Stöld
82 – Gávccilogiguokte
Il était étendu sur son lit. Des affaires dans un sac de sport noir posé à même le sol. Il faisait sombre, mais les chiffres verts anguleux du vieux réveil d’áhkku et áddjá brillaient. Cela faisait une demi-heure que la voiture de police avait quitté la cour. Ils avaient frappé à sa porte avant de poursuivre leur route.
Son portable était en mode silencieux, mais la lumière bleue s’était allumée plusieurs fois sur la table de chevet. Des SMS et des appels. Avant la venue de la police, Elsa avait envoyé un SMS lui disant qu’ils étaient en route et qu’il devrait venir. Leur mère avait appelé trois fois. Et une fois la police sur place, Elsa avait téléphoné. Puis de nouveau après leur départ. Elle avait fini par venir jusqu’au perron, avait crié son nom, tambouriné à la porte puis, quelques secondes plus tard, tapoté avec les ongles au carreau de sa chambre. Il leur avait pris le double de la clé, l’avait rangé dans sa propre armoire à clés auprès de la porte d’entrée. Il ne pouvait pas continuer à vivre ainsi. Dans la maison voisine de ses parents avec une clé qui ne lui donnait jamais d’indépendance. Il repensa à ce qu’il avait dit à la médecin vacataire, qu’il voulait qu’on lui fiche la paix. Juste fermer les yeux et ne pas penser à tout ce qui l’angoissait.
Il pourrait sortir en forêt, mourir de froid. Il était trop lâche pour prendre le fusil. Robert Isaksson lui avait dérobé sa solution, la seule manière qu’il avait trouvée d’être tranquille pour toujours. Quelle ironie ! C’en était presque comique.
— Je vais casser la vitre, Mattias !
La voix d’Elsa au-dehors. Elle était de retour et il ne doutait pas qu’elle puisse mettre sa menace à exécution. Mais son corps était pressé contre son lit, ses épaules étaient endolories, sa nuque raide et ses mains nouées. Il était incapable de se lever. Néanmoins sa voix le surprit : il s’exprimait clairement.
— Vuordde veahaš. Attends un peu.
Il n’était pas sûr qu’elle ait entendu. Il s’attendait à ce que des éclats de verre volent au-dessus de son lit. Elsa était plus forte que lui. C’est pourquoi il pouvait se tirer maintenant, avec la certitude confiante qu’elle allait rester auprès des rennes. Il l’observait depuis des années. Unna oabbá lui collait aux basques depuis qu’elle avait su marcher. Il l’avait vue porter le lasso, le regard décidé, ou plutôt le traîner derrière elle les premières années. Il l’avait toujours vue camper sur ses positions lorsqu’on lui disait qu’elle n’avait pas sa place parmi les rennes. Il était fier d’elle. Il aurait dû le lui dire depuis longtemps, pourquoi ne le lui avait-il pas dit ? Parce qu’on ne dit pas ce genre de choses, tout simplement. On ne doit pas complimenter, couvrir de louanges, ça porte malheur, disait toujours áhkku.
Elle frappa de nouveau. Il devait trouver la force de se lever. Le loquet faisait des siennes, mais la fenêtre finit par s’ouvrir et l’air froid s’engouffra contre ses bras nus. Elle avait de l’inquiétude dans les yeux. Il lui dit de grimper. Elsa le regarda comme s’il était idiot, mais attrapa le bas de la fenêtre, se hissa, le ventre sur le rebord avant de passer les jambes. Elle aperçut immédiatement son sac et décocha un coup de pied dedans.
— Tu pars ?
— J’y songe.
Il ferma la fenêtre. Elle alluma le plafonnier et s’assit sur le lit. Désireux de garder ses distances, il se pressa contre la commode.
— La police est passée. Ils veulent que tu les appelles.
Il affecta un air indifférent. Elle balançait les jambes et donna un nouveau coup au sac, plus fort cette fois. Puis elle se décomposa et elle éclata en sanglots. Cela faisait des années qu’il ne l’avait pas vue pleurer ainsi. Son nez coulait, ses larmes coulaient, elle respirait avec peine, les gémissements sortaient de ses lèvres par saccades et ses poings martelaient le matelas.
Elle dut le répéter plusieurs fois avant qu’il comprenne ce qu’elle disait.
— Tu voulais te suicider. Tu allais le faire ! Hein ?
Il laissa tomber ses bras le long de son corps. Il aurait dû ressentir quelque chose, mais tout était mort en lui. Elle n’attendit pas.
— Tu allais enfiler le waders et te noyer.
Elle essuya son nez d’un revers de la main et s’empara du couvre-lit pour sécher ses larmes.
— J’étais là ! Tu comprends ? J’étais là !
Il restait immobile, perclus.
