Stöld
42 – Njealljelogiguokte
La liste des bagages, parfaitement organisée, était divisée en trois catégories : denrées alimentaires, vêtements, équipement nécessaire pour le comptage des rennes au cours du tri. Les grandes caisses destinées à la nourriture étaient ouvertes, posées sur le sol de la cuisine. Hanna avait déjà commencé à les remplir. Un thermos de café, du pain, du beurre, des saucisses en conserve, des pains à hot-dog, du ketchup, des roulés à la cannelle confectionnés par ses soins la semaine précédente, de la viande de renne séchée (le dernier morceau de gurpi), et cinq bouteilles de soda.
Depuis la fenêtre de la cuisine, elle voyait Jon-Isak qui collait aux basques de son père. Ante montrait du doigt, son fils soulevait, tirait, attachait, détachait, faisait tout comme un petit homme. Il arrivait à l’épaule paternelle et se hissait toujours un peu pour gagner un centimètre ou deux. Il était plus proche de son père que d’elle.
Ils avaient si longtemps espéré l’arrivé d’un deuxième enfant et Ante avait sauté de joie quand le test s’était enfin révélé positif. Ils n’en croyaient pas leurs yeux. Quelle chance ! Puis Lasse était mort et Hanna avait sombré. Certes, elle avait senti physiquement les coups de pied juste au-dessus du pubis, qui s’étaient changés en roulades, et sur son ventre tendu avait poussé un réseau de vergetures violacées. Mais l’enfant, elle était incapable de s’y attacher. Il ne pouvait exister de Dieu qui l’anéantisse et la brise pour ensuite lui donner le fils qu’ils avaient attendu pendant des années. Comment pouvait-elle se réjouir alors qu’il lui semblait qu’elle avait payé d’une vie pour en avoir une autre. Une consolation, disaient ceux qui ne comprenaient pas, une consolation au milieu du chagrin. Ce n’était pas vrai.
Lasse était comme son fils, pas comme un frère. Il était son enfant.
Et les vieilles du village qui fixaient intensément son ventre arrondi et essayaient de faire leurs propres calculs religieux après un suicide. Elles avaient frappé à sa porte pour présenter leurs condoléances comme tous les autres, mais Hanna ne leur avait pas ouvert. Pour la première fois, elle avait fermé à clé. Elle ne craignait pas de les entendre parler du péché, elle craignait de les tuer. Jamais elle n’avait jugé, jamais elle n’avait participé aux ragots quand un jeune du village avait décidé de mettre fin à ses jours – elle n’avait rien à se reprocher. Elle pouvait donc verrouiller la porte et s’asseoir à la table de la cuisine, le dos droit, quand les autres venaient jusque chez elle et repartaient bredouille. Ils essayaient de jeter un coup d’œil à l’intérieur, sursautaient quand ils la voyaient, tasse de café à la main. Sans ouvrir. Sans se cacher. Non, les vieilles qui feignaient de lui vouloir du bien pour ensuite dire que son frère avait commis le pire des péchés, elle refusait de les voir. Le suicide était impardonnable. L’enfer béant s’était ouvert et l’avait accueilli. Il y brûlait à présent. Il s’y trouvait encore.
Non, elle n’avait pas pu s’attacher au nourrisson même s’il avait reposé sur son sein dans la salle d’accouchement, avec sa respiration rapide et superficielle. Ante avait pleuré, reniflé. C’était le fils tant désiré. Il ne le dirait jamais tout haut, bien sûr, et évidemment qu’il aimait Anna-Stina, mais il lui avait manqué un fils. Hanna l’avait méprisé pour cela, mais lui avait demandé de prendre le garçon pour qu’elle puisse dormir. Quand on avait posé le nouveau-né sur son sein pour la première fois, elle avait espéré plonger le regard dans les yeux de Lasse, d’une certaine manière. Qu’il reviendrait. Sous la forme d’un petit garçon mieux outillé pour la vie que Lasse ne l’avait été. Mais non. Son regard était bien à lui. C’était un bébé robuste qui avait levé la tête et cherché immédiatement le sein. Ça faisait mal, elle avait pleuré. Ante s’était mépris, avait cru à des larmes de bonheur. Mais elle ne serait plus jamais heureuse. Anna-Stina l’avait déjà compris avant la naissance de son petit frère. Elle errait de pièce en pièce, l’observait longuement, n’osant plus s’approcher de sa mère comme avant. Mais Hanna n’avait pas mauvaise conscience pour autant. Elle avait perdu son frère, son enfant, elle n’avait pas été capable d’empêcher ça. Cela la maintenait en éveil chaque nuit. Ça, et plus tard Jon-Isak qui tétait tout son saoul, la suçait jusqu’à la moelle, et elle maigrissait à vue d’œil.
