Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 20 sur 86

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20 – Guoktelogi

 

La police ne se déplaça pas cette fois-là non plus. Elsa comprit vite qu’il était vain d’attendre. Son père se tenait devant la fenêtre de la cuisine et grimaçait en avalant son café brûlant. Assis sur la banquette de la cuisine, Mattias tripotait les franges de la nappe, consultant sans arrêt son portable. Enná leur tournait le dos. Elle nettoyait la casserole du dîner. Ses coudes pointaient tels des boucliers acérés.

Elsa ouvrit le réfrigérateur, chercha le gâteau au chocolat qu’elle avait mis de côté. Il avait disparu. Elle aurait voulu hurler sur Mattias.

La pièce baignait dans un silence qui bientôt ne se laisserait plus étouffer. Elsa comprenait parfaitement quand ils voulaient se débarrasser d’elle, pour parler de tout ce qu’elle n’avait pas le droit de savoir. Elle se dirigea à pas de loup vers le garde-manger, s’appuya sur la poignée en cherchant les biscuits. Elle déplaça le craque-pain et le sel, souleva les coquillettes et finit par trouver les biscuits à l’avoine aux marbrures de chocolat. Elle en sortit trois et s’assit sur la banquette à distance raisonnable de Mattias. Isa se resservit du café. Mattias, qui ne tenait plus en place, quitta la cuisine en tapant du pied. La tasse semblait fragile et minuscule dans le poing de leur père. Il la vida et la posa à côté de l’évier avant de se diriger à pas rapides vers l’entrée. Il enfonça ses pieds dans ses chaussures. La porte s’ouvrit et se referma.

Enná passa la lavette sur l’évier et l’essora jusqu’à la dernière goutte. Elle traversa la cuisine, ses pas à peine audibles, souleva le tapis, saisit la poignée couleur cuivre et ouvrit la trappe. Après avoir déplié l’escalier escamotable, elle descendit à reculons. Elle fouilla dans la cave en terre battue, et remonta aussitôt. Elsa avait toujours adoré cet espace souterrain, mais áhkku avait décidé que la cave, chez eux comme chez Elsa, était l’endroit le plus dangereux du monde. Défense d’ouvrir quelque trappe que ce soit avec un enfant dans la cuisine.

Enná balança le tapis sur la trappe et il fallut quelques instants pour que le relent terreux de renfermé se dissipe. Elle rangea le pot de confiture de myrtilles dans le réfrigérateur et observa longuement les étagères.

— Je vais faire des courses.

La nuit était tombée et Elsa ne voyait, comme d’habitude, qu’une version déformée d’elle-même dans la fenêtre. Mais quand sa mère sortit, l’éclairage illumina la cour. La voiture démarra et s’éloigna en marche arrière.

Le son de rafales de balles lui parvenait depuis la chambre de Mattias. Il prenait une voix plus mature pour donner des ordres à ses coéquipiers.

Elsa avait des crampes d’estomac à cause des biscuits à l’avoine. Elle s’allongea sur la banquette en bois. L’assise s’ouvrait et dans le grand espace de rangement se trouvaient de vieux journaux et des vêtements de pêche. L’abattant était dur comme de la pierre et Elsa sentait ses clavicules et sa colonne vertébrale se presser contre sa peau.

Le chasse-neige passa à plein régime et la lumière orange clignotante balaya les murs de la cuisine. Peu après, un camion déboula dans un bruit de tonnerre.

Par la fenêtre, elle vit le ciel se métamorphoser. Une aurore boréale ! Elle se leva d’un bond, enfila manteau, pantalon de ski, bonnet et gants. Cette fois-ci, elle écouterait attentivement et l’entendrait. La guovssahasat.

Elle gravit en courant la haute congère formée par le chasse-neige à côté du fumoir et s’allongea dans la neige. Comme ça dansait au-dessus d’elle ! Les rubans verts, jaunes, mauves, bleu glacé voltigeaient dans le ciel. Pour sûr, elle entendait leurs crépitements.

— Bonjour guovssahasat ! s’égosilla-t-elle. Je t’entends.

L’aurore boréale se transforma à toute vitesse, et les vagues épaisses devinrent de fines bandelettes.

— Guovssahasat ! l’appela-t-elle de nouveau.

Des pas rapides crissèrent sur l’amas de neige et soudain áhkku surgit, les yeux écarquillés, la voix perçante.

— Que fais-tu là ? Ça ne va pas de crier ainsi ! Ton père ne t’a pas dit que c’était strictement défendu ? Que ta mère ne comprenne pas, c’est une chose, mais ton père…

Elle attrapa sa petite-fille et l’obligea à se lever.

— Mais…

Áhkku la traîna jusqu’au bas de la congère, les yeux rivés au sol, et ce n’est qu’une fois chez elle que sa grand-mère put prononcer le nom de l’aurore boréale.

— Tu n’as tout de même pas sifflé ou fait des signes de la main ?

— Quoi ? Non.

— Il ne faut pas manquer de respect à l’aurore boréale, tu dois comprendre ça. Tu ne peux pas hurler ainsi ! C’est dangereux.

Elsa fixait le sol. Dangereux, c’était le mot préféré d’áhkku. Beaucoup de choses représentaient un danger ou un péché. Elsa ne savait pas bien si c’était Dieu, cette fois, qui avait décidé du danger.

— Il ne faut pas narguer les aurores boréales. On ne doit même pas sortir les regarder.

— Je trouve ça beau.

— Elles n’augurent rien de bon. Au contraire.

— Je veux rentrer.

— Vas-y. Mais ne regarde pas le ciel, compris ?

Elsa acquiesça, ouvrit la porte et courut jusque chez elle.

Les sanglots brûlaient sa poitrine.

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