Les Buddenbrook

Thomas Mann · Chapitre 65 sur 98

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Les Buddenbrook

Septième Partie

 

CHAPITRE PREMIER

 

Baptême !… Baptême dans la Grand-Rue !

Tout ce que Mme Permaneder, aux jours d’espérance, avait vu se dérouler

en rêve devant ses yeux se trouve réalisé ! Car, dans la salle à manger, près

de la table – discrètement et sans bruit de vaisselle susceptible de troubler la

cérémonie du hall – la soubrette couronne de crème fouettée des tasses de

chocolat bouillant qui s’alignent en rangs serrés sur un immense plateau

ovale aux poignées dorées, recourbées en coquilles, tandis qu’Antoine, le

maître d’hôtel, découpe une pièce montée majestueuse et que

Mlle Jungmann garnit de petits fours et de fleurs fraîches des coupes

d’argent, puis, la tête inclinée sur l’épaule, les deux petits doigts en l’air,

inspecte son œuvre du regard…

Encore un instant et l’on va offrir à la ronde toutes ces magnificences,

quand la société se sera confortablement installée dans les deux salons.

Pourvu qu’il y en ait assez ! Car la famille au complet se trouve réunie,

sinon au grand complet : par les Œverdieck n’est-on pas allié aux

Kistenmaker, par ceux-ci aux Möllendorpf et ainsi de suite ? Tracer une

limite serait chose bien impossible ! Les Œverdieck, eux, sont dignement

représentés en la personne de leur chef, Kaspar Œverdieck, bourgmestre en

fonction et plus qu’octogénaire.

Il est venu en voiture, puis a gravi l’escalier, appuyé sur sa canne et sur le

bras de Thomas Buddenbrook. Sa présence exalte la solennité de la fête…

et, sans aucun doute, cette fête justifie la plus solennelle solennité !

En effet, dans le hall, un jeune pasteur – robe noire et fraise immaculée,

empesée en meule de moulin – parle derrière une petite table fleurie

déguisée en autel, et, de l’autre côté, une gaillarde plantureuse, richement

vêtue d’écarlate et d’or, tient sur ses bras rebondis une petite chose enfouie

sous les dentelles et les rubans de satin… Un héritier ! Un rejeton mâle ! Un

Buddenbrook ! Conçoit-on la signification d’un tel événement ?

Conçoit-on avec quel ravissement discret la première nouvelle à peine

chuchotée, encore presque à l’état de pressentiment, en a été portée de la

Grand-Rue à la Mengstrasse ? L’enthousiasme muet de M me Permaneder

quand elle étreignit, à cette révélation, sa mère, son frère et – plus

précautionneusement – sa belle-sœur ? Et maintenant que le printemps est

venu, le printemps de l’année 61, il est là, il reçoit le sacrement du baptême,

l’enfant sur qui, depuis si longtemps, reposent tant d’espérances, de qui l’on

a tant parlé et depuis si longtemps, qui fut attendu, désiré depuis tant

d’années, lui que l’on a obtenu de Dieu à force de prières et à cause de qui

l’on a tant tourmenté le docteur Grabow… il est là et son apparence n’a rien

que d’insignifiant.

Les menottes jouent avec les tresses d’or qui entourent la taille de la

nourrice, et la tête coiffée d’un petit béguin de dentelles garni de bleu pâle

repose sur le coussin, légèrement détournée et indifférente au pasteur, de

sorte que les yeux, avec un clignotement de vieillard, semblent plonger dans

la salle et passer en revue la parenté. Dans ces yeux, dont les paupières

supérieures sont frangées de très longs cils, le bleu clair de l’iris paternel et

le brun de la prunelle maternelle se sont fondus en un châtain doré

lumineux, indécis, changeant avec les nuances du jour ; cependant, à la

racine du nez, deux creux s’emplissent d’ombres bleues. Ce tout petit

visage à peine ébauché en reçoit prématurément un caractère accusé qui ne

sied pas, tant s’en faut, à ses quatre semaines ; mais Dieu veillera à ce que

ce ne soit pas là un présage funeste : le visage de la mère présente la même

particularité et l’on ne voit point qu’elle en ait pâti. N’importe ! il vit, c’est

un garçon, voilà ce qui a été, il y a quatre semaines, une source de joie sans

mélange.

