Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 50 sur 86

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50 – Vihttalogi

 

 

Il était à peine deux heures du matin lorsqu’elle reçut le premier SMS d’un numéro inconnu. Elsa attrapa le téléphone par terre, avec l’espoir que ce soit Mattias qui, enfin dégrisé, lui écrivait pour la rassurer. Elle cligna de ses yeux fatigués puis les lettres formèrent des mots.

« Sale Lapone ! Grosse pute. »

Elle s’assit dans son lit, fixa le message. Robert. Sans nul doute. Elle lâcha l’appareil comme sous l’effet d’une brûlure. S’efforça de reprendre des respirations calmes, régulières, dans le bas du ventre. Peu après, la sonnerie retentit de nouveau. Elle ferma les paupières de toutes ses forces, décidée à ne pas regarder, mais elle ne parvint pas à résister.

« T’approche pas, connasse ! »

C’était comme s’il était là, sur son lit, à proférer des menaces. Nouveau bip. Elle n’ouvrit pas le message, mit son portable en mode silencieux et le laissa tomber sur le tapis. Incapable de se rendormir, elle tournait et se retournait dans le lit, partagée entre l’envie de regarder les messages et celle de les ignorer. Sur le sol, elle vit la lumière bleue s’allumer à maintes reprises. Jusqu’à ce que ça s’arrête enfin.

Elsa se gara devant son ancienne école dans le village voisin. Ses yeux lui piquaient, trop peu de sommeil, son corps était mou et l’arrière de sa tête douloureux.

Depuis quelques semaines, elle travaillait comme remplaçante à l’école communale. Elle avait même travaillé quelques jours à l’école samie – elle espérait le faire encore davantage. C’était à cette période, avant le printemps, qu’elle avait la possibilité d’arrondir ses fins de mois.

Hanna stationna sa voiture à côté d’elle et elles descendirent en même temps. Elle devait être dans un de ses bons jours, remarqua Elsa. Jon-Isak sauta de la voiture et courut vers l’école avant même qu’Elsa ait eu le temps de le saluer. Elle devrait parler à Hanna des altercations dans la cour de récréation, mais elle hésita en voyant son sourire.

— Bonjour Elsa. Tu as l’air un peu fatiguée. C’est compliqué avec les enfants ?

— Non, juste une mauvaise nuit. (Elle eut un sourire las.) Mais je suis contente de te voir. Ça fait longtemps ! Depuis le marché, non ?

Une ombre passa sur le visage de Hanna. Un mois environ s’était écoulé depuis l’anniversaire du décès. Tout le monde savait qu’elle allait mal en février et en mars. Elle n’aérait plus ses tapis devant la maison, sortait à peine de chez elle. Elsa avait entendu les enfants de l’école dire que, la nuit, elle hurlait au bord du lac. C’étaient des fadaises, bien sûr, mais Elsa devrait lui parler de tout le reste, ce dont on parlait aussi dans la cour.

— Je vais en ville me faire masser aujourd’hui, dit Hanna.

Elsa se tortilla et toucha instinctivement un point douloureux à l’arrière de sa tête.

— Je devrais faire pareil.

— Tu as croisé Anna-Stina ? On la voit à peine. Elle est surtout là-haut, chez Per-Jonas. Tu as entendu qu’on lui avait proposé de travailler dans un café en ville ? On va voir si elle accepte. Elle ne peut pas juste traîner ici, en attendant…

— … de se marier, termina Elsa sur un ton de connivence.

Hanna éclata de rire.

— Exactement !

— Oui, j’ai entendu parler du café, mais je pense qu’elle va rester ici. Moi non plus, je ne la vois pas beaucoup.

Elles se turent.

— Heureusement, on a notre reaŋga, dit enfin Hanna.

Il y avait dans sa voix une tension, mais Elsa était incapable d’en saisir les nuances.

— Mais il y a un trop grand écart entre les enfants. Ils ne sont pas là l’un pour l’autre.

— Ça sera plus facile quand il sera plus grand.

— Oui, comme pour Lasse et moi.

Elsa voulait lui demander comment elle allait, vraiment. Lui dire qu’il lui manquait. Qu’elle le haïssait parfois.

— Bon, je dois y aller, si je veux être à l’heure au massage.

