Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 55 sur 86

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55 – Vihttalogivihtta

 

 

L’autopsie révélerait bientôt si c’était son cœur ou bien le choc à la tête qui avait tué Petri. Mort, il l’était, en tout cas. Elsa avait lu la plainte tellement de fois qu’elle la connaissait par cœur. Le nom de Petri en était absent, mais les ragots du village avaient rapidement révélé le fin mot de l’histoire. L’homme mort sur le parking était Petri Stålnacke, le propriétaire de la maison verte dans le village voisin.

La plainte n’indiquait pas le nom du suspect, mais précisait qu’il était décédé. L’enquêteur constatait, dans un jargon administratif dénué d’affect, que l’infraction était une suspicion de vol dans la mesure où l’homme s’était emparé d’un renne qui ne lui appartenait pas. De manière tout aussi factuelle, il décrivait le renne, à moitié dans la remorque, et l’homme mort au sol. À en croire les potins, c’était un mineur de la ville qui avait découvert Petri. Il l’avait d’abord dépassé en voiture puis avait fait demi-tour et appelé la police, qui était arrivée en un temps record. On avait téléphoné au président de la communauté d’éleveurs qui avait à son tour passé un coup de fil au père d’Anna-Stina pour lui demander d’identifier le renne. L’enquête préliminaire était désormais classée puisque l’auteur des faits n’était plus de ce monde.

Elsa était en ville pour rendre visite à áhkku. En passant devant le commissariat, elle ne put se retenir d’entrer. Henriksson la reçut. Il n’avait que cinq minutes à lui accorder, entre deux réunions.

— Vous n’avez pas prévu de perquisition chez Petri Stålnacke ?

L’inspecteur Henriksson de la police judiciaire n’avait pas bien vieilli. Son ventre débordait sur le bord du bureau et son double menton pendouillait. Il avait la peau pâle, le nez couperosé.

— Non, je vous ai déjà expliqué que nous n’avons pas les ressources pour consacrer du temps à une affaire où le suspect est décédé.

— Mais il n’était pas seul à tuer et à voler des rennes. Il peut y avoir des preuves dans son appartement, dans son téléphone. Nous savons qu’ils sont plusieurs, nous savons qui ils sont. Et vous aussi ! Nous avons prononcé leurs noms tant de fois !

— Je suis sincèrement désolé, mais c’est impossible. Je ne peux pas faire apparaître du personnel par magie. Nous sommes occupés par une affaire qui mobilise toutes nos ressources.

Oui, oui, cette affaire, tout le monde la connaissait. Un homme jaloux avait tué d’un coup de fusil son voisin, l’amant de son ex-femme. L’assassin avait eu l’intention de se donner la mort ensuite, mais le moment venu il s’était dégonflé. Il croupissait quelque part dans le commissariat, pleurant qu’on l’avait abandonné.

Henriksson agitait les mains pour illustrer son propos.

— On doit prioriser. Ce qui ne signifie pas qu’on ne prend pas au sérieux les vols de rennes. C’est simplement qu’il y a des infractions qui passent avant les vols.

— J’ai à la maison près d’une centaine de plaintes que notre communauté d’éleveurs a déposées au cours des vingt dernières années. Il y en a bien plus en totalité, mais ce sont celles sur lesquelles j’ai mis la main. Savez-vous combien ont mené à une inculpation et à une condamnation ?

Henriksson ferma les yeux un peu trop longtemps et secoua lentement la tête.

— Pas une seule. Zéro. Je peux vous les lister ici. Inopportunité des poursuites, lit-on parfois, ce qui veut dire qu’il n’y a même pas d’enquête préliminaire.

— Je suis au fait de la terminologie, merci.

— Mais personne ne s’intéresse au fait que nos bêtes se fassent tuer : vous comprenez ce que ça signifie pour nous ?

Henriksson la dévisagea sans broncher.

— Parfois il y avait des indices, des suspects ont été désignés, mais ça se termine toujours par une « infraction insuffisamment caractérisée ». Comment est-ce possible ?

— Je ne peux pas répondre pour une centaine de plaintes, rétorqua Henriksson, l’air las.

Elsa s’agrippa au dossier de la chaise devant laquelle elle se tenait.

— Non, je comprends bien. Mais pouvez-vous expliquer pourquoi vous n’avez pas fait une perquisition alors que des traces de sang conduisaient à une remise ? Et qui a récupéré les éléments de preuves ? Les rennes que j’avais déposés. Qui ?

Le visage d’Henriksson devint cramoisi.

— C’était vous ! s’étrangla-t-elle.

Il plissa les yeux, agacé.

— Non, ce n’était pas moi !

— Mais vous avez octroyé l’autorisation de donner les carcasses.

Henriksson abattit sans force ses mains sur la table et regarda l’écran devant lui.

— Je n’ai plus de temps pour vous. Vous êtes venue parler de la dernière plainte et vous avez eu ma réponse. La prochaine fois, téléphonez.

— Vous ne pouvez pas admettre que c’était une erreur ?

Henriksson se leva, tira la ceinture de son pantalon, mais son ventre était trop protubérant.

— Ce n’était pas une erreur, ce n’était pas illégal, rétorqua-t-il, l’air résigné. Mais c’était peut-être inapproprié.