Elle se leva, lança son poing contre son bras, le bouscula, mais il restait stable. Ses pieds avaient pris racine dans le sol. Le coup au bras ne lui fit pas mal. Elle tituba jusqu’au lit, se jeta sur le côté, se roula en position fœtale. Il fixait le vide devant lui.
— Je croyais que c’était à cause de moi qu’il était mort. Je l’ai trouvé blessé et je l’ai abandonné là. En fait, c’était toi.
Elle se redressa sur ses coudes et le regarda avec inquiétude.
— Je ne crois pas que tu aies tué Robert ! Moi, je voulais le flinguer. (Elle fixa son frère d’un air de défi.) D’ailleurs, j’ai appuyé sur la gâchette.
— J’ai entendu le coup de feu, marmonna-t-il.
— Lasse m’a dit de ne pas lui tirer dessus, alors j’ai pointé le fusil vers le ciel.
Mattias baissa les yeux sur ses pieds, sur ses chaussettes blanches devenues gris sale.
Lasse.
Il déglutit. Ne pas penser.
— Ce n’était pas un hasard si on était là tous les deux, poursuivit-elle. Je sentais la présence de Lasse, si intense. Il avait dû…
Mattias rugit.
— Tais-toi !
C’était de plus en plus difficile de ne pas bouger, mais il replia les doigts de pieds vers le sol.
— Tu aurais dû le descendre !
— Si je l’avais tué, tu ne serais plus là aujourd’hui, n’est-ce pas ?
Les yeux d’Elsa étaient brillants, fiévreux.
— Tu aurais enfilé le pantalon de pêche et tu aurais laissé la rivière t’engloutir.
Il fixait ses pieds qui voulaient déguerpir.
— Tu allais te foutre en l’air, pas vrai ? (Sa voix menaçait de se briser.) Il était vraiment coincé sous le quad. Il ne pouvait pas sortir de là-dessous, impossible. Mais Lasse…
— Arrête de parler de lui !
Il ne pouvait plus rester là, immobile. Elsa cria son nom lorsqu’il courut vers la cuisine, ouvrit le robinet, plaça ses poignets sous le filet d’eau froide, remplit un verre d’eau qu’il but à grandes gorgées. Tous les stores étaient baissés. On se serait cru en prison.
Elle l’avait rejoint dans la cuisine, se laissa tomber sur une chaise et le fixa dans l’obscurité. Ils se voyaient à peine, mais les yeux de sa sœur luisaient comme deux petits points brillants. Elle alluma la lampe posée sur l’appui de la fenêtre, il voulait la supplier de l’éteindre. Mais elle était là, unna oabbá, les yeux gonflés, le visage marqué de stries rouges, les cheveux en pétard sur ses épaules délicates.
— Il a tué Nástegallu. Je l’ai vu.
Mattias retenait son souffle.
— Tout serait différent aujourd’hui si j’avais osé parler. On l’aurait peut-être coffré. Mais ce jour-là, il m’a menacée. J’ai cru qu’il allait tous nous tuer.
Sa voix était la même qu’à l’époque. Il avait l’impression qu’on lui marchait sur la poitrine.
— Donc tout est ma faute. Et Lasse, il m’a posé des questions sur Robert. Peu avant son suicide. J’étais à deux doigts de tout lui avouer. J’aurais dû le faire. Robert aurait pu être arrêté et condamné.
Elle avait les genoux remontés sous le menton. Si pâle, si petite. Mattias s’obligea à parler.
— Il n’aurait jamais fini en prison. Ce serait resté un vol quand même. Ça n’aurait rien changé.
— Tu ne peux pas le savoir.
— Si. Nous avons plus de cent plaintes qui n’ont mené à rien.
— Mais je l’ai vu, c’est différent. Je suis témoin.
— Il n’empêche que ça reste un vol. Il aurait peut-être écopé d’une amende. Et après ? Il serait devenu plus méchant qu’avant, sans doute.
Mattias s’efforçait d’avoir l’air convaincant. Il aurait voulu mieux s’exprimer. Il devait lui dire qu’il l’aimait, mais ce genre de choses ne se disent pas. Il voulait lui demander pardon, il aurait dû comprendre, l’aider.
— Tu nous as sauvés de ça, parvint-il à articuler.
Les cheveux de sa sœur tombèrent devant son visage quand elle appuya le front contre ses genoux avec un profond soupir.
Son envie de fracasser quelque chose, si familière, était de retour. Il voulait qu’elle s’en aille, pour qu’il puisse crier et donner des coups autour de lui. Il se contraignit à la regarder, de nouveau en proie à sa mauvaise conscience.
Il avait échoué à prendre soin d’elle. Elsa avait été sa unna oabbá puis un jour elle avait cessé de l’être. Il voulait lui rappeler le temps où il la chatouillait, la portait, la pourchassait dans toute la maison, l’attrapait et serrait de toutes ses forces son petit corps. Quand elle avait grandi, il n’avait pas trouvé de nouvelles manières d’établir un contact physique. Alors il s’était éloigné. L’avait laissée partir.