Hanna ouvrit la portière. Elsa aurait voulu la rasséréner d’un bon mot, mais elle n’y parvint pas et leurs adieux furent maladroits.

Elle se dirigea lentement vers la cour de récréation. Une dispute avait éclaté au coin du bâtiment. De nouveau des cris. Deux voix indignées de petits garçons.

— Sale Lapon !

— La ferme ou je te bute.

— Quand la mine ouvrira, les rennes vont tous crever. Bien fait !

Lorsque le silence se fit, elle se dit qu’ils en étaient venus aux mains. Elle aurait dû courir, mais chercha du regard un autre enseignant. Elle fut finalement obligée de faire le tour du bâtiment et les trouva en effet au sol : un bonnet vola, des poings valsaient.

— Arrêtez ! hurla-t-elle en hâtant le pas.

Ils étaient petits, elle pouvait sans peine soulever le garçon qui était allongé sur l’autre.

— C’est lui qui a commencé ! gémit l’élève qui était encore au sol, sans bonnet, les joues cramoisies.

— C’est toujours les Lapons qui commencent. Vous êtes tous des chiens ! cria le garçon qui se débattait dans ses bras.

— Arrête d’employer ce terme !

Elsa hurla droit dans l’oreille du garçon qui sembla prendre peur. Elle le lâcha et les deux élèves la dévisagèrent.

— Je sais que vous êtes tous de la même famille, c’est pour ça que tu prends sa défense, grogna le garçon à côté d’elle.

— Vous devez arrêter de vous battre, tous les deux. Je ne plaisante pas. Ce n’est plus possible, fit-elle d’une voix sévère.

Ils partirent séparément, renfrognés, chacun vers son école. La cour de récréation, une zone de guerre entre eux. Ils ne faisaient que prendre la suite de leurs pères qui s’étaient battus de la même façon, au même endroit.

Elsa attendit que l’adrénaline retombe avant d’entrer. La première personne qu’elle croisa fut Jon-Isak, devant la fenêtre qui donnait sur la cour. Il avait sans doute vu la bagarre. Sans doute entendu aussi. Ses yeux étaient noirs.

— C’est ta faute.

Elle retira son bonnet et le regarda, interdite.

— Depuis qu’on a parlé de toi dans le journal, c’est pire qu’avant.

— Quoi ?

— Et c’est pire quand tu es là. Quand tu es là, tout le monde y repense.

Elle voulait tendre la main et l’attirer vers lui. Il ressemblait tellement à son oncle maternel, parfois, ça lui fendait le cœur ! Cette petite moue de la lèvre inférieure, elle l’avait vue sur des photographies de Lasse enfant. Mais il avait les yeux de son père. D’un marron si foncé qu’on distinguait à peine ses pupilles.

— On ne peut pas rester les bras croisés…, commença-t-elle, mais il l’interrompit.

— Après, c’est moi qui paie !

Elle l’avait également vu se battre, c’était vrai.

— Mon père te déteste aussi ! Tu te prends pour quelqu’un, mais tu n’es rien.

« Ton père est le cadet de mes soucis », aurait-elle voulu rétorquer, mais elle se mordit la langue.

— Ça a toujours été comme ça. On a toujours entendu des méchancetés à l’école. Moi aussi. Et ta sœur. Il faut que ça s’arrête. Tout comme il faut mettre fin aux meurtres de rennes.

Il la foudroyait du regard. Trop de mots, elle s’en rendait compte. Il ne voyait pas le lien, ou bien il ne voulait pas. Il n’avait que neuf ans, elle devait s’en souvenir.

— Je ne veux pas que tu sois instit’ ici !

Ce fut la dernière phrase qu’il prononça avant de faire volte-face et de détaler dans le couloir. Elsa se laissa tomber sur le banc, devant la salle de classe qui avait été la sienne. On apercevait la congère qui montait jusqu’à la fenêtre, à l’époque comme aujourd’hui. Bien sûr elle se rappelait avoir elle aussi voulu fuir pour ne plus jamais remettre les pieds à l’école.

« Ça ne finira jamais, songea-t-elle. C’est une boucle sans fin. » Elle appuya la tête contre le mur et sentit son portable vibrer dans sa poche de pantalon. C’était le septième message.

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