Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 8 sur 86

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8 – Gávcci

 

Quand Elsa se réveilla, áhkku était là. C’était une petite bonne femme qui ne faisait même pas la taille d’un mètre de couturière. Elle portait un bonnet en laine mouchetée et son anorak bleu à la fermeture à demi baissée. Áhkku avait placé une chaise à côté du canapé et s’y était installée, les jambes ballantes. Elle portait ses plus belles chaussures en peau de renne blanche, ses nuvttahat, qu’elle avait cousues elle-même.

Elle n’affichait pas du tout cet air inquiet que prennent tous les autres adultes lorsque quelque chose ne va pas.

— Qu’est-ce que tu fais là ? demanda Elsa.

Áhkku esquissa un signe de la tête vers l’arrière, vers Marja qui se tenait à côté du plan de travail, une tasse de thé à la main.

— Elle a téléphoné.

Elsa se redressa et se mit à suçoter une mèche de cheveux. Anna-Stina lui répétait sans cesse que c’était dégoûtant mais Elsa ne pouvait pas s’en empêcher.

— Qu’est-ce qu’elle a dit ?

— Qu’elle pense que tu as de la fièvre.

Áhkku se pencha vers elle, lui tâta le front et secoua la tête. Sa mère, elle, utilisait ses lèvres, qu’elle pressait délicatement contre le front d’Elsa.

— Allons-y, dit áhkku, tout à coup pressée de partir.

— Marja m’a dit que vous avez été ensemble à l’école. À l’époque de

l’école nomade1, ici.

Elsa aurait dû savoir qu’il ne fallait pas en parler. Áhkku esquivait toujours ce sujet. Elle trouvait inutile d’écrire des livres, et même de parler des écoles que les enfants d’éleveurs de rennes avaient été forcés de fréquenter. Elle maugréait souvent que ressasser le passé n’amenait jamais rien de bon.

Dans le couloir, la respiration d’áhkku s’accéléra. Elle ouvrit son anorak et s’éventa avec l’un des pans.

— Allez, dépêche-toi, va chercher tes affaires.

Elsa prit sa grand-mère par la main et l’entraîna avec elle. Ses articulations étaient rugueuses comme le papier de verre d’áddjá dans le garage.

— Tu ne veux pas voir mon dessin ? Dans la classe.

Elsa fouilla du regard le couloir obscur. Au cas où Markus s’y trouverait. Elle appuya sur l’interrupteur, un bourdonnement se fit entendre et le néon s’alluma en clignotant. Áhkku s’appuya contre le mur. Sa lèvre supérieure était parsemée de gouttelettes de sueur.

— S’il te plaît, plaida Elsa. Sinon tu devras rester là à m’attendre. Tu ne peux pas me laisser toute seule.

Áhkku la poussa légèrement entre les omoplates et se mit à marcher. Elsa retrouva immédiatement son allant.

Devant la salle de classe, elle enfila son surpantalon et son anorak sans cesser de sourire à sa grand-mère. Ses chaussettes se plissèrent au niveau des orteils quand elle enfonça les pieds dans ses grosses chaussures. Elle reprit la main de sa grand-mère et ouvrit la porte. Les dessins étaient accrochés les uns à côté des autres au fond de la pièce. Elsa s’y précipita et pointa du doigt.

— C’est toi ! Tu vois ?

Áhkku ne regardait pas. Les yeux rivés au sol, elle serrait la poignée de toutes ses forces.

Elsa hésita un instant puis elle se dressa sur la pointe des pieds et détacha les punaises qui maintenaient le dessin en place.

— Regarde ! C’est toi, répéta-t-elle en plaçant le papier sous les yeux de sa grand-mère.

Cette dernière y jeta un coup d’œil et hocha la tête. Peut-être n’était-elle pas contente qu’Elsa l’ait représentée avec son kolt noir ? Elle aurait dû choisir le bleu. Sa main retomba. À pas lents, elle retourna fixer le dessin au mur. De travers, mais tant pis.

