Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 78 sur 86

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78 – Čiežalogigávcci

 

 

Il s’avéra que le corps s’était pris dans un filet posé par des pêcheurs illégaux, loin en aval. On l’avait annoncé à la radio, puis le soir au journal télévisé. Illustré par une carte marquée de deux croix rouges, une pour l’homme, une pour le quad. On penchait pour une noyade accidentelle, mais il y avait bien sûr des zones d’ombre. La police devait enquêter. Les villageois se perdaient en conjectures, passant en revue toutes les informations, créant parfois de toutes pièces un détail, car les événements avaient été débattus tant de fois que l’on contribuait volontiers à rendre l’histoire plus palpitante.

S’il était vraiment tombé avec le quad, pourquoi avait-il continué à pied jusqu’à la rivière ? On avait trouvé des traces de sang jusqu’au bord de l’eau : peut-être voulait-il rincer une blessure. Possible. Mais il était sans doute ivre et, dans cet état, le plus improbable pouvait devenir probable. Il n’avait pas agi de façon rationnelle, c’était certain. Il avait sans doute trébuché, était tombé à l’eau et n’avait pas réussi à en sortir.

On allait sans doute bientôt affirmer que Robert s’était noyé accidentellement. Un accident tragique, concluraient les journaux. Les villageois seraient quand même rassurés de ne pas avoir à craindre la présence d’étrangers.

Le père d’Elsa suivait le journal télévisé, concentré, il ne voulait pas rater le moindre détail.

— Ce n’était pas le seul à braconner nos rennes, mais c’était le pire. Ça va forcément se calmer, fit-il.

Comme s’il essayait de se convaincre lui-même. Elsa était d’accord, elle était pourtant incapable de rester assise sans bouger. Elle voulait fuir le domicile et en même temps elle craignait de se retrouver seule avec ses pensées, ne serait-ce qu’une seconde. Les conjectures des villageois avaient accompagné son père de retour de la station-service. Il les répétait.

— Qu’est-ce que tu en penses, Elsa ?

— Je n’en ai aucune idée.

Elle ne devait pas s’approcher de cette pensée, mais impossible de s’en empêcher, celle-ci la hantait à chaque instant : elle avait laissé un homme blessé, il avait trébuché dans la rivière et s’était tué.

Son père zappait entre les chaînes, cherchait des infos, voulait sans cesse les réentendre, avec de nouvelles théories. De temps en temps, il s’emparait de son portable, actualisait la page de son journal en ligne. Il lisait chaque nouvelle phrase, quand bien même elle fût insignifiante. Des policiers silencieux et des témoins inexistants.

Elsa avait besoin de soutien, elle était à deux doigts de craquer, de hurler que c’était sa faute.

— Tu crois que je peux appeler áhkku ?

Son père haussa les épaules et répondit qu’il était tard.

Pour une obscure raison, elle avait besoin d’entendre la voix de sa grand-mère. Elle composa le numéro de son service et Brittis décrocha.

— Je voudrais voir áhkku, est-ce que vous pourriez l’aider à utiliser Facetime ?

— Facetime ? grogna son père depuis le canapé. Elle ne va rien comprendre !

Le dialecte tornédalien de Brittis l’apaisait et, comme toujours, la femme assurait qu’il y avait une solution à tout. L’image bougea dans tous les sens et Elsa l’entendit donner des explications à áhkku. Quand áhkku broyait du noir, que Brittis voyait que la vieille dame avait besoin de retrouver un point d’ancrage dans sa famille, elle appelait chez eux et disait qu’elle avait besoin d’une voix familière. Brittis avait vite compris que c’était Elsa et non ses parents qui répondait.

Áhkku finit par apparaître à l’écran. Elle plissait ses yeux brumeux.

— Bonsoir áhkku ! Tu me vois ?

Elle sourit enfin et fit des signes du bout des doigts.

— Oui, bien sûr !

— Comment ça va ?

— Bien. Aujourd’hui on a mangé des boulettes de pomme de terre fourrées. C’était délicieux. Avec des airelles que Brittis avait cueillies elle-même.

Brittis apparaissait en arrière-plan, levant le pouce avec un sourire.

Les larmes menaçaient de couler et Elsa tourna le portable vers son père.

— Regarde avec qui je suis.

Son père la salua de la main et áhkku chantonna, ravie.

— La chasse à l’élan commence bientôt. Tu te rappelles quand áddjá a abattu cet élan aux bois gigantesques ? demanda Elsa en dirigeant de nouveau le téléphone vers elle.

Áhkku s’illumina et rit, oui, cette histoire pouvait être répétée des milliers de fois, elle ne s’en lassait pas. Áddjá était en train de se soulager contre un arbre quand il avait entendu le grand cervidé approcher dans la forêt, avait brandi son fusil et fait feu.

— Le pantalon baissé !

Elsa jeta un coup d’œil à son père qui souriait aussi. L’espace d’un instant, tout était parfait.

— Tu as entendu ce qui est arrivé à Robert ? Il est mort ! cria son père.

— Oui, Brittis m’a lu l’article ce matin au petit déjeuner. Bien trop fort, alors que mon ouïe est parfaite.

Áhkku laissa sa tresse glisser entre ses doigts, essaya de retirer l’élastique.

— Nu dat lea, dit-elle. C’est comme ça. On ne peut pas être cruel avec les animaux et s’en tirer.

On voyait les mains de Brittis. Elle prit délicatement la tresse et l’enroula en chignon d’un geste attentionné.

— Je peux avoir un miroir ?

Áhkku admira le chignon, tournant la tête dans tous les sens avec un sourire.

— Regarde comme c’est beau, unna oabbá.

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