Elle avait néanmoins fait ce qu’on attendait d’elle, elle avait mis au monde un fils. Elle avait assuré l’avenir. Bien sûr qu’une fille aurait pu suffire, mais ils avaient vu très tôt qu’Anna-Stina n’avait pas ça en elle. Elle n’avait ni la vision ni l’aptitude. Il n’empêche que tout irait bien pour elle, Hanna n’avait jamais été inquiète. Sa fille en imposait ; d’ici quelques années elle ferait tourner des têtes au village.
Jamais elle ne l’avait dit tout haut, que les enfants n’ont pas tous la même valeur. À peine si elle osait formuler cette pensée sans être remplie d’un profond dégoût – après tout, elle n’était pas mieux que les autres. Mais à ce moment précis, plus rien n’avait d’importance. Elle aurait pu clamer qu’elle avait besoin d’un fils, elle aurait pu ouvrir la fenêtre de la cuisine et crier à la face des vieilles que Dieu n’existe pas.
Les gens changeaient de trottoir quand ils l’apercevaient. Elle allait à la supérette du village, enceinte jusqu’aux dents, les yeux rougis après une matinée de plus à sangloter éperdument – elle n’en avait cure. Les dames s’enfuyaient dans tous les sens avec leurs paniers. Elle pouvait rester à pleurer appuyée contre la boîte aux lettres quand elle y trouvait une lettre pour lui. Elle avait même déjà remarqué que des voitures qui s’y rendaient faisaient demi-tour en la voyant.
Jon-Isak cria quelque chose de sa voix aigüe et son père se retourna en souriant. Bien sûr qu’elle était reconnaissante, son mari était tout ce dont le garçon avait besoin. Ils étaient si proches qu’ils avaient du mal à se séparer. Jon-Isak pleurait tous les dimanches soir parce que l’école l’attendait le lendemain. Il voulait rester avec son père, rester parmi les rennes. Ses larmes avaient sans doute aussi une autre cause, soupçonnait-elle, mais elle n’avait pas le courage de s’y attaquer. Elle respirait, préparait des caisses de denrées, parlait et riait comme si tout était normal, et même si certains voyaient bien qu’elle jouait la comédie, il était plus facile de ne pas lui poser trop de questions.
Jon-Isak ne connaissait que cette maman-là et il s’en satisfaisait. Il se pelotonnait parfois contre elle dans le canapé, alors évidemment elle l’entourait de ses bras. Anna-Stina, elle, avait une mère avec un avant et un après. Hanna aurait dû avoir mauvaise conscience. Mais ce n’était pas le cas. Puis ce qu’elle avait pressenti arriva : sa fille se détacha de plus en plus du foyer familial, au lycée en ville, vers ses amis et les garçons des villages. Pour finir, elle avait emménagé dans un petit studio dans le hameau voisin et Hanna avait pu souffler.
Le journal de la veille était posé sur la table de la cuisine. Hanna avait observé le portrait d’Elsa, les bras croisés, fixant l’objectif. Il y avait également une grande photo des sacs en plastique. On y devinait une tête de renne et des intestins. L’image était quasiment insoutenable.
Les policiers rejetaient les accusations d’Elsa selon lesquelles ils ne se donnaient pas la peine d’enquêter sur les vols de rennes et les tortures infligées aux animaux, affirmant qu’il était difficile de mener une enquête sans suspects ni traces pertinentes. Sans compter qu’il fallait établir des priorités ; une patrouille responsable d’une si grande zone ne pouvait pas accomplir de miracles. Ante avait saisi le journal dans ses poings fermés. Ça n’avait pas été discuté au sein du sameby. La fille avait-elle pris la décision toute seule ? se demandait-il à voix haute.
— C’est bien qu’elle ait eu le courage de le faire, affirma Hanna.
Elle le pensait vraiment. Elle avait toujours su qu’Elsa était d’une autre trempe qu’Anna-Stina. Sa fille avait essayé pendant toutes ces années de soumettre son amie, mais Hanna avait toujours su qu’il y aurait tôt ou tard une inversion du pouvoir. Elle avait suivi leurs jeux, petites, les avait vues devenir adolescentes puis jeunes adultes, et il était évident qu’Elsa prendrait son destin en main. Il n’y avait pas besoin de fils pour passer le flambeau de la renniculture à la génération suivante. Il suffisait d’un enfant qui ait l’envie et le courage de se charger du fardeau. Ils n’en étaient pas encore arrivés là – la préférence allait toujours aux fils. Mais Elsa, elle, le leur prouverait, à tous. Hanna en était convaincue.
