Stöld
79 – Čiežalogiovcci
Au centre de soins, la médecin fixa d’abord les mains de Mattias qui tambourinaient sur ses genoux, puis sur la jambe droite qui sautait. Elle ne parvenait pas à croiser son regard. Quand elle lui posait des questions, il évitait ses yeux et regardait par la fenêtre.
— Pas de problème au niveau du cœur, les poumons ont l’air parfaits, la tension est normale, le dosage CRP ne montre pas de trace d’infection. On verra le résultat des analyses de sang. L’échantillon sera envoyé au laboratoire et nous aurons les résultats d’ici quelques jours.
— Mais j’ai mal à la poitrine, marmonna-t-il.
— Allez vous promener, prenez l’air. Faites du sport trois fois par semaine pour augmenter la fréquence cardiaque.
Il leva les yeux et soupira bruyamment.
— Je prends l’air et je fais de l’exercice tous les jours, je vous ai dit que je suis éleveur de rennes. J’ai quand même cette pression sur la poitrine.
Elle venait de laisser glisser le stéthoscope froid sur son dos et sa poitrine. Il frissonna.
— Votre cœur va très bien.
— Je suis épuisé.
Il n’avait jamais dit ça tout haut ; sa jambe se mit à tressauter de manière incontrôlée.
— Vous dormez bien ?
— Pas vraiment.
— Le sommeil, c’est important. Vous travaillez beaucoup ? Peut-être que vous devriez lever le pied. Vos douleurs peuvent être liées au stress. Est-ce que vous vous sentez stressé ?
— C’est impossible de lever le pied. Ce sont les rennes qui décident de nos journées.
— C’est le problème du stress, lutter contre exige de grands changements de mode de vie. Il faut apprendre à dire non. Vous en êtes capable ?
Il saisit l’accoudoir de la chaise, du métal froid qui devint vite humide dans ses mains.
— Quand on s’occupe de rennes, on ne peut pas prendre de congés.
Il poussa la chaise en arrière avec un bruit de raclement qui résonna dans la pièce nue. La médecin fronça les sourcils.
— Je peux vous arrêter deux semaines pour que vous puissiez vous reposer. Je peux aussi vous prescrire de l’Atarax, un anxiolytique léger qui pourrait vous aider à dormir.
Elle s’était déjà tournée vers l’ordinateur pour rédiger l’ordonnance. Mattias regarda ses mains, sa peau était sèche au niveau des articulations et ses cuticules étaient abîmées. Elle avait de courts cheveux noirs et de grandes oreilles.
— Je ne peux pas être arrêté maintenant.
Elle cessa de taper.
— Mais vous, qu’est-ce que vous voulez ?
— Qu’on me fiche la paix.
— Vous devriez partir un moment, pour ne pas être obligé de penser aux rennes.
Le silence se fit. Dehors, on entendait des bruits de pas et des voix. L’une des infirmières était dans la même classe que lui au collège. Elle l’avait salué d’un signe de la main lorsqu’il était entré et il avait failli faire demi-tour illico. Mais il s’était faufilé dans les toilettes et y était resté en attendant son tour.
Il ne pouvait pas aller chercher l’Atarax à la pharmacie d’ici, car une de ses cousines y travaillait. Il serait obligé d’aller en ville.
— Diriez-vous que vous vous sentez déprimé, apathique, triste ?
Il entendait les mots, mais était incapable de les associer à ce qu’il ressentait. Désespéré, pensa-t-il.
— Je ne sais pas.
— Angoissé ?
Il hocha la tête.
— Oui.
— Qu’est-ce qui vous angoisse ? Pouvez-vous me parler de situations particulières ?
Elle était jeune, quelques années de plus que lui, mais des océans de vie et de temps les séparaient. Elle était vacataire, venait d’une grande clinique du sud de la Suède, qui coûtait très cher, avait-il entendu. Sans doute allait-elle rire de lui avec ses collègues, une fois de retour dans la grande ville.
— Il y a beaucoup de rennes qui meurent, dit-il enfin. On est inquiets chaque fois qu’on sort.
Elle acquiesça et le regarda, l’air grave.
— Je peux vous adresser à une psychologue, mais il y a trois mois d’attente. Est-ce que vous le souhaitez ? En attendant, nous avons une assistante sociale qui reçoit plus rapidement.
Quand elle prononça son nom, Mattias s’affaissa sur sa chaise.
— Je la connais.
— Alors ça n’est pas possible. Ce sera la psychologue. Elle vient d’arriver, elle a une excellente réputation.
Elle se tourna vers l’ordinateur et se remit à écrire.
Souriait-elle ? On aurait dit que oui. Il ne pouvait s’empêcher de fixer les petites dents blanches que dévoilait son sourire. Pourquoi souriait-elle ? Il se leva d’un bond, fit tomber son bonnet, se pencha pour le ramasser.
— Je dois y aller.
— Mais non. Asseyez-vous, nous commençons tout juste à y voir un peu plus clair.
— J’ai fini.
— Mais l’Atarax alors ? Vous voulez une ordonnance ?
Il opina du chef et enfonça son bonnet sur sa tête.
— Laissez tomber la psychologue.
— Vous êtes sûr ? Je me dis que vous devriez…
Il avait déjà franchi le seuil. Il ferma la porte derrière lui.
Son ancienne camarade de classe parlait avec un homme voûté aux cheveux blancs appuyé sur un déambulateur. Elle sourit à Mattias et leva légèrement les yeux au ciel. Elle était jolie. Peut-être qu’il aurait eu ses chances, à l’époque, il y a si longtemps. Maintenant il ne valait plus grand-chose. Il la salua de la tête sans sourire. Mais son sourire à elle s’agrandit.
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