Il fit quelques pas vers la porte et l’ouvrit.

— Inapproprié, répéta Elsa en hochant la tête.

Elle ne lui tendit pas la main et il ne la regarda pas dans les yeux.

Elsa reprit la voiture pour aller rendre visite à sa grand-mère. Áhkku était dans un de ses bons jours, si bien qu’Elsa put entrer vraiment en contact avec elle. Assises sur le lit, elles agitaient les orteils qui dépassaient à peine du bord. Elsa avait hérité de áhkku ses jambes courtes.

— Nous sommes comme des bassets, nous.

Áhkku éclata de rire et Elsa en profita pour se presser contre elle. Les cheveux de sa grand-mère étaient joliment tressés et enroulés pour former un chignon.

— Qui t’a tressé les cheveux ?

— Ma petite sœur, fit-elle avec un sourire.

Elsa se recroquevilla, essaya de prendre la main d’áhkku, mais celle-ci la fit glisser sur la couverture qu’elles avaient posée sur leurs jambes. Le mur était froid contre leur dos, Elsa pencha la tête en arrière. Áhkku la regarda d’un air inquisiteur.

— C’est Brittis. Mais elle l’a fait comme ma petite sœur.

— Parle-moi de ta petite sœur.

— Elle était ma meilleure amie.

— Raconte-moi ton enfance.

— Elle me suivait partout, faisait comme moi. Apprenait tout avec moi. Puis je l’ai abandonnée. (Áhkku baissa les yeux.) Sans lui dire pardon.

— Tu as commencé l’école.

— Personne ne lui avait dit que je n’allais pas revenir.

— Tu es revenue.

— Pas pendant le reste de l’année. Elle s’est sentie si seule.

Elsa osait à peine respirer. D’un moment à l’autre, áhkku pouvait se dérober.

— Mais tu étais sans doute la plus seule.

— Bah… Mon frère fréquentait la même école que moi. Mais il se faisait battre tout le temps. Par les professeurs et aussi par les enfants. Je refusais de dire qu’on était de la même famille. Mais tout le monde le savait.

— Ensuite, ta petite sœur est arrivée aussi.

— J’avais dit à enná  : « Ne la laisse pas venir. Elle ne le supportera jamais. »

Sa voix devint gémissante et son corps agité, elle se balançait d’avant en arrière, comme pour se bercer.

— C’est la même chose maintenant. Je n’ai pas le droit de parler sami ici.

— Il y a bien une personne qui le parle ?

Áhkku acquiesça.

— Comment elle s’appelle ?

— Je ne me souviens plus, mais elle est gentille.

— Parfait. Parle-lui.

Ses yeux avaient beau être voilés, áhkku parvenait toujours à plonger le regard dans celui d’Elsa.

— Je veux rentrer à la maison avec toi.

— Cet été, nous cueillerons des mûres arctiques, toi et moi.

— Cet été, je serai morte.

— Ne dis pas ça.

Áhkku serrait et desserrait les dents.

— Tu pourras peut-être venir au printemps aussi, voir les faons. Nous laisserons les femelles mettre bas dans l’enclos avant de monter sur les hauteurs.

La vieille dame se mit alors à pleurer. Une lamentation. De grosses larmes roulèrent sur ses joues ridées.

Elsa n’osait pas l’entourer de son bras. Elle lui prit la main bien que sa grand-mère protestât et écartât les doigts.

— Ne sois pas triste. Ça va s’arranger. Vraiment.

Ses propres mots la rendaient malade.

— Tu sais, un des hommes qui volaient nos rennes a été retrouvé mort, raconta-t-elle rapidement. Il gisait à côté de sa voiture, il avait un renne avec lui.

— Bien fait pour lui, murmura áhkku.

— On n’a pas le droit de dire ça, pourtant c’est vrai.

Elsa sortit son portable.

— Tu veux que je te lise l’article ?

— Je suis encore capable de lire, tout de même !

— Je sais, mais tu n’as peut-être pas lu cet article précis ?

Lovisa Wikberg s’était exprimée en des termes prudents et Elsa soupira. C’était peut-être parce que Petri était mort que le journal modérait ses propos. Ou parce que la police avait classé l’affaire. Ce salaud d’Henriksson.

— « Un homme soupçonné d’avoir volé un renne a été retrouvé mort, hier après-midi, sur un parking, lut Elsa. Le renne, qui avait été tué, pendait sur le bord de la remorque. La police ne commente pas l’existence de liens éventuels avec les vols de rennes antérieurs. »

Áhkku défit son chignon et se mit à caresser sa tresse.

— C’était qui ?

— Petri. Il possédait la maison verte près de la rivière.

Áhkku se figea en plein mouvement, sembla réfléchir, essayant d’organiser ses propos, mais elle garda le silence et Elsa continua à lire. Il s’agissait de l’enquête et de l’autopsie.

Soudain, Elsa entendit de légers ronflements et la tête de sa grand-mère tomba contre son épaule. Comme une enfant, elle s’endormait quand ça devenait trop pénible, songea Elsa. Elle en profita pour caresser sa joue chaude à la peau flétrie.

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