Elle regrettait parfois qu’Elsa n’eût pas été sa fille. Elle aurait pu lui donner de meilleures chances, mieux l’entourer que Marika. Bien sûr, la mère d’Elsa en avait bavé, c’était difficile quand on n’était pas du village. Il fallait avoir de l’étoffe pour supporter cette nouvelle vie. Apprendre la langue et savoir coudre un kolt, cela ne faisait pas tout. Marika était trop sensible et ne comprenait pas leur histoire.
Hanna et Lasse avaient partagé leur inquiétude pour Elsa, mais lorsqu’il était parti, elle l’avait également lâchée, cette inquiétude. Il faut dire qu’elle s’en était bien sortie. Hanna le croyait, le voyait à son regard dans le journal. Hanna allait lui dire qu’elle avait bien fait d’aller au commissariat, qu’il était temps de faire peur aux assassins, de les faire sortir de leur tanière.
Jon-Isak entra dans la cuisine en sautillant, les joues roses, essoufflé. Bien sûr qu’elle éprouvait parfois de la tendresse pour le garçon, leur petit reaŋga. Elle ébouriffa ses cheveux humides de sueur et lui pinça légèrement l’oreille. C’était un petit paquet de muscles qui n’attendait que de montrer aux autres qu’il savait y faire, aussi bien que son père et que les autres hommes. Son lasso vert était bien enroulé, il pendait à son épaule droite, entourait sa taille et son dos.
Il souleva la caisse, cambra le dos au maximum et tituba vers la porte. Elle lui enfonça un bonnet sur la tête avant qu’il ressorte dans le froid. Reaŋga, le petit assistant, et son père. Ils seraient toujours là l’un pour l’autre. Pour Jon-Isak, les rennes, ce n’était que du bonheur. Hanna et Ante étaient en désaccord sur les informations à divulguer à leur fils. Fallait-il lui parler des difficultés auxquelles ils étaient confrontés ? Avant la mort de Lasse, Hanna estimait que les enfants devaient savoir. À présent elle se demandait si tout ce qui leur était arrivé, tous les rennes morts et toute la haine ne l’avaient pas poussé au suicide. Cela ne devait pas se reproduire. Tôt ou tard, Jon-Isak apprendrait certaines choses par un copain plus vieux. Ils ne pourraient jamais le protéger totalement ; il entendait sans doute déjà un tas de trucs à l’école. Mais elle était reconnaissante envers son mari ; aussi difficile que ce fût, il était toujours parvenu à emplir leurs deux enfants d’espoir et d’amour pour la vie auprès des rennes. Bon, leur fils en tout cas. Elle se disait parfois que ça aurait été différent aussi pour son mari d’avoir un enfant comme Elsa, une fille qui avait envie d’être éleveuse à plein temps. Il en aurait eu besoin. Ce n’était pas seulement qu’Anna-Stina était une fille et Jon-Isak un garçon, non, ils avaient simplement des aspirations différentes.
Être sami, c’est porter son histoire avec soi. Se trouver, enfant, devant un lourd sac à dos et choisir ou non de le porter. Mais comment oser choisir autre chose que de porter l’histoire de sa famille et de transmettre son héritage ? Elle sentit comme un coup de poing dans le ventre. Lasse avait essayé, il avait hésité et porté, pourtant à la fin il n’en avait plus la force. Mais dire qu’on avait envie d’autre chose, c’était inacceptable. Et puis, elle ne l’avait pas écouté, voilà la vérité. Elle était impressionnée par ce garçon, son envie de découvrir la vie et toutes ses possibilités, elle avait cru qu’il avait l’audace de faire ce que personne d’autre ne s’avisait de faire. Elle avait tout compris de travers, tout était sa faute. Elle avait beau tourner et retourner dans sa tête les événements qui précédaient sa mort, elle parvenait toujours à la même conclusion : elle aurait dû voir, elle aurait dû l’aider. Avec Jon-Isak, elle ne pouvait pas échouer puisqu’elle n’avait plus la main. Elle avait passé le nouveau-né à son mari, convaincue qu’il saurait ce qui serait bon pour lui.
Elle enfila son pantalon de ski noir, noua une écharpe en laine bleue en triangle au-dessus de sa doudoune rouge et enfonça son bonnet presque jusqu’aux yeux. Juovlamánnu. Décembre. Encore une année qui s’achevait.
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