Stöld

Ann-Helén Laestadius · Chapitre 32 sur 86

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32 – Golbmalogiguokte

 

Le cercueil reposait lourdement sur les aiguilles de sapin devant la maison de Hanna et Ante. Blanc, simple, sans couronne de fleurs. Mattias pouvait à peine le regarder. Il ne savait pas où poser les yeux. Ante soutenait Hanna. Son visage était tordu de douleur. Mattias ignorait quelle expression il affichait, mais il se sentait tout raide.

Les belles-sœurs de Lasse et quelques parents plus âgés se tenaient prêts à entonner des psaumes en langue samie, leurs partitions à la main. En réalité, la plupart connaissaient les paroles par cœur, et de toute façon les plus vieux ne savaient pas lire leur propre langue.

Mattias contempla la pasteure. Elle était silencieuse. Dans l’église, elle prendrait le relais. Pour le moment, c’était la cérémonie familiale. L’instant où le défunt rentre chez lui pour la dernière fois. Mais ce n’était pas chez Lasse, ici !

Elsa était cachée derrière siessá. Son kolt bleu clair voletait dans le vent. Son épais manteau dissimulait son châle et son risku bien lustré. Elle ne portait pas de gants et sa main droite plongeait sans cesse dans une de ses poches de manteau. Unna oabbá était aussi blanche que la neige, même ses lèvres étaient pâles, presque bleutées.

Quelques hommes chantaient, mais c’étaient surtout les femmes qui formaient un chœur et montaient dans les aigus. Leurs voix tremblaient.

Mattias vit que sa grand-mère ne chantait pas. Elle pinçait les lèvres, regardait droit devant elle, vers la route. Ses broches étaient fixées négligemment. Enná lui avait proposé de l’aider, mais áhkku avait agité la main, agacée. Tous les autres convives étaient parfaits. Les broches bien alignées sur la poitrine, les châles débarrassés du moindre pli. Les lacets noués avec la même précision. Les boutons d’argent, les boucles et les broches venaient d’être polis. Parfaits, vraiment ? Mattias haïssait tout cela. Pourtant il se tenait là, sur son trente et un, pareil aux autres. Le dos droit comme chaque fois qu’il enfilait son kolt.

L’église était pleine à craquer. Les kolts de toutes les couleurs scintillaient, les broches reflétaient la lumière des plafonniers. La chaleur était étouffante et, au sol, la neige des chaussures s’était rapidement changée en flaques d’eau.

Mattias ne parvenait pas à regarder ses amis dans les yeux. Les filles reniflaient, appuyées les unes contre les autres sur les bancs. Les femmes pleuraient dans un concert de gémissements insupportable. Il aurait voulu se boucher les oreilles comme Elsa. Les larmes des hommes étaient silencieuses. Son père passa rapidement une main sur sa joue. Ante serra contre lui Hanna dont les épaules tressautaient.

Elsa refusait d’ôter son manteau et sa mère chuchotait, agacée. Mattias aurait voulu le lui arracher. Elle finit par céder, mais garda la main dans sa poche de manteau. La chaleur de l’église lui avait rendu ses couleurs. Les bancs en bois avec leur dossier recourbé ne convenaient pas bien aux enfants. Elsa replia ses jambes sous ses fesses. Enná soupira, mais n’eut sans doute pas la force d’en dire plus.

Mattias dut finalement se forcer à regarder le portrait souriant de Lasse, auprès du cercueil. Il aurait été impossible de trouver une autre image, car c’était toujours comme ça qu’il souriait. Il aurait sans doute voulu qu’on se souvienne de lui ainsi. Bien sûr, maintenant, plus personne ne se fiait à ce sourire. Mattias essaya de contrôler sa respiration, glissa ses mains de haut en bas le long du pantalon en cuir qu’áhkku lui avait cousu. Ne pouvait-on pas ouvrir une fenêtre ? Il faisait une chaleur à crever là-dedans !

Les fleurs qui ornaient le cercueil exhalaient un parfum étouffant. La pasteure tenait fermement sa bible. Elle le regardait droit dans les yeux avec un sourire doux, et il la fixa en retour. « Ne souris pas, putain ! Qu’est-ce qui te fait sourire ? » La pasteure sembla perdre ses esprits l’espace d’un instant, comme si elle avait lu dans ses pensées.

L’orgue se mit à jouer, ce qui redoubla la colère de Mattias – les pleurs repartirent de plus belle. À côté de lui, Elsa ne bougeait plus. Ses yeux brillaient.

Une fois que la dernière note se fut envolée, la pasteure prit une profonde inspiration et parla. De Lasse, son Lasse.

Il était prévu que les amis de Lasse portent le cercueil, et Mattias n’était pas l’un d’entre eux. Il aurait voulu se rebiffer, dire qu’il devait évidemment participer. Bousculer celui qui marchait devant en pleurant à chaudes larmes. Mattias aurait porté Lasse d’une épaule forte, sans chialer comme ça.

Dehors il faisait froid, les gens frissonnaient à côté de lui. Mattias n’avait pas froid du tout. Sa mère posa une main sur son épaule, mais il se dégagea. Ils regardèrent le cercueil disparaître lentement sous terre. Elsa s’avança de quelques pas, et recula aussitôt.

Un murmure s’éleva parmi les femmes qui devaient choisir un psaume sami. Leurs voix étaient hésitantes, comme tout à l’heure, mais le chant grossissait peu à peu.

Soutenue par Ante d’un côté et enná de l’autre, Hanna avait des airs de poupée de chiffon. Épuisée, dénuée d’expression. Enná lui tapotait la joue et chuchotait à son oreille. Elsa avait dû en profiter pour s’enfuir parce qu’elle avait tout à coup disparu. Il l’aperçut près du mur, dos à eux, les épaules relevées. Il aurait dû s’occuper d’elle, mais il n’en avait pas la force.

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