrement dilaté et rempli d’une
ivresse pesante et sombre, son esprit obnubilé et enivré d’une griserie
indiciblement neuve, séduisante et pleine de promesse, analogue à l’espoir
d’un premier désir amoureux. Mais quand il eut, de ses mains froides et
tremblantes, enfermé le livre dans le tiroir de la table de jardin, sa tête
brûlante, pleine d’une étrange pesanteur, d’une tension angoissante, comme
sur le point d’éclater, n’était plus capable d’une pensée suivie.
« Qu’est-ce donc que cela ? se demandait-il en rentrant chez lui et en
montant l’escalier, puis en s’asseyant à table parmi les siens. Que m’est-il
arrivé ? Qu’ai-je donc appris ? Qu’est-ce qui vient de m’être dit, à moi,
Thomas Buddenbrook, conseiller de cette ville, chef du commerce de
céréales Johann Buddenbrook ? Ces choses m’étaient donc destinées ? Puis-
je les supporter ? Je ne sais plus ce que c’était, je sais seulement que c’en
est trop, trop pour mon entendement bourgeois. »
Il demeura tout le jour dans cet état de torpeur pesante, obscure, enivrée,
à peine consciente. Puis vint le soir, et incapable de tenir plus longtemps la
tête droite sur ses épaules, il se mit au lit de bonne heure. Il dormit trois
heures d’un sommeil profond, inouï, comme il n’avait jamais dormi de sa
vie. Puis il s’éveilla brusquement avec cette terreur délicieuse que l’on
éprouve en s’éveillant solitaire, avec un amour naissant au cœur.
Il se savait seul dans la vaste chambre à coucher, car Gerda couchait à
présent dans la chambre d’Ida Jungmann qui avait récemment émigré dans
l’une des chambres de la loggia, pour être plus près du petit Johann. La nuit
régnait opaque autour de lui, car les rideaux des deux hautes fenêtres étaient hermétiquement clos. Il reposait, couché sur le dos, au cœur d’un silence
profond, d’une atmosphère un peu lourde, et son regard sondait l’ombre au-
dessus de lui.
Et voici que soudain il lui sembla que les ténèbres se déchiraient devant
ses yeux et que la paroi veloutée de la nuit s’ouvrait et demeurait béante,
dévoilant une perspective de lumière profonde et éternelle. « Je vivrai, dit
Thomas Buddenbrook presque à haute voix, et il sentit sa poitrine
s’émouvoir d’un sanglot intérieur. Oui, il est certain, je vivrai. La vie
persistera, et croire que cette vie n’est pas ma vie, c’est une erreur que la
mort rectifiera. En vérité, en vérité ! Mais pourquoi ? » Et, à cette question,
la nuit se referma sur ses yeux. De nouveau il ne voyait, ne savait, ne
comprenait plus rien ; il se laissa retomber sur ses oreillers, ébloui et épuisé
par cette parcelle de vérité qu’il lui avait été donné d’entrevoir.
Il resta silencieux, dans une attente fervente, se sentit tenté de prier que
la vision revînt l’éclairer. Et elle vint. Les mains jointes, allongé sans oser
faire un mouvement, il la contempla.
Qu’est-ce que la mort ? La réponse ne lui apparaissait pas en mots
misérables et prétentieux : il la sentait, la possédait au tréfonds de lui. La
mort était un si profond bonheur qu’on ne la mesurait que dans des instants
privilégiés comme celui-ci. Elle était le retour au foyer après une course
sans but semée de peines infinies, la correction d’une lourde faute, la
libération des chaînes et des entraves les plus répugnantes, la réparation
d’un lamentable accident.
La fin, la décomposition ? Trois fois digne de pitié celui qui ressentait
comme des menaces ces notions creuses ! Qu’est-ce donc qui finirait et se
dissoudrait ? Ce corps, le sien. Cette personnalité, cette individualité, cet
obstacle pesant, rétif, cette erreur haïssable, qui l’empêchaient d’être
différent et meilleur.
Tout dans cet homme n’était-il pas une erreur et une faute ? Ne se
trouvait-il pas entraîné dans un tourbillon de douleur dès le jour de sa
naissance ? Une prison, une prison ! Limites et chaînes de toute part. À
travers les fenêtres grillagées de son individualité, l’homme fixe un regard
désespéré sur les enceintes concentriques des circonstances extérieures,
jusqu’au jour où la mort vient le rendre à sa patrie, à la liberté.