Elsa soupira de nouveau.
— Tu n’as pas le droit de me quitter, dit-elle.
C’est là que ses jambes se dérobèrent. Il n’eut pas le choix, il dut s’asseoir par terre. Il se haïssait. Il l’avait déjà abandonnée. Depuis longtemps.
— C’est juste que je ne sais pas quoi faire, fit-il en frottant ses paumes contre ses cuisses.
— Tu as besoin d’aide.
— Je suis déjà allé au centre de soins. On m’a dit de prendre un congé, de respirer un peu, le temps d’un week-end.
Il émit un son guttural, mais elle ne se rendit pas compte qu’il riait.
— Ils ne comprennent rien. Tu dois aller en Norvège, au SANKS.
— Je ne peux aller nulle part.
— Tu n’as pas le choix. Je prends le relais. Aux côtés d’isa. Tu dois te faire aider. Là-bas, il y a des psychologues qui comprennent notre vie.
Elsa se tenait droite à présent. Elle parlait vite, du centre médico-psychologique sami, prononçant le nom en norvégien, samisk nasjonalt kompetanscenter, psykisk helsevern och rus, expliquant qu’il permettait de sauver des vies, que beaucoup de Samis se faisaient aider là-bas. Il regardait sa bouche qui bougeait et ses yeux qui avaient retrouvé de l’assurance.
Injectés de sang, mais déterminés.
— Je te conduis à Karasjok, conclut-elle.
— Peut-être que j’aurai quand même mes vacances. En prison. Homicide involontaire.
Le silence entre eux parut durer une éternité.
— Que s’est-il passé ? s’enquit-elle.
Il sentit sa gorge se nouer.
— Je l’ai laissé sous le quad, ajouta-t-elle. Comment est-il arrivé jusqu’à la rivière ?
Mattias passait ses doigts dans ses cheveux, depuis le front jusqu’au bas de la nuque, comme sa mère avait l’habitude de le faire quand il était enfant. Il frissonnait chaque fois que ses doigts atteignaient sa nuque. Il répéta le mouvement à plusieurs reprises.
— Comment s’est-il retrouvé avec le waders ?
— Il l’a enfilé tout seul.
— Pourquoi ?
— J’avais jeté son chien sur l’île.
Elsa pouffa.
— Tu avais fait quoi ? (Elle plaqua une main sur sa bouche.) Pauvre bête !
— Je ne sais pas, je l’ai attrapé par le collier et je l’ai balancé. Je ne comprenais pas bien ce qui se passait. J’ai entendu un coup de feu, le chien a déboulé, j’ai vu à qui il appartenait, et j’ai dû… paniquer. (Il se racla la gorge.) Oui, merde, pauvre toutou !
— Et après ?
— Il a débarqué, a vu son clébard, il a attrapé le pantalon. J’ai essayé de l’en empêcher. Mais il ne m’écoutait pas.
Mattias abattit ses paumes contre le sol. La douleur cuisante fut immédiate.
— J’aurais dû insister, lui arracher le pantalon des mains.
Il ferma les yeux.
— Que s’est-il passé ?
— Il a glissé sur les rochers et il est tombé. J’ai couru jusqu’à la presqu’île en me disant que j’allais le sauver. Je me suis jeté à l’eau. (Il se tut.) Mais j’ai pas réussi.
Elsa se leva, il entendit ses pas légers et la vit, du coin de l’œil, s’agenouiller à côté de lui.
Il voulait s’éloigner, c’était trop pour lui.
— Ce n’était pas ta faute.
— La police ne sera pas de ton avis.
— Tu vas tout leur dire ?
— Je suis obligé, ce n’est pas possible autrement.
La jupe d’Elsa bruissa.
— Et moi, dans ce cas, qui ne l’ai pas secouru alors qu’il était blessé. Je dois leur dire aussi ?
— Non ! Tu n’as rien à voir là-dedans.
Cette fois-ci il ne voulait pas échouer à la protéger. Il leva les yeux, mais détourna rapidement le visage. Elle était trop proche.
— Ljungblad est un bon flic, je pense. On va lui parler.
Ils demeurèrent assis par terre, silencieux. Mattias se remémora toutes les fois où ils avaient joué, ensemble, dans cette cuisine. Áhkku et áddjá avaient nourri leur imagination, leur avaient raconté leurs histoires qui étaient devenues des jeux. Il voulait lui demander si elle s’en souvenait elle aussi. Mais Elsa prit la parole avant.
— D’abord la police, puis le SANKS, déclara-t-elle.
Il hocha la tête. Bien sûr. C’était au tour d’unna oabbá de décider.
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