Stöld
63 – Guhttalogigolbma
L’arrêté publié dans le journal local gratuit était concis, mais n’avait échappé à personne. « Interdiction de se déplacer à motoneige dans la zone de pâturage des rennes, car les femelles gestantes ont besoin de calme. » Juste au moment des congés pascaux. C’était comme si on avait lâché une bombe sur la commune. Tous les printemps, c’était la même rengaine.
Elsa était à la station-service, dans sa voiture. À la radio, les gens exaspérés disaient qu’on leur gâchait les vacances de Pâques. Elle serra le volant entre ses doigts, s’efforçant d’écouter la suite.
Le conseiller municipal se ralliait au concert de critiques.
— Les animaux ne valent pas mieux que les hommes, et pour nous, ici, se promener dans la nature est quelque chose de sacro-saint. D’ailleurs, la question va au-delà de l’interdiction des motoneiges, il est discriminant que tous les Samis n’aient pas le droit d’élever des rennes, n’aient pas ce droit à la terre. En somme, on a décidé que certains Samis valent mieux que d’autres et qu’ils doivent décider de l’accès ou non de tous à la nature.
Elsa frappa le volant de ses mains ouvertes.
— Et qui a divisé les Samis et leurs droits à l’époque ? Pas nous ! C’était l’État ! Et il ne s’agit pas d’opposer les animaux aux hommes !
Les hommes massés auprès du kiosque se tournèrent vers elle. Peut-être avait-elle crié si fort qu’ils l’avaient entendue. Ou bien elle avait l’air complètement folle, tout simplement. Elsa les foudroya du regard.
Elle était dégoûtée par le ton condescendant adopté par le conseiller municipal. Il savait fort bien qu’il apportait de l’eau au moulin de ceux qui étaient déjà remontés. Il attisait la haine et divisait la population.
— J’ai fait ce que j’ai pu et nous avons fait appel de la décision, je veux que les habitants de la commune le sachent. Je partage la colère de toutes les personnes affectées.
Elsa sortit son portable et chercha le post Facebook consacré à l’interdiction des motoneiges, où les commentaires continuaient à affluer.
« Je ne vais pas laisser un petit groupe de Lapons me gâcher mon week-end de Pâques. Écrasez-les, ces putain de rennes ! »
« Comment est-ce qu’on peut qualifier ces connards de gitans des montagnes de “seul peuple indigène d’Europe” ? Ils nous rabâchent qu’ils doivent pouvoir respecter l’élevage traditionnel pour ensuite surveiller leur troupeau en pétaradant, à motoneige ou en quatre-quatre ! »
Elle dut relire plusieurs fois le dernier commentaire :
« Si nous vivons dans cette région, c’est pour une seule et même raison : nous voulons sortir en forêt, profiter des grands espaces les jours où nous ne bossons pas à la mine ou ailleurs. On doit déjà les supporter au travail et en plus ils nous empêchent d’aller où on veut. S’ils veulent ces droits, ils n’ont qu’à subvenir à leurs besoins grâce à la forêt et aux rennes, pas bosser à la mine et narguer la société en profitant des allocations. Une seule solution : tirer sur tout ce qui bouge ! Pas de rennes = pas de droits. »
Elle fit une capture d’écran et l’envoya à Minna. Elle sentait la présence de Lasse si fort qu’elle dut fermer les yeux. Lors de ses dernières semaines à la mine, qu’avait-il bien pu entendre ?
Elle descendit de la voiture, ouvrit le réservoir d’essence et y inséra le pistolet. Près du guichet, les hommes parlaient délibérément fort.
— Leurs putain de rennes sont apprivoisés, ils sont habitués aux motoneiges.
Elle appuya le dos contre la voiture, les bras croisés, le regard posé sur eux. Le compteur tournait, le réservoir se remplissait. Le toit au-dessus des pompes gouttait dans les flaques d’eau. « Vous croyez vraiment qu’on veut subir cette haine chaque année ? voulait-elle leur crier. On cherche juste à protéger nos bêtes. » La poignée émit un cliquetis, elle laissa les dernières gouttes couler et revissa le couvercle du réservoir, gardant la tête haute.
Elle s’assit dans la voiture et fit vrombir le moteur. Les villageois la dévisagèrent. Il serait tellement facile de les écraser. Elle releva la pédale d’embrayage, projetant neige et gravier. Dans le rétroviseur, elle vit un des hommes la menacer du poing. Ils se déplacèrent, se rassemblèrent, grimacèrent comme des loups.
— On devrait avoir le droit de chasser le renne, comme l’élan.
Daniel avait les épaules larges, presque comme un adulte.
Il avait prononcé la phrase avec nonchalance, d’une voix forte, en dépassant Elsa dans le couloir. Elle vit les plus jeunes enfants se coller aux murs et baisser les yeux. Jon-Isak était l’un d’entre eux. Daniel le bouscula en passant à côté de lui et il dut se rattraper au mur. Elsa ouvrit la bouche pour protester, mais Jon-Isak lui décocha un regard si noir qu’elle s’arrêta.
Daniel fit volte-face et cria :
— Je vais écrabouiller tous vos rennes de merde pendant le week-end de Pâques. On a exactement les mêmes droits à la terre que vous !
