Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 34 sur 86

Pages du PDF

Stöld

Deuxième partie - Čakčadálvi, pré-hiver 2018

Deuxième partie

 

ČAKČADÁLVI, PRÉ-HIVER 2018

OceanofPDF.com

34 – Golbmaloginjeallje

 

Le jerrican en métal vert était ouvert, posé dans la neige. Les effluves d’essence lui chatouillaient les narines. Robert enfonça l’entonnoir qu’il avait fabriqué à l’aide d’une bouteille en plastique dans le moteur de la motoneige et souleva le bidon. Il grogna en versant les premiers décilitres, puis ce fut plus rapide et plus facile. Il ne fallait pas oublier d’ajouter de l’huile, se remémora-t-il.

Sa motoneige, une Ski-Do Formula 500, l’avait accompagné pendant vingt ans – quel intérêt d’en changer pour un de ces nouveaux modèles ? Un engin qu’il ne pourrait même pas réparer lui-même si nécessaire. Le vernis était rayé à l’avant, du côté gauche, mais ça se voyait à peine. Il avait songé à en repasser un coup, au cas où, on ne savait pas si quelqu’un aurait l’idée de venir le contrôler. Mais le temps avait passé et personne n’avait frappé à sa porte. Maintenant il était tranquille. Le jerrican vide, il le lâcha, et massa son épaule droite qui le faisait souffrir. Il n’avait plus de tramadol et sa médecin lui avait dit qu’elle ne lui en prescrirait plus. « Prenez du paracétamol et de l’ibuprofène », lui avait-elle dit. Mais ça ne servait absolument à rien, c’était comme avaler de l’air.

Robert vissa le bouchon du bidon et essuya ses doigts sur son pantalon. L’épaisse toile jaune était maculée de taches noires, mais il ne sentait son odeur que lorsqu’il franchissait le seuil et se déshabillait dans l’entrée. Il remonta la fermeture à glissière de sa polaire bleue. Une aubaine – cinquante couronnes en solde chez Intersport. Il aurait dû en acheter plusieurs. Il enfila le blouson noir suspendu au guidon de sa motoneige. C’était le vieux blouson de son père. La doublure s’échappait d’un accroc juste au-dessus de la poche et l’extrémité d’une manche était déchirée. Mais il n’avait jamais eu de manteau aussi chaud. Celui-ci le protégeait du vent et de l’eau. C’était un Helly Hansen, même si les lettres du logo ne formaient plus que deux ombres sur la poitrine.

La neige crissa sous ses bonnes grosses chaussures d’hiver. Elles avaient aussi appartenu à son père et étaient d’une pointure supérieure à la sienne mais il lui suffisait d’enfiler deux paires de chaussettes en laine. De sa main gauche, il ouvrit brutalement la porte du garage. L’armoire blindée était ouverte. Il sortit le fusil qu’il utilisait habituellement pour la chasse à l’élan. Le vieux Mauser de son père n’avait pas bougé de là. À sa mort, il était resté, comme toutes ses affaires d’ailleurs. Robert n’avait pas de frères et sœurs. Ils avaient toujours été tous les deux, lui et son paternel.

Quand sa mère les avait abandonnés, Robert n’était encore qu’en primaire. Son vieux disait toujours qu’elle avait les nerfs fragiles, qu’elle avait besoin d’être suivie à l’hôpital. Mais Robert l’avait aperçue en ville. Un jour qu’il allait à la piscine avec sa classe. Le car s’était arrêté devant le bâtiment et tous les élèves s’étaient précipités pour en descendre. Sauf lui. Il n’avait pas quitté son siège, car là, entre les bouleaux sur le chemin piétonnier, se trouvait sa mère qui riait avec une autre femme. Sa vieille portait une robe jaune courte et une coupe à la garçonne avec une frange coupée bien droit.

Il n’en avait pas touché mot à son père. Il était descendu du car, était entré dans la piscine, avait sauté du plongeoir de dix mètres et avait fait un plat sur le dos qui lui avait fait rudement mal.

Son vieux buvait et sa mère avait dit qu’elle ne le supportait plus. Il fallait croire qu’elle ne supportait pas non plus son fils, puisqu’elle l’avait laissé au village. Il avait un vague souvenir de sa mère le portant dans ses bras et de son père, le Mauser à la main. Peut-être avait-elle prévu de le prendre avec elle, en fait, son petit garçon. Mais une fois en ville, elle avait dû se rendre compte que la vie sans eux était tout de même plus belle.