Lorsqu’elles passèrent la porte d’entrée, elles furent assaillies par le froid. Elsa eut une sensation âpre dans le nez, ce qui l’obligea à tousser. Áhkku s’était déjà installée dans la voiture. Les gaz d’échappement formaient un nuage semblable à un champignon. Le siège était froid et le pare-brise couvert de givre. Áhkku passa la raclette à l’intérieur en maugréant à voix basse tandis que la glace tombait sur leurs jambes et le levier de vitesse. Elle descendit de la voiture et fit de même à l’extérieur. Elle avait beau s’allonger sur le capot, elle ne parvenait pas à atteindre le milieu du pare-brise. Il subsistait une bande blanche. La ventilation était au maximum mais c’était inutile, l’air demeurait glacial. Áhkku s’attaqua ensuite au pare-brise arrière, bien qu’áddjá le lui ait interdit. De retour dans la voiture, elle n’accrocha pas sa ceinture et roula bien trop longtemps en première vitesse. Il lui était impossible de regarder la route par-dessus le volant ; au lieu de cela, elle épiait à travers, telle une chouette, la tête penchée en avant.

L’heure du dîner n’avait pas encore sonné et pourtant il faisait noir comme au beau milieu de la nuit. Áhkku ôta son bonnet d’un geste sec et Elsa vit que ses cheveux étaient moites. Elle avait enroulé sa longue tresse en chignon derrière la tête.

Áhkku avait-elle vraiment le permis ? C’était un mystère. Un beau jour, elle avait pris le volant, tout simplement. Elle racontait qu’il y a bien longtemps, elle avait suivi un cours intensif en ville, mais qu’elle n’avait commencé à conduire que lorsqu’elle en avait ressenti le besoin. C’est-à-dire quand áddjá s’était cassé la jambe dans un accident de motoneige, l’année de la naissance de Mattias. Nul ne pouvait dire si c’était vrai. Selon le père d’Elsa, la vérité finirait bien par éclater le jour où elle serait contrôlée par la police. Ce qui n’était encore jamais arrivé. Rien d’étonnant d’ailleurs – la police se préoccupait peu de ce qu’il se passait dans ces villages.

— Ton père a téléphoné. On va au commissariat.

Le pare-brise enfin complètement dégagé, áhkku enfonça la pédale d’accélération. Comme à leur habitude, les sapins et les bouleaux chargés de neige leur faisaient des courbettes, que l’on remarquait à peine avec la vitesse. La route, rasée de près par le chasse-neige, paraissait plus large qu’elle ne l’était. Une embardée d’une dizaine de centimètres à droite ou à gauche et c’était le fossé. Mais ça, áhkku s’en moquait, elle conduisait au beau milieu, obligeant les autres conducteurs à l’éviter.

Un camion qui arrivait en face atténua l’intensité de ses phares, mais áhkku ne l’imita pas. « Comment je fais pour voir les élans, moi ? avait-elle l’habitude de marmonner. Si l’un de nous passe en feux de croisement, c’est bien suffisant. » Le conducteur fit un appel de phares pour rappeler à áhkku de baisser ses feux. Voyant qu’elle ne réagissait pas, il ralluma les siens. On aurait dit la lumière blanche qui vous emmène au ciel. Le camion était équipé de phares au-dessous et au-dessus de la cabine du chauffeur. C’était comme être frappé par la foudre. Elsa et sa grand-mère fermèrent les yeux quand le camion les croisa dans un grondement de tonnerre.

— Quel imbécile ! pesta áhkku.

Elsa était complètement aveuglée ; elle ne voyait rien bien qu’elle eût rouvert les yeux.

— Je ne veux pas aller à la police.

— Il suffit que tu dises que tu as trouvé le renne et où.

— Rien d’autre ?

Áhkku lui décocha un coup d’œil.

— Il y a autre chose ?

Elsa se mordit les lèvres.

— Tu l’as vu ?

Áhkku avait quasiment rattrapé une voiture et là encore elle resta en feux de route. Le conducteur inclina son rétroviseur et fit un geste agacé de la main.

— Oui ou non ?

Elsa compta le nombre de personnes à qui elle avait menti. Cette fois-ci, áhkku étant chrétienne, ça pouvait être encore plus grave.

— Non.

Elles passèrent devant le village. Áhkku détourna son regard de la route, en direction de sa maison.

— Áddjá n’a pas déblayé la neige dans la cour.

Elsa n’eut pas le temps de voir quoi que ce soit, la voiture filait à toute vitesse. Elle commençait à avoir mal au cœur et chercha, dans la poche de son manteau, un bonbon à la réglisse.

— Isa ne peut pas simplement dire que j’ai trouvé le renne ? C’est ce qu’enná a proposé.

Áhkku renâcla.

— Je le lui ai dit, peu importe que ce soit toi ou lui qui parle aux policiers. De toute façon, nos problèmes, ils s’en fichent.

 

1. Internat pour les enfants des éleveurs de rennes nomades. L’enseignement était dispensé en

suédois et les élèves avaient interdiction de parler leur langue.

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