Stöld
21 – Guoktelogiokta
Mattias posa ses écouteurs sur le bureau. Ses oreilles chauffaient, son cuir chevelu était trempé de sueur. Son pouls demeurait élevé, même une fois la partie terminée. Il avala un soda à grosses goulées, vida la bouteille. Tuer, tirer et gagner l’avait aidé. Mais cela ne suffirait pas longtemps. Il s’empara de son portable et envoya un SMS à Lasse. Il avait besoin de prendre l’air, de fumer une cigarette. Le téléphone émit un bip. Il souffla, ôta son tee-shirt humide et enfila un sous-pull noir à manches longues.
Dans la cuisine, il goba quelques tranches de saucisse fumée froide trouvées dans le réfrigérateur. Il sentit le regard d’Elsa dans son dos. Elle était assise sur la banquette, à se tresser les cheveux. Il aurait aimé lui demander comment elle allait, mais il n’en avait pas la force. Il avait besoin de sortir, de s’éloigner des autres. La rage bouillonnait en lui, comme une cocotte-minute. Son père partait en douce tous les jours. Il appelait la police, se renfrognait quand elle ne venait pas, puis prenait la poudre d’escampette, sans un mot. Mattias n’avait pas envie de le voir comme un pleutre, il voulait que son vieux tape du poing sur la table, dise : « Merde, on en a assez bavé ! Maintenant vous rappliquez ! »
— Où tu vas ?
— Faire un tour avec Lasse.
— Je ne pourrais pas vous accompagner, des fois ?
Il lui décocha un regard las.
— Non.
Il voulait Lasse pour lui tout seul.
Un coup de klaxon résonna dans la cour. Elsa bondit sur ses pieds et fit de grands gestes par la fenêtre. Un appel de phares lui répondit. Elle agita les deux mains dans un adieu puéril, jusqu’à ce que la voiture disparaisse en zigzaguant dans la neige.
Merde ! Il n’aurait peut-être pas dû la laisser toute seule. Leur vieille serait folle de rage quand elle le découvrirait en rentrant.
— Il me faut une clope. Et à boire, dit-il en tambourinant de la main droite sur son genou.
Lasse regardait fixement la route.
— Je n’ai rien à boire.
Il mentait, Mattias le savait mais n’osait pas insister.
— Où tu veux aller ?
— N’importe où, pourvu qu’il se passe quelque chose.
Lasse appuya sur l’accélérateur et Mattias éprouva une sensation de vide au creux de l’estomac. Lasse ne lâcha la pédale qu’en arrivant à la station-service du village voisin. Le kiosque de vente à emporter était fermé, plongé dans le noir. Ils baissèrent les vitres et allumèrent chacun une cigarette. Mattias garda la fumée dans ses poumons. Puis la laissa doucement s’échapper.
— On est samedi, enfin. Il doit bien y avoir une fête quelque part.
Il voulait motiver Lasse, s’agiter, occuper son esprit. Boire, anesthésier son corps, apaiser un peu la rage qui l’habitait. Il mit la radio à fond, faisant vibrer toute la voiture, et se tourna vers Lasse, espérant la bonne réaction. Lasse secoua la tête, mais il sourit et cria :
— Je trouve que tu fais trop la fête ces derniers temps.
— Quoi ?
Mattias exécuta un geste théâtral, la main en corolle autour de l’oreille.
— Je ne t’entends pas.
Lasse baissa le volume, allongea d’un cran le dossier de son siège et souffla la fumée par la fenêtre.
— Je suis inquiet pour les filles, dit-il après un long silence.
— Lesquelles ?
Mattias envoya valser son mégot d’une chiquenaude.
— Elsa et Anna-Stina.
Il soupira et reposa le crâne contre l’appui-tête. Putain ! Même avec Lasse il n’y échappait pas.
— Elles s’en remettront, répliqua-t-il, renfrogné. Passe-moi une autre clope.
Voyant que Lasse ne sortait pas son paquet immédiatement, il fut pris d’un doute. Il ne voulait pas avoir l’air de faire la gueule, c’était juste qu’il souhaitait oublier ces histoires de merde l’espace de quelques heures. Il jeta un regard en biais à Lasse, essayant de trouver un truc amusant à dire, mais le silence régnait. Tous les deux suivirent des yeux l’Audi noire qui traversa le village en coup de vent, laissant dans son sillage un nuage de neige et de fumée.