Il vit et il pourrait en être autrement. Le consul n’oubliera jamais la

poignée de main du bon docteur Grabow lui disant, il y a quatre semaines,

lorsqu’il put quitter la mère et l’enfant :

— Estimez-vous heureux, cher ami ; il s’en est fallu de bien peu…

Le consul n’avait pas osé le prier de s’expliquer sur le sens de ces

paroles. Il repousse avec épouvante la pensée que cette infime créature si

longtemps désirée et qui vint au monde si étrangement silencieuse eût pu

avoir le sort de la deuxième petite fille d’Antonie… Il n’en sait pas moins

que la mère et l’enfant ont passé, il y a quatre semaines, une heure

d’extrême péril, et il s’incline avec bonheur et tendresse vers Gerda qui, croisant sur un coussin de velours ses pieds chaussés de souliers vernis,

s’abandonne dans un fauteuil, à côté de Mme Buddenbrook mère.

Comme elle est encore pâle ! Qu’elle est étrangement belle dans sa

pâleur avec sa lourde chevelure acajou et ses yeux énigmatiques qui

reposent, voilés d’une certaine ironie, sur le pasteur. C’est M. André

Pringsheim, qui, après la mort subite du vieux Kölling, a été promu malgré

sa jeunesse au rang de pasteur titulaire. Il élève son menton au-dessus de ses

mains, jointes avec ferveur. Il a des cheveux blonds, courts et frisés, un

visage osseux et glabre dont l’expression, passant de la gravité fanatique à

la béatitude illuminée, paraît quelque peu théâtrale.

Il est originaire de Franconie où, durant quelques années, dans un milieu

presque exclusivement catholique, il a dirigé une petite communauté

luthérienne ; dans ses efforts pour se hausser à une prononciation pure et

éloquente, son dialecte natal est devenu un langage particulier à lui seul,

aux voyelles étirées et sourdes ou brusquement accentuées, aux r roulants…

Il loue Dieu d’une voix tantôt douce, tantôt vibrante et tantôt éclatante, et

la famille l’écoute : Mme Permaneder, enveloppée d’une gravité très digne

qui cache son ravissement et sa fierté ; Erika Grünlich, déjà dans sa

quinzième année, vigoureuse jeune fille aux nattes relevées qui a le teint

rose de son père ; Christian, arrivé de Hambourg le matin même et qui roule

de côté et d’autre ses yeux enfoncés… Le pasteur Tiburtius et son épouse

n’ont pas hésité à quitter Riga pour assister à cette lointaine cérémonie :

Sievert Tiburtius a disposé sur ses deux épaules les pointes de ses longs et

rares favoris, et ses petits yeux gris s’écarquillent de temps à autre d’une

façon incroyable, se dilatent de plus en plus, débordent, comme pour jaillir

de leurs orbites ; Clara fixe droit devant elle un regard plein d’ombre, grave

et sévère, et porte parfois la main à sa tête où s’obstine une douleur… Ils

ont d’ailleurs apporté aux Buddenbrook un cadeau splendide : un imposant

ours brun empaillé, debout, gueule ouverte, qu’un parent du pasteur a tué

quelque part au fond de la Russie, et qui, maintenant, un plateau de cartes

de visite entre les pattes, se dresse au rez-de-chaussée dans l’antichambre.

Chez les Kröger se trouve en visite leur Jürgen, employé des postes à

Rostock : c’est un homme modeste, simplement vêtu ; quant à Jakob, nul ne

sait où il est, sinon sa mère, née Œverdieck, cette faible femme qui vend en

secret son argenterie pour envoyer des subsides au déshérité…

Les dames Buddenbrook sont là, elles aussi, et cet heureux événement

familial les comble d’une joie profonde, ce qui n’a point empêché Pfiffi de remarquer que l’enfant n’a pas précisément l’apparence de la santé ; et, tout

comme Henriette et Frédérique, M me Gotthold Buddenbrook, née Stüwing,

s’est bien vue forcée d’en convenir. La pauvre Clothilde cependant,

grisonnante, étique, patiente et affamée, s’émeut aux paroles du pasteur

Pringsheim et à la pensée de la pièce montée et du chocolat…

Parmi les invités, seuls M. Guillaume Marcus et Sesemi Weichbrodt sont

étrangers à la famille.