L’individu ? Hélas ! tout ce que l’on est, tout ce que l’on sait, tout ce que
l’on a semble pauvre, terne, insuffisant et ennuyeux. Mais ce qu’on n’est pas, ce qu’on ne sait pas et ne possède pas, voilà ce qui nous inspire cette
aspiration jalouse qui devient de l’amour, de peur de devenir de la haine.
« Je porte en moi le germe, le début, la possibilité de toutes les facultés et
de toutes les activités du monde. Où pourrais-je être si je n’étais ici ? Qui,
quoi, comment pourrais-je être si je n’étais moi-même, si cette apparence
personnelle qui est la mienne ne m’enfermait et ne séparait ma conscience
de toutes les consciences des autres hommes ? L’organisme ? Éruption
aveugle, irréfléchie, malencontreuse, du vouloir impétueux. Il vaut mieux, il
est plus juste que ce vouloir règne librement dans la nuit, hors du temps et
de l’espace, plutôt que de languir dans un cachot pauvrement éclairé par la
flamme tremblante et vacillante de l’intelligence.
« J’espérais me survivre dans mon fils : dans une personnalité plus
inquiète encore, plus débile, plus falote que la mienne. Folie puérile,
égarement. Qu’ai-je besoin d’un fils ? Où serai-je après ma mort ? Mais
c’est d’une clarté si éblouissante, d’une simplicité si lumineuse ! Je
survivrai en tous ceux qui ont jamais dit, qui disent ou qui diront je, mais
surtout en ceux qui le diront avec plus de plénitude, de vigueur et de joie.
« Quelque part grandit un enfant bien doué, accompli, capable de
développer toutes ses facultés, un enfant qui a poussé droit, sans tristesse,
pur, cruel et gai, un de ces humains dont le seul aspect augmente le bonheur
des heureux et pousse au désespoir les malheureux. Celui-là, c’est mon fils.
Ce sera moi, bientôt – bientôt – dès que la mort m’aura délivré de cette
misérable illusion que je ne suis pas lui autant que je suis moi.
« Ai-je jamais haï la vie, cette vie pure, cruelle et forte ? Folie et
malentendu ! Je n’ai haï que moi-même, de ne pas savoir la supporter. Mais
je vous aime, je vous aime tous, vous, les heureux, et bientôt je cesserai
d’être exclu de votre communion par une étroite prison, bientôt ce qui vous
aime en moi, mon amour pour vous, sera libéré et ira vivre auprès de vous,
en vous, en vous tous. »
Il pleurait ; il enfonça la tête dans ses oreillers et sanglota, tout vibrant et
comme soulevé par l’ivresse d’un bonheur auquel nul autre au monde
n’était comparable en navrante douceur. Tout ce qui le remplissait d’une
obscure griserie depuis l’après-midi s’était levé dans son cœur en pleine
nuit et l’avait réveillé comme le fait un amour naissant. Et maintenant qu’il
comprenait et connaissait ces choses, non pas sous forme de pensées
suivies, mais par déflagrations subites et bienheureuses, il était déjà libéré,
délivré et affranchi de toutes les bornes, de toutes les chaînes naturelles ou factices. Les murs de sa ville natale, entre lesquels il s’était volontairement
et consciemment enfermé, s’écartaient et lui découvraient le monde, le
monde entier dont il avait vu, dans sa jeunesse, des fragments isolés et que
la mort allait lui livrer tout entier. Les formes trompeuses de la
connaissance, le temps et l’espace, et aussi l’histoire, la préoccupation de se
survivre glorieusement dans la personne de ses descendants, la crainte de je
ne sais quelle décomposition, de la désagrégation finale, tout cela cessait de
peser sur lui, s’effaçait enfin de son esprit et ne l’empêchait plus de
concevoir l’éternité infinie. Rien ne commençait, rien ne finissait. Tout
n’était qu’éternel présent, tout n’était que cette force en lui, qui aimait la vie
d’un amour si douloureux et si doux, si pressant et si nostalgique, et dont sa
personne n’était qu’une expression manquée ; il saurait toujours retrouver
l’accès à cette présente réalité.