— La vache ! Il roulait à plus de cent cinquante… C’était qui ?
Lasse haussa les épaules, mais lui tendit enfin son paquet de cigarettes.
Passer du temps avec Lasse était un privilège – monter dans sa Volvo, fumer. Ou bien ouvrir une bière près de la rivière quand ils pêchaient. Lasse avait des amis de son âge, Mattias aussi, mais ils étaient attirés l’un vers l’autre. En tout cas quand Lasse était là. C’est lui qui dictait les conditions – après tout, il possédait la voiture. La liberté. L’été ils étaient égaux, sur leurs motocross. Mattias aimait se vanter auprès de ses cousins chaque fois qu’il voyait Lasse. Il exagérait souvent le nombre de bières qu’ils avaient avalées. Lasse ne lui en donnait jamais plus d’une, à la rigueur deux. Et toujours après que Mattias eut insisté lourdement, eut promis qu’il n’était pas ivre. La version racontée à ses copains était bien différente.
— Tu sais que moi aussi je me sens comme un grand frère pour Elsa et Anna-Stina. C’était affreux aujourd’hui, vraiment affreux.
— On pourrait le buter, fit Mattias. On sait qui tue les rennes.
Une étincelle dans les yeux, il n’avait pas le courage d’en dire davantage tout de suite et attendait que Lasse prenne le train en marche. Ils avaient déjà eu cette conversation. Ils en plaisantaient et Lasse le faisait parfois rire à en avoir mal au ventre.
— Je vais pisser.
Lasse s’approcha de la première congère, faisant fi des maisons à proximité. Peut-être allait-il laisser sa signature dans la neige. « Dans le village, les chiens et moi on pisse pour marquer notre territoire », riait-il souvent. Mais seulement quand ils avaient bu.
Mattias jeta un coup d’œil à son portable, envisagea d’appeler quelqu’un d’autre. Lasse n’était clairement pas d’humeur festive. Il envoya un SMS à Linus.
Lasse se laissa tomber lourdement sur le siège conducteur. Il louchait encore plus que d’habitude. Le portable de Mattias émit un bip.
— Il y a une fête chez Linus. On y va ?
— Non, tu ne me feras pas frayer avec des gamins ce soir. Ni aucun soir, d’ailleurs.
Lasse passa la première vitesse et fit tourner la voiture en rond. Mattias sentit la nausée poindre, mais le laissa continuer ses tours. Il était soulagé que Lasse ne le classe pas dans la catégorie des gamins. Ou peut-être que si ?
Lasse arrêta de tourner et Mattias déglutit.
— Sinon on a qu’à faire autre chose ?
— Je te dépose.
Lasse mordilla sa lèvre inférieure et garda le silence jusqu’à leur arrivée à la maison des parents de Linus. Mattias décrocha sa ceinture. Il voulait y aller et en même temps rester.
— Comment tu vas rentrer ?
Lasse affichait une expression interrogative. Mattias commençait à lui taper sur le système. Il le voyait à son regard.
— Bah, je dormirai là. Ou bien quelqu’un viendra en voiture.
— Ça va aller alors ? Je veux dire, par rapport à ce qui s’est passé aujourd’hui.
Mattias écarta les bras et sourit.
— Ce n’est pas la première fois qu’on voit ça. Il faut tourner la page.
Lasse le regarda, l’air déçu. Ou agacé, peut-être ? Mattias avait du mal à déchiffrer son expression dans le noir.
— C’est samedi et je compte bien m’amuser ! Pas penser à ça.
— Tu n’es pas toujours obligé de jouer au dur.
Mattias sursauta. Il eut un rire qui sonnait faux.
— Je suis comme ça. Rien à y faire.
Il banda un biceps sous son manteau avec un sourire moqueur.
— Bon, soupira Lasse. D’accord.
Mattias ouvrit la portière et se tint debout à côté de la voiture. Il voulait prononcer une phrase qui forcerait le respect de Lasse, mais dans sa tête c’était le vide. Alors il esquissa un salut militaire et referma la portière.
De la musique s’échappait de la maison et il espérait du fond du cœur qu’il y aurait de la bière. Lasse klaxonna trois fois en descendant la pente qui menait à la route.
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