Maintenant, le pasteur s’adresse aux parrains et les instruit de leurs

devoirs. L’un d’eux est Justus Kröger… Le consul Buddenbrook s’est

défendu d’abord de solliciter ses bons offices.

— Ne poussons pas ce vieillard à des folies ! disait-il. Il a journellement

avec sa femme, au sujet de son fils, les scènes les plus terribles ; son peu de

fortune y passe, et, de chagrin, il se laisse aller, ma foi, à quelque débraillé

dans sa tenue. Mais qu’en pensez-vous ? Si nous lui demandons d’être

parrain, il va donner à l’enfant un service complet d’or massif et déclinera

toute compensation !

Seulement, quand l’oncle Justus entendit parler d’un autre parrain –

n’avait-il pas été question de Stéphane Kistenmaker, ami du consul ? – il se

montra si vivement piqué qu’on le choisit malgré tout ; son présent, un

gobelet d’or, ne fut d’ailleurs pas, à la satisfaction de Thomas

Buddenbrook, d’un poids excessif.

Et le second parrain, c’est ce vénérable vieux monsieur chenu, à haute

cravate, à redingote de fin drap noir dont les basques laissent

invariablement dépasser le coin d’un mouchoir rouge et qui, dans le fauteuil

le plus moelleux, se penche sur sa canne à béquille : le bourgmestre

Œverdieck. Quel événement ! Quelle victoire ! Peu de gens en comprennent

le fin mot. Grand Dieu ! c’est qu’on ne saurait invoquer la parenté ! Les

Buddenbrook ont dû forcer la main au vieillard !… Et, de fait, il y a là un

bon tour, une petite intrigue ourdie par le consul d’accord avec

Mme Permaneder. À vrai dire, ce n’avait été à l’origine qu’une plaisanterie,

dans la première joie de savoir la mère et l’enfant hors de danger.

— Un garçon, Tony ! Il faut qu’il ait le bourgmestre pour parrain ! s’était

écrié le consul.

Mais elle, saisissant la balle au bond, a pris la chose au sérieux ; sur quoi,

le consul, après avoir, lui aussi, mûrement examiné la question, a consenti à

une tentative. Ils mirent en avant l’oncle Justus, qui dépêcha sa femme chez

sa belle-sœur, épouse du marchand de bois Œverdieck, afin que de son côté elle préparât le terrain auprès de son vieux beau-père. Une déférente visite

de Thomas Buddenbrook au magistrat suprême de la ville paracheva

l’œuvre…

Et maintenant, tandis que la nourrice soulève le bonnet de l’enfant, le

pasteur, puisant dans une coupe d’argent et de vermeil placée devant lui,

asperge avec précaution, de deux ou trois gouttes, la maigre chevelure du

petit Buddenbrook et proclame lentement, solennellement, les noms dont il

le baptise :

— Justus, Johann, Kaspar.

Puis c’est une courte prière ; après quoi, les parents défilent pour

déposer, sur le front du petit être silencieux et indifférent, un baiser chargé

de vœux… Thérèse Weichbrodt passe la dernière et la nourrice est obligée

d’abaisser un peu l’enfant jusqu’à elle. En revanche, Sesemi lui donne deux

baisers qui claquent doucement et dans l’intervalle desquels elle murmure :

— Ô cher « onfont » !

Trois minutes plus tard, on se trouve réunis dans le grand et le petit

salon, où les friandises circulent à la ronde. Le pasteur Pringsheim est là, lui

aussi, avec sa fraise et sa longue robe d’où dépassent ses larges bottines

brillantes comme un miroir ; il hume à petits coups la crème Chantilly

fraîche sur son chocolat brûlant et cause, le visage transfiguré, d’un ton

badin qui forme un singulier contraste avec son sermon. Chacun de ses

gestes proclame expressément :

— Voyez, je puis, s’il le faut, dépouiller le prêtre et me laisser aller à

l’innocente gaieté d’un simple mortel !