Les doigts tremblants, il chercha des munitions dans la caisse en métal sous l’établi. À l’époque, quand son père rabotait du bois, ça sentait les copeaux. L’odeur s’était depuis longtemps dissipée et l’établi était couvert de poussière, jonché de vis et de clous qui auraient dû être triés et rangés dans des petites boîtes.

Il frappa sa cuisse de la main, deux fois, violemment, sans pour autant parvenir à chasser les tremblements. Il fit tomber une cartouche, la laissa par terre. Empoigna son fusil, sortit et baissa le rideau métallique du garage. Bien sûr, celui-ci remonta légèrement et il savait que cet interstice de quelques centimètres laisserait entrer la neige cette nuit. C’étaient ces petites choses-là que son père réparait en un tournemain. Bien sûr, Robert aussi était bricoleur. Son père lui avait tout appris, mais il n’avait jamais été tout à fait satisfait de son fils. Lui aurait réparé ça en un quart d’heure.

Robert sortit son portable – c’était quasiment impossible de bien viser avec un index qui a la tremblote. Plus personne ne téléphonait de nos jours, tout passait par des SMS, et il n’aimait pas ça. Il écrivit l’heure et le lieu. Reçut un pouce levé en réponse. Quel gamin ! Envoyer des dessins de pouces !

La toux lui écorcha la gorge. Il remonta sa fermeture à glissière jusqu’au menton. Il faisait beau, si beau qu’il aurait pu rester là à contempler le paysage comme un idiot. Le ciel était mauve et les pâles rayons rasants grimpaient à peine jusqu’à la montagne. Le mois de novembre touchait à sa fin ; en décembre, le soleil les abandonnerait et ils entreraient dans la saison de la lumière bleue. Pff ! Il se fichait bien des couleurs. Il lança avec peine une jambe par-dessus le siège noir et tourna la clé. Cela faisait un moment que la corde du démarreur résistait, il devrait la réparer. Vu l’état de son épaule, il serait incapable de tirer assez fort. Ça lui faisait déjà un mal de chien.

Il avait laissé la lumière à la fenêtre de la cuisine allumée – il faut dire que depuis l’extérieur, ça avait l’air agréable chez lui, avec le rideau et la lampe en verre. Raija aboya tristement en entendant la motoneige. Bientôt la chienne apparut à la fenêtre. Elle était montée sur la table de la cuisine, malgré sa claudication. Il lui montra le poing.

— Descends, Raija.

La chienne se moquait éperdument des remontrances, mais ses aboiements se changèrent en jappements sonores. Il ne voulait rien de plus que la transporter derrière lui sur la motoneige, comme ils l’avaient fait durant les sept dernières années, mais c’était impossible. Elle boitait de plus en plus.

Il traversa lentement sa propriété, contourna les sapins qu’il avait plantés trois ans plus tôt et qui avaient enfin atteint une taille suffisante pour dissimuler le terrain du voisin, quelques centaines de mètres plus loin. Mais son père aurait sans doute dit qu’il les avait trop serrés, ou que trois, c’était un peu radin, il en aurait fallu cinq.

Il suivit ses anciennes traces vers le ruisseau où il avait l’habitude de pêcher et s’approcha du lac où, il y a quelques années encore, il montait dans sa vieille barque en plastique pour attraper des lavarets au filet. Autrefois ces poissons se vendaient bien, mais plus maintenant. Le lac était sans doute complètement mort. C’était une perte de revenus qu’il avait eu du mal à compenser.

Il s’arrêta, tendit l’oreille – était-ce la motoneige de Petri qu’il entendait ? – puis s’engagea sur la piste la plus large, celle qui pouvait vous mener en ville plus vite qu’en voiture. Il jeta un regard derrière lui. Personne. En cette journée ordinaire, en pleine semaine, la plupart des gens travaillaient, et il faisait trop froid pour sortir. Il n’y avait sans doute aucun risque, pourtant il se sentait vidé de ses forces, son cœur battait la chamade.

Petri l’attendait sur l’ancien lac à lavarets, sourire aux lèvres. Le moteur de sa motoneige tournait.

— Un petit troupeau, à trois kilomètres par là.

Il agita sa main gantée de cuir beige, indiquant la direction. Très bien. Ils pouvaient facilement disperser le troupeau et en attraper un, peut-être deux.

Petri avait fini par dénicher une maison. À proximité de la rivière, du reste. Son prix était exorbitant, mais ça en valait la peine, il l’avait assuré à Robert plusieurs fois. Surtout autour du solstice d’été, au moment où les saumons remontaient les cours d’eaux. Ou au printemps quand il descendait à la rivière, forait des trous dans la glace et pêchait à la trembleuse du matin au soir.

