Stöld
29 – Guoktelogiovcci
Mattias grimpa dans la voiture et mit sa capuche, les yeux rivés sur l’écran de son portable. Ils s’étaient garés juste en face de la supérette du village voisin. Tout le monde savait qu’il fallait y faire ses courses le plus souvent possible, afin de lui éviter la faillite. Dans une note manuscrite scotchée à la porte, la propriétaire insistait, d’une écriture à peine lisible, sur l’importance de les soutenir. La dame approchait les quatre-vingts ans, mais ne prévoyait aucunement de laisser sa place à la caisse, même si désormais c’était surtout son fils qui servait les clients. À près de soixante ans, il vivait toujours chez ses parents, n’avait jamais quitté le nid. Mattias ne tenait pas à ce qu’on lui rappelle ce risque : rester un vieux garçon bizarre incapable de quitter le cocon familial.
Son père démarra, laissant le moteur tourner en attendant sa mère. Il faisait de nouveau froid, les changements de température étaient de plus en plus rapprochés. Mattias espérait prendre le volant pour rentrer, en conduite accompagnée, mais il voulait par-dessus tout partir au plus vite avant qu’on ne le voie avec sa famille.
Assise à côté de lui sur la banquette arrière, Elsa fredonnait une chanson. À cet instant, ils aperçurent la vieille jeep marron foncé. La fillette se tut. Le véhicule se gara négligemment, en diagonale devant le leur. Une imposante ramure de renne était fixée à la roue de secours placée à l’arrière.
— Sargeoaivi, murmura son père, horrifié.
Mattias reconnut aussi la forme des deux bois longs et minces du renne. Il s’agrippa au siège conducteur et se tracta vers l’avant.
— Merde ! C’est pas possible !
Robert laissa le moteur tourner et gagna en deux grandes enjambées les marches qui menaient à la supérette. « Ce connard se pavane comme s’il possédait le monde », songea Mattias.
— La hache est dans le coffre ? Je vais détacher les bois !
Il postillonnait, avait déjà ouvert la portière.
— Du calme, grogna son père.
— Ça peut être notre renne. Ça vient sans doute d’un des nôtres.
— Ferme cette portière !
Mattias haletait, Elsa semblait avoir peur, ce qui redoubla sa colère.
— Ça pourrait être une preuve !
Il descendit de la voiture, mais n’alla pas chercher la hache. À la place, il photographia les bois sous plusieurs angles. Il prenait son temps, espérant que ce salopard sortirait. Il était prêt à en découdre.
— Reviens, Mattias, fit Elsa d’une toute petite voix.
Si seulement elle ne les avait pas accompagnés. Il s’assit à contrecœur à côté d’elle et tendit son portable à leur père.
— Tu as vu ce putain d’autocollant ? « Non à la ratification de la 169 de
l’OIT1. »
Impossible de tenir en place. Il sentit son pouls accélérer, frappa le siège du poing. Sa sœur sursauta.
Enná arriva avec deux sacs remplis. Elle ouvrit le coffre et rangea les courses avant de s’installer à l’avant. Isa esquissa un signe de la tête vers la jeep, elle eut un moment de recul, puis continua à tirer sur sa ceinture.
— Isa ne me laisse pas retirer les bois !
Elle jeta un bref coup d’œil vers l’arrière.
— Ça ne va pas la tête ? On s’en va, et que ça saute !
Leur père enclencha la marche arrière sans lâcher l’embrayage. Il fixait la ramure.
— Démarre, isa, s’il te plaît, chuchota Elsa.
Robert sortit de la supérette avec le journal Aftonbladet à la main. Il dépassa lentement leur voiture. Il ne les regarda pas, mais esquissa un rictus narquois. Mattias abattit son poing sur le siège avant.
— Arrête ! ordonna leur mère d’une voix tendue.
Leur père passa la première et accéléra, toujours sans lâcher l’embrayage. Leur mère eut l’air terrorisée.
— Qu’est-ce que tu fabriques ? Tu vas sortir en marche arrière, tu m’entends ?
Mattias passa la tête entre les deux sièges.
— Fonce-lui dedans, isa !
— Pas question ! dit enná. Elsa est avec nous dans la voiture, ajouta-t-elle à l’oreille de son mari.
Sans crier gare, la jeep recula d’un coup sec, frôla l’avant de leur voiture. Les pneus tournèrent dans le vide car Robert accélérait trop fort, mais il finit par partir.
Le silence se fit dans l’habitacle. Mattias s’appuya contre son dossier, complètement vidé. Son père recula et sa mère regarda par la vitre latérale.
1. La convention 169 de l’Organisation internationale du travail relative aux peuples indigènes
et tribaux a pour objectif de protéger les droits de ces peuples et de garantir le respect de leur
intégrité.
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