Sa remarque fit glousser sa petite cour constituée d’adolescents boutonneux. Elsa croisa le regard de l’un d’entre eux. Elle connaissait ses racines. Le sourire du garçon se figea, puis il détourna le regard. C’étaient peut-être eux les plus à plaindre. Ceux qui vivaient dans le déni.
Jon-Isak la doubla en courant, mais elle eut le temps de voir ses yeux briller.
« Ce n’est pas tenable, songea-t-elle. Il faut que ça cesse. » Elle connaissait bien Daniel, savait à quelle famille il appartenait. C’était le problème. Tout le monde savait tout sur tout le monde. Il n’y avait pas d’issue.
L’article du journal local était épinglé au tableau d’affichage du couloir menant au réfectoire. On y avait écrit en lettres irrégulières : Un bon Lapon est un Lapon mort.
Elle arracha le papier et le roula en boule. Puis l’aplatit. Il fallait montrer ça à la directrice. L’expression consacrée était : « Un Lapon mort est un bon Lapon. » L’ordre des mots était inversé. Qu’importe. Le message était clair.
L’atmosphère était tendue dans la salle des maîtres que partageaient l’école municipale et l’école samie. Tous disaient se battre pour la même cause : souder les enfants et mettre fin aux conflits. La directrice entra en coup de vent, faisant claquer ses talons. Originaire du Sud, Olivia ne possédait pas les mêmes codes et passait toujours à côté des nuances de ce qui était dit. Elle ne se rendait pas compte quand une personne en insultait une autre. Elle marchait souvent très vite pour éviter d’être alpaguée, mais Elsa la saisit par le bras et ne lâcha pas. Olivia la dévisagea avec étonnement.
— J’ai trouvé ça sur le tableau d’affichage.
La directrice chaussa ses lunettes de lecture – des lunettes de marque, onéreuses, qui pendaient autour de son cou. Elle fronça les sourcils et hocha la tête.
— Je m’en occupe.
— Comment ?
— Je gère ça, Elsa.
Ce qui signifiait qu’un mail peu convaincu allait être envoyé à tous les parents. Auquel quelques-uns répondraient. Ceux qui n’appréciaient pas que leur enfant bien élevé subisse les punitions collectives alors qu’il n’avait rien fait. Et ceux qui sentaient un coup dans la poitrine et se demandaient s’ils ne devraient pas tout envoyer balader, déménager en ville et recommencer. Ils écrivaient parfois, exigeaient des mesures, mais la haine ne venait pas des enfants, alors que faire ?
Elsa avait cours avec les CP aujourd’hui. Avec eux, il y avait encore de l’espoir. Ils étaient trop petits pour répéter ce qu’ils entendaient à la maison. Au contraire, ils faisaient montre d’une telle obsession pour l’équité, d’une telle empathie, qu’elle aurait voulu les enfermer et les conserver ainsi pour l’éternité.
Des hurlements dans le couloir lui firent sortir la tête par la porte. Les enseignants plus chevronnés attendaient que les décibels montent encore plus haut.
Jon-Isak, le visage empourpré, hurlait :
— Ton père n’est qu’un vieux poivrot. Il conduit sa motoneige même bourré !
Il s’enfuit en courant, laissant derrière lui un garçon tout aussi écarlate, Liam. Les larmes lui montaient aux yeux.
— Il est toujours tellement méchant, articula-t-il entre ses dents serrées.
Elsa passa un bras autour de ses épaules. Elle savait que les insultes fusaient dans les deux camps. Les bruits de talons de la directrice disparurent au fond du couloir, on aurait presque dit qu’elle partait en courant.
Ce n’était pas toujours comme ça, ça venait par vagues. C’est ce que constataient les enseignants permanents. Pourtant les conflits s’envenimaient à cette période de l’année, inévitablement, quand les pères tapaient du poing sur la table en lisant le journal local.
Ils en oubliaient leurs enfants. Eux qui se trouvaient devant le précipice vers une nouvelle vie. Oui, Elsa le voyait ainsi, comme un abîme qu’ils devaient choisir de survoler ou non. Elle savait bien que Daniel, le garçon trapu, était en échec scolaire. Il n’irait pas au lycée. Que fait-on, à seize ans, avec un avenir flou, duquel on n’a rien à espérer ?
Et que dire des adolescents qui hésitaient à se lancer dans la renniculture, refusant d’incarner la dernière génération d’éleveurs avant que « tout foute vraiment le camp ». Ils se voyaient contraints de rejeter l’héritage familial, par peur.
Elsa soupira et confia un Liam toujours en larmes à son enseignant. Elle marcha lentement dans les couloirs, ouvrit la porte des toilettes, jeta un coup d’œil dans la salle de loisirs qui abritait une table de ping-pong. En passant devant la rangée de fenêtres qui donnait sur le parking, elle se figea et recula. Quelque chose bougeait au milieu des voitures. Jon-Isak. Il revint en courant, monta les marches deux par deux et entra dans le bâtiment. Elle le laissa partir, regarda les voitures. Elle ne voulait pas aller voir, mais se fit violence.
Oui, il y avait bien une nouvelle rayure, plus longue et plus profonde, qui barrait la portière de sa voiture, côté passager. Elle laissa l’index courir le long du sillon blanc.
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