Peu après la mort de son père, Robert avait enfourché sa motoneige et avait rejoint Petri auprès de ses trous de pêche. Pour tâter le terrain. Il avait laissé passer un ou deux mois et puis s’était rendu au ruisseau avec sa canne. Il avait été invité à prendre le café auprès du feu. Enfin, dans son sauna, après quelques bières, il avait demandé à Petri s’il voulait lui donner un coup de main.

Quelques années plus tard, voilà où ça les avait menés. Ça avait mieux marché que Robert n’avait osé l’espérer. Ils conduisaient tranquillement, pour ne pas effrayer les rennes. Même s’il fallait être con pour croire que les motoneiges leur faisaient peur, comme l’affirmaient les Lapons. Il suffisait de voir comment eux conduisent !

Le froid lui mordait les joues. Son bonnet remonta, découvrant ses oreilles qui se refroidirent aussitôt. Levant le bras pour tirer sur son couvre-chef, il sentit un élancement dans l’épaule qui le fit tressaillir. Il pressa l’accélérateur en grimaçant. Petri mit les gaz lui aussi.

Il y avait en effet un troupeau de six rennes concentrés sur leur progression difficile dans la neige épaisse. Certains, la tête enfouie dans la couche blanche, donnaient des coups de sabot pour accéder à la pâture. Une bête leva la tête et les aperçut. Ils s’arrêtèrent. Petri désigna un renne qui se trouvait un peu à l’écart. Robert opina du chef, descendit de la motoneige, détacha le vieux traîneau en bois et sortit le fusil de sous la bâche.

— Si on s’amusait un peu, pour commencer ? fit-il en remontant sur son véhicule.

Le visage de Petri s’éclaira.

— Bonne idée !

Le troupeau de rennes perçut les mouvements, sembla flairer le danger et s’écarta vers les pins sur le coteau un peu plus loin. Le renne solitaire leva la tête, surpris, et se précipita sur le côté. Ses pattes grêles s’enfoncèrent dans l’épaisse couche de neige. Il ne parviendrait pas à s’enfuir assez vite. Quelle déception. Ce n’est pas drôle si c’est trop facile. Robert voulait une vraie chasse.

— Sors ton téléphone ! Filme ! cria Petri.

Il frôla le renne du guidon de sa motoneige.

Robert alluma la caméra.

Petri sauta du véhicule et se hissa sur le dos de l’animal. Il s’agrippa aux bois et parvint à se maintenir à califourchon sur le renne, qui détala. Robert riait tant qu’il ne parvenait pas à tenir le portable bien droit. Petri était lourd ; la bête haletait, mais tentait au prix de maints efforts de rejoindre le sentier de motoneige. Soudain elle glissa et Petri fut éjecté. Allongé dans la neige, il leva le pouce.

— Tu as tout eu, hein ?

Robert acquiesça et rangea son portable dans la poche intérieure de son blouson.

Bon. Trêve de plaisanterie. Robert était gonflé à bloc, ses mains ne tremblèrent nullement lorsqu’il saisit le guidon et poussa l’accélérateur. Le renne courait d’un pas plus leste sur la piste, croyant que tout était fini alors que ça ne faisait que commencer. Sans attendre Petri, Robert mit les gaz, d’abord lentement, puis de plus en plus vite. Quand le renne dévia dans la neige, Robert le suivit et percuta ses pattes arrière. Pas suffisamment pour qu’elles se fracturent. Tant mieux. Il ne fallait pas trop se presser. Arriva alors Petri qui coupa la route à la bête, l’empêchant de fuir. Elle s’emmêla les pattes, bondit de-ci de-là. Robert leva une main, indiquant à Petri de se tenir en retrait. Il attendit que le renne retourne sur la piste, puis il le suivit, laissant les hurlements du moteur se charger du boulot. Il percuta son corps par-derrière ; l’animal tomba sur le flanc, et les skis de la motoneige se trouvèrent en travers de son cou. Parfait. Les yeux du renne étaient exorbités, il haletait, la langue tirée. Pas encore mort. Pas de membres fracturés. Robert attrapa son téléphone et prit une photo.

Il recula, libéra le renne. L’animal ne bougeait pas, il semblait paralysé. Peut-être Robert avait-il brisé un organe vital, après tout ? Il fit le tour de la bête, Petri l’imita.

— Lui, on l’achève et c’est tout, déclara Robert.

— Quoi ?

Petri essuya du poignet son nez qui coulait.

Le renne s’était dressé sur des pattes chancelantes.

— Il est déjà trop stressé. Je ne compte pas livrer de la mauvaise viande.

— Tu déconnes !