C’est un homme habile et qui sait se plier aux circonstances. Il parle à la

vieille M me Elisabeth avec une légère onction, à Thomas et à Gerda en

homme du monde aux gestes arrondis, à M me Permaneder sur un ton

d’enjouement cordial, mêlé d’une pointe de taquinerie… Par instants, quand

le sentiment de la situation lui revient, il croise les mains sur ses genoux,

rejette la tête en arrière, fronce ses sourcils, allonge son visage. Lorsqu’il

rit, il aspire l’air entre ses dents serrées, par saccades et avec un sifflement.

Soudain, un mouvement se produit dans le corridor ; on entend rire les

domestiques, et, dans l’encadrement de la porte, un étrange invité apparaît :

c’est Grobleben, Grobleben au maigre nez où se balance en toute saison une

longue goutte qui ne tombe jamais. Grobleben est un ouvrier des entrepôts

du consul, et son patron lui a procuré un supplément de salaire en faisant de

lui son cireur de bottes. Il apparaît de bon matin dans la Grand-Rue, prend les chaussures déposées devant la porte et les nettoie dans le vestibule du

rez-de-chaussée. Aux fêtes de famille, cependant, il se présente en habit des

dimanches, offre des fleurs et, la goutte oscillant au bout du nez, débite

d’une voix larmoyante et pleine d’onction sa petite harangue, après quoi il

empoche son petit pourboire. Mais ce n’est pas pour cela qu’il vient !

Il a revêtu une redingote noire – que le consul a mise au rebut – mais ses

pieds sont chaussés de bottes crottées, à tige, et un cache-nez de laine bleue

s’enroule autour de son cou. Dans sa main sèche et rouge, il tient un gros

bouquet de roses pâles, un peu trop épanouies, dont une partie s’effeuille

lentement sur le tapis. Il roule ses petits yeux enflammés et clignotants, sans

rien voir en apparence… Il s’arrête dans l’encadrement de la porte, tient son

bouquet devant lui et commence immédiatement à parler, tandis que la

vieille Mme Elisabeth l’encourage de la tête et lui prête parfois le secours de

ses paroles, et que le consul l’observe tout en haussant un de ses clairs

sourcils, et que certains membres de la famille, Mme Permaneder, par

exemple, se cachent la bouche sous leur mouchoir :

— Je ne suis qu’un pauvre homme, moi, mesdames et messieurs, mais

j’ai ben du cœur tout de même, et le bonheur et la joie de mon maître, M. le

consul Buddenbrook, qu’a toujours été bon pour moi, ça m’fait quelque

chose, et alors je suis venu pour féliciter de tout mon cœur M. le consul et

Mme la « consule » et toute leur honorée famille, et souhaiter prospérité à

l’enfant, parce qu’ils le méritent devant Dieu et devant les hommes : des

patrons comme le consul Buddenbrook, y en a guère, c’est un patron à la

hauteur, et le bon Dieu le lui rendra…

— Bravo, Grobleben ! Voilà qui est joliment dit ! Grand merci,

Grobleben ! Et ces roses, qu’en voulez-vous faire ?

Mais Grobleben n’est pas encore au bout de son rouleau, il force sa voix

larmoyante et couvre celle du consul :

— … le bon Dieu le lui rendra, que je vous dis, à lui et à toute sa très

honorée famille, quand nous nous tiendrons devant son tribunal ; car un

jour, il faudra tous descendre dans la fosse, les pauvres et les riches, telles

sont Sa sainte volonté et Sa loi ; alors y en a qu’auront une bière bien polie

et de bois sec, et les autres une vieille caisse ; mais faudra tous tomber en

pourriture, en pourriture… en pourriture !…

— Ouais, Grobleben ! C’est un baptême, aujourd’hui ! Que venez-vous

parler de pourriture ?…

— Et voici comme qui dirait quelques fleurs… conclut Grobleben.