« Je vivrai », chuchotait-il à ses oreillers, pleurant, sans plus savoir sur
quoi. Son cerveau s’engourdit, sa lucidité s’éteignit, il n’y eut plus en lui
que ténèbres et silence. « Mais la révélation me reviendra, s’affirma-t-il à
lui-même. Ne l’ai-je pas possédée ? » Et tandis que l’engourdissement et le
sommeil le couvraient irrésistiblement de leur ombre, il se jura de ne plus
jamais laisser échapper ce bonheur inouï, de concentrer ses forces et de
s’instruire, de lire et d’étudier jusqu’à ce qu’il se fût assimilé solidement et
pour toujours le système philosophique d’où tout cela était né.
Mais c’était une chimère, et dès le lendemain matin, au réveil, il sentit
une ombre de gêne au sujet de ses extravagances mentales de la veille, il
pressentit que ces beaux objets demeureraient irréalisables. Il se leva tard et
dut aussitôt prendre part aux débats d’une séance de la municipalité. La vie
publique, les affaires, l’existence bourgeoise, parmi les rues tortueuses et
hérissées de pignons de cette médiocre ville commerçante, reprirent
possession de son esprit et de ses forces. Songeant toujours à recommencer
cette merveilleuse lecture, il se demandait pourtant si les expériences de
cette nuit garderaient toute leur valeur à la longue, et si, dans le cas où la
mort le frapperait, elles tiendraient bon. Ses instincts bourgeois regimbaient
contre cette idée. Sa vanité même s’émouvait, il craignait de jouer un rôle
bizarre et ridicule. Était-ce bien là le genre de pensées qui lui convenait, à
lui, le sénateur Thomas Buddenbrook, chef de la maison Johann
Buddenbrook ?
Jamais plus il ne réussit à jeter les yeux sur ce livre étrange qui recelait
tant de trésors, moins encore à se procurer les autres tomes de cette œuvre sublime. La nervosité de maniaque qui s’était emparée de lui avec les
années dévorait ses journées. Harcelé par cent bagatelles futiles et banales
qu’il se tourmentait à tenir en ordre ou à régler, il était trop faible au fond
pour arriver à une répartition raisonnable et fructueuse de son temps. Et,
quinze jours environ après cet après-midi mémorable, il avait complètement
renoncé à son projet et pria la bonne de lui apporter sur l’heure un livre
resté par négligence dans le tiroir de la table de jardin et de le replacer dans
la bibliothèque.
C’est ainsi que Thomas Buddenbrook, après avoir tendu les bras vers des
vérités premières et suprêmes, retomba épuisé aux notions et aux images
que la tradition pieuse avait inculquées à son enfance. Au cours de ses
occupations, il se souvenait du Dieu unique et personnel, père du genre
humain, qui a délégué sur la terre une partie de sa personne afin qu’elle
souffrît et saignât pour nous, du Juge qui siégera en son tribunal au dernier
jour et dans le giron de qui les justes, au cours de l’éternité qui commencera
alors, seront dédommagés pour les épreuves de cette vallée de larmes.
Histoire un peu obscure et un peu absurde, qui n’exige pas d’être comprise,
mais demande à être docilement acceptée, et qu’il aurait à sa disposition,
fixée en des formules puériles, quand viendraient les affres suprêmes…
Serait-ce vraiment ainsi ?
Hélas ! même alors il n’arrivait pas à la paix. Dévoré par le souci de
l’honneur de sa maison, de sa femme, de son fils, de sa famille, cet homme
usé qui maintenait à force d’art et d’énergie l’élégance et la tenue
impeccable de son corps, se tourmenta bien des jours en se demandant ce
qui se passait exactement, si l’âme parvenait au ciel immédiatement après la
mort ou si la béatitude ne commençait qu’à la résurrection de la chair. Et
quel était le séjour de l’âme dans l’intervalle ? Lui avait-on jamais enseigné
quoi que ce soit à ce sujet, à l’école ou à l’église ? Comment pouvait-on
assumer la responsabilité de laisser les hommes dans une telle ignorance ? Il
fut sur le point d’aller trouver le pasteur Pringsheim pour lui demander
conseil et réconfort. Mais, au dernier moment, il y renonça, par crainte du
ridicule.
Il finit par renoncer à tout et s’en remettre à Dieu. Mais, une fois parvenu
à un règlement aussi peu satisfaisant de ses affaires éternelles, il résolut tout
au moins de régler consciencieusement ses affaires temporelles et de mettre
à exécution un projet longuement caressé.