Petri tourna les yeux vers les pins où les autres rennes avaient fui. Ils n’étaient plus là. Ils étaient sans doute déjà loin.

— Butes-en un autre, ordonna Robert.

Petri lui lança un regard interdit puis acquiesça et s’éloigna en effectuant un virage en épingle.

Ne restait que Robert. Avec un renne qui boitillait le long du sentier. Sa fourrure était brun-gris et il était bien nourri. Les Lapons chantaient toujours la même rengaine : leurs rennes mouraient de faim, il leur fallait des aides pour les nourrir. Sous ses yeux, il avait la preuve vivante de leurs mensonges.

Robert glissa un doigt sous sa lèvre supérieure et envoya valser son tabac humide qui atterrit dans la neige. Il passa la langue sur ses incisives et la glissa sans la cavité où il restait toujours un peu de snus. Il cracha.

Allez. Il mit les gaz et accéléra sur la piste. Le renne tenta à nouveau de changer de trajectoire, de courir dans la neige profonde. Il s’enfonçait, tournait sur lui-même, donnait des coups de pied, se débattait. Robert aimait ça. Il heurta un peu plus violemment les pattes arrière de l’animal. Il y eut un craquement. Il ne l’avait pas entendu du fait du bruit du moteur, mais il le savait. Le renne resta allongé, les yeux tournés vers le ciel. Robert s’avança pour inspecter les membres : ils étaient fracturés, tordus dans le mauvais sens. Il sortit son portable et filma la scène, depuis les pattes cassées jusqu’au museau tremblant. Le regard de la bête n’exprimait plus la terreur, mais la capitulation. Il devrait peut-être lui sectionner les bois pendant qu’il était encore en vie. Juste histoire de.

Un coup de feu résonna soudain dans le silence et une pie s’envola d’une branche de pin. Il n’y avait pas de temps à perdre. Il décocha un coup de pied dans la tête du renne de sa grosse chaussure, réfléchit aux différentes options. Il savait que Petri en avait encore pour un petit bout de temps. Il l’avait formé : il y avait des étapes importantes pour ne pas gâter la viande.

Le renne cligna des yeux. Robert s’accroupit et l’observa. La bête soufflait de l’air chaud par les naseaux. Son pelage scintillait. Robert serra avec force le museau dans son poing, tout en jetant un regard en direction du traîneau. Devrait-il aller chercher la hache ? Oui. Il se leva, marcha non sans peine, souleva la bâche verte raidie par le froid et trouva son outil. Il frétillait d’excitation. Sectionner les sabots un par un peut-être ? La dernière fois qu’il avait fait ça, Petri avait eu la nausée et Robert lui avait ri au nez. Son comparse voulait toujours tuer trop vite. Il manquait de patience.

Il plaça la lame de la hache à une dizaine de centimètres au-dessus des sabots des pattes avant. Les pattes arrière, inutile, elles étaient déjà cassées. Les rennes ne hurlaient pas de douleur. Dommage.

La motoneige de Petri s’approchait. Robert jeta un coup d’œil vers la pente. Il leva la hache, l’abattit, et fendit la tête de la bête. L’odeur de sang chaud monta comme un nuage de vapeur dans l’air froid.

Petri s’arrêta à côté et hocha la tête d’un air satisfait. Il avait attaché le renne par les bois et l’avait traîné derrière la motoneige. Il y avait des traces de sang sur tout le chemin et Robert voulait hurler à cet idiot qu’il aurait dû venir chercher le traîneau. Voyant la hache, Petri esquissa une petite grimace.

— Putain !

Il détacha le renne derrière sa motoneige et ensemble ils le soulevèrent tant bien que mal sur la bâche. Robert s’assura que la bâche recouvrirait complètement l’animal.

— Ça commence à urger, étant donné que tu as tiré.

— Je n’avais pas le choix. Je n’étais pas dans une bonne position pour me servir du couteau. De toute façon, je n’ai entendu ni voiture ni motoneige.

— Mais quand même.

— Tu le rapportes chez toi ?

— Tu crois vraiment que je vais le dépecer à la maison ?

Robert fulminait.

— On va à l’endroit habituel, je me charge de la découpe et je mets tout au congélo.

— Je ne comprends pas pourquoi on ne peut pas faire ça ici.

— Bah, ce serait peut-être aussi bien, vu que tu nous as fait des traces de sang sur plusieurs centaines de mètres. Mais ce n’est pas possible.

Petri affichait un air renfrogné. Il plaça l’index sur une narine, et souffla de toutes ses forces de l’autre, puis vida de la même manière la deuxième narine.

OceanofPDF.com